‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 13 sur 61 · XVIII. De la révolution opérée par Bossuet dans la chaire · texte numérisé non relu

XVIII. De la révolution opérée par Bossuet dans la chaire

Enfin Bossuet parut : sou talent se forma et se développa d'abord dans la chaire , où il obtint des succès distinj?ués dès sa première jeunesse. On admire des beautés du plus heureux présage dans ses essais en c« genre ; et Ton peut en citer pour exemple ce portrait si caractéristique et si fidèle de l'Oratoire , dans lequel il dit ' « que l'amour du cardinal « de Bérulle ' pour l'Eglise lui suggéra le dessein d'établir « une compagnie, à laquelle il n'a point voulu donner d'autre « esprit que l'esprit même de l'Église, ni d'autres règles « que ses canons, ni d'autres supérieurs que ses évéques, « ni d'autres liens que .sa charité , ni d'autres vœux solennels « que ceux du baptême et du sacerdoce Là , une sainte liberté « devient un engagement , et, selon le résumé très-juste d'un « grand magistrat, c'est un corps où tout le monde obéit et » où personne ne commande. »

On reconnaît sans doute beaucoup de perspicacité et beaucoup de justesse analytique dans un tableau si précis et si vrai. Mais on voit étinceîer de temps en temps le génie lumineux €t original de Bossuet , avec un tout autre éclat , dans ces mêmes compositions par lesquelles il débuta dans la chaire. On a très-judicieusement observé , en étudiant le caractère unique de son talent, dès ses premiers essais oratoires , qu'il semble que son beau naturel commence où la grajideuv des aidres finit. En voici un exemple tiré d'une superbe et frappante allégorie, qu'il était seul capable d'inventer, de hasarder eu présence d'une cour, et surtout de soutenir, d'un bout à

' Oraison funèbre du père Bourgoing, troisième général de la congrégation de VOratoire.

^ Bossuet parle de lui, de son propre mouvement, dans son oraison funèbre de la reine d'Angleterre en 1669; et il exprime ainsi son admiration jour cet illusti'e cajxlinal : Les prêtres de l'Oratoire, que le grand PiF.RUE DE BÉRlLLE avait conduits avec cette princesse , etc. Une telle épithète décernée spontanément, avec cette solennité, par Bossuet au Ciirdinal de Bérulle quarante ans après sa mort, serait pour lui, indépendamment de toute autre gloire , un gage suflisant d'immortalité.

l'autre , avec une si étonnante vigueur d'imagination : « La vie « humaine, dit-il , est semblable à un chemin dont l'issue est « un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas ; « mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrais « retourner en arrière. IMarche ! marche ! Un poids invincible, « xme force irrésistible nous entraînent; il faut sans cesse « avancer vers le précipice. IMille traverses , mille peines nous « fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pou- « vais é\'iter ce précipice affreux ! JNon , non ; il faut marcher, « il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console « pourtant , parce que de temps en temps on rencontre des « objets qui nous divertissent , des eaux courantes , des fleurs « qui passent. On voudrait s'arrêter. IMarche ! marche ! Et n cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait « passé : fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se console, « parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, « qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, et « quelques fruits qu'on perd en les goûtant : enchantement ! « illusion ! Toujoure entraîné , tu approches du gouffre af- « freux : déjà toutcommence à s'effacer, lesjardjns moins fleu- « ris , les fleurs moins brillantes , leurs couleurs moins vives , « les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se « ternit, tout s'efïace. L"ombre de la mort se présente : on « commence à sentir l'approche du gouffre fatal. jMais il faut « aller sur le bord. Encore un pas : déjà l'honeur trouble les « sens, la tête tourne, les yeux s'égarent. Il faut marcher; « on voudrait retourner en arrière ; plus de moyens : tout est « tombé, tout est évanoui, tout est échappé ■ ! «

Voilà bien l'imagination et l'éloquence de Bossuet ! Il y a des beautés de ce genre , des beautés du premier ordre dans tous les discours de sa jeunesse; et quoi(|u'il les ait ensuite surpassés par les compositions oratoires de sa matur-v, où, éclipsant lui-mcme tout ce qu'il avait fait briller avec moins d'éclat, il atteignit une si désespérante perfection , ces omi'ages

' Sermon pour le jour de Pâques.

seront toujours comptés parmi ses trésors littéraires. Bossuet ne déploya toute son éloquence , dans des écrits publies . que vers sa quarantième aminée ; et dès que son talent se fut une fois montré dans toute sa splendeur , il en fit succéder les prodiges sans interruption et sans décadence jusqu'à la fin de sa carrière. Il me semble qu'il s'éleva pour la première fois , dans l'opinion de la France , à sa véritable bauteur, pour n'en plus décboir, dans la lettre savante, lumineuse, fortement pensée et parfaitement écrite , qu'il adressa aux religieuses de Port-Royal, avant d'être évêque , pour les amener à la signature du formulaire. On vit alors le génie de l'érudition sacrée appliqué par Bossuet , avec le plus grand succès , à la dialectique tbéologique , comme Descartes avait appliqué avec tant de gloire l'algèbre à la géométrie. Ce grand liomme réunit ainsi au plus baut degré le double mérite qui le distingue éminemment , et que les anciens avaient caractérisé par une si ingénieuse allégorie ; je veux dire , la beauté du talent oratoire, qu'ils comparaient à l'emblème de la main qui s'ouvre, et la puissance de la logique dans la force du syllogisme , qu'ils représentaient sous l'image du poing fermé. Mais ce n'est pas de ses triomphes dans le genre de la controverse que je dois m'occuper : je me borne ici à sou éloquence.

Le sermon de Bossuet sur l'unité de F Église, qu'il prêcha si à propos, avec le succès le plus inouï et le mieux mérité , à l'ouverture de l'assemblée à jamais glorieuse du clergé de France en 1681, me paraît son plus beau discours pour la chaire, et par conséquent incomparablement le plus magnifique ouvrage de ce genre qui ait jamais été composé dans aucune langue. C'est une création oratoire absolument à part, un prodige d'érudition, d'éloquence, de sagesse et de génie. L'exorde est le plus admirable qu'il ait jamais fait ; c'est la verve , l'inspiration, l'imagination, la magnificence d'allégorie d'un prophète. Je me proposais de citer ici 'es passages les plus frappants de ce chef-d'œuvre, je les avai^ notés; et quand j'ai voulu y faire un choix , j'ai vu avec un enthousiasme mêlé de regrets que mon admiration impatiente du bonheur

d'en expliquer toutes les sublimes beautés, comme je les sens, serait obligée de le copier tout entier. Le moyen de choisir entre tant de pages sublimes qui se succèdent sans interruption ! le moyen d'en rien retrancher , quand tout foinuit un commentaire intéressant pour quiconque veut s'instruire et se connaît en éloquence ! Il faut donc lire ce discours d'un bout à l'autre, et puis le relire encore, avec la certitude d"y découvrir toujours de nouveaux motifs de l'admirer.

Ce grand homme créa également un nouvel art , et en posa la borne dans le genre de l'oraison funèbre ; et par une hei!reuse singularité, bien digne d'être remarquée, ce fut à l'âge de soixante ans qu'il eut la sagesse ou le bonheur de terminer sa carrière oratoire, en 1G87, par le plus magnifique de ses éloges , l'oraison funèbre du grand Condé. On regrette pourtant, dans le ravissement qu'excite un si bel ou\Tage , que durant les dix-sept dernières années de sa vie, Bossuet ait tenu si fidèlement la parole qu'il avait donnée eu chaire à son héros, en lui adressant ses derniers et pathétiques adieux, lorsque, rappelant la touchante leçon que lui donnaient dès lors ses cheveax blancs, il dit à l'ombre auguste et chérie de ce prince, avec une voix interrompue par ses sanglots , que cet éloge mettrait fui à ions ses dhcours. .le dis qu'on le regrette , non pour la gloire de Bossuet, qui était alors à son comble, mais pour celle de la religion et de l'éloquence, qu'il aurait pu enrichir encore de tant d'autres chefs dœuvre.

Ce n'est pas ici le lieu de m'arrêter plus longtemps à ses sermons posthumes. J'ai assez témoigné, dans un autre écrit', la vive et profonde admiration qu'ils m'inspirent; et je me plais à la publier encore, parce qu'on aime toujours à multiplier ou à renouveler les hommages que l'on doit au génie.

Quelques siècles avant lui, saint liernard et Gerson avaient, honoré en France lem- talent pour la -ùiaire par des sermons latins, où l'on trouve de l'esprit, de la raison, de la méthode,

' Préface pour Ja première édition des Semions de Bossue/.

assez de goût, et même quelquefois une douce éloquence. Tous ces genres de mérite se faisaient remarquer dans nos écrivains français, avant le milieu du dix-septième siècle, toutes les fois qu'ils empruntaient le bel idiome des andens Romains, dont ils imitaient en même temps la sage manière d'écrire. Le mauvais goût les entraînait dès qu'ils voulaient se servir de leur propre langue, qui n'était pas encore faite, du moins pour la littérature. Maillard, INIenot, Corénus, Vallayer, et une foule d'autres prédicateurs dont les noms sont inconnus ou ridicules, disputant, dit Massillon \oude bouffonnerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l'école, et mêlant à la parole sainte des termes qu'ils n'' entendaient pas, ou des plaisanteries qu'on n'aurait pas dû entendre, avaient avili l'éloquence de la chaire par un style abject, une érudition barbare, une mythologie indécente, de plates bouffonneries, et même quelquefois des expressions ou des images obscènes. Voilà la dégradation honteuse dont le beau siècle de Louis XIV nous a enfln affranchis!

Avant d'entrer dans cette carrière Bossuet s'était déjà exercé, par les disputes de l'école, à la souplesse et à la vigueur de la lutte oratoire dans la controverse ; et il dut peutêtre à la surveillance inexorable des protestants cette justesse d'expression , ce ton noble , cette exactitude et cette force de raisonnement, enfin cet accord Gdèle de la dialectique et de l'éloquence qui formèrent le caractère constant de tous ses discours. Voulez-vous connaître et mesurer la révolution qu'il opéra dans la chaire, lisez les sermons de Bourdaloue, dont il fut le précurseur et le modèle. Un génie original et créateur se signale ainsi , dans chaque genre, par son école plus encore que par ses productions; et ses disciples achèvent de développer son influence en devenant ses émules. C'est cette espèce de paternité littéraire, c'est cette noble et brillante postérité qui consacrent les grands noms, les séparent de la médiocrité, toujours stérile, toujours solitaire, et perpétuent,

' Discours de réception à P Académie française.

comme une famille adoptive, les talents et les réputations du premier ordre dans les lettres comme dans les arts. Ainsi parmi nous la véritable tige de l'éloquence d'oii sortent de si magnifiques rameaux , c'est Bossuet, dont Bourdaloue a été un des premiers et des plus beaux ouvrages. Bossuet, en effet, ne me paraît jamais plus grand que lorsque je lis Bourdaloue, <]ui entra vingt ans après lui dans cette nouvelle route, où il sut se montrer original eu l'imitant , et où il le surpassa en travail, sans pouvoir jamais l'égaler en éloquence et en génie.

Voulez-vous choisir dans des temps plus reculés un autre objet de comparaison , placez donc Bossuet entre les orateurs les plus illustres du seizième siècle ( si toutefois il y en eut de tels à cette époque ) , et même du siècle suivant, sur lequel il domine avec tant de majesté. Par exemple , comparez le discours, déjà cité plus haut, qu'il prononça devant notre fameuse assemblée du clergé, au sermon que l'évêque de Bitonto avait prêché, le troisième dimanche de l'avent 1546, à l'ouverture du Concile de Trente : vous croirez qu'il y eut entre l'évêque de Bitonto et l'évêque de IMeaux le même intervalle qui s'écoula depuis l'expulsion de Tarquin jusqu'au règne dAuguste. La différence n'est cependant guère que d'un siècle ; mais ces deux époques, si voisines l'une de l'autre, sont éloignées de toute la distance qui sépare la barbarie la plus grossière du goût le plus épuré.

J'ai eu, durant le cours de mes études oratoires, la curiosité de lire, dans l'édition du Concile de Trente faite à Louvain,en 1567, tous les sermons qui furent prononcés au commencement de chaque session en présence de cette assemblée , la plus savante et la plus célèbre qui ait jamais illustré les fastes de ri-lglise. On y voit aussi quelques oraisons funèbres, et plus de trente autres discours qui furent prêches par des évêques, par des docteurs de la Faculté de Paris, ou par des moines. Celui de l'évêque de Bitonto est le seul qui ait conservé quelque réputation; et comme il est incomparablement le meilleur de la collection , c'est sur cette pièce qu'on peut

juger de l'éloquence du seizième siècle. Ce sermon brille de loin en loin de quelques éclairs de beautés oratoires au milieu d'une épaisse fumée ; mais il est écrit sans ordre et sans îïoiit, et il offre quelquefois un mélange indécent de rÉcriture sainte et de la mythologie. L'évêque de Bitonto dit « que la «< nature nous a donné deux mains, deux yeux et deux pieds, « afin que l'homme soit l'abrégé d'un concile, en se servant à « la fois de tous ses membres, parce qu'une main en lave une « auti-e, et que le pied soutient l'autre pied '. » On citerait de ce discours vingt pages du même style, de la même couleur et du même genre d'esprit : il n'en faut qu'une seule pour apprécier le mérite d'un pareil orateur, quand on le rapproche de Bossuet. Ce n'est plus ainsi qu'il est permis de parler dans la chaire , depuis que ce grand homme en a fait le trône de la véritable et de la plus sublime éloquence.

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