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XXII. Des causes de la décadence de la chaire

On ne saurait rappeler les immortels monuments et l'excellent genre de nos orateurs classiques de la chaire, sans avouer et sans déplorer les erreurs de goiit qui , à la suite du grand siècle, ont sensiblement diminué parmi nous l'éclat de l'éloquence. J'aurais trop d'avantages si , généralisant ici la question sous tous les rapports de l'art oratoire, je mettais

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en parallèle avec nos grands hommes de cette première époque Fontenelle, La .Motte, Marivaux et d'Aguesseau luimême, qui furent de très-beaux esprits, mais qui ue parvinrent jamais à se montrer véritablement éloquents. On ne peut refuser sans doute un tribut particulier d'admiration à la couleur et à la chaleur du style de J . J. Rousseau , qui , malgré ses contradictions et ses paradoxes, s'est élevé de nos jours à la plus haute éloquence; on ue le contestera pas non plus aux magnifiques pages de Buffon, dont l'imagination pittoresque, mais trop éprise de l'amour des systèmes, signale beaucoup plus en lui un poète qu'un orateur, excepté néanmoins dans la neuve et très-belle conception qui montre partout l'homme, au milieu de l'univers, comme le roi de la nature. Mais en me renfermant dans le genre sacré , je ne puis me dissimuler que depuis nos étonnants et éternels modèles du dix-septième siècle , l'éloquence est tristement déchue parmi nous dans la chaire, qui était son plus beau et presque son unique domaine. Il n'est pas difiicile d'en indiquer les diverses causes , dont l'action réunie devait être et a été si funeste.

Outre l'affaiblissement toujours croissant des principes religieux , affaiblissement qui n'a cessé de refroidir depuis la régence, avec l'intérêt du public, l'émulation des prédicateurs et l'enthousiasme que leur inspiraient à la fois leur art et leur ministère ; outre les fatales contestations du jansénisme, qui ont éloigné de cette carrière des talents supérieurs, en favorisant par nos débats les prog''ès si déplorables de l'irréligion ; outre la privation presque absolue des grands et nombreux encouragements qui avaient appelé et exalté les orateurs du premier ordre dans cette route, sous un gouvernement créateur, qui faisait naître de grands hommes dans chaque genre, en les mettant tous à leur place ; outre ces différences de temps et ces causes de décadence que je suis forcé de reconnaître, j'avoue encore que la nature, qtii e<:t une autre puissance avec laquelle il faut compter, puisqu'en dernière analyse elle règle tout ; j'avoue , dis -je, avec regret,

qu'en accordant des talents très-distiugues aux principaux successeurs des oracles de la chaire, cette même nature ne s'est pourtant pas montrée aussi prodigue de ses faveurs envers la nouvelle génération qui les a remplacés, et quelle ne me paraît pas les avoir dotés à un si haut degré des plus heureux dons du génie ••

Si cette infériorité des moyens est incontestable , comme je le crois, elle ne suffit que trop pour expliquer la décadence de la chaire, qu'elle rendait inévitable. Il faut pourtant y ajouter que les prédicateurs célèbres du dix-huitième siècle, qu'on ne doit jamais comparer à leurs prédécesseurs, mais dont la plupart étaient nés avec assez de sagacité et de justesse d'esprit pour pouvoir se distinguer dans une autre carrière littéraire, se mirent encore par leur propre faute dans

1 Dans son Siède de Louis XI T, cliap. 32, intitulé des Beaux- Jris, Voltaire reconnaît formellement cette décadence de nos orateurs sacrés , ainsi (|ue de tous nos autres écrivains, à la même époque. Il l'attribue uni()uement à l'épuisement de chaque genre traité avec succès par des hommes de génie , et il fait de cette dégénération une espèce de loi de la nature. « L'éloquence de la chaire, dit-il, et surtout celte des oraisons fuiichrcs sont dans le même cas ^d'épuisement,. Les vérités morales une lois annoncées avec élotiuence, les tableaux des misères et des faibleeses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, tout cela devient lieu commun. On est réduit à imiter ou à s'égarer... Ainsi donc le génie n'a i|u"un siècle, après quoi il f\i;t qu'il dégénère. » 11 ajoute que vers le temps de la mort de Louis Xlf la nature sembla se reposer. C'est parler de la nature en poète, et non pas en métaphysicien. Je ne crois nullement que les dons du génie épuisent la nature, qu'ils lui coûtent même le moindre effort, et qu'elle ait besoin (le repos pour les reproduire. Je crois encore moins que le génie soit ainsi condanmé par la nature à dégénérer après un siècle de gloire Je ns crois pas non plus (|ue les vérilés morales, qu'un orateur peut traiter sous tant d'innombrables rapports, partagent l'épuisement très-réel des combinaisons dramatiques, quand les tableaux ont été Jaits par des mains habiles. r.ntin, il me sembleque la composition des oraisons funèbres surtout, bien loin d'être la partie de l'éloquence sacrée la plus prompte à s'épuiser, comme Voltaire le prétend', est au contraire, par la diversité des caractères, des talents, des intérêts , des ('tais , des relations, des é\énements et des circonstances, le plus inépuisable des genres oratoires, celui de tous qu'il est le pins facile de varier, et par conséquent de rajeunir en chaire.

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l'impossibilité la plus manifeste de les égaler. En effet , ils n'eurent malheureusement plus en partage ce goût du beau, ce goût simple, naturel , mâle et sain, ce bon goût de Tantiquité, pour laquelle la vraie beauté était la force, et qui n'accordait que du dédain ou du mépris, soit au style guindé, tendu, épigrammatique, où chaque phrase ', car on ne peut pas dire chaque période ) montre l'ambitieuse recherche d'un trait fin et brillant , soit au tourment que se donne un rhéteur pour exprimer avec emphase et prétention des idées subtiles, fausses, vagues ou communes. Journellement répandus dans la société, oii l'on peut devoir sa fortune à cette sagacité laho7-ieu.se gui rend un homme utile ', mais où le talent ne gagne rien pour sa gloire, ils ne firent plus une étude aussi approfondie de la religion , de l'ancienne et savante littérature ; distraits par d'autres travaux ou par d'autres fonctions, ils ne se consacrèrent plus si exclusivement à un genre et à un ministère qui exigent , au moins pendant les dix premières années, Tentière application de l'orateur qui veut s'y dévouer. Des différences si déplorables durent donc les rejeter à une distance encore plus grande de leurs modèles.

Mais quand on a levé l'appareil d'une plaie, il faut la sonder dans toute sa profondeur. Disons donc ici la vérité tout entière. Non-seulement ce beau ministère est ainsi déchu dans notre siècle de sa première splendeur; mais encore il me semble évident, pour tout juge impartial qui a bien étudie cette périofle littéraire, que nos nouveaux orateurs sont aussi restés au-dessous d'eux-mêmes : je veux dire au-dessous des talents que leur avait départis la nature, et qui leur eussent assuré une tout autre renommée si , connaissant mieux ks dons du ciel, ils avaient su ou voulu en faire usage. C'est une vérité d'autant plus importante à développer, qu'aucun critique ne l'ayant aperçue jusqu'à présent, on sera peut-être surpris de la singulière époque et de l'étrange cause que je vais assigner à la décadence de la chaire.

' Voltaire, daos son Siècle de Louis XU\ catalogue des écrivain:, art. de Falincotirt.

.\Xir[. Du Petit Carême de Massillon.

Je crois donc en découvrir la véritaLle origine dans la dernière station prêchée à la cour, avec un applaudissement universel, par l'admirable Massillon, qui devint à son insu le premier moteur de cette funeste révolution, contre la double autorité de sa doctrine et de son exemple.

En effet , après avoir mis en sûreté son genre d'éloquence et sa gloire personnelle par son Grand Carême, son A vent, et surtout par ses Coitjérences ecclésiastiques ' , riches collections de chefs-d'œuvre qui dureront autant que notre langue, et contribueront à la perpétuer, Massillon, à peine nommé, sous la régence, à l'évëché de Clermont, fut invité à prêcher, en 1718, dans la chapelle du palais des Tuileries, en présence de Louis XV, âgé de huit ans, les premiers sermons que ce prince ait entendus. L'âge du roi lit réduire cette station à une simple dominicale, que le régent suivit très-exactement, et qui devint un spectacle nouveau que la religion et l'éloquence semblèrent donner alors aux derniers courtisans de Louis XIV, comme la clôture de ce beau règne.

Massillon, chargé d'une mission si délicate et si glorieuse,

' En composant ces magnifiques conff-rences sur les Devoirs ecclésiastiques, l'immortel évêque de Clermont a ouvert parmi nous une nouvelle et superbe route à l'éloquence sacrée. Ses discours sont inconip;indjIcnient plus originaux et plus riches en idées neuves et lumineuses {pie ses sermons. Ceux qu'il prononçait tous les ans devant son clergé augmentaient sensiblement de force et d'éclat, d'année en année, durant tout le cours de son épiscopat. Aucun de nos orateurs dont les ouvrages ont été livrés à l'impression ne l'a encore suivi dans cette belle carrière. Son zèle é|MScopal semble y avoir entièrement changé sa méthode , sa manière et même la nature de son talent. Ce n'est plus l'indulgence et l'onction , c'est l'austérité, c'est la vigueur, c'est l'énergie qui dominent dans ces conférences. Massillon prédicateur est doux et pathétique ; mais Massillon évéque , beau coup plus frappé des abus que son ministère lui découvre [larmi ses coopi'rateurs, ne parle presque plus (pie le langage de l'autorité, de la douleur, <le l'indignation , de la menace et du courroux. Ces discours , qui ne coutiennent rien d'aiipropri(; au diocèse de Clermont, ne sont pas aussi travaillés que ceux (pi il avait composés pour le séminaire de Saint-Magloire à l'aris. N('anmoins ils doivent être lus de préférence, et le ser(jnt avec beaucoup de fruit duns les retraites ecclésiastiques.

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craignit que ses anciens serinons, tant admirés par l'ancienne cour, ne parussent trop longs, et même déjà trop ascétiques peut-être à un auditoire si étrangement changé depuis 1704 , époque du dernier carême qu'il avait prêché à Versailles ■ . Il eut donc la condescendance , le talent et le courage de composer, avec la plus étonnante facilité, dans le court intervalle de trois ou quatre mois , ce Petit Carême, absolument neuf, dans toute l'étendue du mot. L'effet extraordinaire qu'il produisit surpassa toutes ses espérances. L'abbé Fleury, confesseur du jeune roi , se vit appelé par le sort à porter aussitôt un jugement public sur ces mêmes discours dont tout le monde parlait alors , comme du plus beau triomphe qu'eût jamais obtenu l'éloquence. Toujours judicieux et vrai , jusque dans ses éloges , l'abbé Fleury sut louer ce grand orateur avec autant d'esprit et de grâce que de justesse et de mesure' , de s'être mis si heureusement à la portée du jeune uionarque, auquel on avait déjà fait apprendre par cœur plusieurs des plus beaux morceaux de ces sermons. // semble , lui dit-il , que vous ayez voulu imltei' le prophète Elisée, qui, pour ressusciter le fils de la Sunamite , se rapetissa, pour ainsi dire, en mettant sa bouche sur la bouche, ses yeux sur les yeux, ses 7nains sur les mains de Cenfant, et qui, après l'avoir ainsi réchauffé , le rendit à sa mère plein de vie.

Cette séduisante innovation du Petit Carême exii en chaire et a même conservé à la lecture un succès prodigieux. L'éloquent évêque de Clermont devait exciter un si vif enthousiasme par la nouveauté de cette création oratoire ; par le

' Ce fut à la fin de ce carême que Louis XIV dit publiquement au pire Massillon : J'ai entendu dittis ma chapelle plusieurs prédicateurs dont j'ai été Irès-satisfait; mais en vous écoutant j'ai été mécc/ntent de moimême. Je veux vous entendre désormais tous les deux ans. La jalousie et l'intrigue s'opposèrent avec succc.s à une si juste préft'rence; et Massillon ne reparut plus dans la chaire de Versailles durant les onze dernières années du règne de Louis le Grand.

- Dans la réponse qu'il lit, la même année, au discours de réception le Massillon à r.\cadémie française en qualité de directeur.

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charme et l'onction d'une éloquence paternelle ; par l'habileté avec laquelle il se prévalut de l'innocence d'un enfant roi, que rien n'offense, parce qu'on ne peut lui reprocher aucun tort , et fit entendre à la cour, pour la première fois , les vérités les plus hardies , par une censure indirecte , et alors très-applaudie, du règne précédent; surtout par le mérite émineut d'un style naturel et enchanteur, plein d'inventions heureuses et de la plus belle poésie des livres saints, sans être jamais trop chargé d'imagination; d'un style qui rappelait souvent celui de Rachie, apprécié si tard et à la même époque dans Athalie ; d'un style, si je n'ose dire sublime, du moins vraiment oratoire , et dont le tissu dans le Petit Carême, mais beaucoup plus encore dans les grandes compositions de Massillon, fait admirer sans cesse une pureté de goût, une élégance continue, une brillante simplicité, une abondance , une variété de ton, enfin une magie de couleur et une richesse d'harmonie si ravissantes, ou plutôt si glorieusement uniques dans la prose française , que notre littérature ne nous offre rien de plus ressemblant à l'élocution pompeuse et magnifique de Cicéron.

En serapprochant aiuside l'âge etdu rang du jeune prince, qu'il ne perd jamais de vue dans tous ses discours, comme s'il ne prêchait que pour lui seul, Massillon crut pouvoir écarter, sans aucun inconvénient, de ce cours d'instructions particulières les sujets ordinaires qu'il avait traités auparavant dans la chaire avec une si éclatante supériorité. On lui fit un très-grand mérite alors d'avoir ouvert un sentier nouveau , mais très-dangereux, très-borné, il faut en convenir, et surtout beaucoup moins riche, à l'éloquence sacrée; tandis que dans la vérité il lui fermait , en quelque sorte, par le triomphe inouï de cette nouveauté, son ancienne et grande route, signalée par des monuments si durables de gloire. Il se renferma donc dans la condition , dans les devoirs , dans les dangers , dans les vertus et dans les faiblesses des grands. En se restreignant ainsi à ce coin de la morale , il épuisa dans un si petit espace l'intérêt et la substance de chaque sujet .

7S ESSAI SUR L'KLOQUENCE

qu'il tâchait de ramener avec beaucoup d'art h la religion, et fit ainsi, dans la chaire chrétienne, du principal l'accessoire, et de l'accessoire le principal de chacun de ses discours ; car je n'ose plus dire, de ses sprmons.

Cette morale pleine de douceur et de sensibilité, sanctifiée n force d'esjjrit, mais presque purement humaine; ces tableaux pathétiques, non des besoins du pauvre, comme autrefois, mais de l'oppression et de la misère du peuple; ce ton courageux avec mesure , et réservé avec finesse ; ces censures neuves delà cour, et hardies avec les formes du respect; ces tournures d'un courtisan qui sait voiler la vérité pour la rendre plus piquante ; cette liberté , celte doctrine , cette couleur philosophique, présages et préludes de tant d'autres innovations toujours croissantes à la suite de la souveraineté transitoire du régent , qui semblait faire un sacrifice, tandis qu'il croyait peut-être faire une conquête , en compromettant les droits ou les intérêts du trône , excitèrent une telle explosion d'enthousiasme , ou plutôt une telle frénésie de mode et de vogue , que le Petit Carême s'est trouvé pendant un demisiècle sur la toilette des femmes, sur le bureau de Voltaire , qui n'en soupçonnait peut-être pas toutes les conséquences , mais qui n'a jamais loué aucun ouvrage de prose avec tant d'arnour, ennn continuellement dans la bouche des parlements et des autres cours souveraines, qui en empruntaient de grands lambeaux dans leurs remontrances, pour faire répéter par Massillon , devant le trône , avec l'autorité de la religion et la sanction des lois fondamentales , tout ce qu'ils n'osaient pas encore dire d'eux-mêmes à leur souverain.

Tant de gloire aurait , ce me semble , étrangement inquiété Massillon s'i! en eût été le témoin. Les gens du monde, étonnés de lire de prétendus sermons avec tant de charme, et les gens de lettres, qui étaient ravis de cette morale hardie , mais qui appréciaient bien mieux encore le grand talent de l'écrivain , ne cessaient de prôner et de recommander ce nouveau genre d'éloquence sacrée, en invitaiU les jeunes orateurs à prendre pour modèle le Petit Carême, qu'ils lisaient et goù-

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talent beaucoup plus que le Grand Carême Ay\ même auteur. !\Iais, en se bornant même à ce aenre de mérite litléraire, ils auraient dû observer, pour l'intérêt du bon goût , que les amplifications, les redondances, le vide ou le retour fréquent des mêmes idées , les cadres conununs et monotones des plans , les faibles développements trop souvent substitués aux mouvements de l'éloquence , mettent ce recueil tant vanté fort au-dessous des autres ouvrages de ^lassillon.

Cependant, malgré rinférioritéioratoire du Petit Carême comparé aux Stations de IMassillon, cet ouvrage vivra par le style; mais les orateurs sacrés ne le compteront jamais parmi les sermons du premier ordre qui ont assuré sa gloire. Il suffirait d'en cbanger le titre pour en faire un beau livre, disons plus , un cbef-d'reuvre de morale. 11 ne manque presque à ces discours , pour réunir tous les suffrages, que de n"avoir pas été prononcés en chaire au nom de la religion. Us ont dû faire et ils ont fait un honneur immortel à leur auteur comme écrivain , si l'on veut même comme orateur et comme moraliste; mais ils ne peuvent pas être cités parmi les monuments de Massillon prédicateur. Oh ! combien toutes ces consciences de courtisans, pendant les dissolutions de la régence, durent savoir gré à IMassillon de n'avoir pas remué la lie infecte de leurs vices et de leurs débauches, de ne les traduire jamais nu tribunal du souverain juge, et de pouvoir se distraire ainsi des remords, devant son ministère, par des applaudissements !

IMassillon aurait pu s'apercevoir néanmoins delà révolution qu'il opérait dans la chaire, par ses succès mêmes et par les étranges moyens auxquels il était obligé de recourir en dénaturant ouvertement sa mission. l'os mœurs , disait-il' , donnent à la licence un air de noblesse et de bon goût. Dieu, ajoutait-il ' , vous a fait naître avec plus de goût pour les bonnes choses, f^ous avez reçu de la nature ces inclinations fortunées qui se communiquent avec le sang , des passions

' Voyez dans le volumcdti Petit Carême , le discotirs Sur les vices et les vertus des grands.

2 Même discours.

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plus douées, des mœurs plus cultivées, des bienséances plus voisines de la vertu; cette politesse qui adoucit l'humeur ; cette dignité qui retient les saillies du tempérameid ; celte humanité qui rend plus sensible aux impressions de la grâce. Eiifin, poursuit-il, dans un autre discours du même volume ' , il est vrai qu'on ne doit pas exiger de vous cette piété craintive et tendre, ni toute l'attention et la ferveur des personnes retirées, qui, libres de tout engagement avec le monde, ne s'occupent que du soin des choses du Seigneur. Mais cette droiture d'àme , ce noble respect pour votre Dieu ^ce fonds solide de foi et de religion, cette exactitude de si bon goût aux devoirs essentiels du christianisme , cette probité inaltérable et si chère à l'estime des honnêtes gens , cette supériorité d'esprit et de cœur qui fait mépriser la licence et les excès comme peu dignes même de la raison : qui -peut vous dispenser de Facoir, et aie jugement de qui est-il honteux d'en être accusé ?

Comment tous ces moyens de rhéteur, si déplacés dans la bouche d'un ministre de l'Évangile , comment une morale ainsi fondée sur le bon goût , comment enfin un pareil langage et de pareils expédients , auxquels l'éloquence de 3Iassillon se voyait réduite en traitant des objets si nouveaux dans la chaire chrétienne, n'avertissaient-ils pas un esprit si supérieur qu'il sortait des voies de son ministère , et quil se mettait , par cette excursion, hors des limites de la doctrine évangélique?

XMV. Des prédicateurs célèljres depuis Massillon.

Après le succès si contagieux du Petit Carême, la ouvelle génération d'orateurs qui succédèrent à Massillon, fortement entraînée vers un si dangereux écueil par l'attrait de la gloire , suivit cette fatale impulsion de l'esprit public , en dirigeant ses discours vers les matières philosophiques. Tous ou presque tous les talents distingués en ce genre se précipitèrent à l'envi dans la même route, comme si chaque auditoire eût ressemble

' Ditcouis pi-onoiicc à vue bénédiction des draptaux du rigimcnt de Catinat.

DLl LA CHAIRE. 81

à la cour d'un enfant roi. On agrandit bientôt outre mesure la carrière séduisante que INIassilion venait d'indiquer à l'éloquence , en la parcourant lui-même avec tant d'éclat ; et une simple nouveauté de circonstance devint une véritable révolution dans le ministère évangélique. On oublia ainsi la règle si protonde et si lumineuse que Bossuet avait accréditée, d'abord par son exemple, et qu'il avait consacrée ensuite solennellement au nom de toute l'Église gallicane, en présence de l'assemblée générale du clergé, lorsqu'il dit dans la première partie de son sermon, pour ainsi dire, religieusement national, aur l'unité de t Église , ces paroles à jamais méinorables : On veut de la morale dans les sermons, et on a raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme.

Les grands sujets de cette belle et solide instruction cbrétienne , si bien indiqués par l'Église dans l'ordre annuel et la distribution des Évangiles; ces sujets si importants, si féconds, si riches pour l'éloquence , et sans lesquels la morale, dépourvue de l'appui d'une sanction divine, et déshéritée de l'autorité vengeresse d'un juge suprême , n'est plus qu'une théorie idéale et un système purement arbitraire, qu'on adopte ou qu'on rejette à son gré ; ces sujets magniflques, dis-je , furent plus ou moins mis à l'écart par les orateurs chrétiens, qui composèrent malheureusement avec ce mauvais goût , et qui , en s' égarant dans ces nouvelles régions, renoncèrent d'euxmêmes aux plus grands avantages et aux droits les plus légitimes de leur ministère. Tout fut bientôt mêlé en ce genre, et dès lors tout fut corrompu. On ne put sanctifier la philosophie : on sécularisa, pour ainsi dire, la religion.

L'ancienne et belle manière des grands maîtres qui avaient créé une école si révérée et si illustre fut remplacée par le bel esprit , par le philosopbisme , par le mauvais goût , par le jargon de la métaphysique , par la manie de réduire toute la morale à la bienfaisance , mot nouveau , dont on fit , pour ainsi dire, le sobriquet de la charité. On s'efforça de traiter philosophiquement les sujets chrétiens, et chrétiennement les

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sujets philosophiques , en les ralliant ou en les suspendant , le mieux qu'on put . à l'étendard de la reliciion.

Ofi prêchait alors, je m'en souviens avec douleur, sur les petites vertus , sur le demi-chrétien , sur le luxe , sur l'humeur, sur l'égoïsme , sur l'antipathie , sur Tamitié, sur l'amour paternel , sur la société conjugale , sur la pudeur , sur les vertus sociales , sur la compassion , sur les vertus domestiques , sur la dispensation des bieufaits, etc., etc., enfin sur la sainte agriculture ; et on aurait pu suivre un carême entier des prédicateurs a la mode , sans entendre jamais parler des quatre fins de l'homme, du délai de la conversion , d'aucune homélie, d'aucun sacrement, d'aucun précepte du Décalogue, d'aucune loi de l'Église , d'aucun mystère et d'aucun péché mortel. Bossuet lui-même, avec tout songénie , ne serait jamais parvenu à faire un vrai et beau sermon chrétien sur de pareilles matières. Ces instructions étaient si bizarres, que lorsqu'on arrivait après l'exorde pour assister à un sermon , je Tai souvent éprouvé, il fallait attendre l'énonciatioa du second point pour deviner l'énigme et connaître l'objet du discours qu'on entendait. Ce fut après avoir subi le dégoût mortel d'un sermon de ce genre, que le grave et vénérable père de La Valette, général de l'Oratoire, interrogé sur le jugement qu'il portait de l'esprit du prédicateur , répondit avec autant de goût que de raison : Je ne sais s'il faut avoir beaucoup d'esprit pour composer un pareil discours , mais il me semble que c'est en montrer bien peu, et n'avoir aucun bon sens , que de le prêcher dans une église.

A cette corruption du genre oratoire dans les chaires chrétiennes on vit se joindre aussitôt un courage plus que hardi dans les diatribes très-indiscrètes et très-npplaudies dont nos temples retentirent contre les grands et contre toute espèce d'autorité. Ce n'était plus le langage du zèle : c'était l'amertume de la satire qui attaquait ouvertement , sous l'égide de la religion , tout ce qui s'élevait au-dessus du bon peuple. Le ton et l'accent de la démocratie , vers laquelle tous les esprits tendaient depuis longtemps, se firent entendre d'abord dans la

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bouche des prédicateurs , dont les philosophes provoquaient , exaltaient et enviaient le courage, comme un droit incontestable d'un ministère qui semblait affranchi delà censure. On faisait au souverain sa part, et elle n'était pas mince, dans chaque sermon qu'on prêchait devant lui. Cette méthode était devenue un moyen infaillible de se populariser parmi les courtisans, dans la chaire de Versailles. On ne pouvait concevoir cette insouciance de la faiblesse, cet aveuglement d'une cour entraînée par Topiniou , et qui se laissait désigner , je dirais presque, insulter publiquement. Cest à ces premières déviations de l'éloquence sacrée , c'est à cette époque déplorable qu'il faut remonter pour découvrir toute l'inlluence de la révolution opérée dans la chaire par le Petit Carême de Massillon , qui , je le répète encore , eu fut ainsi le premier auteur, sans le vouloir et même sans le soupçonner.

La grande majorité des prédicateurs qui parurent après Massillon fut donc emportée par le torrent; el la chaire descendit de sa haute région à une morale purement humaine , au langage de la détraction, je pourrais dire même, à la virulence de la satire. 11 y eut sans doute des exceptions, et même des exceptions honorables, que je n'ai pas besoin d'ar^ ticuler : la voix publique m'en dispense. On doit s'interdire toute désignation dans l'éloge quand on ne veut se permettre aucune personnalité dans le blâme. Mais il faut avouer qu'il ne s'étabUt guère de célébrité pour les orateurs sacrés , durant cette époque de décadence, que sous la nouvelle bannière philosophique. Aussi leur goût ne s'altéra-t-il pas moins alors que leur ministère C'était de la philosophie , de l'économie politique, de la morale même, surtout de la métaphysique : c'était une élocution sèche, alambiquce ou poétique à l'excès ; mais ce n'était plus l'Évangile , ce n'était plus de la véritable éloquence. Au lieu de tableaux oratoires, on faisait des portraits. On écrivait d'un style précieux, maniéré, énigmatique, sentencieux, enflé et surchargé de figures ou de mots techniques; mais quand ce style ne présentait plus de si frappants caractères du mauvais goût , il tombait dans la langueur

Si ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE

d une faiblesse extrême, sans coloris, sans idées, sans fer- . meté, sans liaison et sans verve ; et les orateurs de cette école , dont il ne restera rien pour la postérité , au lieu d'imiter la marche rapide des grands maîtres de Tart, se traînaient avec effort, et n'entraînaient jamais leur auditoire. On peut leur appliquer avec vérité ce qu'a dit le philosophe genevois, lorsqu"en parlant de la renaissance des lettres après la prise de Constantinople , époque où l'on vit transporter en Italie les débris de l'ancienne Grèce , ce détracteur éloquent des lettres observe que Je ne sais quel jargon scientifique , pire que rignorance , avait tellement usurpé l'estime publique dans le quatorzième siècle, qu'il /allait une révolution pour ramener les hommes au sens commun.

Les coryphées de ce nouveau genre d'éloquence étaient pourtant des hommes de beaucoup d'esprit : ils avaient même du talent, et ils auraient pu montrer un \Tai talent s'ils avaient voulu le subordonner à l'ancienne méthode. C'était l'étude, c'était la connaissance et l'amour du beau, c'était le bon goiit de l'antiquité qui leur manquait. .Te dis le goût , en prenant ce mot dans son acception la plus générale : savoir, le double bon goût de l'éloquence et de la chaire. Ils seraient parvenus à s'assurer dans cette carrière même une mémoire honorable, si une fatale erreur de principes ne les eût pas séduits; si les coteries dominantes dans la littérature et les bureaux d'esprit ne les avaient point égarés par une admiration aveugle ; s'ils avaient su démêler et consulter le véritable public de leur ministère, qui conservait encore les bonnes traditions, les souvenirs instructifs, les mesures de comparaison, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, \efeu sacré dans la capitale, à cette époque même où les partisans des innovations dans l'éloquence sacrée méconnaissaient son autorité et étouffaient sa voix. 11 n'existait, en effet, aucune ville en Europe où les orateurs chrétiens fussent aussi bien jugés que par ce petit nombre d'anciens amateurs, non moins distingués par leur goût que par leurs lumières . parfaitement instruits des livres saints et des principes de la religion. Il faut donc rendre Justice

à tous ces talents perdus , en regrettant l'usage qu'auraient pu en faire les prédicateurs pour l'Église et pour eux-mêmes ; il faut les plaindre sans les méconnaître et sans les imiter; il faut avouer, dirai-je pour leur confusion ou pour leur gloire ? qu'ils valaient mieux que leurs ouvrages ; que leurs sermons furent la moindre portion de leur mérite littéraire , et que dans un genre moins élevé leur esprit mieux dirigé leur eut assuré une plus belle renommée : enfin, il faut placer des signaux surlesécueils où ils ont fait naufrage, pour en écarter les malheureux imitateurs qui seraient tentés de suivre la même route.

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