‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 66 sur 73 · L.,i,z<,.^f,GoogIf · texte numérisé non relu

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qae de regreu et quelquefois d'envie. Cependant , depuis que Lucrèce aroit su l'élever à la magnificence de la plus haute poésie , tout en déplorant la primitive indi^ gence de son origine , palrU sermonis egestas , jusqu'au règne de Domitien , où Ton pouvoit imputer au besoin de dissimuler et de voiler ses pensées durant la tyrannie de Tibère , de Caligula , de Claude , de Néron , et les ténèbres de Perse , et les obscures allégories de la fiction attribuée k Pétrone , et les profondeurs cachées de Tacite , on ne cessoit de se plaindre à Rome de la stérilité du vocabulaire , ainsi que de la mono^nie ^ du trop petit nombre et de la dureté des terminaisons du laùn , en le comparant à lalangue si riche et si harmonieuse des Grecs , dont nous reconnoissons tous la prééminence.

Quintilien nous a transmis les plaintes tinanimes des écrivains de son temps contre cette belle langue du siècle d'Auguste , qui étoit dès-lors en possession de tous ses trésors ; et Quinùlien ne désavoue , dans son lostitiriion classique de F orateur {i) , aucutr

(0 Dans le préambule du i^uatriËme livre de son Institution oratoire , Quintilien , choisi par l'empereur Domitien pour présider k l'éducation de ses neveux , eut le malheur ou plutôt le tort , que je m'abstiens de caractériser par le mot propre , d'honorer , de louer , d'invoquer même comme m omi ce mime prince justement flétri dans l'histoire , et recmiDo indigno de cooserrer le nom 4'hoiuiiK> Cet

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de ces reproches : il n'ea dissimule et- n'en réfute pas un seul : il avoue formellement l'infériorité du dialecte de ce peuple-roi i et un si habile rhéteur excite uniquement l'émulation de ses disciples à lutter avec une courageuse persévérance contre la magie de la langue d'Homère , pourcontre-balancer, par les équivalens du génie , du goût et du travail , les immenses avantages qu'elle offroil à l'éloquence et à la poésie.

o Moins noire langue , dit-il ^ nous four- « nit de secours , plus nous devons redouo hier d'efforts pour y suppléer par l'invea- " tion des idées. Tirons de notre sujet des K pensées sublimes qui puissent plaire par « leur noblesse et leur variété. Animons nos « discours de tous les grands mouvemens Œ de l'éloquence : embctlissons-les par l'é- « clat des métaphores. Nous ne pouvons « atteindre à la simplicité et à la délicatesse « des Grecs ? Eh bien 1 ayons plus de force « et, d'énergie. Us l'emportent sur nous par « la finesse et la légèreté ? Donnons plus de « poids et de maiesté \ nos paroles. En&n K. la propriété des termes , se trouvant sous ■ leurs mains , est-elle chez eux mieux dé- « terminée ? Surpassons-les donc par la ri- « chesse et la pompe de notre éloeu- « tidn (I) »

«floge anqnel il juaitib» son iklent est 4âetfaUe ■OUI tous les rapports ; nais il ne méritoit pas d'êttc neilteBr.

{\)Nàjn<)ub minus adjuvaf ferma , reruat ùf vtnliwte pugnant^m <tt.Senitts sublimes tMO-u;

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SUR l'éloquence. 3o3

Cette doctrine deQuintilien s'adapte également à nos besoins et à nos ressources.

Notre langue , il faut Tavouer ; est à la fois la plus (Mdaignense dans son style noble; la plus dépendante du talent qui l'emploie , la plus rebelle , la plus difficile , et peut- 6ue la plus incomplète de toutes celles qui ont une littérature. Pins on l'approfondit , plus on la cultive , plus oh a de goût , de ]ustesse d'esprit , de talent , plus aussi l'on éprouve de difficultés pour lui faire exprimer ce qu'on veut dire , de la manière dont on prétend le dire. Elle parvient à se distinguerpar sa clarté , précisément parce qu'elle est sans cesse exposée par ses pronoms à l'amphibologie ; elle a de la précision , parce qu'elle ne permet à la mélodie ellemême aucuii mot explétif qm ne soit absolument nécessaire au sens de la phrase : sa richesse et son harmonie sont des présens qu'elle reçoit de l'imagination et du goût de l'écrivain. Elle est par la multitude et l'eniharras de ses règles , comparativement aux autres langues, ce que serait le rhythme de la poésie , rapproché des mouvemens libres de la prose. Quand on a bien étudié sa métaphysique et sa grammaire , on est éga-

f«» eruantur. Permovendi omnei t^ectus erunt : oratio translacionum nitore illuminatidà. Non possurrhts èsse tàm graciles ? Sîmus fortwres. Subtilitate vincimur l valeamus pondère, Proprietas pênes Ulas est certiçr l Copia vincamus, last. orat. lib. i3 , cap. lo.

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lement eirrayé de tout ce qu'elle exige y de tout ce qu'elle refuse , de tout ce qu'elle défend , de tout ce qu'elle rejette et de tout ce qui lui manque. Cependant si l'on songe ensuite aux cheis-^'œuvreimmorteb qu'elle a produits , on se prosterne d'admiration deunt taut de gloire j et l'on est tenté , dans un accès aenthousiasme ; de la proclamer la première des langues , sinon par ses élémens * sa richesse originelle , les familles complètes de son vocabulaire , du moins par le mérite éminent de ses grands écnvains qui ont su l'orner en tout genre , exceplé dans répopée , de moniuneas du premier ordre , la doter de tons les dons du génie , l'enrichir enfin d'une littérature si variée , si vaste et tellement prédominante, qu'on ne pourroit lui opposer dans son ensemble les trésors littéraires d'aucune autre nation.

Il est constant en efiet que cette même langue française obéit trèa heureusement au génie , et sait également s'abaisser et s'élever , quand on s'approprie toutes ses richesses , et qu'on a l'art de relever des expressions populaires , eii les environnant de termes nobles , indépendamment même du talent d'y substituer des équivalens et des métaphores. Racine n'est-il point parvenu à peindre eu très beaux vers , dans le prologue âîEsther , la pieuse humilité de Louis XIV, qui baisoit la terre toutes les fois qu'il sortoit de l'église , après avoir assisté a l'office divin ?

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ici LÉLOQVEircE. 3o5

Tu le vois tODs les jours , derant toi prosterne , Homilier ce front de splendear couronné, Et, confondant l'orgueil par d'illustres eiemplet , Baiser arec respect le payé de tes temples.

Ce moi pavé, si populaire et si effrayant poiu: un poëte , se trouve si heureusement enchàsisé dans la contezture du vers de Racine , qu'on ne s'aperçoit point qu'il ait fallu du courage et du talent pour le tpansporter dans la langue poétique , où il cesse d'élre ignoble. Il y devient même une nouvelle beauté. On ne songe plus en effet à l'expression populaire de pavé dans une telle période : on est frappé d'un bien plus grand intérêt que de la noolesse du style. Il y a ici tout autre chose qu'un vers admirable pour le spectateur ; c est l'orgueil humain que le poète a voidu faire descendre si bas pour mieux le confondre. Racine ne vous laisse plusvoirque ce qu'un pareil hommage offre de majestueux à, votre imagination , ■ en absorbant vos pensées sur cet abaissement auguste d'un roi qui humilie son front eouromé âe splendeur et de gloire , en présence du bien devant qui tout n^est rien , selon le langage de Bâssuet, et aux yeux duquel toute grandeur se rend justice quand elle s'anéantit. Mais nu goût éclairé ne man^ quera pas d'observer que de telles hardiesses d'expression doivent toujours être habilemeqt placées au milieu delà phrase , soit dans la prose , soit dans la poésie ; elles dépareroient étrangement l'élocntion , au Tome I. R

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débm ou kla fin d'une période , àl'hémUtiche ou à la rime d'an vers, en appelant et en fixant trop péfilleusement l'atieution et la délicatesse du lecteur.

Racine n'atiroit fait peut-ét*e ^'un vers ridicule et burlesque , en le commençant on en le terminant par le mot pavé -■, mais en l'entourant de si près des paroles pompeuses de rttpect et dé Umpie , il a voilé pour ainsi dire ce terme ab)ect , et l'a couvert de tout l'éclat des expressions augustes qui l'enTÏTonnent. On peut donc employer et ennoblir les mots les plus bas , pourru qu'on les sache lier à des idées qui les relèvent ou cachent et quelque sorte ce qu'elles ont de choquant , et les placer avec ai^ dans une période , de manière que ni l'esprit ni l'oreille ne puissent jamais se reposer stff ces tenues roturiers , au milieu d'une si heureuse alliance de pensées et d'un aUiage si adroit de paroles.

L'éloquence partage avec la poésie le privilège de revêtir d'expressions nobles , des objets et des images qui , sans cet artifice, ne sauroient appartenir au genre oratoire.

Bossnet excelle dans ce talent ou dans cette mssie d'assortir les récits les plus populaires a la majesté de ses discours. Le songe de la piijicesse palatine eût embarrassé , sans doute , un autre orateur ; et il faut avouer que l'histoire d'un poussin enlevé par un chien sons les ailes de sa mère , n'étoit pas aisée à ennoblir dans une oraison fun^re, oi]i la narration d'un pareil songe ne sembloit guère pouvoiréire admise. Bossuetlutte avec

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soH l'éloquekce. 3o7

gloire contre la difficulté de son sajet ; et d'abord il se hâte d'imprimer un respect religieux à 80Q auditoire, a Écoulez , s écri&tu il , et prene» garde surtout de n'écouter a point avec mépris l'ordre des avertissemens H divins et la conduite de la grâce. Dieu , a qui fait entendre ses vérités sous telles fi- « eures qu'il lui plaît , continue à instruire c la princesse comme autrefois Josçpb et « Salomon ; et durant l'assoupissement que a l'accablemeni lui causa , il lui mit dans « l'esprit cette parabole, si semblable à celle « de l'Évangile : elle voit paroitre ce que « Jésus-Chnst n'a pas dédaigné de nous don- « ner comme une image de sa tendresse , « une poule devenue mère , empressée au- « tour de ses petits qu'elle condiûsoit. s

Voyez avec quel an admirable l'orateur rapproche toutes ces allégories d'une imagination ^riche et brillante, l'intervention de la Divinité , la préparation oratoire d'un sommeil mystérieux , It songe de Joseph , celai de Stuomon, la parabole de l'É^mgile.

Il vous familiarise d'avance avec le merveilleux , en vous environnant d'tm horizon qui vous présente de tous les côtés de pareils pnKuges f et par ses omemens accessoires , il vous prépare , il vous amène k en>tendre sans surprise les détails d'un rêve où il n'est question que d'une poule , dont il semUoit impossible , ou , poiu mieux dire, presque ridicule de parler. Sien ne prouve mieux que cet exemple , qu'un grand talent parviendra toujours à adapter avec su&cès au style de 1 éloquence presque tout ce R a

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