‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 14 sur 61 · XIX. De l'interrogation · texte numérisé non relu

XIX. De l'interrogation

Aussi le temps, que Montaigne appelle le grand justicier du passé, le temps, qui dévore toutes les réputations usurpées, ajoute-t-il chaque jour une nouvelle splendeur à l'auréole de cet immortel écrivain; et j'observe avec joie que ce prince des orateurs, auquel on osait autrefois comparer Fléchier dans les collèges, et dont le mérite prodigieux était indignement méconnu diu-ant ma première jeunesse par je ne sais quelles coteries littéraires , est enfin universellement admiré depuiii qu'on a renoncé au goût ridicule de Véloquence académique, et que sa dénomination même a si heureusement disparu parmi nous. Il est, quoi qu'en puisse dire une vieille prévention , du moins autant qu'un orateur peut et doit l'être , aussi soutenu et d'un aussi bon goût qu'il est sublime. La véhémence qui le caractérise, ainsi que Démosthène, me semble avoir sa principale source dans les interrogations

' < Quemadmodiim etipsa natura, manus nobis geniinas, gcminosque ocuks, pediis itcin gcminos ideo dédis::; videtur, ut quasi coUecto concilio lioino scmper agat ; narn et manns manr.in lavât, pes fiedera sustentât » Oralio Cornclii, ep. Biionl.

accumulées qui leur sont si familières à l'un et à l'autre. En effet , de toutes les figures oratoires la plus dominante et la plus rapide c'est l'interrogation ; mais si on l'emploie dans le développement des principes sur lesquels le discours est appuyé, elle y répand une obscurité inévitable et une fôpèce de déclamatiou et de vague qui dégoûte les bons esprits. C'est après une exposition lumineuse du sujet et des devoirs de l'homme, que les droits et les détails de la morale, animés par ce mouvement entraînant, mettent eu scène et, en quelque sorte, aux prises l'orateur et l'assemblée, imposent silence à tous les prétextes de la mauvaise foi et aux vaines excuses de la faiblesse, frappent fortement les auditeurs, ajoutent le remords à la conviction , arment , pour ainsi dire , la loi contre la conscience, ou plutôt la conscience contre elle-même. C'est par des interrogations pressantes et réitérées que l'orateur, comme le poëte tragique , démontre et attaque , accuse et répond, affirme et prouve en employant les fornniles du doute, émeut et instruit, éclaire et confond, et porte le flambeau effrayant de la vérité jusqu'au fond d'une àme désabusée, à laquelle il ne reste plus ni erreurs, ni illusions, ni paroles, ni d'autre langue que les larmes. Y a-t-il en éloquence une voie plus sûre pour remuer le coeui' humain que ces ([uestions entassées, dont on n'a pas besoin d'attendre la réponse, parce qu'elle est iné\itable et uniforme ? Peut-on mieux ménager l'orgueil du coupable qu'en lui épargnant la honte d'un reproche personnel , au moment même où on l'attaque directement, et où le ministre du ciel le devine sans le connaître, en l'environnant de tous les côtés du souvenir ou du tableau de ses vices? Connaissez-vous une éloquence plus poignante et plus intime? Eh! comment donnerait-on plus de force à la vérité, plus de poids à la raison, qu'en se bornant au simple droit d'interroger une conscience d'autant plus éloquente contre elle-même, qu'elle reste muette pour l'assemblée dans le monologue du remords? Comment le malheureux accusé peut-il échapper à un orateur qui lui ferme toutes les issues par lesquelles il cherche à s'éviter lui-même ; à un ora-

5'i ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE

teur qui le choisit pour juge, et pour juge unique et suprême, et poiu- juge secret, dans le fond le plus caché de son propre cœur? Qu'opposera-t-il si les questions générales, dont il fait lui seul autant d'accusations individuelles, se précipitent, se rapprochent, s'enchaînent, se fortifient ; et si à ces inculpations accablantes succède tout à coup une grande et touchante explosion d'intérêt et de pitié, qui à la suite de tant de tortures vient calmer ou plutôt agiter dans un autre sens son imagination, en lui faisant éprouver par des paroles de paix et d'amour la plus attendrissante émotion du cœur, et retentit au fond de ses entrailles, comme un cri de grâce, comme un jugement solennel de pardon et de miséricorde, que la religion se hâte d'annoncer au coupable, après l'avoir ainsi confondu? Telle est cette fameuse et sublime apostrophe que ]Massillon adresse à l'Éternel dans son sermon sur le petit nombre des prédestinés : O Dieu! où sont vos élus? Ces paroles si simples, mais si terribles, répandent une épouvante glaciale et muette comme le désespoir. Chaque auditeur se place luimême dans le dénombrement des réprouvés qui a précédé ce trait ; il n'ose plus réf)ondre à l'orateur qui lui demande et redemande s'il est du nombre des justes qui ont conservé leur innocence, ou des pénitents qui l'ont recouvrée aux yeux de la justice divine, et dont les noms seront seuls écrits dans le livre de vie; et, rentrant avec effroi dans son cœur , qui s'explique, pour lui du moins, par sa foi et par ses remords, le pécheur, consterné, croit entendre d'avance l'arrêt irrévocable de sa réprobation.

Le peintre le plus vrai et le plus éloquent du cœur humain, Piacine , qui en connaissait si bien tous les secrets et tous les leviers, Racine procède presque toujours par interrogations dans les situations passionnées; et cette figure donne aussitôt la plus vive rapidité à son style, anime , abrège et échauffe tous ses raisonnements, qui ne sont jamais ni froids, ni languissants, ni abstraits. Quels coups de tonnerre que ces interrogations si courtes, si promptes, et si terrassantes d'Hermione à Oreste, qu'elle écrase par son désaveu, au moment

même où il s'attend à être récompensé du meurtre qu'elle lui a commandé, en lui promettant sa main à ce prix :

Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il (;»it? A quel titre? Qui te Ta dit?

Eh ! pourquoi, dirai-je ici , pourquoi donc l'éloquence sacrée ne serait-elle pas susceptible de la même véhémence dans les sujets et dans les situations pathétiques ? Le succès de ce mouvement oratoire est infaillible en chaire, quand il est bleu placé : c'est le langage naturel d'une âme profondément énme ; et si l'on veut en admirer un autre exemple consacré par l'autorité d'un grand maître , il en est un fameux qui doit se présenter ici à l'esprit de tous les lecteurs. On connaît ce beau début de Cicéron , qui , ne pouvant contenir la vive indignation de son zèle patriotique , s'élance brusquement sur Catilina, et le renverse aussitôt par l'impétuosité de ses interrogations : « Jusques à quand abuseras-tu , Catiliiia , de notre tt patience? Combien de temps serons-nous encore l'objet de « ta fureur ? Jusqu'où prétends-tu pousser ton audace crimi- « nelle? Ne reconnais-tu pas à la garde qu'on fait continuel- « lement dans la ville, à la frayeur du peuple , au visage irrité <i des sénateurs , que tes pernicieux desseins sont découverts ? « Crois-tu que j'ignore ce qui s'est passé la nuit dernière .=* « N'as-tu pas distribué les emplois , et partage toute Tltalie « avec tes complices ' ? » Voilà l'éloquence ! voilà la nature ! c'est en parlant ainsi son langage que l'orateur perce de ses traits, dans toute sa profondeur, un cœur assiégé de remords. Quand on ht ces foudroyantes Catiltnaires, on applique sans cesse à Cicéron ce qu'il a dit de Démosthène , ce "que je me

* « Qousque tandem abutere, Catiliiia , patientia nostra? quamdiu etiain furor iste tuus nos eliidet? quem ad finein sese effrenatajactabit audacia? jSihil ne te nocturnuin praesidium palatii, nihil urbis vigiliœ, nihil tinior populi , '.lihil concursus bonoruin omnium , nihil hic munitissiums habciuli senatus locus, nihil hornm ora vultusqne movcrunt ! l'aterc tua concilia non sentis! Quid proxima, quid superioi'e nocte egeris, ubi fncris, (juos convocaveris, quid concihi ceperis, quem nostrum ignorarc arbitraris! etc. s In C'ait l. Oral. I.

plais à répéter ici pour lui en faire hommage à lui-même , en gravant , avec tout l'enthousiasme qu'inspirent leurs chefsd'œuvre , les noms immortels des deux orateurs d'Athènes et de Pxome sur la dernière horne de l'art oratoire. Il remplit, dit-il , l'idée que je me suis formée de l'éloquexce, et

IL atteint ce beau idéal , CE HAUT DEGBÉ DE PERFEC- TION QUE j'imagine , MAIS DONT JE N'aI JAMAIS TROUVÉ d'autre EXEMPLE.

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