‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 67 sur 73 · L.,l,z<,.t,C00gIf · texte numérisé non relu

L.,l,z<,.t,C00gIf

3oS ESSAI

qu'on potuToit se permettre dans les entre?

tiens de la société.

Dans cette même oraison funèbre , Bossuet n'hésite point d'employer des locutions vulgaires , qu'un orateur médiocre eût rejetees d'un pareil éloge , sur lequel néanmoins elles répandent le plus touchant intérêt i il dédaigne toutes les faciles périjphrases capables d'altérer la simplicité naïve du trait qu'il veut faire admirer. Mais aussitôt il déploie l'autorité la'plus imposante de son ministère , et il fait bi^ sentir que ce n'est nullement par défaut de goût qu'U descend à un langage si familier. Écoutezle aiieniivement. Loin de s'en excuser , comme un bel-esprit délicat n'y eût pas manqué , il s'en félicite , il s'en glorifie , il subjugue votre admiration par la sienne propre , et il s'afflige sérieusement , dans l'enthousiasme de cette conquête oratoire , dé n'avoir plus devant lui d'ecueil semblable à braver.

« On ne peut retenir ses larmes , dit-il , > quand on voit cette princesse épancherson ;« cœur sur de vieilles femmes «pi'elle nour- W rissoit. Otons ntement , disoit-elle , cette tu bonne femme de titahU où elle est , et met- .« tont-la dans urtde çespetiis lits. Je me plais « à répéter ces paroles , malgré les oreilles « délicates ; elles eRaicent les <Uscours les 'm plus magnifiques , et'je voudroîs ne plus « parler que ce langage. Ualheur à moi , « si dans cette chaire j'aime mieux me cher- « cher moi-même que Votre salut , et si je 'f( ne préfère à mes invitations , quan,d elles

StiK L'ÉLOQVKircK. 3o9

* pourroient vous plaire , les expériences de « cette princesse, qui peuvent yous converti tir I Je n'ai regret qu'à ce que je laisse. » Ou a droit de tout dire quand on sait se relever par un langage si majestueux. Il ne reste donc aucune excuse aux vrateurs dont le style est abject et rampant dans des détails beaucoup moins bas et moins difficiles à ennoblir. On échoue , on se brise contre cet écueil d'une éloculion populaire , quand bn veut descendre en chaire aux désordtes particuliers de chaque condition , au lieu d'attaquer les vices communs à tous les hommes. Dçs qu'un prédicateur cesse de généraliser la morale , il nerpeut plus parler à ses auditeurs tuie langue qui les intéresse tous.' Une partie de l'assemblée rit de se voir spectatrice du combat, tandis que l'autre est accablée de leproches ou livrée à la honte du ridicule. Tout est noble dans la peinture des passions qui agitent le cœur humain ; tout devient bas dans le tableau des excès réservés aux diiiférens états qui partagent la société.

t.CoogIf

(i) Je tae souviens que lorsque je d^ernai pour la première fois cet hoiiuna{;e de la préséance da géuie * notre grand Btusnet , la Harpe ne fut point de mon avit , et comliattit ' moD opinion avec Deaucoup de n?acit^ dans nos sociélës Ultérairei. A cette époque il a'aToit encore lu que les oraisons funèbres , et l'Histoire ooiTerselle : création unique de l'esprit humain , étrangement méconnue par Voltaire , qui a critiqué la grande et sublimé conception par laquelle tous les «Tâtemens sont dirigés d'en haut vers rétablissement de la religion , c'eat-i-^ire , précisément ce qu'il y a de 1^ admirable et de plus merreilleux dam cet oo- Trage. La .Harpe , derenu^cpuis un si célèbre critique , Toubit opposer alors à Bossuet , Flalou , Aristote , ilémosthène , Cicéron ^ Tacite , Leibnits , Pascal , nos autres grands écnvaias du dii-septième siècle , et principalement l'universalité supposée de l'esprit de Voltauv , qu'il «altoit par-dessus tout. La discus- (ioB de tous ces objets de comparaison fiit tellement ÛTMable à l'érêque de Ueaux , qu'elle réduisit mon adversaire au silence. Je dois ajouter à ce récit , que plus de vingt ans après notre dispute , il a rendu , do sou propre Taouvemeni , la même justice que moi au génie transcendant de Bossuet , en motivant son opinion sur une partie des raisons que je lui arois opposées. Voici comment il s'exprime , en paroissant supposer , je ne sais pourquoi , qu'il fait un acte de courage littéraire , lorsqu'il s'bonoie lui-même par an si i>eau tribut de justice , dans le treizième volume de son Cours de littérature, i Un homme , si f'ote dira ce que jepense , me parott avoir été plus magnifiquement partagé que personne , puisque seul il ('est élevé au plus haut degré ■ dans ce qui est de la science et ce qui est du génie : c'est Bossuet. Il n'a pointd'égal dans la partie de l'élocpience , dans cell« de l'oraisou funèbre , dans celle de l'histoire , dans

.oogic

iroTES. 3ii

celte des affcctioai religieiues *, dans celle delà con^ trorene ^ j et en méine temps perconne c'a été plui loin dau une science immense qui en renferme uae foule d'autres : cell&de k religion. C'est , ce me . semble , l'homme qui fait le plus d'hoaueur à la France et i l'Ë^ise dôs derniers siècles, t

Je ne con^euds pas bien ce qu'a Toulu dii'e La .Harpe , par la réserve de ces trois derniers mots. Aucun des pères de l'Ëglîge ne peut être comparé k Bossuet sous le rat^rt de l'éloc{ueace. Saint Jeait Chrysostôme f et Lien plus enewe saint Augustin ,' ont été très certainement des himimes du plus grandi talent ; mais le mauvais goût du siècle dans lequel ils ont vécu aurait sofi pour les placer k une extrême distance de Bossue! , quand même ils auroient été , ce que je suis lou de croire , aussi magnifiquement partagés que lui par le ciel , dans la distribution des -dons du génie. Ce sont , h mon avis , les pères de l'Eglise que La Bruyère flatte , et non pas Bossuet p en disant de lui : Parlons d'avance le langage da la/mstériié t un père de l' Eglise I Cetbomraage etoit assurémeat très honorable et très beau pour un évéque vivant qui le recevoit en personne , au miliea d'une séance publique de l'Académie Française. Mais il me semble que depuis la mort de ce grand homme , «a mettaatk|)art l'incomparable autorité que donnent le titi-e auibeutique et sacré de pire de L'Eglise , et le droit d'être ainsi compté ^nai les anneaux dont se forme la chaîne de la tradition ) en ne considérant que SOU) des rappoils purement littéraires , l'érudition , là dialectique et l'éloquence de* écrivains eccle'siastiques ; eafin eu n^dmettant dans l'échelle graduée de sojj adnuratiiDa t{>Wr fixer les rangs parmi lés hommes l«s plus célèbres , aucune autre rè^le d'appréciation que b mesure de leurs lalens individuels : il me semble , dis-je , qu'on pourroit , en jugeant ainsi Bossuet , l'appeler , avec autant de confiance que de yérjté , le premier d*s pires de l'Eglise.

* ybrei let MéiUatioiu tar FEvaittHe.

ai** yoTM VUiitoirt des fatiatioiu.

L ,l,z<,.t,C00gIf

. 3l2 • XOTEB.

. A la suite de l'opiaion de La Harpe , en favent de Bossuet qu'il regardoit comuie l'écnvain qui hoaoïe le plus la France , je me niais ï citer de lui un autre passage où il a montré qu'il sentoit toute la sublimité d'un si grand talent, u Qu'au liomme de goât, dit-il, le relise , qu'il le médite : il en sera terrassé d'admiration. Je ne saurois exprimer autrement la mienne pour Bossuet. Dans ses écrits on ne trouve jamais 1} moindre apparence d'effort ni d'apprêt , rien qui vous fasse songer à l'auteur. 11 tous échappe entièrement , et ne tous attache qu'à ce qu'il dit. (/est là surtout , . on ne saurait trop le répéter , la différence essentielle du grand talent et de ta médiocrité , du bon goût et du maurais. Si TOtre imagination vous commande , TOUS me commandez ; et dans . ce cas , je ne ven'ai rien dans vous qoi démente cette impression. Je ne TOUS Terrai rien chercher , rien affecter ^ rien contourner. SuÎTes de l'oeil l'aigle au plus haut des airs , traversant toute l'étendue de l'horizoo : il vcJe ,' et ses ailes semblent immobile. On croiroit que les airs le portent : c'est l'emblème de l'orateur et du poëte dans le genre sublime , c'est celui de Bossuet. » Cette dernière image est une très belle imitation du style de Bossuet lui-même , et par la même la plus vraie et la plus heureuse manière de le louer.

(i) Marmontel s'est toujours souvenu , aTec des ti'anspoTts d'enthousiasme , d'aToîr entendu dans sa première jeunesse ce grand orateur du peuple. Les plus brillans succès de collège venoient de signaler . ,son talent naissant en rhétorique à Toulouse , quand il suivit , durant toute une mission de Bridaioe , ce nouveau cours d'éloquence , dans l'église cathédrale de Clermont. Massillon assistoit très assidûment aux exercices spirituels du missionnaire , dont il ne cessoit d'exalter et d'envier l'empire sur l'esprit , ou plut&t sur la conscience de ses innombrables auditeurs , qu'il faisoit fondre en larmes. // aurait effacé tous les prédicateurs , disoit l'évêque de Clermont dans sa société la plus intime , si une heureuse culture eût perfectionné de si beaux dons naturels. C'est une

HOTES. 5i3

mine iTor -, ajoutoit-il ; mais ce saint homme çuine l'exploite pas pour lui-même , ne songe point à séparer le métal du sable.

Le jeune Marmontel aîoît e'té tellement frappé du

gjuvoir de l'éloquence dans la bouche et l'action de ridaine , iju'après plus' d'un demi-siècle d'études et de coDiDai-aisons inslruclives , son admiration , toujours fidèle à cette première jouissance d'un grand succès oratoire , ne croit pouvoir célébrer digntmeat les triomphes de Bridaine , qu'en les assimilant auK prodiges qui signaioient dans l'antiquité la toute-puissance des plus beaus poèmes lyriques , au milieu des fêtes que leur consacroit le ^uple le plus spirituel et le plus sensible del'uniyers. « En voyant en chaire , dit-il , le missioun^e Bridaine , les yeui enflam' me's ou remplis de larmes , le front ruisselant de sueur , faisant retentir les voûtes d'un temple des sons de sa voix déchirante , et unissant à ^la chaleur du jenliment le plus exalte.la véhémence 'de l'action la plus éloquente et la plus vraie , je l'ai supposé quelquefois transformé en poète , en lortifiant , par les accens d'uuc harmonie pathétique , les seutunens ou les images dont il trappoit l'âme des peuples , et j*ai dit ; Tel devoit être Ëpiménide au milieu d'Athènes , Tberpandre ou Tyilée au milieu de Lacédémone , Alcée au milieu de Lesbos. *

Après lui avoir rendu cet hommage en prose , le même écrivain nous présente ainsi en vers et en action le talleau de l'éloquence de Bridaine dans la chaire , oà il ayoit élé souveat témoin de son ascendant sur la multitude , qu'il électrisoit du mime feu dont il étoit embrasé.

u Toutefois rendons gloire \ la simple nature. V Dans nos jardins l'arbuste a besoin de culture - « Le chêne inculte règne au milieu des forêts. « Le génie éloquent le sera sans apprêt.

« Je l'ai vn : cet exemple a frappé ma jeunesse -y « Il m'est présent encore ^ il le sera sans cesse : * Eléntmu de Uttttature , articU Lyrique.

t.CoogIf

3i4 aoTifl

« Je l'ai TU : MisiiUoH liû>^ntaie «n fut Wmoia. « De t'&oW à lut r«ratBur était loin.

« Ce n'était point ce ttjie ingéoieui et tendre u QuHi^eattaclierrmeaupUisirdët'entendre, « Ce langage iftié <(u'uDe sensiUe voix c Farloit li doucement k l'oreme des rois ; M C'ëloitun «Tdteur Mintemeot populaire , « Qiiic«aTentd'àBO«iTwr,R^ligef)itrartdeplaire. «i D'une de'gance vaine il dédaignoit les fieurs ; « U n'aToil tjtt de* cris , des sanglots et des {lieurs; u Uùi de longs traits de feu^ jetés fa l'arenture , « D'une chaleur brûlante anmoiratsa peinture. ■ C'éioit l'âme d'un firt oaverte aui malheureux : « Son courieddchiroit en gémissant sur eux.

K Le foibl* et l'indigent croyoient voir, fasonzèle, « L'ange couolaleur les couvrir de «a aile, u Mais k L'homme superbe , k l'injaste oppresseur, * « Au riche mipitojable , au cruel rarisseur , « De'clarokt-il ta guerre ? une toii fulminante M A leur ime de ter Ruprimoit l'épouTante :

u Tout trembloitsouE sa main : le me'chant consterne (I D'un te'nâ>reax «blme e'toit euTironué.

« U dfflnptoit l'habitude , il domptott La natore ; « Il iàiioit du remords ^prouver la tortui'e. « De son &ste k ses pieds l'orgueil se depouilloit ; » La rapine tomboit des maias qu'elLe souitloit. « I^ volupté rompùt ses chaînes les plus chères ; « Ennemis et nfaux se pardonnoient en fïËres : « C'étoit un nouveau peuple , et ce peuple chsnné M Bénissait l'Orateur quil aytôt transformé. «

Diteourt en rert tur rélofuence , lu dant l'oitiaiihUe de l' Académie Prançaite , du a§ février 1776 , jour de la réc^tion de M. l'archevêque d'j/ix,

(3) L'intérêt d'éclaircir pour la première fois celle discussion littéi-aire , et l'extrfme rareté des livres qui sont les pièces du jvocès , excuseront ces détails et l'étendue de cette note , qu'on a abrégée amant que possible.

Voyez k la fin du Siàcle de Louis XtF' , dans le cabdogiu des ^vains , l'article Sàvigaé.

HOTES. 3lS

Voltaire dit dans le (rente-deniiéme diapitre de son même siècle de Louis XIV : • Jeaa de Lugeades , êvèwit de MâcoQ , aujourd'hui iocoanu parce qu'il ne fit point imprimer ses ouvrages , fut le premier orateur qui parla dans le grand goût. Ses sermons et ses oraisons funèbres , quoique mêles encore de la rouille de son temps , furent le modèle des oratem's , qui l'imitèrent et le surpassèrent. L'oraison funèbre de Cbarles Emmanuel , duc de Saroie , surnommé le Gr^nd dans son pa^ , prononcée par Liagendes en i63o , e'toit pleine de si grands traits d'éloquence , que Fléchier long- temps après en prit l'exorde tout enUer , aussi bien que le texte et plusieurs passages considérables , pour en orner sa fameuse oraison funè-

. bre du vicomte de Turenue. »

Cette asseriioD de Voltaire n'a pas encore été éclair-

y cie. On voit qu'il confond ici l'éreijue Lingendes avec ^ le père Claude de Lingendes , iésuite , qui fut en effet le premier réformateur de l'éloquence de la chaire ; et qu su citant un discours idtprimé de ce prélat , il suppose ^u'il ne fit point imprimer ses ouvrages. L'oraison funèbre dont il parle n'est pas consacrée non ^us , comme il le ])rétend , & |a mémoire de Charles Emmanuel , duc de Savoie , surnomme le Grand , mais à la gloire de son fils , le {wioRe Victor Âmédée , duc de Savoie. Elle fu(pr<HionMe le 39 octobre 1637 , dans l'église métropolitaine de Pans , par l'abbé Jean de Lingendes , sacré évèque de Sarlat en 164^ , et transfère' k l'évècbé de Mâcon en i65o. Cet éloge funèbre de Victor Amédée fut imprimé : on le trouve ' dans les recueils du temps , et j'en ai dans a« moment sous mes yeux deux éditions uniformes.

Voici le misérable exorde , où j'ai cherche vainement les grands traits d'éloquence , l'exorde entier , surtout le texte , dont Flécbier est accusé d'avoir orné sou oraison ^èbre de Turenne.

a In moriuum produc lacrymas , et fac planc-

tum secundùm meritum. Répends des larmes

dessus l» mort , et fais un d^uil selon sa dignité

et ton ptérite, Ecdes. chop.38,vers 18. ) Tel est

3l6 ROT El,

le texte de Liagendes. ) De toutes les pierres des tombeaai , dit-il ensuite , il semble que la justice et la vérité bâtisseut un temple où elles veulent que fa mémoire des morts soit booore'e. La louange et la réputation est le seul de tous Iqs bicos da monde , selon les pensas de Platon , quilesaccompagnedans les se'pulcces et après que la pompe des vanités , l'abondance des délices et la superbe de la vie , les a abaadonne's , en celte journée terrible de la dernière séparalioD d'avec les créatures. En l'état où ils tombeat d'extrême pauvreté et indigence où les bommes ne possèdent plus rien , si leur vie néaamwDS a été accompagnée de belles et grandes actions , ils en demeurent riehes i. jamais jtarleursprétentiaas légitimes à l'immortalité et k la gloire.

V II y a , dit Aristote , diverses espèces de brcioï f et le plus punissable de tous est celui qui peut être commis en la personne des morts -. quoi donc ! la» mort après avoir dépouillé les vivans de tous leurs biens , restent-ils encore dans un état qui les expose à^en soofihr quelque violence et quelque injustice ? Et peut-on les dépouiller de quelqtte chose dont ta mort , qai dépouille de tout , ne les ait point dépouillés auparavant 7 On le peut , certes.

ti L'empire de ta mort ne s'étend que sur le corps et sur les biens mortels des hommes. Mais outre ces richesses et biens caducs , il y a encore en tout homme vertueux , une vigueur e'ternellement florissante de la vertu et du mérite qui ne peut jamais mourir. Or , partout ou il y a aveu et recounoissance* de mérites , it y a obligation de l'honorer : tellement '. que dans ces occasions , quiconque ravit , diminue ou dénie cet honneur qui doit être rendu k la réputation des morts , il ravit et dénie une chose qu'il est obligé de leur donner , et se rend par conséquent coupabJe de krcin et d'injustice.

u Jn mortuum produc lacrymas , porte le sacré texte qui a ouvert ce discours ; et fac planctum secUndùm meritum ejus : répands des larmes dessBS le mort ; et & proportioo de son mérite honores-«n ta

DolizccbvGoOglf

IfOTEf. 3l^

mànoire par tes regreU. ÂctioDs illustres cteclatantes , rares et éminenles qualités , perfections souhaitables' et reley^es , ou d'esprit , ou de corps , ou de oature , ou de fortuqe , ou de vertu , qui faites l'eKcelteoCe des hommes : il est vrai au même temps que par la mort vous cessez de paroitre devant nos yeux , voUs méritez d'être loue'es et pleure'es ; et si , cfanj ces déplorables éve'aemens', nous refusons on l'un ou l'autre de ces devoirs , nous sommes injustes envers les morts.

« J>a France qui ne peut être ingrate ni insensible , messieurs , pour ceux qui l'ont anîme'e , ne souffre pas cette injustice ; et ea ce jour de deuil qui lui remet devant les yeux la Iriste et lamentable mort d'ulî . prince incomparablement vertueux , se ressouvient de ce qu'elle a perdu ; et la mémoire de cette perte l'ayant profondément touchée , pour satisfaire à ses séntimens , elle attend de nos yeux une profusion abondante de larmes , répandues en l'amertume de nos pensées ,et de ma bouche des éloges et des louanges conçues dans la plus haute estime que l'on puisse avoir de la vertu,

« Le deuil que la piété chrétienne' ordonne dans les cérémonies semblables à celles-ci , n'est autre chose à mon avis qu'un mélange dotii et an^er en même temps , d'acclamations et de iouantjes mêlées et confondues parmi des gémissemens et des soupii-s ; il y auroit de l'inhumanité k ne pas s'affliger amèrement dessus la perte des grands hommes , et particulièrement des princes qui ont cessé de jonir de la lumière, puisqu'en ces occasions la compassion et la pîélé enjoint des larmes , in moriuum produc lacrvmas. Et à ces larmes chacun est obligé «ncore de joindre des louanges dont la mémoire des morts soil^onorée , pour ce que la piété ij'iinpose pas moins religieusement cette seconde obligation que la justice la première , etfae planctum secvndùm meritum ejus. Ainsi , messieurs , suivant ces règles , nous voici asseml>lés pour satisfaire i. la piété par des larmes veisées dessus la mort de ce grand plùce , et saiisfaifa

,.,i,z<,.t,CoogIf

3i9 iioTcs.

encore à la justice par dea louanges rendues 11 sa Terta et k son mérite. Dieu! pour la conduite et l'exécutioa de ce destcin , daignez en cette chaire ouvrir nés lirres , guider ma langue , animer mes pensées , âcTer mes ixoa^ations , etc. , etc. ■

Tel est presque tout l'eiorde de Liogendes , que Voltaire a. a obligé de copier ï regret , et dont le stjle a d^ï quelque pompe oratoire. 11 a'j aroit là 'rien k prendre pour Fléchier , et très certainc-menl il u'yanenpm. Il a choisi très habilement pour tule ce passage du chapitre g du premier livre des MachaWes: Flevenint eum omnis populus Israël planciu magno , et lugebaiU dies multos , et dixerunt -, Quomodà cecidit potens , qui taivum faciebat populum Israël l Tout la peuple lepleura amèrement i et après aroir pleuré durant plusieurs fours , ils s'écrièrent : comment est mort cet homme puissant qui sauvait la peuple d^Israe

Lingendes n'a jamais songé à employer ce beau ■teite , que Voltaire ne craint pourtant pas de lui attribuer , et dont Fléchier a su tirer un si crand parti. L'a[filication du verset ^ le portrait allégorique et frappant du héros de ce discours , et le rapprochement admirable de la vie et de la mort de Judas Machabée . avec la vie et la mort de Turenne , fournirent à l'orateur du général français l'un des esordes les plus neufs , les plus remarquables par la richesse , par la variété , par la ma^e vraiment unique du nombre et de l'harmonie oratoire , enfin le nueox adaptés anx sujets , et le plus iustemeut vantés dans l'éloquence, de la chaire.

Mais il y a dans ce magnifique exorde un passage

Îoe je dois rapporter ici * Puissances ennemies de Ta 'rance , vous vivez , et l'esprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre moit. Puissiez-vDus seulement recoonoltre la justice de DOS armes , recevoir la paix , que malgré vos pertes vous avez tant de fois refusée , et dansTabondance de vos larmes éteindre les feux d'une guerre que vous avei malheiveuseiocnt allumce '. A Dieu m

JiOOglf

JCOTE». 3ig

f laùe ^e je porte mes souhaiu plus loin ] Les jngemeng de Dieu sont impënétra^les. Haû tous tI- Tcz , ei je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine ,4»itlM intentions étaient pures , et dont la vertu sembloit me'riter une vie plus longue et plus

^Or voilà précisément le seul trait que Fléciier ait eu la maladresse de prendre , non dans l'eiorde , mais dans la dixième page de l'oraison funèbre de Victor Am^dée par Lingepdes. Ou pourroit absoudre Fléchier ou du motus l'excuser , s il s'etoîl pernus dans un moment de distraction toutes ces négligences ; mais on ne saurait lui faire grâce d*uu plagiat si p^vre , et , sous tous les rapports , si indigne de lui. 11 n'imite pas , il copie ; et son amour pour l'harmonie d'une chute finale Iqf fait prendre jusqu'aux deux dernières épithètes synonymes d'une vie plus langue et plus étendue.

En effet Lingcndcs avoit dit avant lui , et pr^qae littéralement comme lui , dans son élc^e funèbre de Victor Amédée : a Puissances adversaires et ennemies de la France , vous vivez , et l'écrit de la charité du christianisme , ^uî m'interdit de faire aucuns souhaits pour votre mort , m'en donne ou me peimet d'en concevoir beaucoup pour la correction de vos crimes et de vos injustices. Mais vous vivez , et cependant

Î*e plains en cette chaire la mort d'un- prince de qui es mœurs et la piété paroîssent mériter le ciel plus doux et favorable , et une vie plus langue et plus étendue, n

Ce plagiat fiit dénoncé au public en 1502, huitans avant la mort de îléchier , par le père Uoudrj^dans ton Traité sur la manière d'imiter les bons prédicateurs. Ce jésuite , par courtoisie ou par simplicité ( car je n'ose pas dire par malice ) , en félicita hautement Vévâque de Plmes lui-même , « dont le mérite , dit'il , ca. assez connu , sans qu'il soit nécessaire de làire son éloge , et ik qui le public est obligé d'avoir , dans les eicellens discours qu'ila mis au jour, enseigné la manière de bien imiter. Voici quelques endroiti

3iO HOTES.

uu'il a eml)el}ù en imitant les antres pràlicatenrs qui ront précéda ; en telle sorte qu'il a donné un tcAir plus Moquent k leurs pensées et les ' a exprimé'es plus heureusement. »

Le père Houdi'y relève , dans le tableau de fa m»rt de Turenne par Flëchier , une seconde imitation dans la même dixième page de l'oraison funèbre de Iiingendes. « Pourquoi s'écrie Fléchier , pourquoi mon Dieu , si j'ose répandre mon ame en votre présence... pourquoi le perdous-nous dans la nécea5ilé.Ia plos pressante ?..>• Peut-être avions-nous mis en lui trop de confiance } et vous nous deïendei dans yos Ecritures de nous faire un bras de chair , et de nous confier aux enfans des hommes. Peut-être est-ce une punition de notre orgueil , de nos injustices.' Comme d s'élève du fond des valle'es des vapeurs grossières , dont se forme la foudre qui tomlbe sur les montagnes , il sort du cœur des peuples des iniquite's dont vous déchargez les châtimens sur la tête de ceux qui les gouvernent ou les défendent. Je ne viens pas. Seigneur, sonder les abîmes de tos jugemens ; je ne veux et je ne dois que les adorer. Mais vous êtes juste : vous noua affligez ; et , dans un siècle aussi corrompu que le n6tre , nous ne devons chercher ailleurs que dans le dérèglement de nos moeurs toutes les cau5es de nos

On trouve dans l'oraison fun^re de Victor Amédée par Linçendes , l'alinéa suivant , que l'évêque de ïïimes avoit bien certainement lu , et qu'il rclisoit sans doute au moment où il écrivit le passage qu'on vient de lire :

H Hélas ! dit'il , la vie abrégée de tant de prince» n'est-elle point une vengeance secrète de nos oEfenses , et l'obscurcissement de ces étoiles vieodroit-il point des yapeurs que nos péchés eussent élevées 7 Je sais bien qu'il n'appartient i personne de pénétrer dans les abîmes des )ugemcns de Dieu ? . . . . mais je sais aussi que noiis perdons beaucoup en cette affliction , et queDieit , qui n'est jamais vengeur injuste , a appetanti M mau suc nous. Il ya apparence de craindre

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