‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 18 sur 61 · XXV. Du père de Neuville, jésuite · texte numérisé non relu

XXV. Du père de Neuville, jésuite

Je ne saurais résister ici à l'occasion d'arrêter un moment mes regards sur le plus remarquable et le plus célèbre prédicateur de cette époque , sur celui qu'on regardait , je ne sais pourquoi, comme l'héritier de Alassillon, avec lequel il n'avait absolument rien de commun, et qui a joui dans cette capitale d'une vogue extraordinaire pendant quarante années consécutives. C'est du père de Neuville que je veux parler.

On croyait assez généralement alors, et peut-être n'était-ce pas sans quelque fondement, qu'il était né avec du génie. Je ne le contesterai point, pourvu qu'on avoue que ce n'était certainement pas celui de l'éloquence. Il connaissait très-bien la religion : il la voyait même quelquefois en grand ; et quoiqu'il nous ait laissé très-maladroitement, comme un tour de force peut-être , un sermon peu digne de lui sur V Humeur, il eut la sagesse et la gloire d'échapper à la contagion presque universelle, en traitant tous les anciens et vrais sujets de la chaire chrétienne. Il avait de l'étendue , quelquefois même assez d'élévation dans l'esprit, des aperçus nouveaux, du trait et même de la précision, comme, par exemple, quand il dit dans son Oraison funèbre du cardinal de Fleury, où il fit un portrait ingénieux de la cour, que les heureux n'y ont point d'amis, puisqu'il n'en reste point aux malheui'eux : il montrait au.ssi de la clarté et quelque profondeur dans le raisonne-

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ment ; mais c'est pour avoir eu trop la manie de l'esprit , qu'il n'a que de l'esprit, un esprit sautillant et discord , si Ton peut parler ainsi , et qui fatigue ses lecteurs par une superfétatioii de pléonasmes , autant que la rapidité étouffante de son débit et ses interminables enumérations suffoquaient son auditoire, auquel il ne laissait pas le temps de respirer.

Ce n'est donc plus ici un mauvais genre de sermons : c'est un mauvais genre d'éloquence, le genre déchu de Pline et de Sénèque. Le père de Neuville a beaucoup d'idées de détail qui se croisent et se supplantent, pour ainsi dire ; mais il n"a point de verve, point de ces jets d'éloquence qui donnent de l'unité , de la suite , de la véhémence et de la grandeur au discours ; et en admirant de bon cœur son singulier talent , je regrette qu'il ne l'ait pas mieux réglé et mieux employé. Je suis ébloui de ses saillies, je n'en suis jamais frappé. Son imagination s'évapore en éclairs qui ne sont suivis d'aucun tonnerre. C'est précisément le contraire de Bridaine. Rien ne m'inspire dans la lecture de ses sermons, et je n'en retiens presque rien quand j'ai fermé le livre. Il ne profite pas assez de l'Écriture sainte pour y trouver des traits historiques, des comparaisons lumineuses, ou des passages féconds, dont il devrait former le cadre de ses tableaux et le point central de son éloquence. Il manque totalement d'onction : il ne descend jamais dans son propre cœur, ni par conséquent dans le mien. Ses discours sont dans le genre oratoire ce que serait en musique un récitatif continu, sans qu'aucun air saillant, aucun chant en parties vinssent jamais le varier et l'enrichir. Le style lâche et diffus du père de Neuville ne présente , en quelque sorte , à mon esprit , dans son insipide monotonie . que la fluidité et l'uniformité mécanique dun robinet d'eau tiède.

Son imagination brillante et enluminée, mais inquiète et vagabonde , ne sait ni se borner ni s'arrêter, ne suit aucune veine abondante, ne file aucune idée, en réunit souvent d'hétérogènes très-étranijères à son sujet ; et il montre malheureusement avec affectation cette recherche puérile d'antithèses

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symétriques qui dénote toujours dans un orateur la privation iibsoiue du vrai talent. Il laisse quelquefois ses phrases en l'air, suspendues aux premiers mots qui les avaient commencées , et au milieu desquelles on le voit en esquisser d'autres qu'il ne finit pas. Il l'emporte peut-être sur Diderot lui-même dans ses drames, par la multiplicité et l'abus des points mis en lis;ue , avec lesquels il croit sans doute se donner l'air d'un penseur profond, tandis qu'il ne montre qu'un esprit creux, en terminant ainsi, c'est-à dire, en ne terminant point du tout plusieurs de ses périodes dans presque toutes les pages de ses discours. Son esprit promet toujours : il cherche, et ne trouve presque jamais. Il s'élance, et revient aussitôt sur ses pas, comme un voyageur qui ne connaît point sa route. On regrette sans cesse qu'il ne se fixe point sur la même ligne. Au lieu d'isoler et de creuser une belle et féconde conception oratoire qu'il a eu le bonheur de saisir et qui le rendrait éloquent s'il savait la développer, il la jette, pour ainsi dire, en ébauche dans une exclamation sans songer à l'approfondir; et son esprit, éparpillé dans une stérile abondance de paroles, fait ainsi divaguer et avorter son malheureux génie , énervé et appauvri par toutes les idées accessoires qui viennent se pr»^senter à sa plume. Sa languissante et incurable facilité n'est trop souvent que le luxe ambitieux d'un rhéteur trop chargé de synonjmes et d'épithètes. On se souvient encore que son action oratoire, parfaitement assortie à sa loquacité, se réduisait à la seule rapidité du débit. Cette récitation précipitée , et ses fréquentes énumerations , produisaient à peu près le même effet que la lecture à haute voix d'un vocabulaire sans liaisons et sans stiite; et l'on disait communément que ses sermons paraissaient des déclamations improvisées, comme le monologue habituel de sa conversation ressemblait à la récitation d'un discours appris de mémoire. Il passait dans ses sociétés, dont il était beaucoup trop l'idole , pour l'un des hommes de France qui avaient le plus d'esprit; mais cette réputation, qni n'a pu lui survivre, ne devait même alors exciter l'envie d'aucun bon esprit.

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Les nombreux imitateurs du père de Neuville, n'ayant pas ses beautés, ont, selon l'usage, renchéri sur ses défauts; et en voyant l'école qu'il avait formée, il ne dut pas se glorifler d'une pareille postérité. Il mâche très-souvent à vide : il est tellement verbeux, qu'on pourrait retrancher presque la moitié des termes dont se compose sa diction, non-seulement sans qu'il y perdît rien, mais encore sans qu'une telle suppression y fût sensible et y laissât le moindre vide ou du moins la moindre obscurité. Il mérite donc qu'on lui applique ce que disait Denys d'Halicarnasse à l'un des poètes dramatiques de son temps qui lui demandait son sentiment sur l'une de ses tragédies qu'il venait de voir représenter : Excusez-moi , lui répondit-il, ye ne sa^/rais vous en rien dire. Il y avait trop de mots : je n'ai pu la voir.

Cependant le père de PseuviUe a montré quelquefois un beau talent pour la chaire. Je me plais à pouvoir en citer ici deux exemples : je tire le premier de son Panégyrique de saint Jean de la Croix, qui fut son premier et peut-être son meilleur ouvrage. Il le composa en professant la rhétorique à Orléans. L'orateur, embarrassé par son état de religieux, pour ue blesser aucune des deux familles du Carmel entre lesquelles la réforme de sainte Thérèse, propagée par saint Jean de la Croix, excita des dissensions très-vives, avant qu'elle attirât les plus cruelles persécutions aux réformateurs, sut éviter cet écueil avec un art et un bonheur inflni. C'est beaucoup plus que de l'adresse oratoire : c'est un usage admirable de l'Écriture • c'est la véritable éloquence du genre et de la circonstance. « Saint Jean de la Croix , dit-il , ne fut pas seule- « ment l'auteur de celte entreprise, il en fut la victime.... « Pse demanderons-nous point ici ce que demandèrent les dis- « ciples en voyant l'aveugle-né? Quis peccavit, hic autpa- « rentes ejus? { Joxy., c. ix, v. 2.) Quelle est la cause de « cette disgrâce? Le péché du fils ou le péché du père ? Pou- « vons-nous louer celui qui souffre la persécution , sans con- « damner ceux qui le persécutent ? Son innocence ne ferait- « elle pas leur crime."* Ou peut-il n'être point coupable , s'ib

« ne le sont pas eux-mêmes? Quis peccavit, hic aut paren a tes ejus ? J'ose répondre ce que le Sauveur répondit : Neque « hic peccavit, neque parentes ejus, sed ut manifestentur « opéra Dei in illo. ( Ibid. , v. 3. ) Admirons la fermeté qui « résiste à la violence de l'orage , n'accusons pas la main qui « l'excite. Dieu se plaît quelquefois à conduire les saints pni- « des voies extraordinaires ; et en les exceptant de la loi coin- « mune, il leur fait entendre ses volontés par lui-même, tan- « disque les hommes, pour qui les secrets arrangements de « la Providence sont des mystères impénétrables , agissent « selon les règles de la prudence ordinaire. De là il arrive que '< ce qui aux yeux de Dieu n'est que zèle et vertu paraît à « la raison humaine caprice et entêtement jusqu'au moment « où Dieu vient justifier ses élus, et mettre le sceau de l'inspi- « ration divine à leurs entreprises : Neque hic peccavit ^ neque (1 parentes ejus, sed ut manifestentur opéra Dei in illo. » Le second exemple que je vais extraire du père de Neuville est encore plus beau, et il offre même beaucoup moins de traces de la mauvaise manière et des défauts qu'on peut lui reprocher. Je le tire de son sermon Sur le péché mortel. Le père de >'euville se propose de peindre toute l'horreur de Dieu pour le péché. Voici comment il s'y prend : « Voulez- « vous savoir, dit-il, combien Dieu déteste le péché.' Voyez « l'enfer. Il ne me reste rien à dire. Je me trompe : je n'ai « rien dit. L'enfer, tout affreux qu'il est, n'exprime pas eu- « core assez combien Dieu est irrité par le péché... Ces honi- « mes que Dieu accable du poids de sa colère, et qu'il en ac- « câblera toujours, ah ! je les vois tous trempés, tous baignés « du sang de Jésus-Christ. Mes frères, renonçons à notre foi, « ou ne regardons plus le péché qu'avec horreur et exécration . « Un Dieu qui meurt powr sauver les hommes, qui réprouve « ensuite ces mêmes hommes qu'il aima jusqu'à mourir pour " leur salut ! O péché ! quel est donc ton funeste pouvoir d'ar- <• radier ainsi du sein de Dieu ces enfants objets d'un amour « aussi tendre; d'effacer le sceau de leur adoption; de leur « imprimer le caractère d'une réprobation éternelle; d'eu

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faire aux yeux de leur père, et quel p-^re! uu objet d'anatliènie et de vengeance iininortelle ! "Son, ce n'est point dans les arrêts d'un juge équitable, c'est dans les fureurs d'un père irrité, qui s'arme contre sou propre sang, qu'il faut aller puiser la juste idée d'un crime pour savoir combien Dieu déteste le péché ; souvenez-vous combien Dieu a aimé le pécheur. Jésus-Christ sur la croix, le pécheur dans l'enfer, réunissons le contraste de ces deux étonnants spectacles; appliquons-nous à les étudier, à les creuser, à les approfondir. Ne craignons point d'en être troublés , consternés ; ne craignons que de n'en être point assez touchés Jésus-Christ fut sur la croix; le pécheur est dans

l'enfer ; ah ! mes chers auditeurs , après vous avoir mis devant les yeux un spectacle qui parle avec plus de force et d'énergie que ne parlerait toute l'éloquence des prophètes et des apôtres , ce n'est plus que par un silence plein d'étonnement et de douleur qu'il convient de vous reprocher les égarements de votre conduite.... Qu'est-ce donc que le péché ? Dieu seul peut le savoir parfaitement ; par conséquent Dieu seul peut me l'apprendre. Oserais-je interroger le Très-Haut? il a piévenu mes désirs. J'entends retentir la voix foudroyante de la reUgion, dépositaire de ses oracles; elle lève, elle déchire le voile; elle m'annonce, elle me montre qu'il eu a coûté le sang d'un Dieu pour expier le péché, et que pour le punir il y a un enfer! « Je n'ai pas besoin de faire remarquer ici au lecteur qui admire ces beaux morceaux que ce fut la mine inépuisable des li\Tes saints et de la sublime doctrine de la religion qui fournit ces trésors au père de rseuville. Le succès extraordinaire et constamment soutenu de son sermon sur le péché dut l'avertir que c'est uniquement dans cette source qu'il faut chercher la haute éloquence de la chaire. Si nous pouvons espérer encore des orateurs sacrés du premier ordre, ce sera donc dans cette belle et unique route qui , en les ramenant aux grands sujets chrétiens, élèvera leurs talents aux mêmes triomphes oratoires. 11 faut l'avouer de bonne foi :

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ceiui du père de Neuville ne se trouve nulle part eu harmonie avec ce magnifique rapprochement qui lui iit tant d'honneur. Aussi, une conception si heureuse ne lui appartenait-elle point. On la voit déposée très-clairement dans Tun des nieineHr.s ouvrages de Port-Royal , où l'on n'aurait jamais soupçonné un jésuite d'aller chercher ses emprunts oratoires : voici ce que ditlsicoledans sesréfle.xiuus, toujours justes, quelquefois neuves et profondes, sur les Épîtres et les Évangiles ' :

« Le péché est si horrible, que Dieu, dont les jugements « sont toujours pleins de justice, et qui les tempère même « par sa miséricorde , voulant le punir , ne trouve point de « peine qui lui soit proportionnée que l'enfer , c'est-à-dire « une peine étei'nelle dans sa durée et inconcevable dons son « intensité; et que, voulant ensuite le pardonner, il n'en ac- « corde la rémission qu'en obligeant sou propre Fils de mourir « sur une croi.v, pour réparer l'outrage que le péché a fait à <: sa sainteté , la confusion et la difformité qu'il a causées « dans le monde. C'est par ces deux terribles jugements de « Dieu, l'enfer et la croix, que nous pouvons nous former « quelque idée de l'énormité que Dieu trouve dans le péché, « et par là nous pouvons aussi juger de l'excès de l'aveugle- « nient de l'homme. »

La pensée est évidemment et même oratoirement de Nicole : Neuville, en Tamplifirint, n'y ajoute guère que des phrases faciles à cadencer. Un véritable orateur qui aurait développé un germe si fécond en aurait pu former un tableau beaucoup plus éloquent par l'onction ou la terreur dos sentiments, et par la richesse des images.

Je n'ose me permettre plus de détails et plus de censures sur une époque si récente. Yoilà les résultats des productions et des succès de la chaire depuis près d'un siècle. Je ne dois pas pousser pUis loin la comparaison entre nos orateurs, la postérité, dit Tacite, mettra chacun à sa place '.

' Troisième paragraphe pour V Explication de rÉvangitc , parabole de la Saïuarilainc.

' « Suiim cuique dceus poster! tas rependet. » Tacite.

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XXVl. De la justice du dix-huitième siècle envers les orateurs et les écrivains du siècle précèdent.

Mais en généralisant ce parallèle et en l'étendant à tous les genres de la littérature, question sur laquelle je me crois d'autant plus dispensé de développer mon opinion, que toutes les pasies de cet écrit doivent l'expliquer assez nettement, j'ose avancer que nous avons incontestablement surpassé tous les écrivains du siècle de Louis XIV, dans un point remarquable de prééminence; et je me glorifie de pouvoir proclamer ici notre respectueuse supériorité : c'est par l'admiration francbe et éclairée que nous décernons à leurs ouvrages, infiniment mieux appréciés aujourd'bui qu'ils ne l'étaient de leur temps : c'est par l'étude beaucoup plus impartiale et plus savante que nous avons faite des créations et des combinaisons de leurs génies, et surtout des beautés simples et ravissantes de leur style, genre de mérite que nous avons incomparablement mieux analysé , mieux jugé , mieux senti : c'est par le concert d'acclamations et d'entbousiasme que nous inspire cet examen plus raisonné et plus approfondi , et avec lequel nous ne cessons de préconiser , dans Téloge de tous ces grands lionnnes, le suprême talent d'écrire. Bossuet, Corneille, R.acine, Massillou, Fénelon, Molière, La Fontaine, La Bruyère et Boileau, n'avaient jamais obtenu durant leur vie cet hommage, disons mieux, ce culte du talent, et ne s'étaient jamais rendu entre eux ' cette justice éclatante et una-

' Entre antres preuves (|ue je iiourrais donner du peu de justice contemporaine que se rendaient réciproquenient nos grands écrivains du dixseptième siècle, il me suffira d'extraire de la correspondance inUme de Boileau avec Brossette la lettre suivante, écrite à Brossette par ce même Despréaux , le 20 novembre 1699.

« Vous m'avez fait un fort grand plaisir en m'envojant le Télémaque de M. de Cambray. Je l'avois pourtant déjà lu. Il y a de l agrément dans ce livre , et une imitation de l'Odyssée que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle on le lit fait bien voir (jue si on traduisait Homère en beaux mots, il feroit reffet qu'il doit faire et qu'il a toujours fait. Je souhaiterois que M. de Cambray eût rendu son Mentor un peu moins prédicateur, et que sa monde fût répandue dans son ouvrage un peu plus imperceptiblement et avec plus d'art. Homère est pins instructif que lui ; mais ses instructions

uime que notre génération se plaît à leur prodiguer avec tous les transports et tout l'orgueil de l'amour de la patrie. Si nous nous dégoûtions jamais de leurs ouvrages, qui font tant d'honneur à notre nation , nous rétrograderions aussitôt vers la barbarie. Mais tant que la France saura mettre ainsi à leur place tous ces génies immortels , tant qu'elle se montrera si digne par son admiration d'avoir produit leurs chefsd'œuvre , elle conservera le vrai goût, elle formera les talents naissants à la bonne école, elle jouira de tous les bienfaits du génie destiné à perpétuer sa gloire littéraire.

ne paroissenl point préceptes, et résultent de l'action du roman plutôt que des discours qu'on y étale. Ulysse par ce qu'il fait nous enseigne mieux ee ([u'il faut faire, que par tout ce que lui ni Minerve disent. La vcrilé est pourtant ([ue le Mentor du Télémaquc dit de fart bviuus choses, quoiqu'un peu hardies, et qu'enfin M. de Cambray me paro t beaucoup meilleur poète que théologien; de sorte que si par son livre des Maximes des Saints il me semble très-peu comparable à saint Augustin, ye le trouve par son roman digne d'être mis en parallèle avec Héliodore , évêque de ThydeaenThessalie, auteur du romandes Amoursde Théar/ènectde Charidée, letiuel vivoit sous le régne de Théodose le Grand. Je doute néanmoins que M. de Fénelon fût d'humeur, comme ce dernier, à quitter sa mitre pour son roman. .4ussi vraisemblablement le revenu de l'évèque Héliodore n'approchoit guère du revenu de l'arcbevêque de Cambray. Mais je vous entretiens là de choses peu nécessaires. Trouvez bon (juc je ne vous en dise pas davantage, et pardonnez les ratures (|ue je fais à chaque bout de champ dans mes lettres, qui m'cmbarrasseroient fort s'il falloit que je les récrivisse. Je suis , etc. »

Loin de se plaindre des l'atures que Boileau veut excuser dans celte lettre, Brossette, son ami, dut regretter, pour l'intérêt de sa gloire, qu'il n'en eût pas fait assez. Mon admiration pour le législateur de notre Parnasse m'empêche de développer les réflexions que me suggèrent les mots et les passages soulignés. Est-il possible que l'oracle du goût se soit permis un tel déni de justice en\ers Télémaque, alors publié depuis (pielques années, et déjà lu par Boileau avant que Brossette le lui eût envoyé? Était-ce donc ainsi qu'il devait juger l'un des plus beaux chefs-d'œuvre de notre langue, en osant le comparer au roman des .^»!0!/rs rfe Théagène et de Chariclée? On ne conçoit pas comment l'un des admirateurs les plus éclairés et l'un des plus dignes émules de l'antiquité n'en a pas reconnu , au premier couj» d'œil,' le naturel et le charme dans le Télémaque, c'ost-à-dire dans celui de tous les ouvrages modernes qui a le plus d'analogie et de ressemblance avec les chefs-d'œuvre des anciens. Boileau n'a donc pas senti le talent prodigieux de Fénelon : le Tasse et Quinault sont venges.

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