‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 27 sur 73 · XV. De Démosthéne · texte numérisé non relu

XV. De Démosthéne

, Malgré l'adulation ou l'affirmation de Virgile , les gens de lettres n'ont point encore prononcé unanimement entre Cicéron et Démosthéne. Ces deux orateurs sont l'nn et l'autre au premier rang , et , dans l'opinion de plusieurs rhéteurs , k peu près sur la même ligne, Cicéron a une préémiiience incontestablÈ sur son rival , en litlëratiu-e et en philosophie. Mais il ne lui a point arraché le sceptre de l'éloquence : il le re-" {;ardoit lui-même comme son maître : U le ouoit avec tout l'enthousiasme de la plus haute adm^^ùon : il traduisoit ses ouvrages ; et si ces traductions officieuses étoient parvenues jusqu'à nous , il est probable qu'en lui rendant un service u:op généreux , Cicéron se seroit placé pour toujours audessous de Démosthéne. C'est ïui-méine qui nous autorbe îile croire, par l'éloge le plus accompli que puisse faire aun orateur l'exaltation du ravissement. C'est lui , c'est Cicéron qui trouve dails Démosthéne , non- F 3

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senletnent un orateur parfait , maïs, encore toute la perfection àe l'art et le beau idéal du genre oratoire. Rien , dit-il , ritn ne manque à Jyélnosihine^ li ne me laisse aèsoiameal rien à désirer : H n'a de rifaax dans aucune partie de son art. Il remplit , aioute-t-il , ridée que je me' suis formée de l éloquente , et il atteint le degré de perjietion que f imagine (0,.

Dans son trentième dialogue des morts, entre Démosthène et Cicéron , Fénélon adopte et motivé cette prééminence que l'éloquent consul romain défère à l'immortel orateur d'Athènes. L'archevêque de Cambrai met en scène ces deux grands hommes , et les fait parler ainsi l'un et l'aulse, avec beaucoup de goût et de sagacité : « On ne « pouvoit, dit Cicéron , s'empêcher, en en- « tendait mes oraisons , d'admirer mon «esprit, d'être continuellement surpris de K mon art , de s'extasier sur moi , de m'in- H terrompre pour m'applaudir , et de me « combler de louanges. Tu devois , toi , être « écouté fort tranquillement ; et apparem- « ment tes auditeurs net'inierrompoientpas « —Ce que tU dis , lui répondit Oémoslhène ,

(i) Recordor me loagé omnibus unum anteferre Demoithenem , qui 9Ùn accOTtmodarit ad eam quant sentiam eloquenlîam , n<u^ad eam quant in aliquo ipse agnoverim. Orator.

a3. Vnus eminet Inter omnes , in omni génère dicendi. Oraior. 104. Plana quidem perfectum , et ctd nihil admodum desit , Demosthenem facile dixerit. Bnitoi. 35.

SUR l'^loqoemcc. 4?

'* ce qae ui dis de nous deux est vrai. Tu « ne te trompes que daps la conclusion que « lu en tires. Tu oocupois l'assemblée de « toi-même ; et moi » je ne roccupois ja- ' « mais que de l'afîaire dont je perlois. On

«t'admiroit; et moi, j'élois oublié par mes « auditeur^ , qui ne voyoient que le parti « que je vovlois leur faire prendre. Turé- ; K jouissois par les traits de ton esprit ; et

« moi , je frappois , j'abattoia , je terrassois j « par des coupS de foudre. Tu iaisois dire :

« Qu'il parle bien ! et moi , je faîsois dire : I « Allons , -piarchons contre Philippe ! On

[ « te louoit ; on étoit trop hors de soi pour

M me louer. Quand tu narànguots , tu pa- -■ roissois orné : on ne découvroït en moi V. « aucun ornement j tl n'y avoit dans mes

l « pièces que des raisons précises , fortes ,

f . « claires : ensuite des mouvemens sembla-

I n bl«3 à des foudres auxquels on ne pou-

! « Toitfésister. Tu as été un orateur parfait,

« quand tu as été , comme moi , simple , « grave , austère , sans art apparent , en un « mot quand tu as été Oémosthène j mai* « lorsqu'on a senti en tes discours l'esprit , « le tour et Farl , alors tu n'as plus été que « Cicéron , -t'éloignafii de la perfection au- « tant quetut'éloignoisdemon caiactère. »

Effectivement , c'est la forcç irrésistible du raisonnement , c'est l'enlrainaùte rapidité des mouveméns-ocatoireS, qui caractérisent l'éloquence "de l'orateur aibénten : il n'écrit que pour donner du nerf, de la ciialeur et de la véhémence i ses pensées, qiii ne sont ^ne les- élaus impétueux d'unç

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àoie ardente ; il parle , non .comme un écrivain élégant qui veut être admiré , mais comme un homme inspiré et passionné que la vérité tourmente ; comme un citoyen menacé du plus grand de^ malheurs, et qui ne peut plus contenir la fougue de sonmdignation contre les ennemis de ta patrie.

L'-audace de son style se compose de l'emploi , de l'alliance , ou de la simplicité hai^ die et pittoresque de ses expressions. Son ascendant est irrésistible : tout cède devant lui à ta domination de ses paroles , et sa langue s'enrichit des trésors mépuisahles de sa Tçrve et de son imagination. Que seroitee , disoit Eschine , son rival , àuz jeunes Athéniens qui l'écoutoient avec les transports de l'enthousiasme déclamer sa foudroyante harangue sur ta Couronne , que teroU-ce donc , leur disoit-il , si vous eussiez entendu le monstre lui-même ? Cest l'athlète de la raison \ il la défend de toutes les forces de son àme et de son génie, et la tribune où il parle devient une arène. Il subiuge àla fois ses auditeurs, ses adversaires, ses juges ; il ne paroît point chercher à vous attencuir ; et cependant il remue , il bouleverse tous les cœurs. Il accable ses concitoyens* de reproches ; mais alors il n'est l'interprète de leurs propres remords. Iléfîite-t-il un argument ? il ne discute point , il propose une simple question pour toute réponse ,.et l'objecuon ne reparoitra jamais. Veut-il soulever les Athéniens contre Philippe f ce n'est plus un orateur qui parle ; c'est un général > c'est un roi , cest le

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prophète de l'histoire , c'est l'ange lulélaire de sa patrie ; et quand il veut semer autotw dé lui l'épouvante de l'esclavage > on croit entendre retentir au loin , de distance en ' distance ., le bruit des chaînes qu'apporte le tyran.

. On admire avec raison les Philipplgues de Démosthène , sa fameuse harangue pour la Couronne, en faveur de Ctésiphon(i); mais il me semble que les gens de lettres et les orateurs chrétiens lisent trop peu ses autres ouvrages , son discours sur ta paix ' sa première et sa seconde OlintAioçae , sa harangue de la CAersonèse,et plusieurs autres chefs - d'œuvre véritablement dignes de son génie. C'est dans ces écrits trop négligés par les prédicateurs, et qui semblent

(i) Boileau ne pouroit se lauer d'adaurer rOTaisqu de Démosthène , pro Cosonâ. C'éloit , selon lui , le chef-d'œuvre de l'esprit humain, Toutes les fois que je la lis, disoit-u , je voudrais n'avoir Jamais écrit. Va de ses amis lui dit un jour : i Ah '. I monsieur , je lis maintenant mi auteur qui est hien « mon homme : c'est De'mosthine. Si ^est votre « homme , lui répondit Des^'anx , ce n'est pas « lo mien. Conuneot l'entendez - tous donc ? lui « répliqua son ami. C'est iju'U me fait tomber la u plume des mains. > Lettres de Boîlean k'Brossette , tome III , p. 312.. ' Or , si la lecture de Démosthène inspimit un tel découragement à nn si grapd poète , quelle impression se doit donc pat faire son éloquence sur l'esprit d'un .orateur qui sait aussi en apprécier le pro- ' digieux mérite , et peut se croire d'autant plus oMige' de s'en approcher qu'il parcourt la même. carrière i F 5

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5d ' ESSAI

même inutiles à la réputation de Démostbène , puisqu'on ne lui en tient aucun compte , c'est là qjie l'on pourroit trouver des titres suffîsans pour justifier sa renommée , si toutes ses antres productious oratoires étoient inconnues. Boraons-nous à en citer ici. un seul trait. Les ennemis deBémosthène ( f'étoient , h. l'exception d'Eschine , quelques écrivains sans talens , qui osoient se croire ses rivaux, parce quils faisoient dans Atliènes le métier de sophiste ), tous ces envieux détracteurs -de Démosthène , l'accusoient de cliercher plutôt dans ses discours les applaudlssemcns delà multitude que l'utiliié publique, i Ce grand homme , - fîËr de sa conscience , outragé long temps sans se plaindre',, daigna enmi confondre lemrs insolentes clameurs ', en f^^ence de tout le peuple ailiénien ; et voici ce qu'il leur dit dajis sa harangue de la Chersonèse : « Je suis tellement éloigné « de regarder tous ces vils rhéieurs , comme u des citoyens dignes de leur patrie,, que M si quelqu'un me disoit en ce moment :

« Et toi , Démosthène , tyiels services as-tu « rendus à la .république Pô Alhéniens ! je « ne parlf^rois'ni des dépenses que j'ai fai- « les pour mes concitoyens dans i admînis- « tration de mes emplois , ni des captifs f( que j'ai rachetés , ni des' dons que j'ai utits « ^ la ville , ni de tons les monumem qui <( attesteront un jour mon] ï^e pour mon « pays : mais voici ce que je retondrais :

« J'ai toujours eu une conduite Of^XMée aux

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SDB L'ÉLÔQtifesCé: 5l .

« maximes de ces mbérables. J'aurols p\i « sans douteles imiter, et vous flatter comme « eux ; mais je Vous ai toujours sacrifié mon « intérêt personnel , mon ambition et même B le désir d'enlevQ: vos suffrages. Je vous B ai parte de manière à me mettre au-dessous V de pareils citoyens , en vous élevant K vous-mêmes au dessus des autres peuples « de la Grèce. Athéniens ! il doit m'etre « permis de me rendre aujourd'hui ce téo moignage. Won, je n'ai pas cru pouvoir de; « venir te premier parmi vous , sijè vou^ren- ■ dois vous-mêmes les derniers de tous les « hommes. » C'est à ses ennemis , c'est à la . triste nécessité de 14 accabler de toute l'autorité de son génie et de sa gloire ,*que Bémosthène doit ce sublime morceau , 1 un des plus beaux mouvemens de son éloquence. Il seroit très facile de multiplier dé pareilles citations quand on parle d'im si grand orateur ; mais mon intention n'c^

fiomt de dispenser tes prédicateurs de fc ire. Je les exhorte au contraire à l'apprendre par cœur , et à transporter son énergie ,• ^ vigueur et son pinceau , dans les compositions de la chaire qui leur présentera une foule de sujets dignes de les faire revivre. Je les exhorte surtout à se bien convaincre eux-mêmes , par la lecture de ses hu^mgues , mie son éloquence franche et impétueuse , dédaigna toute manière , toute aflélerie , toute recherche d'écrit , et ne lui coûte pas le momdreefïbrt, parce qu'elle ne s'abaisse jamais à aucune prétention. //

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53 ESSII

se sert de la parole , ditFéiiélon(i), eamme un homme modeste de son habit, pour se vêtir et -non pour se parer- Il toane, il foudroie: e 'est un lorreat qui entraîne tout,

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