‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 28 sur 73 · XVI. Se Bosmet · texte numérisé non relu

XVI. Se Bosmet

Au seul nom de Démosihèue , mon admiration me rappelle celui de ses émules avec lequel il a le plus de ressemblance , l'homme le plus éloquent de noire nation. Que l'on se représente donc im de ces orateurs que Cicéron appelle vékémens , et en quelque sorte tragiques (a), qui, doués par la nature de la souveraineté de Wparole et emportés paiune éloquence toujours armée de traits brùlans comme la ibudre , s'élèvent audessus des règles- et des modèles, et por- ■ tent l'art à toute la hauteur de leuis propres conceptions ; im orateur qui par ses élans monte jusques aui cieui , d'où il descend avec ses vastes pensées agrandies encore par la religion , pour s'asseoir sur les bords duo tooibeau , et abattre l'orgueil desprioces et des rois devant le Dieu qiû, après les avoir distingués sur la terre , durant le rapide instant de k vie , les rend tous à leur néant et les confond à jamais dans la poussière de notre commune origine ; im orateur qui a montré dans tous les

(i) Lettre k L'Aca^mie Française sur l'éloquence, (a) Grandit et , Ut ità dicam , tragicusorator, Brutus. ao3.

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SUR L'ÉLOQUtHCS. . 53

genres qu'il invente ou qu'il féconde , le

Sremier et le plus beau génie qui ùt jamais lustré les lettres , et qu'on peut placer , avec une juste confiance , à la tête de tous les écrivains anciens ou modernes qui ont fait le plus d'honneur \ l'esprit humam (i) ; un orateur qtu se crée une langue aussi neuve et aussi originale que ses idées , qui donne à ses expressions un tel caractère d'énergie , qu'on croit l'entendre Jjuand on le lit , et ^ son style une telle' majesté d'élocution , -que l'idiome dont il se sert sem> i ble se transformer et s'agrandir sous sa

plume ; un apôtre qui instruit l'univers , en pleurant et en célébrant les plus iUus- I très de ses contemporains , qu'il rend eux-

[ mêmes du fond de leur cercueil les premiers

instituteurs et les plus imposaiis moralistes i de tons les siècles ; qui répand la conster- *

; nation autour de lui , en rendant , pour

; ainsi dire , présens les malheiirs qu'il ra-

conte , et qui , en déplorant la mort d'un seul homme , montre a découvert tout le néant de la natur^ humaine ; enfin, un orateur dont les discours inspirés 'ou animés ' par la verve la plus ardente , la plus orit *

finale , la plus véhémente et la plus sulime , sont des ouvrages classiques qu'il ' faut étudier sans cepse , comme dans les .

arts on va former son goût et mûrir son talent à Rome , en méditant Igs chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange. Voilà le

(i) yo;ei , k la fia du v«ttiue ; la nale u* i.

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Bémosthène français ! voilà Bo^uct ! On peut appliquer à ses écrits oratoires l'éloge . si mémorable que faisoit Qiiintilien de Jupiter de Phidias , lorsqu'il disoit que cette statue avoit ajouté à la religion des peuples.

XVII. De la priorité et de Vinfluence de la poésie sur le style oratoire.

Bossuet a.élé en Europe le véritable créa-' teur et le plus parfait modèle de l'éloqtience de la chaire. Lingendes , qui auroit pu prétendre et participer à celte gloire , n'osant pas se fier à notre idiome encore barbare , traduisit lui-même ses strmons en latin, après les avoir prêches en français , avec de grands applauaissemens , sous le règne de Louis XIII , et durant la minorité de Louis XIV. Kotre langue n'étoll encore garantie , à ses yeux , par aucun monument litté-

" raire qui obligeât l'Europe de l'étudier ou même de la comprendre , pour se mettre de niveau avec les' progrès des lumières et les oracles d\i goût ^ elle étoil prête à se former sous 1^ plume de Malherbe et de CorneiHe , qui surent à la fois l'épurer et l'enrichir de la maenificence ou du germe de toutes les beautés du style , en la dotant d'une poésie sublime que le naïf badioage de Marot n'avoit pas dû lui ifaire espérer. L'éloquence devoit venir et vint ^ sa suite. C'est la marche naturelle" et philosophique de l'esprit

. bumaiq, dansla nxalion des langues, chez les peuples qui ont des lumières sans avoir" encore du goût. On commence en ce genre

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sr» l'éloq'dehcb. 55

par le plus difficile ; parce qu'il faut un très grand effort , c' est-a-dire un très grand charme, pour entraîner la multitude , qu'on ne ravît et qu'on n^ domine que par les grands succès popidaires de la poésie. En tout temps et en tout pays , dans la Grèce } . àRome , dans la moderne Italie, en France, enfin chez tous les peuples qui ont une littérature , les poètes du premier ordre ont précédé les grands prosateurs (i).

Faut-il en élr'e surpris ? Les annales des premiers âges du monde attestent que lef élans de l'esprit ', dans une nation qui se civilise , sont d'abord dei hymnesM'acUons de grâces qu'on offre ensemble à l'Étemel.

Réunis devant les autels qu'ils érigent à l'Être suprême , les hommes ne composent plus quune seule famille. Cette communauté de besoins , de prières ou d'actions de grâces, appelle naturellement le chant qui en augmente l'expression ; et fa parole ainsi modulée , doit être nécessairement soumise àtuie mesure imiforme de temps.

(i) Chez les Grec» , Homère et Hésiode précédèrent Démoslhèae et Fériciès. Lucrèce étoît admiré par les Romainï long-Umpis avant Cicéroa. La langue Italienne a été illustrée par le Dante , par Pétrao ?ne et par le Tasse , avant de pouvoir sOionorer de éloquence de Klacbiavel, deMuratori, de Tiraboschi , du cardinal Casini , et d'aucun de te» plus médiocres orateurs Marot , Ségnier , Malberlie et surtout Corneille éloient la eloire de la lan^e française , avant iju'eUe ftkt ennoblie par aucun Wn oratoire.

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c'est-à-dire de mouvemenl et de repos , pour en régler et en cadencer toutes les , syllabes. La religion, qm est le premier et le plus salutaire besoin de l'homme en société , crée donc ainsi à la fois ta musique et la poésie ; et les pieuses affections qu'elle inspire ne se réunissent , pour ainsi dire , en un faisceau , qu'avec le secours du rhythme, delà prosodie, delà rime ou delà mesure poétique (i). Avant cette réunion , tout est isolé dans une langue , et rien ne peut faire autorité dans lart d'écrire. Il ■n'existe -encore alors aucune convention de goût , aucune base reconnue d'harmonie , aucun point de comparaison , aucun type qu'on puisse imiter , aucun auxiliaire pour la mémoire , qui ne retient rien sans effort de ce qui a quelque étendue en prose , enfin aucun régulateur- pour l'oreille , qu'on ne domine jamais que par le secret de la flatter sans cesse , et dont Cicéron préconise la superbe et suprême autorité , pour juger seule en dernier ressort, de ce qui plaît à sa chatouilleuse délicatesse dans la mélodie du style : SuperbUsiiniua. auris jaàiciuin-

C'est donc par la contrainte heureuse de la versiâcation , première musique de l'oreille , qu'une langue acquiert d'abord l'iiar-

(i)IlfàuteD excepter ta aeule poulie du Hébreux, qui a UD me'caoismf particulier. Voyez l'excellent traité de LowUi , augmenté par Hidiaëlif , de saerà poasi Hebrœorum,

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monle qui lui est propre , par la combinaison de la mesure la plus analogue à ses élémens ; ensuite , la pureté et la correction de sa syntaxe plus facile à fixer et à débiéler dans une marche si régulière , par le cadre des rhythmes variés qui rendent les fautes grammaticales plus saillantes au milieu du court espa(;e de chaque vers ; la force et l'éiiergie , par cette sévérité du mètre qufc fixe rigoureusement au poète , dans chaque ligne , le nombre des syllabes , le condamne à une précision qui l'autorise à des licences heureuses , et agrandit sa pensée en resserrant son style ; la couleur et les images > par le besoin continuel des mots figurés , pour faire mieux ressortir les idées réduites à cette sobriété de paroles y les mouvemens impétueux de l'imagination ou de la sensibilité, par la verve des débuts , par la rapidité et la variété des tourniu'es que commande chaque période et quelquefois chaque ligne ; l'élévation, par la liberté ou plutôt par l'essor poétique, qu'où est obligé d'accorder à une diction SI contrainte et subordonnée à tant de règles ; l'élégance , par l'habitude et la nécessité de choisir et de combiner toutes ses expressions ; enfin le naturel et la grâce , par l'obligation singulière de paroUre sans cesse indépendant et libre, malgré le poids des chaînes dont on est accablé , et de car cher à force d'art , au milieu d'un pareil esclavage, toute apparence de contramte , de gène , d'embarras , et même d'effort.

Toiw les eûiraves des poètes ^ et voilà aussi

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les services que la poésie rend à toutes les

langues qui la culuvenl !

On sent avec quelle promlnitude le goût {général d'une nation qui attache du prix aux plaisirs de l'esprit , doit se former à cette école i car le public apprend à juger ; en même temp« que les auteurs appteiment à écrire. Toutes ces dgcouvertes de style se transportent , dans ime proportion que le goût fixe bieuiôt , de la poésie h. l'éloquence qui l'avoisine et la suit de près. C'est la rentable raison des avantages sensibles <^e donne aux orateurs l'exercice ou du moins l'essai préalable de la Tersification dans la carrière de l'éloquence (il , quoique l'éloquence de la prose et celle de la poésie

(i) La iustesse de cette obserradoii vient d'être . constatée p>r ua nouvel exemple , iatu l'éloge de Corneille , qui a remporté le pnx au jugement de notre Acaaànie Fraaçaite. li'auteur de ce discours , M. Victorio Fabre , dont le tiiomphe littéraire a dû ■n'inspirer d'autant plus d'inte'rét , qu'il honore le voisinage du pays où je mis aé , est à peine entre dans sa vingt-troisième année. Il s'etoil dejk fait connoliie pr d'aubes succès d'un heureux presse dans la poésie ; et cette nouvelle couronne académique a prouvé combien l'étude et l'Ciercice de l'art des vert avoient bâté les pn^ès de ion talent dans le genre oratoire.* 11 me semble.que le grand Corneille n'aroit pas encore été si bien loué. On ne pouvoit ni l'apprécier avec plus d'eairit et de goût , ni le céle'brer avec plus de raison et d'éloquence. Cet éloge j qui s'est fait remarquer par des beautés du premier ordre , doit ranimer la vitiUe admiration des Français pour le créateur des Horaeût.et de Cinaa. Vv^ Uttertn

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SUR l'ëloqdeIfce. 5q

n'aient presque rien die commun enirelles, et qu'il soit très rare ou comme impossible qu'un même écrivain les réunisse , en excellant dans Tune et dans l'autre. Les orateuis arriveut donc toujours les premiers, après les poètes , dans les sentiers du bon goût. Ainsi -Pascal, qui fut paraû nous le premier écrivain classique en prose , en surpassant Amyot , Montaigne , du Vair , prosateur» d'une langue qui manifestement n'avoit^int encore de poésie (i) , Pascal , dis-je , se montra dès-fors un véritable et même un grand orateur dans quelques-tmes

tore p<at (tooc «e fâiciur d'avAir dd orateur de pliu en ce genre, ob ancan peuple moderne u'est-eacore parvenu à oods ^aler. Cette lice n'ejt guère ouverte pour les geai de lettres , que dans la seule route des concourt académiques. La haute ^oquence preadroit na nouvel essor et bnlleroit bientôt d'un plus grand ^clat , si le gouveraemeat remplissoit le vceu si ardemment exprimé par Thomas , vers la fin d£ son Essai sur tes Éloges, en ouvrant une carrièreplus' étendue et plus magnifique à nos orateurs , paPdes solennités semblables & celles que la- Grèce avoît in^ titu^ , pour célébrer le» triomplies ou honorer la mémoire de ses illustres guerriers.

(i) Je ne fais mention ici ni de BaUA ni de Voiture. Outre qu'ils écrivirent tous deux , et même hors de saison ; dans le style oratoii'e qui parolt toujours le premier à la suite^ de la piîésie dans toutes les langues aussitôt qu'elles s'épurent , se développent et s'enrichissent d'une littérature , il faut convenir que dans le genre de l'éloquence , ni l'ua ni l'autre ne paovâat ,Ëtre comptés parmi tes modèles; ^iqu'ils aient contribué à le» loimer.

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de ses lettres ptovsjùiales ; et aussitôt l'iûihicace du stylg poétique , signalée par lui dans le style oratoire , s'étendit des ouvrages d'éloquence à 'tous les autiès genres d'écrits en prose.

Lingendes avoit beaucoup contribué par ses sermons à cette heureuse Jiannonie de notre langue oratoire ; mais il ne sut pas en pressentir le perfectionnement i il la répudia en traduisant et en publiant ses discours dans l'idiome de Cicéron , auquel U se confia davantage , et qu'il se ûattoit de savoir beaucoup mieux. Il ne crut pas que la langue française put vivre aussi longtemp que ses ouvrages , qu'elle fît bientôt oublier , et en se désuérit^ut ainsi lui-m^e des conquêtes et des triomphes de notre littérature, il n'eut pas plus d'influence sur nos prédicateurs .du grand siècle , que les anciens orateurs romains qu'il étoit si loin d'égaler.

XVIII. De la révolution opérée par « Bossuet dans la chaire', '

Enfin fiossuct- parut : son talent se forma et se développa d'abord dans la chaire , où il obtint. des succès distingués dès sa pre^ mière jeunesse. On admire des beautés du plus heureux présage dans ses essais en ce genre ; et l'on peut en citer pour exemple ce portrait si caractéristique et si fidèle de l'Oratoire , dans le ' quel i) dit (i) « que

(i) Oralwn lun^re du père Boot^oiug , troisième général de U congrégatioD de l'Oratoin.

• SUE l'éloqoisce. 6i

(( l'amour du cardinal de BéruUe (i) pour « l'Église , lui suggéra le dessein d'élabUr « une compagnie , à laquelle il n'a point « TÇuIu donner d'autre esprit que l'esprit tt même de l'Église , ni d'auu^es règles que « ses canons , ni d'autres supérieurs que ses n évêques , ni d'autres liens que sa cnarité , « ni d autres vœux solennels .que ceux du « baptême et du sacerdoce. lii, une sainte « liberté devient un engagement, et, selon « le résumé très juste d un grand magistrat , a c'est un corps où tout le monde obéit , et Cl où personne ne commande. »

On reconnoît sans doute beaucoup de perspicacité et beaucoup de justesse ai^ytique dans un tableau^ si précis et si*Trai.

Mais on voit étinceler de temps en temps le génie lumineux et original deBossuet, avec im tout autre éclat , dans ces mêmes compositions par lesquelles il débuta dans la cbaire. On a très judicieusement observé, eu étudiant le caractère tmîque de son talent , dès ses premiers essais oratoires , qu'/'/ semble que soh beau naturel commence oit la

(x) Bossuet pailc de lui , de son propre mouvement , dans SOQ oraisoa funèbre de la reine d' Angleterre en 1669; et il exprime ainsi son admiratioii pour cet illustre cardinal : Les prêtres de l'Oratoire , que le gbissPiesbe de BiftOLLE avcit conr duits avec cette princesse , etc. .Une teUt épithète décernée spontanément , arec cette solennité t pav Bosmet au cardinal de Bémlle quarante ans aprit sa mort , seroit pour lui , indépendamment de to^te autre gloire , un gage siilEisaiit d'immortalité.

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grmieuT àts oulnsjiiiii. Ea voici un exem-, pie tiré d'une snpmie «t frappante allégo-> rte * qu'il éuÀl seul capable d'inventer , de hasarder en présence d'une eonr ,.et surtout de soutenir , d'un bout à ra,iitre, avec une si étonnante vigueur d'imagina^ tion : « La vie humaine , dii^il , est sem- « blable à un.chemin dont l'issue est un.

« précipice affreux. On nous en avertit dès "« le premier pao -, mais la loi est portée , il « faut avancer toujours. Je voudrois retour- « ner en arrière. Marche '. marche ! Un poids « mvincible , iine force irrésistible nous.

m entraînent ; il faut sans cesse avancer «vers le précipice. Mille traverses , mille «peines nous îatîguentet nous inquiètent "dans la route. Encore si je pouvois éviter a ce précipice aflreux ! Kon , non j il faut « marcher , il faut courir : telle est la ra- « pidii^ des années. On se console pourtant , « parce que de temps en temps on rencon- « tre des objets qui nous divertissent , des * eaujt courantes , des fleurs qui passent. On *. voudroit s'arrêter. Marche !■ marche ! Et « cependant on voit tomber derrière soi tout « ce qu'on avoit passé ;' fracas effroyable î- « inévitable ruine ! On se console , parce « qu'on emporte quelques fleurs cueillies «en passant, qu'on voit se faner entre ses « mains du matin au soir, et quelques (cuits « qu'on* perd en les- goûtant ; enchanie- « meht ! illusion ! Toujours entraîné , ta « approches du souffre aifreux : déjà w*t « commence à a effacer , les ianhos moins « fleuris , ks fleurs ivoiits brillantes , leui:^

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5VR l'éLOQDEBCB. 63

« couleurs moins vives , les prairies moins « rilbtes , les eaux moins claires : tout se « ternit, tout è'efiace. L'ombre Ue la mort « se présente .; on commence k sentir l'ap- « proche du jgouiTre fatal. Mais il faut aller

■ sur ÏG, hoTi. Encore un pas ; déjà Vhor- « reur trouble les sens , la tête tourne, les « yeux s'égarent. Il faut marcher ^ on vou- « droit retourner en àrri^ ; jJus de «moyens : tout est. tombé , tout est éva-

■ noui , tout est échappé (i) !»

Voilà bien l'imaginatioDi et l'éloquence de Bossuet I II y a des beautés de ce gwre, des beautés du premier ordre dans tous les discours de sa ]eunesse ; et quoiqu'il les ait ensuite surpassés par les composition»

oratoires de sa maturité , où , éclipsant luimême tout ce qu'il avoit tait briller avec moms d'éclat ,• il atteignit une si désespérante perfection , ces ouvrages seront toujours comptés parmi ses trésors littéraires.

Bossuet ne déploya toute son éloquence dans des écrits publics , que vers sa quarantième année ; et dès que son talent se fut une fois montré dans toute sa splendeur , il en fit succéder les prodiges sans interruption et sans décadence jusqu'à la fin de sa carrière. Il me semble qu'il s'éleva pour la première fois , dans l'opinion de la France , a sa véritable hauteur , Tpo\a n'en plus déchoir , dans la lettre savante , lumineuse , -fortement pensée et parfaitement écrite ,

(i) SerrooD pour le jour de Pfttptei.

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qu'il adressa anx religieuses de Port-Royal /

arant d'être évêque , pour les amener* la signature du fonnulay:e. On vit alors le génie de l'érudition sacrée appliqué par Bossuet , avec le plus grand succès , à la dialectique théofogique , comme Descartes avoit appliqué avec tant de eloire l'algèbre a la géométrie. Ce grand homme réosit ainsi au plus haut degré le double mérite qui le distingue éminemment , et qtie les anciens avoient caractérisé par une si ingé-nieuse allégorie ; je veux dire , la beauté du talent oratoire , qu'ils comparoient à l'emblème de la main qui s'ouvre , et la piùasance de la logique dans la force da syllogisme , qu'ils représentoient sous l'image du poing fermé. Hais ce n'est pas de ses triomphes dans le genre de ta controverse que ie dois m'occuper'i je me. borne . ici à son woquence.

Le sermon de Bossuet sur l'unité de l'Église , qu'il prêcha si k propos , avec le succès le plus inoui et le mieux mérité , à l'ouvcrtm-ëde l'assemblée kjamais glorieuse du clergé de France , en 1681 , me paroit son plus beau discours pour la chùre , et , par conséquent , incomparablement le plus' magnifique ouvrage de ce. genre qiû ait jamais été composé dans aucune langue. C'est une création oratoire absolument à part , un prodige d'érudition , d'éloquence , de sagesse et de génie. L'exorde est le plus athoirable qu'il ait jamais fait : c'est la verve , l'inspiration , l'imagination , la magnificence d'allégorie d'im prophè^. Je t|ie'P''°P^*''^ de

SbRLiLOQDBirCK. 65

àe citer ici les passages tes plus frappaas de ce chef-d'œuvre , je les avois notés ; et quand j'ai voulu y l'aire un choix , j'ai vu avec uo enthousiasme mêlé de regrets (jue mon admiration impatiente . dii bonheur d'en expliquer toutes les sublimes beautés, comme je les sens , seroit obligé de le copier tout entier. Le moyen de choisir entre tant de pages sublimes qui se succèdent sans interruption '. le moyen d'en nea retrancher , quand t,out fournit un commentaire intéressant , pour quiconque veut s'instruire , et se connoît en éloquence ! Il faut donc lire ce discours d'un bout à l'autre , etpuisle relire encore , avec la certitude d'y découvrir toujours de nouveaux motifs de l'admirer.

Ce grand homme créa également un nouvel art , et en posa la borne dans le genre de l'oraison funèbre ; et par une beureusft singularité bien digne d'être remarquée , ce fut à l'âge de soixante ans qu'il eut la sagesse ou le bonheur de terminer sa carrière oratoire, en 1687 *, ?■■"■ '«^ p'"* "i^gnifîque de ses éloges , I oraison funèbre du grand Condé. On regrette pourtant, dans le ravissement qu'excite un si bel ouvrage , que durant les tiix-sept dernières années de ta' vie , Bossuet ait tenil si fidèlement la parole qu'il avoit donnée en chaire k son. héros, en lui adressant ses derniers et pathétiques adieux , lorsque , rappelant la touchante leçon que lui donnoient dès-lors ses cheveux blancs , il dit à l'ombre augnsio et chérie de ce patice, avec'une vo:v in- Torne I, G

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terrompue par ses sanglots , que cet éloge raettroityîa à ttus cet aiseours. Je dis qu'on le regrette , non pour la gloire de Bossuet qui etoit alors à son comble , mais pour, celle de la religion et de l'éloquence , qu'il aurait pu enrichir encore de tant d'autres chefs-d'œuvre.

Ce n'est pas ici le lieu de m'ari-êicr plus long - temps à ses sermons posthumes. J'ai assez témoigné , dans tm autre écrit inséré dans ce recueil , Ja vive et profonde adml* ration qu'ils m'inspirent ; et je me plais à la publier encore , parce qu'on aime toujours a multiplier ou à renouveler les hommages que Ton doit au génie. ^

Quelques siècles avant lui , S. Bernard et Gérson avoient honoré en France leur talent

Faur la chaire , par des sermons latins où .

•n trouve d6 l'esprit , de la raison, de la méthode, assez dégoût, et même quelquefois une douce éloquence. Tous ces genres de mérite se faisoient remarquer dans nos écrivains français , avant te milieu du dixseptième siècle , toutes les fois qu'ils empruntoient le bel idiome des anciens Ro-< mains , dont iU imitoieiit en même temps la sage manière d'écrire. Le mauvais goût les entraînoit dès qu'ils vouloient se servir de leur propre langue , qui n'éloit pas encore faite , du moins pour la littérature. Maillard , Menot , Goréous , Vallayer, et une foule d'autres prédicateurs dont les noms sont inconnu; ou .ridicules , disputant , ^t

MassiUon (i) , ou de àou/fonnerie avec le théâtre , du de sécheresse avec l'école , et ittêloal à la parole sainte des termes çuils a^ entendaient pas , ou des plaisanteries qu 'on n 'au* roitpas dû entendre, avoient avili lélotiuence de la chaire par «n style abject , une éru- ('rition barbare , une mythologie indécente, de plates bouffonneries , et même qiielquefois des expressions ou des images obscènes. Voilà la dégradation honteuse, dont le beau siècle de Louis XIV nous a enfin affranchis !

Avant d'entrer dans celle carrière , Bog* met s'étoJt déjà exercé par les disputes de l'école , 'à la souplesse et à la vigueur de la lutte oraloirc dans ta controverse ; et il dut peut-être à la surveillance, inexorable ^es protestants , cette justesse d'expression , ce ion hoble , cette exactitude et celte force de raisonnement , enfin cet accord fidèle tîe la dialectique et de l'éloquence qui formèrent le caractère constant de tous ses discours. Voulez-vous connoitre et mesiu'er la révolution qu'il opéra dans la chaire ? lise? les sermons de Bourdaloue , dont il fut le précurseur et le modèle. Un génie original et créateur *se signale ainsi , dans chaque genre , par son école plus encore que .par ses productions ; et ses disciples achèvent de déTcIopper son influence en devenant ses ém&les. C'est cette espèce de paternit* littéraire , c'est celte noble ei DriUantQ

^i) Discourt de nîccptioaà l'Académie Fi^aiiçsne, G 2

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bO, KSSAl

{toslérilé qui consacrent les grands nom» , es séparent Je la médiocrité toujours stérile , toujours solitaire, et perpétuent, comme une famille adoptive , les talens et les réputations du premier ordre dans les lettres comme dans les arts./^insi parmi nous la véritable tige de L'éloquence, d'où sortent de si magnifiques rameaux , c'est Bossuet , dont Bourdaloue a é.ié l'un des premiers et des plus beaux ouvrages, Bossuet , en elTet, ne me paroît jamais plus grand que lorsque je lis Bourdaloue , qui entra vmgt ans après lui dans celte nouvelle route , ou il sut se montrer original en l'imitant , et où il le surpassa en 'travail , sans pouvoir jamais l'égaler en éloquence et en génie, j

V(Ailez-vous choisir dans des temps plus reculés un autre objet de comparaison ? placez donc Bossuet emre les orateurs Jes. plus illustres du seizième siècle ( si toutefois il y en eut de tels à cette époque)-, et même du siècle suivant , sur lequel il domine avec tant de majesté. Par exemple, comparez le discours; déjà cité plus haut, quil prononça devant notre lameuse assemblée du clergé , au sermon que l'évéque de Bitonto avoii prêché , lé troisième dimanche de l'avem 1646 , à l'ouverture du Concile de Trente. Vous croirez qu'il y eut entre l'évéque de Bitonto et l'cvéque de MeaHX le mémo intervalle qui s'écoula depuis l'expiilsion de Tarquin I usqu au règne d'Auguste. La différence n est cependant guère que d'un Siècle ; mais ces deus époques si voisine^

SrR L'ÈLOQDHWrE. 6()

l'une de l'autre , sont ■éloignées de toute la distance qui sépare ia barbarie la plus grossière du goût le plus épuré.

J'ai eu , durant le cours de mes études oratoires , la curiosité de lire dans l'édition du Concile de Trente , faite à Lonvain en l56'J, tous les serinons qui furent prononcés aii commencement de chaque session en présence de cette assemblée , la plus savante et la plus célèbre qui ait jamais illustré, les fastes de l'Église. On y voit aussi quelques oraisons funèbres , et plus de trente autres discours qui lurent prêches par des évéques , par des docteurs de la faculté de Paris , ou par des moines. Celui de l'évèque de Bitonto est le seul qui ait conservé quelque répuiatiûB ; et comme il est incomparablement le meilleur de la collection, c'est sur c6tte pièce qu'on peut juger de l'éloquence du seizième siècle. Ce sermon brille de loin en loin de' quelques éclairs de beautés oratoires au milieij d'une épaisse fumée ; mais il est écrit sans ordre et sans f;oût , et il offre quelquefois un ' mélange indécent de l'Écnture sainte et de , la mythologie. L'évèque de Bitonio dit o que la nature nous a donné deux mains, V deux yeux et deux pieds , afin que l'homme " soit l'abrégé d'un concile , en se servant "à la fois de tous ses membres , parce « qu'une main en lave une autre, et que le a piedsoutient l'autre pied(i) ». On citeroit

(i) Quemadmodùm et ipsa natura , manus G 3

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de ce discours vingt pages du même style f de la même couleur ei du même ^enre aes- , prit ; il n'en faut qu'une seule pour apprécier le mérite d'un pareil orateur , quand on le rapproche de Bossuet. Ce n'est plus ainsi qu il est permis de parler dans la chaire , depuis que ce grand homme en a fait le trône delà véritable et de la plus sublime éloquence.

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