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SES DEVANCIERS ET SES SUCCESSEURS

Alexandre et César, si vantés dans l'histoire, Passent pour des héros chez la postérité ; L'héritier de leurs noms est plug di^ne de gloire: H ne combat jamais que pour la vérité.

CuRTAT, élève de Ghavannes, dans une brochure sur la famille Ghavannes,

Homme d'un génie pénétrant, étendu et profond, homme de science, homme de labeurs obscurs et solitaires, tel fut A.-G. Ghavannes, professeur de théologie dés 1766 à 1800; il ne lui a manqué pour arriver à la gloire qu'une plus grande scène ou plus d'ambition.

GiNDROz, professeur honoraire.

Histoire de l'Instruction publique dans le Pays de Vaud, p. 145.

J'emprunte les pages suivantes à l'ouvrage de M. Gindroz :

Alexandre-César Ghavannes naquit le 30 juillet 1731, à Montreux (où son père était pasteur). Dès l'âge de six ans, il subit le sort de la plupart des enfants destinés aux professions savantes; û fut envoyé au collège de

Lausanne ; il en parcourut les six classes et fut introduit dans l'Académie, pour étudier, suivant l'ordre établi, les belles-lettres , la philosophie et la théologie. Arrivé au terme de ses études académiques, il fut consacré au St-Ministère , au mois d'octobre 1753; il avait 22 ans. C'était là le cours calme et régulier de l'instruction des jeunes gens et la marche paisible de leur développement intellectuel. Il n'en fut pas de même pour le jeune Ghavannes : il avait à peine atteint l'âge de 17 ans qu'il éprouva, avec une grande vivacité, le malaise intérieur que fait naître dans un esprit juste et clairvoyant sur luimême , une instruction confuse , mal assurée et dont on ne peut pas disposer utilement. Plus d'une fois, on le sait, des hommes d'un génie éminent ont été atteints du même tourment intérieur, après leurs études régulières. A cette question: que sais-jeî ils n'avaient point de bonne réponse à faire ; ils savaient peu, et surtout ils savaient mal. A vrai dire, il n'est pas donné à tous les jeunes gens de reconnaître l'insuffisance de leur instruction ; sentir ce malheur est un bonheur peu commun ; les intelligences vulgaires ne le connaissent pas.

Ghavannes l'éprouva; et pour lui, comme pour plusieurs hommes de sa force , ce fut dans les mathématiques que brilla le rayon de lumière qui devait éclairer sa vie. Au milieu de l'ennui et du dégoût , un méchant exemplaire d'Euclide lui tomba sous la main; il s'en saisit, rétudia avec ardeur et l'acheva dans l'espace de six semaines, sans le secours d'aucun maître. Un nouveau monde apparut aux regards du jeune étudiant. La clarté, la précision, l'enchaînement, la rigueur des déductions géométriques , dissipèrent les nuages qui étaient devant son esprit, et la méthode mathématique lui montra ce que pouvait être une méthode scientifique didactique. Ici, un écueil se présente ; un écueil contre lequel sont venus se heurter et quelquefois échouer plusieurs génies et de grands génies. Que l'on admire les méthodes des sciences exactes dans leurs qualités logiques , rien n'est plus

juste ; mais on doit se garder de les introduire dans les autres sciences, pour assimiler aux vérités mathématiques , qui ont une nature propre , les vérités historiques, morales, philosophiques dont l'essence est différente.

Ghavannes ne fit point cette confusion : il trouva dans Euclide un modèle de méthode scientifique, et arriva bientôt à la conviction que pour opérer une réforme dans l'éducation et la rendre intellectuelle , il faut réformer la science tout entière, la faire reposer sur la connaissance de la nature humaine , l'approprier à l'homme , en étudiant l'homme dans l'immense système des relations qui l'unissent à l'univers entier. Cette pensée, qui est celle de son grand ouvrage sur l'Anthropologie, parait s'être fixée dans son esprit dès ce moment; elle le préoccupa, elle le domina jusqu'au jour où il put la réaliser. Nous la retrouverons donc lorsque nous serons arrivés à cette époque de la vie du professeur.

Après sa consécration, en 1753, Ghavannes rentra dans la maison paternelle et remplit pendant quelque temps les fonctions pastorales de son père infirme et âgé. Une maladie de langueur, jointe à une disposition mélancolique, le contraignit lui-même à prendre du repos. Le retour de sa santé ne tarda pas à ramener le besoin de la vie scientifique. L'un des ministères français de la ville de Bâle devint vacant. Ghavannes le demanda et l'obtint en 1759. Ge fut une circonstance favorable à ses études sérieuses. Bâle était une ville savante; son université possédait quelques hommes éminents. La famille des Bernouilly avait acquis un nom célèbre. Jean Bernpuilly, l'illustre ami et digne émule de Leibnitz et de Newton, ne V ivait plus ; mais son fils Daniel, qui lui avait succédé à juste titre dans la chaire de mathématiques, et qui portait avec honneur ce grand nom, accueillit dans sa famille le jeune Vaudois ami de la science. Sous un tel guide, Ghavannes poussa vivement ses études mathématiques ; il demeura sept ans à Bâle. Cependant le désir de rentrer dans son pays se fit sentir ; la prédiction de son père

semblait le poursuivre ; il voulait l'accomplir. Les chaires de belles-lettres et de philosophie à Lausanne excitèrent son ambition ; il les disputa en vain. Mais en 1766^ il fut appelé à l'une des deux chaires de théologie : sa vie fut fixée, vie de travail scientifique, d'administration académique et de dévouement à sa famille. E. vécut dans le célibat, mais il éleva deux neveux : l'un, César Ghavannes, mort pasteur à Grissier, fut suppléant de son oncle, à l'Académie, pendant les dernières années de la vie de celui-ci ; l'autre est le professeur Daniel-Alexandre Ghavannes, connu par ses nombreux travaux et son zèle infatigable pour toutes les choses bonnes et utiles; il aimait à rappeler qu'il était l'élève de son oncle ; ce souvenir les honorait tous les deux. Occupons-nous maintenant des travaux divers qui ont rempli et charmé la vie de l'homme que nous désirons faire connaître à nos lecteurs.

Nous avons déjà parlé des services qu'il rendit à la bibliothèque académique en rédigeant un catalogue méthodique. Les archives académiques furent aussi l'objet de ses soins ; il les compulsa avec exactitude pour la composition d'un petit ouvrage sur l'Académie elle-même , le Collège et la Bibliothèque. L'origine et les premiers développements de cette institution, la liste des professeurs depuis sa fondation , la distribution de l'enseignement, les devoirs de ceux qui le donnent et de ceux qui le reçoivent , les détails les plus minutieux sur l'administration académique, les règlements des étudiants, leurs privilèges , les us et coutumes académiques sont exposés dans ce volume in-4** de 250 pages , manuscrit , avec une exactitude et un sérieux qui témoignent de toute l'importance que l'auteur mettait à chacune des parties de l'établissement académique. Certes , il ne prévoyait pas alors qu'une ruine prochaine menaçait toutes ces cérémonies, tout cet appareil de formes et de formalités.

Un grand volume in-folio fut , en second lieu , le fruit des explorations de Ghavannes dans les archives acadé-

miques. Dans ce volume , se trouvent transcrits ou analysés les documents officiels importants qui concernent l'Académie et des extraits des protocoles de ses séances. Ce livre est désigné dans les archives académiques par le nom de son auteur ; on l'appelle le Livre Chavannes.

Si ces travaux d'intérieur étaient les seuls monuments de l'activité du professeur Ghavannes, on pourrait déjà dire que sa vie ne s'est pas écoulée au sein de l'oisiveté ; mais ils ne prennent qu'un moment, et toutes les grandes heures de cette existence ont un emploi bien autrement grave. Nous avons dit quelle pensée parait avoir constamment occupé l'esprit de Ghavannes. La nécessité d'une réforme générale et profonde dans l'instruction de la jeunesse était incontestable à ses yeux; il se dévoua courageusement à cette œuvre immense. Son premier ouvrage a pour titre : Conseils sur les études nécessaires à ceux qui aspirent au St- Ministère ; ouvrage qui peut en tneme temps servir d'introduction à V étude de la théologie. Yverdun 1771. 1 vol. in-8^.

D'excellents conseils et beaucoup d'érudition théologirpie distinguent cet écrit ; on y trouve l'esprit philosophique, l'ordre et la méthode d'un homme qui réunit au savoir une grande expérience et la connaissance des besoins des jeunes étudiants. Un seul trait donnera l'idée des soins que Ghavannes apportait à l'accomplissement de ses devoirs de professeur. Il trace la marche graduée qu'il faut suivre dans le cours entier des études académiques pour les faire avec ordre et employer utilement chaque partie du temps destiné au noviciat. Ghavannes unit constamment aux travaux académiques rigoureusement obligatoires, des travaux libres, non moins importants , pour fortifier et compléter les leçons des professeurs.

On comprend que cet ouvrage n'est pas un ouvrage de révolution : Ghavannes se place dans le système admis ; mais il l'éclairé, il en dirige l'application et satisfait ainsi aux besoins des étudiants qui vivent sous cette règle.

Mais bientôt le professeur arrive à d'autres idées, et se pose en hardi réformateur. Suivons-le au milieu de cette nouvelle carrière ; voyons le professeur obscur et timide dans sa vie privée , l'humble investigateur des archives académiques , déployant une pensée indépendante , contemplant les sciences de haut et les jugeant avec la sévérité d'un maître. Nous regrettons qu'il ne nous soit jDas possible d'exposer avec tous les développements qui en teraient apprécier le mérite , l'ensemble des idées de Ghavannes : il faut nous borner à mettre en relief les points principaux, qui sont comme les anneaux de cette chaîne encyclopédique.

Un premier ouvrage fut destiné à introduire dans le public la pensée fondamentale de la réforme qu'il méditait, et cet ouvrage était lui-même aussi un plan de réforme ; il a pour titre : Essai sur Véducation intellect tuelle, avec le projet d'une science nouvelle. Lausanne 1787, 1 vol. in-8°. VIII et 261 pages.

L'auteur se propose principalement de relever les défauts de la méthode presque universellement suivie dans l'éducation intellectuelle. A ce but principal il en subordonne un autre , celui de présenter le plan d'une science nouvelle qu'il croit être de la plus grande utilité pour l'instruction. Ghavannes parle d'abord, en général, des sciences humaines, de leur exposition par la synthèse, de l'insuffisance de cette méthode pour l'instruction et de la nécessité de la science nouvelle qu'il propose (de l'Anthropologie).

Quelle est la marche que l'esprit humain a dû suivre pour créer les sciences, les langues et les institutions humaines ? Ghavannes n'hésite pas à répondre que c'est l'observation des objets naturels et la contemplation des rapports infiniment variés de ces objets entre eux et avec nous. Ainsi les idées sont la représentation et comme une sorte de peinture des objets, et la parole présente des tableaux qui ne sont qu'une copie de la pensée et une imitation des objets. C'est également à l'observation des

moyens par lesquels la nature produit ses effets, que Thomme est redevable de tous les procédés des arts mécaniques et libéraux. Les hommes ont ainsi travaillé sur un même fond commun donné par la nature. Plusieurs conséquences résultent de ces principes.

La première , c'est que tout ce que nous voyons d'intéressant pour l'homme doit nécessairement renfermer en soi tout ce qu'il a été dans sa première origine et tout ce qu'il est devenu successivement, à mesure qu'il s'est étendu et perfectionné. La seconde , c'est que tout ce qui s'est successivement développé et perfectionné a eu sa première origine dans les éléments donnés par la nature elle-même et *par conséquent dans l'antiquité la plus reculée.

En troisième lieu, tout ce qui a existé dans le monde prûnitif, quelque modification qu'il ait pu éprouver dans son développemont et ses progrès, existe encore aujourd'hui dans le monde moderne; et, quoique déguisé souvent sous une forme très différente de celle qu'il avait à son origine, il n'est pas impossible actuellement de le reconnaître et mêmç de le ramener aux termes de sa forme primitive. Enfin , il est manifeste qu'en examinant attentivement et dans un esprit d'analyse ce qui existe, par rapport à nous, nous pouvons encore le réduire à ses premiers éléments et par là remonter avec une sorte de certitude aux premières idées, aux premières expressions, aux premiers procédés que les hommes ont adoptés dès les temps les plus anciens.

Si nous insistons sur ces principes de Ghavannes, c'est qu'ils donnent le caractère de sa méthode et font connaître la direction de ses travaux ; ils sont comme le secret de sa science.

Guidé par l'observation, l'homme a recueilli dans la nature tous les faits que son sens intime lui révèle ; il en a déduit des propositions générales qui ne sont que des faits généraux représentant des forces, des causes ; il a généralisé également et classé ces propositions générales

elles-mêmes ; il les a ramenées à des formules compréhensives et constitué ainsi les sciences qui se lient et s'harmonisent, pour former comme un arbre immense dont les feuilles, les rameaux, les branches, se rattachent à un tronc unique, la nature.

La marche par laquelle les notions générales ont été amenées ainsi à l'état de science, est appelée par l'auteur la synthèse, la méthode synthétique. Mais il n'y a pas accord entre le développement historique des connaissances humaines et leur distribution synthétique en corps de sciences. Le développement historique a pour loi et pour cause le besoin, tandis que c'est d'après les notions abstraites des qualités, des parties , ou des points de vue des objets, que la distribution synthétique des sciences a lieu. Ghavannes condamne absolument l'emploi de la méthode synthétique dans l'enseignement ; il stigmatise avec une parfaite justesse les méthodes pédagogiques qui prennent pour point de départ des formules, des abstrac tions, des principes généraux, sans valeur ni clarté pour les jeunes intelligences ; il rend hommage aux Bacon, aux Locke , aux Bonnet, aux Gondillac, qui ont mis au grand jour cette vérité importante, en démontrant que pour bien connaître les choses et pour communiquer aux autres nos connaissances acquises , il faut commencer , non par des principes généraux et abstraits, mais par les faits dont ils sont les résultats. Notre premier maître doit être l'expérience et la génération historique des idées.

Ghavannes fait observer enfin que l'on a entièrement oublié que toutes les sciences se rapportent à l'homme. G' est ainsi que notre professeur arrive à sa science qu'il appelle nouvelle.

Ce défaut général des méthodes d'instruction, doit être combattu par divers moyens : 1° étude de l'antiquité et des origines primitives ; 2° étude approfondie du langage et des diverses langues ; 3° introduction d'une nouvelle science , sous le nom d'Anthropologie ; Ghavannes en expose ici le plan général.

Le plan dont il est question est tout ce qu'il y a de plus remarquable; on ne saurait aujourd'hui, après un siècle, — et quel siècle I — concevoir un plan plus complet et plus parfait de la science maîtresse de l'avenir, de 1' Anthropologie, qui doit étudier l'homme à tous les points de vue, et dont toutes les autres ne sont au fond que des auxiliaires ; Ghavannes est non seulement le précurseur des anthropologistes actuels, il est l'inventeur, le vrai créateur de leur science ; et il a, grâce à l'intuition propre du génie, si bien pénétré la portée immense de l'étude de l'homme, qu'il voulait faire de sa « science nouvelle » la base , le pivot et le but de l'enseignement secondaire, qui devait être le 7nême « pour tous les jeunes gens destinés à une vocation quelconque qui exige la culture de l'esprit. »

Après avoir exposé son plan, Ghavannes dit, à la p. 142 de la première partie de son essai, — avec une simplicité, une naïveté et une bonhomie qui vous font venir les larmes aux yeux : « J'ignore si elle existe en manuscrit dans quelque cabinet, mais j'annonce au public qu'elle existe actuellement dans le mien, et toute prête à voir le jour, si cela peut se faire sans inconvénient pour ma fortune, ni pour celle d'aucun imprimeur, à laquelle je serais au désespoir de porter la moindre atteinte, »

Hélas ! l'Anthropologie de Ghavannes est restée manuscrite et se trouve actuellement à la Bibliothèque cantonale; elle fournirait, dit-il plus loin, une quinzaine de volumes in 8^, de 3 à 400 pages. Sera-t-elle jamais imprimée? L'auteur en a publié un résumé, en 1788, qui a passé à peu près inaperçu et est à présent tout à fait oublié.

Comme je ne réimprime dans ce volume que la seconde partie de l'ouvrage de Ghavannes, parce qu'elle

contient son véritable Essai sur l'éducation intellectuelle, tandis que la première n'est en réalité qu'une très longue introduction à cet essai, je ferai un nouvel emprunt au livre de M. Gindroz , qui donne un aperçu de l'Anthropologie de Ghavannes d'après le manuscrit déposé à la Bibliothèque cantonale.

L'Anthropologie est la science générale de l'homme ; elle comprend plusieurs parties.

I. U Anthropologie proprement dite , ou science de l'homme considéré dans la constitution de sa nature, dans tous les traits qui le rapprochent et dans ceux qui le distinguent des autres espèces. — Triple vie — végétative , animale , intellectuelle , — détails d'histoire naturelle, d'anatomie et de physiologie comparée. 2 vol. in-8''.

n. L'Ethnologie, ou science de l'homme considéré comme appartenant à une espèce répandue sur le globe et divisée en divers corps de sociétés ou nations occupées à pourvoir à leurs besoins ou à leurs goûts , et plus ou moins civilisées. Elle comprend trois parties ou sections : 1" Section, où, après avoir considéré les nations dans leur état actuel, quant aux divers points qui les distinguent, on remonte jusqu'aux premières origines de la séparation de l'espèce en peuplades, pour en suivre les destinées jusqu'à l'époque des sociétés imparfaites et de l'introduction de l'agriculture. — 2™* Section, où l'on considère les peuplades depuis l'établissement des sociétés imparfaites et l'introduction de l'agriculture jusqu'à leur transformation en sociétés régulières et civiles. — S""® Section, où l'on considère les peuplades dans leurs transformations en sociétés régulières et civiles et les effets qui en sont résultés quant à leurs progrès dans la civilisation , entre autres dans la culture des arts , des sciences et de la philosophie. — Chaque section forme un volume in-8°.

in. La Noologie, ou science de l'homme considéré comme être intelligent, développant sa pensée et ses

opérations, pour connaître tout ce qui l'environne et l'intéresse. 1 vol. in-8°. %

IV. La Boulologie , ou science de l'homme considéré comme doué de volonté, d'activité, de liberté, et des règles morales qu'il doit suivre dans ses déterminations en vue du plus grand bien. 1 vol. in-8°.

V. La Glossologie, ou science de l'homme parlant, laquelle traite du langage parlé et écrit , pour en montrer les premières origines, la formation, le développement et les progrès. 1 vol. in 8°.

VL h'Etymologie , ou science qui apprend à saisir les rapports d'affinité et la vraie généalogie des mots , pour les ramener à leurs primitifs et tirer de là le moyen d'en fixer la vraie signification. 1 vol. in-8°.

Vn. La Lexicologie, où l'on fait servir la glossologie et l'étymologie à dresser les tableaux des familles principales des mots selon l'ordre de leur filiation, et qui, en présentant un plan en forme d'essai , instruit sur la méthode à suivre pour composer un vocabulaire étymologique universel. 3 vol. in-8°.

YIII. La Grammatologie , ou science de la grammaire générale, qui rend compte des procédés que l'homme parlant a mis en usage pour assortir son discours de toutes les espèces de mots nécessaires à l'expression de la pensée et les, arranger de la manière la plus convenable pour la rendre intelligible. 1 vol. in-8°.

IX. La Mythologie^ de l'origine de la Mythologie et du paganisme, et de l'explication des fables. 1 vol in-8°.

Cette partie n'a pas été complètement traitée par Ghavannes ; elle devait comprendre les volumes 14 et 15 du grand ouvrage ; nous avons dit que l'on n'en possédait que treize. L'abrégé ne contient que la table des matières. Le théisme, suivant Ghavannes, a été la première religion , il a dégénéré en polythéisme et en idolâtrie. Discussion de systèmes divers proposés pour expliquer l'idolâtrie. Moyens que Dieu a employés pour retirer les hommes de cet état. — Christianisme.

Tel est le plan général de Chavannes. E. ne faut pas beaucoup de connaissances datis ces matières pour apprécier quelle masse de recherches, de documents, de faits , d'érudition en un mot , il a fallu rassembler. Une foule de questions dont la difficulté égale l'importance, se présentaient à l'auteur, sur l'état des premiers peuples, leur développement, la marche de la civilisation, l'origine des langues, leur diffusion, etc., etc.

On se rappelle quelle est la méthode de l'auteur ; il procède constamment du connu à l'inconnu; l'expérience est le flambeau qui éclaire sa marche. Prenant son point de départ dans l'état actuel en toutes choses , il remonte à l'état primitif et aux éléments de l'humanité. Un esprit calme, ferme et pénétrant le préserve des vaines hypothèses. Dans la partie consacrée au langage, avec une étendue qui annonce les prédilections de l'auteur, on remarque quelquefois les tendances auxquelles conduisent ordinairement la passion des étymologies et la poursuite des racines ; mais aussi bien des aperçus ingénieux sont jetés çà et là; on découvre des perspectives' nouvelles ; on entrevoit des horizons inconnus. Certainement la science de l'anthropologie a fait, depuis la fin du dernier siècle, d'immenses pas, dans toutes les directions : les recherches d'érudition sur les langues anciennes, l'étude, nous dirions presque la découverte de langues parlées dans plusieurs contrées de notre globe restées jusqu'à nos jours inexplorées, les voyages, les progrès des sciences physiques, tous ces mouvements d'une civilisation dans laquelle la culture de l'esprit occupe une des premières places , ont mis à la disposition des anthropologistes des richesses dont Chavannes était privé. (') Mais

(*) Nous devons dire qu'un savant naturaliste, anthropologiste distingué, notre concitoyen, qui a eu connaissance des portions de l'ouvrage de Chavannes relatives à l'histoire naturelle, a été étonné du savoir de l'auteur dans cette partie.

(Note de M. Gindroz.)

a-t-on conçu la science elle-même d'nne manière plus grande , plus vraie et mieux appropriée aux besoins du temps ? Nous ne le croyons pas. On sera surtout frappé du mérite des travaux du professeur Ghavannes , si l'on considère qu'il habitait une petite ville, peu littéraire, peu savante, malgré son académie, et dans laquelle Gibbon, pour une sphère de travaux bien plus limitée, se plaignait d'être à l'étroit et dénué de ressources. Que Ghavannes fût placé dans un grand centre de lumières, environné de savants et de bibliothèques, il eût trouvé non pas un plan plus vaste, mais plus de matériaux pour construire son édifice, plus d'encouragement, plus de témoins et plus d'admirateurs La publicité aurait donné à ses œuvres la vie extérieure et l'utilité dont elles sont dignes. Aujourd'hui ses manuscrits, déposés dans une bibliothèque publique , n'en peuvent pas sortir pour paraître au grand jour : quel libraire se chargerait de les éditer ? Ds sont peu lus et peu consultés ! C'est un monument admiré bien plus pour ses dimensions matérielles que pour sa valeur scientifique. L'abrégé qui a été publié est à peine connu , et cependant aucun ouvrage français n'est conçu d'après un plan aussi complet, et ne présente un meilleur ordre à suivre dans les grandes et belles études sur l'homme et sur l'humanité.

Pour faire connaître Ghavannes dans toute l'étendue de sa valeur, je citerai encore les passages suivants du livre de M. Gindroz :

M. Ghavannes a laissé un autre ouvrage manuscrit, dont le sujet appartient à ses études de prédilection : les recherches sur l'origine des langues. Le livre a pour titre : Dictionnaire étymologique de tous les mots de la langue française. Un gros volume in-quarto. Ge titre n'est pas menteur : il donne une idée exacte du travail; les mots de la langue française sont passés en revue : ceux qui ont une famille ou des dérivés, s'en trouvent accom-

pagnes, et leur origine est expliquée souvent avec une grande justesse, souvent avec bonheur, quelquefois peutêtre avec plus d'esprit que de vérité. Il y a là une mine riche à exploiter, et les grammairiens modernes, nous dirons même ceux de l'Académie française, y trouveraient des filons d'or, qui entre des mains habiles enrichiraient la linguistique française.

Jusqu'à présent les travaux de Ghavannes sur la science qu'il enseignait nous ont peu occupé, et l'on serait tenté de se demander s'il lui restait des heures à y consacrer. On se rappelle toutefois qu'il a commencé sa carrière par un ouvrage destiné aux jeunes gens qui se vouent au St-Ministère. La théologie n'a donc pas été dédaignée : qu'elle fût son étude de prédilection, c'est ce que nous ne croyons pas, mais qu'elle occupât dans sa vie la place qu'elle méritait comme étude de devoir, nous ne saurions en douter ; ses travaux l'attestent positivement.

La Bibliothèque possède un manuscrit qui présente, comme l'Anthropologie, un monument de labeur. C'est un Cours complet de morale chrétienne, divisé en morale générale et morale particulière, rédigé sous la forme d'analyses de sermons sur des textes de l'Ecriture Sainte analogues à chaque matière; il y a dix volumes grand in-8°. L'ouvrage est divisé en quatre parties. Fondements de la morale; — Devoirs généraux; — Moyens; — Motifs; il comprend quatre-vingt-onze analyses de sermons. Les feuilles du manuscrit ne sont pas toutes rangées dans l'ordre que nous venons d'indiquer ; on a quelquefois un peu de peine à retrouver certains sujets. On pourrait croire que le plan général a été adapté aux analyses après la composition d'un certain nombre d'entre elles. Mais, quoi qu'il en soit, le plan n'a pas ici une grande importance; c'est dans les analyses qu'il faut chercher la valeur du livre. Or cette valeur est réelle ; les étudiants en théologie et les pasteurs ne consulteront pas ce livre sans fruit.

Cet ouvrage ne constituait pas cependant l'objet de l'enseignement principal du professeur : la dogmatique chrétienne.

Il doit exister sur ce sujet un manuscrit intitulé : Cours abrégé de théologie chrétienne, écrit en latin. 1 vol. in-8°. Le catalogue de la Bibliothèque cantonale indique ce livre; mais nous ne l'avons pas trouvé dans la collection. Cette lacune est peu à regretter, puisque Ghavannes a publié son cours sous le titre de Theologiœ christianœ fundamenta et elementa. 2 vol. in-8**. Lausanne 1772-73.

Cet ouvrage, publié à la demande des étudiants, est le compçndium du cours de théologie qu'ils entendaient de leur professeur. Rien de remarquable, sous le rapport du progrès de la science, ne distingue cet ouvrage des autres ouvrages didactiques sur la théologie.

Le titre de l'ouvrage annonce que l'auteur fait une distinction entre les fondements et les éléments de la théologie. Les fondements sont une théorie de religion naturelle, suivie d'une étude d'une révélation considérée au point de vue général et historique. Ce dernier sujet comprend les points suivants : nécessité d'une religion révélée ; — des caractères distinctifs d'une religion révélée; - de la fausse religion de Mahomet; — de la vraie religion révélée juive; — de la vraie religion révélée chrétienne ; — du j udaïsme et du christianisme ; — du canon de l'Ecriture; — de l'usage de l'Ecriture.

Les éléments de la théologie chrétienne sont exposés en cinq parties ; dans la première, l'auteur traite de la religion, de Dieu être parfait, de Dieu créateur, de Dieu dirigeant le monde ; sur ces sujets, Tauteur reprend les principes de la religion naturelle, les appuie sur de nombreux passages de l'Ecriture Sainte, réfute les adversaires du christianisme, indique enfin les applications pratiques de la doctrine. C'est sa marche constante. La seconde partie est consacrée aux anges, à leurs diverses espèces, aux bons et aux mauvais anges, à leur punition, à la question de leur rétablissement, à l'état des

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hommes avant la chute, à la chute et à ses conséquences. Dans la troisième partie, il est parlé de la rédemption et du rédempteur divin. Les avantages et les conditions de l'alliance de grâce sont exposés dans la quatrième partie. La cinquième et dernière partie présente les diverses économies de l'alliance de grâce, ses signes extérieurs, les Efacrements et l'Eglise, les dernières destinées de l'homme, savoir la mort, la résurrection, le jugement dernier, le bonheur ou le malheur éternel.

Tel est le plan général de la Théologie de Ghavannes. La doctrine nous a paru solide et conforme à l'orthodoxie des Eglises réformées. Nulle part cependant il n'est fait mention de la Confession de foi helvétique.

Les chapitres -sur l'élection, sur la vocation, sur la foi, sur la régénération, sur la sanctification et sur la justification, sont, il nous semble, irréprochables sous le rapport de l'orthodoxie ; les articles de la foi ne sont pas exprimés, il est vrai, dans les termes sévères, et quelquefois trop exclusifs, qui plaisent aux théologiens de nos jours, mais la vérité a aussi sa liberté, et ce n'est pas dans les liens des formules qu'elle déploie sa plus puissante efficacité.

Les applications pratiques sont constamment jointes à l'exposition du dogme : celui-ci reçoit de la vie, et si l'on osait le dire, une nouvelle évidence, par son appropriation aux besoins de l'âme et aux devoirs religieux.

Tel qu'il est, ce livre, malgré son âge, est un monument de science et de talent. S'il n'a pas l'originalité d'invention qui frappe dans les autres ouvrages de l'auteur, c'est qu'il ne pouvait l'avoir. Destiné à l'enseignement élémentaire de la théologie, il devait présenter la science dans son état actuel, et se préserver des innovations, des hardiesses, des témérités que l'on pardonne et même que l'on aime quelquefois dans les ouvrages destinés aux savants. Tout vieux qu'il est, le manuel de Ghavannes serait encore consulté avec fruit par les jeunes théologiens, ne fût-ce que comme un répertoire systématique de textes de l'Ecriture Sainte.

Ce sont là les travaux de Chavannes. Et remarquonsle bien : ces travaux ne sont point les corvées d'un manœuvre ou d'une machine sans intelligence : partout l'intelligence règne, limiineuse, ferme, féconde, étendue, élevée, souvent originale et créatrice. Chavannes a l'esprit classificateur de Bacon, sans avoir' peut-être au même degré la vue lointaine et le coup-d'œil pénétrant. Le nerf du style, le pittoresque de l'expression lui manquent aussi, n nous parait supérieur à Locke; plus vrai, plus savant, et d'une conception plus puissante et plus étendue.

Chavannes vivait dans la solitude; il s'était retiré de bonne heure de la société, quoiqu'il eût beaucoup de moyens d'y réussir. Il tenait de la nature une galté originale, de la vivacité et du plaisant dans l'esprit. Il savait placer à propos dans la conversation les choses instructives dont sa mémoire était ornée. Mais bientôt il fut absorbé par l'intérêt que lui inspirèrent ses études favorites. Ses parents et ses amis avaient de la peine à obtenir de lui de temps en temps le sacrifice de quelques heures. Cependant il travaillait avec une grande facQité. Son esprit enrichi par des études profondes et variées et assoupli par une discipline sévère, obéissait à sa volonté et fournissait avec fécondité les matériaux à mettre en œuvre. Chavannes s'attachait peu à la parure littéraire du style ; mais l'ordre, la clarté et la force qui ressortent du fond des choses, il les recherchait et les trouvait. Au brillant, il préférait le solide et le vrai, et sa phrase n'était jamais un ensemble de mots sans idées. La composition de ses sermons lui coûtait si peu, que pour l'ordinaire il avait préparé le lundi matin celui qu'il devait prêcher le dimanche suivant. Il fallait bien cependant que ses sermons eussent un mérite réel, et même le mérite qui doit distinguer la prédication chrétienne : ils étaient goûtés également par les hommes instruits, qui savaient y trouver toujours des choses neuves ou originales, et par les personnes peu cultivées dont ils excitaient la réflexion.

Le professeur Cha vannes eut ainsi une existence douce, parce qu'elle fut remplie de travaux selon sou cœur et selon ses devoirs. Ce bonheur peut devenir un écueil; la vie scientifique éteint souvent la vie religieuse. H n'en s pas été ainsi du professeur Cliavannes ; il enseignait la théologie avec conscience et avec foi; ses travaux scientifiques étaient devenus comme des œuvres chrétienues, n termina sa longue carrière le 3 mai 1800. Ses dernierB moments furent parfaitement calmes; il savait en qui il avait cru.

On trouvera sans doute la notice biographique qui précède trop longue et surchargée de trop de détails théoriques. Notre justification sera facile : ceux de nos lecteurs qui s'intéressent à l'Académie de Lausanne, l'accepteront sans hésiter; elle ne sera pas repoussée non plus par les Vaudois jaJoux de l'honneur de la patrie. Le professeur Chavannes a vécu dans l'obscurité, tout entier fidèle à ses devoirs obscurs; il est mort dans l'obscurité; ses ouvrages sont oubliés ou négligés dans la poussière des bibliothèques. Ne fallait-il pas jeter enfin quelque lumière autour de sa tombe î Heureux serionsnous, ai les pages que nous lui avons consacrées appelaient sur sa mémoire le respect de nos lecteurs, et plaçaient son nom parmi les noms vaudois aimés, vénérés, que quelque gloire environne, et dont le souvenir ne s'effacera pas encore.

Après avoir fait ressortir ainsi tout le mérite de Chavannes, qui, on le voit, est à beaucoup d'égards le précurseur des Auguste Comte et des Herbert Spencer, ainsi que des anthropologistes modernes et de tous ceux qui s'efforcent aujourd'hui de mettre l'éducation intellectuelle sur un pied rationnel et scientifique, — il serait injuste de ne pas dire quelques mots de deux hommes, contemporains et également distingués, qui furent à leui- tour les précurseurs de Chavannes, poui-

ce qui concerne la réfonne de l'enseignement classique, 1

réclamée actuellement dans tous les pays civilisés par un nombre toujours croissant de voix toujours plus autorisées.

Je ne veux nullement faire l'histoire des idées sur l'enseignement secondaire ; je tiens seulement à montrer que les idées des « réformateurs modernes » ne sont pas aussi modernes qu'on veut bien le dire, que depuis le commencement du XVHIe siècle la Suisse n'a pas manqué d'hommes courageux qui les ont proclamées, et que, parmi les premiers et les plus dévoués champions de ces idées, se trouvent deux Vaudois, l'un Lausannois, l'autre d'Yverdon, — tous les deux théologiens ; je veux parler de Jean-Pierre de Crousaz, professeur de philosophie à l'Académie de Lausanne, et mathématicien distingué, et de GffiusTOPHE-Louis PoTTERAT, Recteur du Collège d'Yverdon.

Voici ce que dit M. Gindroz au sujet de de Crousaz :

Ramener la philosophie au véritable but de toute science, le développement des facultés himiaines; l'approprier aux besoins de l'intelligence, la faire en un mot rentrer dans la vie en la faisant sortir des écoles, comme autrefois Socrate l'avait fait descendre du ciel, c'est-àdire des nuages de la sophistique, telle fut la tâche que s'imposa de Crousaz.

C'est dès le début de son enseignement qu'il rompt ainsi avec l'empire des traditions : l'époque de la publication de sa logique et quelques passages de la préface l'indiquent clairement. On ne saurait douter toutefois que les voyages, les études dans l'étranger et les relations avec des hommes distingués, tous ces faits qui séparent les deux époques de son professorat, n'aient exercé une influence marquée sur ses vues scientifiques. Mais il n'est pas nécessaire de recourir à ces circonstances pour

expliquer la position de réformateur qu'il sut prendre dans l'Académie. Un développement libre et spontané avait CEkractérisé les études de sa jeunesse. Les mathématiques lui révélèrent la clarté et la rigueur que doivent revêtir les méthodes scientifiques; quelques écrits de philosophie cartésienne ouvrirent devant son intelligence de nouvelles perspectives, et ces premiers élans d'un esprit actif, avide, accessible aux inspirations de la vérité, sont soutenus, dirigés et confirmés par les leçons de plusieurs des grands maîtres de l'époque.

De Grousaz apporte donc à la chaire de philosophie un esprit affranchi de l'esclavage de l'école et indépendant dans la sphère de la science. *

De Grousaz a pubUé de nombreux ouvrages, que j'ai parcourus avec beaucoup d'intérêt, malgré leur prolixité. J'extrais de quelques-uns d'entre eux les passages qui peuvent le mieux caractériser sa manière de voii' sur l'enseignement secondaire.

Béflesions sur rntilité des mathématiques.

(Amsterdam, 1715.)

Je finirai l'exposition de ma méthode en ajoutant que je voudrais faire commencer l'étude des mathématiques dès le premier âge. Si l'on s'y prend bien on trouvera que les enfants en sont capables à dix ans et plus tôt. Voici les fruits qu'on en tirera :

Premièrement, ils se rendront ces principes parfaitement familiers, et l'habitude qu'ils se seront faite d'y penser de bonne heure, jointe à leur certitude, les égalera presque aux notions communes. Or on sait, ou l'on doit savoir, que les principes sont d'autant plus féconds qu'ils sont plus famiUers, et que l'on s'est habitué depuis plus longtemps à en faire usage : alors ils s'offrent d'eux-mêmes dans le besoin, on les applique sans peine à tous les cas, et non seulement on les voit, mais avec

un peu d'attention, on voit avec eux toutes les conséquences qui en naissent. Les propositions les plus excessivement composées ne combinent guère au-delà de huit ou dix théorèmes élémentaires ; or une attention médiocre suffirait pour faire ces combinaisons, si les principes qu'on y assemble étaient assez familiers pour ne la point partager, mais dès que les principes eux-mêmes occupent une partie de l'attention, la combinaison qu'on en fait devient pénible et confuse. Un grand nombre de jeunes gens commencent les mathématiques entre quinze et vingt ans. Ils interrompent leurs plaisirs de quelques heures, pour faire chaque jour ime course dans un pays de nouvelles idées, qui n'ont aucun rapport à tout ce qu'ils ont pensé jusques alors; hé le moyen qu'une habitude si nouvelle se grave profondément au milieu de tant de distractions I L'expérience fait voir qu'à l'exception de ceux qui font des mathématiques leur profession, et d'un très petit nombre d'autres, on ne les apprend dans cet âge que pour les oublier bientôt.

En second lieu, on évitera un des plus grands inconvénients où l'on tombe dans l'éducation de la jeunesse. On se contente pour l'ordinaire d'exercer la mémoire dans cet âge, et par là les jeunes gens deviennent des échos et des perroquets. Uniquement occupés à des mots, sur le sens desquels ils ne font pas d'attention, ils s'accoutument à se payer toute leur vie de cette monnaie, et à se contenter de sons qui ne signifient rien, de sorte qu'ils ne se font plus de peine d'acquiescer à ce qu'ils n'entendent pas, et d'admettre sans examen tout ce qu'on leur propose d'un air d'autorité.

Mais le moyen de faire raisonner des gens en qui la raison est encore si faible ? Je réponds qu'à la vérité la plupart des matières de Morale, de Physique, de Théologie, sont trop composées pour eux; qu'il serait trop facile de les tromper dans ce premier âge sur ces grands sujets, et que ces erreurs tireraient à conséquence. Je reconnais de plus qu'ils s'accoutumeraient à ne comprendre qu'à

demi ce qu'on leur enseignerait, et qu'ils seraient fort satisfaits de lenr attention, pourvu qu'elle lenr fit entrevoir quelque lueur parmi bien des ténèbres, ce qui est encore une très fatale habitude. Mais tous ces inconvénients servent à autoriser ma pensée. Inatruisez-leB dans les mathématiques, vous les faites raisonner but des sujets qui ne sont pas exposés à l'erreur, et où tout le mal de leur erreur, quand il y en aurait, ee bornerait à errer, sans aucune suite dangereuse j vous les faites raisonner sur des sujets sur lesquels il faut ou tout comprendre, ou s'apercevoir qu'on ne comprend rien. 11 y a plus, on les met dans la nécessité de s'instruire très nettement, et de s'éclairer à fond, b'Us veulent retenir ce qu'ils ont appris; car le moyen de conserver dans sa mémoire une démonstration qu'on ne compreud pas exactement I Elien n'est plus épineux quand on ne voit qu'à demi ; rien n'est plus satisfaisant quand on conçoit tout. Et pour combien ne doit-on pas compter ce goût de vérité et d'exactitude, auquel on se forme de bonne heure, et le plaisir qu'on se fait de se laisser charmer par l'évidence î

Le oonseU que je donne ne manquera pas de paraître étrange à une infinité de gens, et ils me regarderont comme un homme singulier, qui se plait dans les paradoxes; car la plupart des hommes sont des machines asaiiietties à la coutume, ils se gendarment et se soulèvent dès qu'on veut tant soit peu les tirer du train ordinaire. La plupart des gens font rouler les principaux points de l'éducation de la jeunesse à l'occuper sans cesse, à lui bien farcir la mémoire, et à la fesser impitoyablement. (") Loin de nous ces nouveaux philosophes avec leurs subtilités; nous avons été fouettés, nos enfants le seront aussi, pourquoi serait-on plus délicat aujourd'hui qu'autrefois ? Je voudrais bien savoir ce qui nous manque et ce ijui manquera à nos enfants, s'ils nous ressemblent, et s'ils

(■) Aujounl'hui dans nos CoUèges on se contente de gifler au lieu de fenser : Voir la note à la page 30. A. H.

sont anssi sages et aussi éclairés que nous? £t sur cet argument sans réplique et ad hominem on s'abandonne à la route ordinaire.

J'avoue qu'il faudrait être bien chimérique pour se promettre d'introduire dans l'esprit des jeunes gens les éléments de ces belles sciences, et de les former sur la raison, pendant que leur éducation sera confiée à des gens sans habileté, à qui l'école fournit un asile contre la faim. Mais si l'on voulait une fois ouvrir les yeux, et regarder comme capital ce qui l'est effectivement, et ce qu'il y a au monde de plus important et de plus nécessaire, je veux dire une heureuse éducation, il serait moins difficile qu'on ne croit de remplir la société d'hommes raisonnables.

Je persévère donc dans mes sentiments, et je conçois que l'on devrait instruire la jeunesse dans les mathématiques, sans les fatiguer, leur en enseigner peu à la fois, les faire repasser sur les mêmes leçons et ne les pousser à des suivantes qu'après qu'ils se seraient rendu les précédentes tout à fait familières. Il les leur faudrait enseigner avec un esprit de douceur, et leur faire regarder ces leçons comme un honneur dont on récompenserait le reste de leurs occupations ; car en même temps on leur ferait aussi apprendre les langues, on les pousserait dans l'histoire, on y joindrait ensuite la philosophie, et à mesure qu'ils avanceraient en âge, on avancerait chez eux les mathématiques et les autres sciences en même temps.

Et plus loin il ajoute :

Ceux qui voudront se donner la peine de lire attentivement l'essai que je joins à ce discours, et de le comparer sans prévention avec les règles de la Grammaire, qui sont presque l'unique étude de la plupart des enfants, se convaincront aisément que mon Arithmétique démontrée roule sur des principes plus simples et d'une application plus aisée et beaucoup moins embarrassée d'exceptions et de variétés que ce qu'on est en possession

de faire regarder comme roccupation la plus à portée de l'enfance.

Traité de r&dacatlon des Enfants.

(La Haye, 1722.)

Je reconnais qu'on ne saurait guère rendre de service plus considérable à la société que de mettre les écoles publiques où l'dn élève la fleur de la jeunesse et l'espérance de l'Etat, sur un tout autre pied qu'elles ne sont. Il ne serait pas difficile de former là-dessus d'excellents projets; mais leur exécution dépend de ceux à qui le Souverain de l'univers a confié le soin des hommes. Il faudrait un beaucoup plus grand nombre de classes, afin qu'il y eût moins d'écoliers dans chacune. Il faudrait attirer à ce pénible emploi, par de grosses pensions, des personnes de mérite qui leur fissent honneur par leurs qualités personnelles, au lieu que ces charges, quoique des plus honorables par elles-mêmes et'des plus intéressantes pour la société, sont abandonnées au rebut des gens de lettres. Un pauvre misérable, qui se sent trop peu de talent, ou qui se trouve trop paresseux, pour prêcher une fois la semaine à une troupe de paysans, se rabat sur une régence. Il faudrait enfin apporter toute l'application à faire d'excellents choix entre ceux qui se présenteraient. Avant qu'on soit résolu à cela, il est inutile de dresser de nouveaux plans. Je prendrai la liberté d'ajouter que rien ne me parait plus digne d'attention; l'éducation des hommes a plus d'influence qu'on ne saurait dire dans la société, soit en bien, soit en mal, et s'il y a quelque chose qui mérite les soins de ceux qui la gouvernent, c'est le bon état des écoles, objet pourtant de leur indifférence. Il n'y a presque rien dont on soit moins en peine.

Pensées libres sur les Instructions publiques du bas Collège.

(Dans : divers ouvrages de M. de Grousaz, Amsterdam, 1737.)

C'est dans ce qu'on appelle les bas collèges, les écoles inférieures, que l'on pose les fondements de ce que l'on

est destiné à apprendre dans les auditoires supérieurs. Il n*est pas nécessaire d'en dire davantage, pour persuader de la nécessité d'en bien régler les établissements ceux qui connaissent l'importance de la première éducation et l'influence du premier âge sur le reste de la vie, le naturel enfin du cœur humain et la force des habitudes. C'est dans ces premières écoles qu'on se forme à prononcer mal, à la chicane, à l'humeur grondeuse, au goût de la dissipation, au mauvais latin, à parler sans savoir ce que l'on dit, surtout en matière de religion, à ne se ranger enfin à son devoir que par contrainte, ou par vanité, à haïr ses camarades, et à ne se lier avec eux qu'à proportion de ce qu'ils peuvent contribuer aux plaisirs auxquels on se livre.

Avec tout cela rien ne peut être plus superflu que de prescrire des règles et de donner des avis sur un si important sujet, pendant qu'on ne voudra pas se résoudre à choisir mieux les régents à qui l'on confie ces écoles. A qui abandonne-t-on pour l'ordinaire la fleur même de la jeunesse, et la ressource future de l'Etat ? On a honte de le dire. Les chétifs gages, qu'on leur assigne, éloignent de ces importantes fonctions tous ceux qui se sentent des talents. La pauvreté et l'incapacité de ceux qui s'en chargent attirent le mépris, non seulement sur leurs personnes, mais encore sur leurs emplois; nouvelle raison à ceux qui ont quelque mérite, et qui sont sensibles à l'honneur, de s'y refuser.

Qu'on se représente un homme de qualité et riche qui ordonne à son maître d'hôtel de faire habiller ses fils. Celui-ci parcourt les boutiques, choisit tout ce qu'il y trouve à meilleur marché, et le donne au tailleur qui se fait le moins payer de ses façons. Ces enfants se présentent devant leur père habillés de neuf, mais ridiculement et comme des enfants de village. Le maître d'hôtel produit son compte et se croit suffisamment justifié par le peu qu'il en coûte.

L'application est aisée à faire. Ceux qui ont le gouver-

nement en main, de quelque nature que soit ce gouveinement, sont les pères des peuples, et quand il s'agit des ornements de l'âme et de sa nourriture, Us sont obligea d'y pourvoir, et de penser que ce sont tout autant d'enfants qui leur appartiennent, et dont la Providence les a ctaaj^és à cet égard. Là-desaus ils disent : Qui sont ceux qui me demandent le moins pour s'acquitter de ces foiictiona, c'est à eux que je les abandonne? Mais ih s'en acquitteront mal. Ce sont leurs affaires. Mais les enfants n'apprendront presque rien, et à divers égards sortiront de ces écoles plia gâtés qu'ils n'y étaient entrés. Tant pis pour

Si l'on pouvait en donnant des titres inspirer unç capacité qui y répondit, on pourrait se permettre de choisir à l'aventure; mais on est bien loin de là. Aussi voiton qu'après huit années consumées dans le collège, ou en sort sans autre fruit que de parler plus mal latin que les plus vils esclaves ne le parlaient à Rome.

On dirait qu'une fatalité empêche presque toujours l'esprit humain d'arriver au simple qu'après s'être épuisé dans le composé par des essais de toute sorte. Dans le temps du renouvellement des sciences, on composa des grammaires pour apprendre les langues mortes et le latin en particulier; on les chargea de beaucoup trop. Les disciples des premiers maîtres enseignaient ponctuellement ce qu'ils avaient appris, et leurs écoliers, devenus maîtres à leur tour, en firent de même; de sorte que le temps autorisa ce qu'U aurait dû servir à corriger. On a blâmé pendant un siècle la méthode établie de faire apprendre de mémoire en langue latine, la grammaire destinée à apprendre le latin à ceux qui ne le savaient point rii'.ipre, sans avoir le courage de changer cet établisseiiicrit. Les voies abrégées ont trouvé encore plus de peine k s'insinuer. Il ne paraissait pas juste qu'un seul hoiiLiiie se donnât assez d'autorité, pour régler à son gré tout ce que les régents d'un collège auraient à faire- On a trouvé plus à propos de faire là-dessus des consuî-

lations; mais malheureusement les consultants, soit par politesse, soit par politique, en accordant chacun quelque point aux vues des autres, ont consenti à des volumes, là où des brochures auraient suffi. D'autres motifs encore s'en sont mêlés. Il n'est pas sans exemple que l'ouvrage d'un grammairien habile, revu par des personnes éclairées , ait été désapprouvé par quelques-uns de ces soupçons terminés en isme, dont son auteur était chargé.

U importe que le nombre des régents ne soit pas petit. Un régent réussit mieux sur un moindre nombre d'écoliers que sur un plus grand. Le changement a des appas pour la jeunesse, elle use de diligence pour ne demeurer pas longtemps dans la même classe, et dès qu'un jeune écolier a appris dans ime demi-année ce qu'il doit apprendre dans une classe, s'il y reste davantage, il risque de donner dans la dissipation et de tomber dans l'inaction

J'ai connu plusieurs personnes très éclairées, et remplies d'un grand zèle pour l'intérêt public, déplorer le temps qu'on fait passer à la jeunesse presque uniquement à l'étude de la langue latine. Si une coutume se trouve affermie à proportion du temps qu'elle a duré, c'est en vain qu'on se promettrait du changement dans celle-ci. Il y a plus de deux siècles qu'il fallait savoir lire en latin et l'entendre un peu, pour être reçu prêtre. Il était rare qu'on demandât beaucoup au-delà. Les notaires et les commissaires n'écrivaient qu'en latin. Les écoles étaient principalement destinées à mettre ces deux ordres en état de gagner leur vie. Elles sont restées sur le même pied; et tout ce qu'on y fait de plus qu'autrefois c'est de bannir les barbarismes et les mots vulgaires latinisés, sans avoir jamais été latins. On s'est borné, et dans le renouvellement des sciences on s'est trouvé d'autant moins éloigné de faire de cette étude à peu près le capital de l'érudition, que les langues vulgaires, étaiit alors dans une extrême grossièreté (car partout les lan-

gués se sont cultivées en même temps que les esprits) on ne pouvait pas expliquer les sciences dans une langue qui, jusque-là, n'avait point été faite pour cet usage.

n n'était pas nécessaire à ceux à qui on ne demandait rien autre chose, d'avoir tant soit peu même de génie audessus du commun, pour remplir les fonctions dont on les chargeait. Des milliers d'artisans romains auraient suffi pour briller dans les collèges, sur le pied qu'ils sont aujourd'hui. Quand un jeune homme, mal conseillé, s'est obstiné à vouloir devenir homme de lettres, et qu'à l'âge de vingt-cinq ans il ne se trouve pas en état de prononcer par semaine un très médiocre sermon à quelques douzaines de laboureurs, on en fait par pitié un régent, à qui l'on confie la fleur de la jeunesse, l'espérance de l'Eglise et la ressource de l'Etat

Il y a déjà quelques années que j'avais écrit ce que l'on vient de lire; depuis j'ai eu diverses occasions de réfléchir sur le tort qu'on a, dans les bas collèges, de faire de la connaissance du latin et du grec le capital de l'éducation, et de ne se proposer presque d'autre but pendant plusieurs années. Avant qu'une raison bien cultivée soit parvenue à éprouver les fruits qu'on peut tirer de ces connaissances, on n'y trouve que peine et que désagréments ; la crainte des châtiments et les aiguillons de la vanité et de l'envie sont les seuls ressorts capables d'attacher la jeunesse à des études si sèches. On hait les maîtres sous le dur empire desquels on gémit, on s'applaudit toutes les fois qu'on peut impunément leur causer quelques chagrins, ce sont des dédommagements dont on se félicite. On se forme par là dès l'enfance à supporter impatiemment toute supériorité, et à s'élever contre les meilleurs conseils, avec quelque douceur et quelques précautions qu'ils soient proposés. On ne peut souffrir ceux dont on est surpassé, et on s'aigrit contre ceux-là même qu'on laisse derrière soi, parce qu'il en coûte des efforts pénibles. On se rend, par toutes ces circonstances, les dispositions à l'impolitesse et aux grossie-

retés si naturelles, on s'y affermit à un tel point, que les années et l'usage du monde viennent rarement à les changer. Ceux qui ne savent pas remonter à la source de ces défauts ne peuvent assez s'en étonner, et dès qu'ils n'en ont pas été les témoins, les récits qu'on leur en fait leur paraissent incroyables.

Quant à Potterat, tout ce que nous savons de lui, nous le devons à M. Gh. Wulliémoz, Instituteur au Collège cantonal, à Lausanne, n a eu la chance de découvrir sous les combles de l'ancien collège d'Yverdon, un vieux manuscrit contenant « la fondation, les premiers pas, les plus anciens règlements et les discours officiels, pendant un siècle au moins » du collège en question. M. Wulliémoz a remis le parchemin au Département de l'Instruction publique, mais non sans en avoir publié de fort intéressants extraits, dans une brochure intitulée Variétés Pédagogiques. (Un collège vaudois au XVIIe siècle.)

Le collège d'Yverdon n'allait apparemment pas trop bien ; l'enseignement y était eniryonnaire, les « régents » peu consciencieux. Je ne puis mieux faire que laisser la parole à M. Wulliémoz :

La classe inférieure était une simple école préparatoire où l'on retenait tous les élèves qui ne voulaient pas faire d'études complètes, et l'on n'y apprenait que l'orthographe, la lecture, la musique, les quatre règles et le catéchisme de Heidelberg.

Plus haut commençait le latin qu'on poursuivait jusqu'à César, Gomenius, Ovide, Gicéron et les dialogues de Mathurin Gordier.

On avait des thèmes de Victoire, des compositions et des provocations ou discussions latines. La grammaire de Port-Royal était employée dans les classes supérieu-

— Sûres où l'on commençait aussi tout doucement le grec avec quatre ou cinq chapitrea du Nouveau-Testament.

Les leçons, d'une heure et demie, commençaient le matin, à midi et le aoir.

Le patois, langue nationale alors, était aéTérement proscrit et procurait le bonnet d'ine (vendre l'âne) au délinquant. Quant aux vacances, elles étaient juste de moitié celles d'aujourd'hui ; 8 jours à Pâques, 15 aux moissons, 15 aux vendanges, 3 à Noël et au jour d'an autant et rien plus.

Déa 1670 on n'admit que la verge comme punition physique pour éviter plaintes et dégoût. (')

Voici maintenant comment oo reprenait les instituteurs paresseux, incapables ou débauchés :

t Règlement de l'année iliS.

' Messieurs les Commis qui ont la charge d'examiner le Collège et la conduite des Règens en 1713 ont fait les réflexions auivantes :

• En général le relâchement des dila Régens en leur devoir, ce qui ruine entièrement le Collège de ce lieu.

» Premièrement, en ce, quelques-uns, de leur propre authorité, ils absentent l'école pour s'attacher à d'autres faits particuliers et substituent en leur place de leurs écoliers ou d'autres personnes sans l'aveu de Messieurs du Conseil, ee qui demande une réformation.

• 1. En particulier sur le Principal et premier régent : on peut dire qu'il a assez de lumières pour enseigner; il serait à souhaiter qu'il s'appliquât mieux à exercer le jugement de ses écoliers, plutôt que la mémoire et que selon son devoir, il examinât la conduite des autres Régens et leurs écoliers pour raporter les défauts à qui de droit.

" 2. Pour ce qui regarde le second Régent étant pré-

sentement malade, si Dieu permet qu'il se rétablisse, on l'insinuera à réparer ses défauts, à se modérer quand il s'agira du châtiment de ses écoliers, d'avoir sa conduite bien réglée pour le boire et leur être en bon exemple. Il leur exercera aussi le jugement et s'attachera aux devoirs de sa charge.

» 3. Puisque le 3* s'est entièrement relâché de son devoir au sujet des offices étrangers qu'il a embrassés, cela lui devra être interdit et se devra entièrement vouer à sa charge de régent : H exercera le jugement de ses écoliers avec plus de vivacité et non par autrui et évitera les excès du vin et du tabac et sera en bon exemple à ses écoliers de peur qu'ils ne contractent de mauvaises habitudes, » etc.

Ainsi vivait cahin-caha le modeste établissement d'Yverdon, lorsqu'on 1715 le conseil, ennuyé des irrégularités qu'il y remarquait sans cesse et sans pouvoir y porter remède, décida de donner un pilote habile à ce petit navire et appelai, pour le diriger d'une main ferme, en qualité de recteur, Ghristophle-Louis Potterat, d'Yverdon, qni étudiait alors la théologie à Genève, grâce à un subside de sa ville natale, et que ses talents et ses vertus recommandaient spécialement pour ce poste important.

Le conseil eut la main heureuse, et l'homme qu'il appela était certainement à la hauteur de sa mission.

Jeune, ardent pour le bien, novateur dans une juste mesure, il était l'ennemi de la routine et désireux de répandre une instruction pratique dans toutes les classes de la population.

Dans un dialogue public avec un de ses écoliers, il déclare qu'il n'a pas l'intention de former seulement des médecins, des pasteurs et des avocats, ni d'attirer les étrangers, mais de donner à tous les enfants de ses concitoyens une instruction un peu exacte qui puisse leur être utile dans quelque genre de vie qu'ils embrassent plus tard.

Or il remarque qu'une poignée seulement de ses élèves

— 3à — seront consacrée aux études libérales, que les quatre cinquièmes se voueut aux ai-mes, au négoce, à l'agriculture ou aux divers métiers. Pour ceux-là, le latin est un obstacle B^H utilité, qui les empêchera de profiter de leurs jeunes années pour acquérir les conuaissances avantsgeosea dans leur état futur, et que ces élèves, dont les minces connaissances latines s'effaceront au bout de peu d'années, sont une entrave au développement de ceux qui désirent posséder à fond l'antiquité. Ne pouvant proposer la bifurcation des études, vu l'exiguité des ressources locales, il prend un moyen terme plein de bon sens et conseille de commencer l'éducation de ses collégiens par la langue maternelle étudiée à fond et par principes, ce qu'on ne faisait nulle part ailleurs. Il avait remarqué à Qenève qu'une demoiselle Tuglas enseignait ainsi l'ortbograpbe aux jeunes filles et obtenait des résultats aussi rapides que brillants ; il avait étudié sa méthode et l'expose complètement dans son discours officiel. Le latin après le français, voilà son invention, iien courageuse à une époque où les langues mortes étaient encore en possession des universités, de la science et des classes privilégiées, invention bien digne de nous faire réfléchir nous-mêmes, en ce moment où notre loi nouvelle a fait la faute énorme d'imposer le latin aux enfants de 9-10 ans.

Le latin non seulement après le français, mais après les mathématiques, la physique, la cosmographie, la philosophie, les antiquités, l'histoire profane et religieuse, l'anatomie et le droit civil, après tout ce qu'on peut apprendre sans son secours, voilà ce que voudrait notre révolutionnaire; et quant à ceux qui peuvent se passer de la langue latine, qu'ils se gardent bien d'envier l'habileté d'un homme qui,

En pédant enivré de la vaine science, Tout hérissé de grec, tout bouffi d'arrogance, Croit que sans le latin el son vieux Ariatote La raison ne voit goutte et le bon sens radote.

« Qu'ils le laissent promener, dit-il, dans l'antiquité ténébreuse et sachent se contenter de la lumière du soleil! Les traductions, du reste, peuvent leur saf&re et leur compter tout aussi bien que celles de la Bible et de l'anglais dont se contente l'humanité. »

Devinant l'importance de l'intuition, il demande, comme Fénelon, son contemporain, qu'on enseigne aux enfants le plus possible au moyen de tableaux ou d'objets matériels

La méthode qu'il recommande a pour principe fondamental qu'on ne doit rien apprendre à l'enfant qui ne soit à sa portée et dont il ne puisse se servir tôt ou tard.

Dans l'enseignement du latin, dont il ne conteste aucunement l'importance et la nécessité pour les classes lettrées, û désire qu'on le commence après une étude logique de la langue française, et qu'on choisisse dans les débuts ce qui ressemble le plus au français. Arlequin, disait-il, n'eut pas beaucoup de peine à deviner que colleyium signifie collège et le premier enfant venu comprendra jurare.

Du connu, du facile, passer insensiblement au difficile t^t à l'inconnu, composer à mesure un petit dictionnaire de mots semblables aux mots français et s'emparer pas à pas du lexique au complet en le divisant par familles^ voilà ce que proposait le sage pédagogue du XVIII* siècle et ce que nous sommes encore bien loin de prati- (£uer.

Ces idées dont nous venons de donner la substance firent l'objet d'un mémoire détaillé que le noble conseil d'Yverdon ne trouva pas le temps d'étudier, selon la louable habitude des corps nombreux de tous les temps. N'ayant ni presses ni journal à sa disposition, le courageux recteur prit le parti d'exposer publiquement son système en face de toute la population de sa ville natale assemblée à l'église à la fête des promotions qui eut lieu à Pâques en 1718.

Trois de ses écoliers, Bourgeois, Doxat et Duthon, le prirent à partie d'après un plan tracé d'avance et défendirent successivement contre lui avec infiniment d'esprit tous les errements du vieux temps. Avec une bonhomie charmante, une naïveté pleine d'humour, le brave recteur leur répond en bon père, réduit tous leurs arguments en poussière et les oblige à s'avouer vaincus.

Voici quelques passages des réponses de Potterat :

» 1° Je dis que les choses auxquelles on veut occuper les enfants doivent être à leur portée et qu'ainsi dans les commencements il faut plus les exercer sur ce qui demande l'usage des sens et de la mémoire que sur ce qui exige un usage du jugement qui les passe. Il faut cependant se souvenir qu'il y a des choses qui ne paraissent point à la portée des enfants, à les considérer en gros, mais dont ils sont pourtant capables, si on prenait un bon tour pour les en instruire en détail. Tous les jours je vois prendre pour prétexte la faiblesse des enfants pour se dispenser de les instruire.

» 2° Les choses que l'on fait apprendre aux jeunes gens doivent leur être utiles dans un temps ou dans un autre : mais parce qu'il n'y a presque rien qui n'ait un certain degré d'utQité, j'ajoute que de deux choses également utiles n faut d'abord appliquer les enfants à la plus facile et à celle qui demande le moins de temps ; et s'il arrive qu'une chose ne soit pas tant utile, il ne faut pas leur en faire une étude sérieuse, mais la leur enseigner pour les divertir.

» 3° Je dis enfin qu'il serait avantageux que les enfants n'apprissent rien qu'ils ne conçussent, mais comme la mémoire devance leur jugement, on peut Texercer sui des choses qu'ils ne comprennent pas d'abord dans toute leur étendue, mais avec cette précaution qu'il faut commencer par les appliquer à se mettre dans la tête celles dont on fait le plus fréquent usage dans la vie. »

Le recteur entre ensuite dans le détail des matières

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d'enseignement et comprend dans son programme idéal la langue maternelle avec la rhétorique, l'arithmétique, la cosmographie, l'histoire avec la chronologie, les antiquités, l'anatomie, la physique, la philosophie, la religion et le droit.

....Aux attaques réitérées de ses élèves, il n'est pas trop malaisé au bon recteur de répondre victorieusement ; il le fait chaque fois avec une bonhomie ravissante et un sérieux qui n'exclut pas l'enjouement; puis, apostrophé vers la fin sur la place qu'il ménageait à la langue latine, il en prend occasion d'exposer très à fond son opinion sur l'emploi moins universel, moins écrasant, moins despotique qu'il était raisonnable de faire de ce noble idiome dont il reconnaît du reste tous les charmes et toute l'utilité, et termine cette admirable conférence par ces belles et mâles paroles :

« Mes très honorés seigneurs du conseil I « Dès que vous m'avez fait l'honneur de me confier la direction de vos enfants, je me suis étudié à rechercher comment on pourrait les mieux instruire. Mes pensées ont été nouvelles et peut-être que celles que je viens de débiter ont-elles eu quelque chose de surprenant. Si elles vous ont paru étranges, messieurs, je vous prie de ne pas les condamner d'abord, mais de peser les raisons sur lesquelles elles sont fondées, et quand ces raisons vous sembleraient faibles, je vous demande la grâce de regarder tout ce que j'ai avancé comme un effet de l'attention avec laquelle je cherche d'approcher de votre but en m'éloignant de la route commune. »

Je crois que Potterat a été le premier à protester contre la domination exclusive du latin dans les Collèges. Le système d'instruction « classique », inventé par les moines et répandu par les jésuites, venait pour ainsi dire de prendre possession des Ecoles, et H n'est guère probable que le bon sens ait pu se réveiller et trouver un organe qui osât prendre sa défense, avant

le commencement du XVni" siècle, avant Cl Potterat, Chavannes ne pai'ait pas avoir bh sance de Pottei'at. H est singulier surtout qu'il aucune mention de de Crousaz. Chavannes mi

mois de mai 1800 ot ses ouvrages, hélaa, m»

avec !uil II y eut cependant, 25 ans après sa i éclio de son Essai sur l'Education Intellectue brochui-e de 16 p^es parut à Lausanne, en l'imprimerie des frères Blanchard, contenant inier chapitre de l'Essai, précédé du suivant

entré feu M. le professeur CliavanneH, mort en 19 M. Boctierens, Conseiller d'Etat, raort en 1834. Ha vent dans la Lune, après vingt-quatre ans de si^para

Chavannes. — Eh 1 bonjour, mon cher com Voua voilà donc des nôtres. Vous avez bien jeu cette terre oii vous faisiez du bien, et cette p s était chère.

- lie dois l'avouer, mon ancien ( table Professeur, ce n'est qu'avec peine que je séparé de mon pays et de tous ceux qui m'étaie mais je voua retrouve, je retrouve des parents, i et (l'est pour moi une véritable consolation. Je ■v leurs qu'en nous rapprochant de la divinité, il permis de veiller encore sm- les habitants de la partager leurs joies et d'adoucu' leurs peines, ss se doutent trop de notre iniluence. Quant à vi ancien maître, comment arrive-t-U que je voo ici dans la Lune î

Chav. — J'y suis venu pour me rapprocher di C'est un penchant auquel je ne saurais résistf qu'en voyageant dans les Cieux, nous n'en bO'

moins bien instruits de ce qui se passe sur ce petit globe qui fat jadis notre demeure. J'ai visité tous les mondes, et tout en me transportant de V\m à l'autre, j'ai vu se consolider l'indépendance de mon pays, et j'ai éprouvé une bien douce jouissance, en le voyant tranquille et heureux.

BoGH. — Nous avons fait de grands pas, mais il en reste beaucoup à faire encore. Vous, si pieux, si savant et si habile, faites entrer de plus en plus dans toutes ces têtes que vous voyez là-bas, un esprit de sagesse et de bon conseil.

Ghav. — Vous-même, mon cher concitoyen, continuez votre œuvre. Votre patriotisme et vos lumières vous ont fait occuper une des premières places, et vous avez toujours concouru aux réformes utiles, vous avez toujours cherché à procurer le bien du pays.

BoGH. — Mes intentions étaient pures, sans doute, mais vous savez, mon respectable ami, combien d'obstacles il faut vaincre pour arriver à un mieux que l'on voit, que l'on désire, et qu'il est si difiicile de saisir. Par exemple, vous, qui deviez avoir tant d'influence, et qui vous intéressiez si fort aux bonnes études, avez-vous pu amener dans ce genre des résultats bien satisfaisants ?

Ghav. — Pas trop, il est vrai, quoique j'eusse beaucoup médité sur tout cela. Ce sujet fut l'occupation de ma vie, je dis mon mot, on ne m'écouta guères, et je crois que dès lors on m'a tout à fait oublié.

BoGH. — Votre Essai sur V éducation intellectuelle est, suivant moi, un excellent ouvrage, qui mériterait d'être plus généralement connu. Mais nous parlons maintenant avec toute la franchise qui convient à notre nouvelle existence, le style de cet ouvrage n'a peut-être pas tout ce qu'il faut pour séduire. Cependant les idées sont neuves, les vues profondes, et votre projet de Collège m'a toujours plu.

Ghav. — Et vous et tous nos hommes les plus habiles, vous avez laissé ce projet dormir dans mon livre, sans penser à en faire l'essai.

BOCH. — n faut bien l'avouer, mais uue réforme a complète était difficile à opérer. Espérons cependaûl 1 quelque heureux changement, pour un temps plus ou raoina rapproché, car, vous le voyez, on s'occupe actuellement de notre Collège, on ne tardera pas à proposer des améliorations.

Ghav. — Oui, on se plaint beaucoup, on trouve que cela ne va pas, mais le vrai est que cela n'est jamais alli'. Les instituteurs sont capables, très zélés, excellents, et l'institution est mauvaise, elle l'a toujours été; c'est un héritage de la vieille acholastique. C'est un antique édifice s'écroulant de toutes parts, et qu'on veut replâtrer par ci par là, au lieu de le rétablir sur de meilleurs fondements.

BocH. — Avez-voua connaissance du projet qu'avait présenté un de nos excellents compatriotes, qui, j'espère, ne nous rejoindra pas de longtemps, M. S... F... ?

Chav. — Sans doute, et je crois que son plan sérail très bon; mfiia j'aimerais mieux le mien, probablemeui parce que c'est le mien.

BocH. — Il me vient une idée : par l'influence que nous avons sur les vivants, je vais inciter un de nos compatriotes, que je sais s'intéresser beaucoup au bien de notre pays, et surtout àTinstruction publique, à ramener l'attention sur votre Essai Je lui soufQerai à l'oreille d'en faire réimprimer quelque partie, et je l'instruirai, dans un rêve, de la conversation que nous venons d'avoir ensemble. Ce dialogue pourra servir de préface à sa brochure.

Chav. — Votre idée est originale, et j'y suis trop intéressé pour la désapprouver. Faites donc ce que vous juz convenable, et ne tardons pas k nous revoir. Adieu, s ici un do nos hommes les plus célèbres, M. Reynier, qui n'a pas tardé à vous suivre, et qui sans doute applaudira à nos vues.

BocH. — Adieu, mon ancien maître.

Vient ensuite le premier chapitre de la deuxième partie de TEssai de Ghavannes et le sommaire des autres chapitres.

La réimpression de cet Essai que j'offre au public, en mon nom et au nom de ceux qui ont bien voulu contribuer aux frais d'impression, rendra, je l'espère, à son modeste auteur la célébrité qu'il mérite et qu'il n'a pas su conquérir ; car cette édition n'est pas entreprise — est-il besoin de le dire ? — dans un but commercial : elle sera expédiée gratuitement aux principales Bibliothèques suisses et étrangères, aux 25 Dépai1;ements suisses de l'Instruction publique, et à tous les Collèges du canton de Vaud.

Diepuis un demi-siècle, on ne parle plus de Ghavannes; — dans les articles, les brochures et les volumes, tous les jours plus nombreux, inspirés aux idées que Ghavannes, De Grousaz et Potterat ont les premiers énoncées, à une époque où le seul fait de les concevoir était mille fois plus méritoire que celui de les publier aujourd'hui, le nom de ces trois hommes remarquables, complètement oublié, ne se rencontre nulle part. J'ai l'espoir et la conviction que dorénavant il ne pourra plus en être ainsi.

Je ne puis résister au désir d'exprimer ici le sentiment que j'éprouve, sur le point de livrer ce volume à la publicité; oui, j'éprouve dans mon for intérieur un sentiment de vive satisfaction, quand je pense qu'en prenant l'initiative de ce nouvel hommage à la mémoire de Potterat, de De Grousaz et de Ghavannes, à un mo-

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ment ah leurs idées deviennent les idé pour la promiôi'c fois l'occasion de payt ma dette de reconnaissance à la Suisse, famille de mon père, forcé de fiiir la ty ble sous laquelle gémissait son pays n; de Vaud, qui m'a fait l'honneur de me principaux enseignements des sciences l'Académie de Lausanne, au sein de laq tant de collègues, aussi bienveillants t distÎDgui^s.

ESSAI

SUR

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