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XXXI. De saint Vincent de Paul

De tous les sujets d'éloges que l'histoire moderne de la religion a fournis aux orateurs sacrés , le plus riche et le plus favorable à l'éloquence est, ce me semble, le panégyrique de saint Vincent de Paul , homme d'une sublime vertu et jusqu'à nos jours d'une chétive renommée, le meilleur citoyen que la France ait eu, l'apôtre de l'humanité qui, après avoir gardé les troupeaux durant son enfance , a laissé dans sa patrie un grand nombre d'établissements plus utiles aux malheureux que les superbes monuments de Louis XIV , son souverain.

La vie de Vincent de Paul offre aux orateurs autant de

variété que d'intérêt. Il fut successivement esclave à Tunis , précepteur du cardinal de Retz, curé de village, aumônier «général des galères , principal de collège , chef des missions, et adjoint au ministère de la feuille des bénéfices. Il institua en France les séminaires, les missionnaires lazaristes . les filles delà charité, dont l'héroïsme se dévoue au soulagement des malheureux ; il fonda des hôpitaux pour les captifs, pour les malades, pour les enfants trouvés, pour les orphelins, pour les fous , pour les forçats et pour les vieillards. Sa généreuse commisération s'étendit sur tous les genres de malheurs dont l'espèce humaine est accablée, et l'on trouve des institutions de sa charité dans toutes les provinces de cet empire.

Vincent de Paul avait exercé pendant quelque temps un ministère de zèle et de charité sur les galères. Il y vit un jour un malheureux forçat condamné à trois années de fers pour s'être livré , une seule fois , à la contrebande , et qui paraissait inconsolable d'avoir laissé dans la plus affreuse misère sa femme et ses enfants. Vivement touché de sa situation , il offrit de se mettre à sa place, et l'échange fut accepté. Ce héros de la charité fut donc enchaîné dans la chiourme des galériens; et ses pieds restèrent enflés pendant le reste de sa vie du poids de ces fers honorables qu'il avait portés.. On sent tout ce qu'un pareil trait doit inspirer à un orateur, et combien il resterait au-dessous de son ministère , au-dessous même de son art, s'il le racontait sans attendrir sensiblement ses auditeurs.

Lorsque ce grand homme vint à Paris on vendait les enfants trouvés dans la rue Saint-Landry , comme un vil bétail. Ces infortunés, que le gouvernement abandonnait à la pitié, ou plutôt à la barbarie publique, périssaient presqu'en totalité; et ceux qui échappaient par hasard à tant de dangers étaient quelquefois introduits furtivement, par les complots de la cupidité, dans des familles opulentes, pour en supplanter les héritiers légitimes.

Vincent de Paul donna l'exemple en fournissant d'abord des

fonds assurés pour nourrir douze de ces malheureux enfants : lùentôt sa charité obtint des soulagements à tous ceux qu'on trouvait exposés aux portes des éghses ; mais cette nouvelle ferveur qu'inspire toujours un nouvel établissement s'étant refroidie, les secours manquèrent entièrement, et les outrages faits à l'humanité allaient recommencer. Le père nourricier des orphehns ne se découragea point. Bien loin de désespérer de la Providence , il convoqua une assemblée extraordinaire : il fit placer dans son église de Saint-Lazare un très- grand nombre de ces pauvres enfants prêts à expirer, entre les bras des filles de la charité; et montant aussitôt en chaire , il prononça , les yeux baignés de larmes, cette allocution pleine d'àme, qui fait autant d'honneur à son éloquence qu'à son zèle , et que je vais transcrire de l'histoire de sa vie, composée par M. Abely , évêque de Pvhodez :

« Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont <> fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez " été leurs mères selon la grâce , depuis que leurs mères selon ■< la nature les ont abandonnées. Voyez maintenant si vous ■ voulez aussi les abandonner pour toujours. Cessez à pré- '< sent d'être leurs mères, pour devenir leurs juges ; leur vie '< et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais donc, sans « délibérer, prendre les voix et les suffrages. 11 est temps de « prononcer leur arrêt , et de décider irrévocablement si vous '< ne voulez plus avoir pour eux des entrailles de miséricorde. « Les voilà devant vous ! Ils vivront si vous continuez d'en <■ prendre un soin charitable ; et, je vous le déclare devant Dieu, « ils seront tous morts demain si vous les délaissez. » On ne devait répondre, on ne répondit à cette pathétique exhortation que par des pleurs et des largesses ; et le même jour , au même instant, dans la même église . l'hôpital des Enfants-Trouvés de Paris fut fondé par acclamation et doté de quarante mille livres de rente.

Voilà l'homme qui ne jouit d'aucune réputation en France, et surtout en Europe ! Le voilà cet honnne qui , an jugement de ses détracteurs, n'eut que du zèle sans talent! Honnis

ne ESSAI SLR L'ÉLOQUE>'C£

soient les copurs durs qui pourraient inéconuaître encore un si faraud bienfaiteur de l'humanité! Eh! qui voudrait donc désormais parmi nous de la gloire , si Vincent de Paul n'était pas compté parmi les hommes dont s'honore le plus notre nation ! Sa vie fut un tissu magnifique de bonnes œuvres, et nous er. jouissons avec la plus honteuse ingratitude. 11 vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans : il était très -assoupi la veille de sa mort ; l'un de ses missionnaires lui ayant demandé la cause de ce sommeil continuel , il répondit eu souriant : C'e<t le frère qui vient en attendant la sœur. C'était un souvenir touchant de situation qui rappelait à son âme parfaitement résignée la belle expression de Virgile, consanguine us kthi sopar. Jamais on n'a mieux pardonné à la nature la nécessité de mourir.

Le malheur de saint Vincent de Paul , si toutefois c'en est un que d être peu loué et même peu connu , son malheur , dis-je, fut de n'être point célébré, au moment de sa mort, le 27 septembre 1661 , par cet éloquent Bossuet, dont la louange imprimait aussitôt le sceau de la gloire , et qui composait à la même époque ses premières oraisons funèbres, ^lais l'honneur le plus solennel d'un éloge public est dû aux établissements charitables de Vincent de Paul encore plus qu'à ses vertus ; et l'orateur qui saura le présenter dignement, au nom de la religion , à l'amour , à l'admiration et à la reconnaissance de ses concitoyens , aura bien mérité de la patrie, dont il acquittera l'une des dettes les plus sacrées.

En effet, jusqu'à présent saint Vincent de Paul compte quelques panégyristes, et n'a point encore d'orateur'. Son éloge a presque toujours été traité sur le même plan. Cette marche banale , qui ne ralliait pas l'ensemble de sa vie à une conception principale , à une idée assez dominante et assez féconde pour former le point lumineux de tout le discours, a dii autant en affaiblir l'effet qu'elle en facilitait la composition . On ne saurait trop se mélier de tous ces plans de routine qui ,

' J'écris ccri ni 1771'.

pour saint Louis comme pour saint Vincent de Paul, ont été un premier aperçu ou plut(k un premier écueil caché pour le vulgaire des panégyristes, et qui , ne coûtant aucun travail , ne promettent aucune gloire ; car il fauï bien se souvenir qu'un orateur s'expose à revenir sur ses pas ou à s'égarer dans le champ de l'éloquence toutes les fois qu'il se met en route sans avoir bien combiné son chemin.

Les panégyristes de saint Vincent de Paul n'ont cessé d'en fournir la preuve, en marchant tous sur la même ligne , avec un sort pareil , à la suite les uns des autres. Ce plan de tradition, je dirais presque de hasard, met en dehors, et même absolument à l'écart, toutes les heureuses singularités de sa vie , qui présentent à l'orateur une perspective de laquelle on peut tirer un si grand parti , comme je tâcherai de le développer dans un instant ; et il appauvrit étrangement , dans toute la première moitié du discours, l'un des plus riches sujets que puisse désirer l'éloquence de la chaire, dont cet éloge me paraît le beau idéal. On n'a donc pas, ce me semble , assez heureusement caractérisé Vincent de Paul , en le présentant toujours à l'admiration publique comme le héros de la religion et comme le héros de l'humanité. C'est une antithèse séduisante, et rien de plus. La seconde partie , enrichie de tous ses établissements publics, est assurément le tableau le plus vaste et le plus intéressant que puisse retracer un orateur sacré ; mais elle restreint fort mal à propos la première, qu'elle réduit uniquement à l'apostolat de ses missions et à l'institution des séminaires; objets d'une haute importance, il est vrai, etnéanmoins beaucoup trop limités pour fournir sans digressions ■, sans épisodes etsanslangueurs, la moitié d'un tel panégyrique.

' JVntends par digiessions, tris-contraires aux mouvements oratoires et au genre île l'éloge, toutes les réfle.\ioi)s économiques, morales, systémaliiiues et glacées , sur la mendicité, sur les hôpitaux , sur les ateliers des lio.<plc('s, sur les aumônes domiciliaires, .sur loisiveté ou limmoralité des niau\ais pauvres, et antres discussions (pi'on ne saurait trop éloigner d'un pancgyri(|ue, d'où l'intérêt des faits doit exclure de si faciles et si languissantes tlissertatioiis.

Eli ! pourquoi donc se renfermer dans une enceinte si tristement circonscrite, quand le talent peut se mouvoir en pleine liberté dans un si grand espace ! La multitude des faits ne laisse ici à l'orateur que rembarras du choix. Il n"a qu'un plan oratoire à chercher et à travailler dans un sujet qui , sans exiger aucun autre effort , lui fournit tout le reste en abondance et à souhait. C'est Tunique embarras de cette composition; et il s"v verra longtemps arrêté , s"il ne sacrifie point Tinvention pour abréger le travail , en adaptant à Téloge de saint Vincent de Paul une division déjà connue, qui ne lui conviendrait même nullement, surtout si la première partie prouvait d'avance la seconde. J'avoue, en effet, qu'il n'est pas aisé, au moment oîi l'on méditela distribution et lordonnanced'un pareil discoure, d'imaginer un plan lumineux et caractéristique dont on puisse à bon droit se contenter, quand on le confronte avec tous les prodiges historiques qu'il doit renfermer, coordonner, rapprocher, graduer et faire ressortir. Il est très-peu de cadres assortis à un pareil tableau ; je veux dire , assez vastes et assez saillants pour présenter sans confusion et pour reproduire avec éclat la vie entière de Vincent de Paul , par le récit en action des merveilles dont elle est remplie.

Cependant un orateur digne de se mesurer avec un si beau sujet saura non-seulement en retracer les événements divers sous un aspect vrai et frappant . mais encore y découvrir tant d'ensemble, tant d'unité , tant de contrastes, tant d'intérêt , tant de mouvement, tant de richesses , tant de variété, tant d'obstacles et de prodiges , qu'il concevra peut-être, dans une féconde inspiration de son enthousiasme, que tous ses auditeurs partageront ensuite avec lui, le mode naturel et unique d'en préparer et d'en multiplier les effets oratoires, en saisissant le véritable plan du discours, un plan pour ainsi dire dramatique, un plan dont le développement, conduisant sans cesse l'auditoire de surprise en surprise, de triomphe en triomphe, de merveille en merveille, deviendrait une conquête de l'art, et serait dans ce trenre d'éloquence une innovation heureuse , de laquelle très-peu de gens de goût démêle-

raient la combinaison, mais dont tous les auditeurs éprouveraient infailliblement l'influence et le charme.

Je veux expliquer en détail mon dessein. C'est une espèce de problème oratoire dont l'éloge de saint Vincent de Pau! me suggère l'idée, et dont il me semble que le tableau de sa vie pourrait fournir la solution.

Parmi les innombrables amateurs du théâtre il en est (juelques-uns sans doute dont le goiit pur et délicat n'y cherche que les seuls plaisirs de l'esprit. On veut être fortement ému; on veut contempler du rivage les tempêtes; on veut plaindre le malheur, s'attendrir sur les maux d'autrui, voir de près les vertus et les épreuves, les combats et les victoires, les obstacles et les succès, les dangers et les triomphes, enfin les sacrifices héroïques, les souffrances volontaires ou la joie vertueuse de ses semblables , dans les situations les plus propres à dévoiler leur âme et à développer leur caractère. Eli ! d'où peuvent naître eu effet ce ravissement si commun et cet attrait si puissant attaché aux compositions dramatiques? N'est-ce donc pas de l'intérêt continu que le poète a su vous inspirer durant l'action qu'on représente, en faveur d'un personnage dont vous partagez toutes les émotions, toutes les angoisses, tous les périls, toutes les prospérités et tous les revers? ]N'est-ce pas là cet enchanteur qui s'est emparé de vos affections les plus intimes, en les liant à une histoire touchante ou terrible dont le fil se noue, semble se dénouer et se renoue sans cesse devant vous , pour tenir votre âme toujours suspendue à son gré entre l'inquiétude et la surprise, la terreur et la pitié, l'abattement et l'espérance, par le ressort de ces secousses réitérées de compassion ou d'effroi qui tour à tour vous déchirent ou vous consolent, de scène en scène, jusqu'au dénoûment, qui achève d'épuiser tout l'intérêt du sujet, quand la catastrophe vient mettre le comble à votre douleur ou à votre joie?

L'éloquence de nos monologues ne peut que très-difficilement atteindre aux émotions vives, profondes et variées.

qu'excitent de beaux vers, l'intérêt de Taction , le concours des trois unités, l'explosion et le choc des passions, la rapidité du dialogue, le contraste des caractères, les malheurs de l'innocence, les crises redoublées des situations, enfin toutes les espèces d'illusions et de transports qui se réunissent pour émouvoir la sensibilité, et pour faire un bonheur du besoin de répandre des larmes , à la représentation des poèmes dramatiques.

Le prodige d'égaler par ce ministère la puissance oratoire aux mouvements pathétiques de la tragédie s'est vu néanmoins deux fois dans nos temples. Bossuet en eut seul la gloire dans la péroraison de son éloge du grand Condé, et dans toute l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Il avait assisté dans ses derniers moments cette princesse, dont il rendit le nom immortel. Son imagination fut si frappée et son cœur tellement ému d'un pareil spectacle, que la douleur dominant heureusement son génie dans la composition de ce chef-d'œuvre , il s'y abandonna tout entier , et rendit cette mort sans cesse présente à ses auditeurs , auxquels il fit partager l'étonnant effet qu'elle avait produit sur lui-même. On ne connaissait rien de semblable dans l'histoire de l'éloquence. L'auditoire , atterré par les coups de foudre dont l'orateur, abattu lui-même, fit retentir l'église de Saint-Denis, voyant pleurer Bossuet, malgré tous ses efforts pour retenir ou du moins pour cacher ses larmes, répondit à ses douloureux accents par des gémissements et par des sanglots.

Il me semble donc qu'un orateur digne d'un si auguste ministère peut tenter, avec le bonheur ordinaire du courage, d'illustrer la chaire par de très-grands effets d'éloquence, eu suivant la même route, autant que la différence des genres le comporte. Il peut surtout hasarder un heureux essai de ses forces, avec beaucoup plus d'espoir de succès, dans l'ordonnance des panégyriques, des oraisons funèbres, de quelques mystères touchants de la religion, des homélies , enfin (le tous les sujets sacrés qui tiennent à des faits plus rappro-

elles (l'un iutérét draiiiaticjue. Mais de tous les éloges réservés à la chaire, je n'en connais aucun qui se prête mieux à cette expérience oratoire que la vie de saint Vincent de Paul, dont la charité, immense comme le malheur, et toutepuissante comme le Dieu qui l'inspire , parcourut le cercle entier des misères humaines, pour n'en laisser aucune sans soulagement.

La singularité vraiment unique de sa destinée le soumit à tant de vicissitudes, que depuis sa première enfance, disons mieux , depuis le jour même de sa naissance dans la chaumière d'un laboureur, jusqu'au milieu de sa longue carrière, chaque époque, chaque lustre, et même souvent chaque année, le placent dans une situation nouvelle, qui, dans les desseins du ciel, devient en quelque sorte prophétique, en Temironnant du spectacle de toutes les calamités , qu'il partage souvent, et auxquelles il doit remédier dans la suite. Son histoire nous le montre ainsi dans une continuelle succession d'épreuves tellement désespérées, qu'il est impossible nonseulement de prévoir le moyeu et de concevoir la possibilité <le l'en retirer, mais encore d'imaginer, avec les lumières de la seule raison, qu'un si obscur et si misérable jouet du sort puisse avoir jamais la moindre influence sur les plus grands intérêts de sa nation, de son siècle et de l'humanité tout entière. 11 ne cesse de tomber et de retomber d'abîme en abîme, sans que rien l'accuse jamais, et sans que rien l'assiste : il en sort toujours ; il en sort même promptement, et il en sort uniquement par ses propres et seuls moyens, sans avoir jamais du moins d'autre protecteur que le ciel, qui l'éprouve ainsi pour l'instruire. Le cours de sa vie, que l'orateur doit toujours suivre, le présente sans cesse à nos regards au fond d'un gouffre; et pendant longtemps il se retrouve continuellement €n butte à quelque nouveau danger toujours imprévu, toujours plus terrible, dont il ne peut se délivrer que par sa vertu.

C'est précisément cette longue et accablante série d'adversités forcées ou volontaires, et constamment dirigées vers sa gloire, qui lui concilie la pitié, l'admiration et le plus tendre

intérêt ; c'est elle qui doit à la fois dévoiler le secret de sa vie, guider le plan et tracer la marche de son éloge. Oui, c'est cette chaîne non interrompue de misères et d'angoisses qu'il faut suivre avec lui dans les sentiers laborieux de ses désastres et de sa renommée , puisqu'en l'appelant pendant quarante années à l'école du malheur , des événements si mstructifs et si divers éclairent et développent sa sensibilité, annoncent ou du moins lui suggèrent et préparent de loin ses grands établissements; et qu'en paraissant terminer ainsi à chaque pas sa carrière, ils mûrissent, au contraire, sa destinée , tiennent tous les auditeurs d'un pareil discours, diraije dans un désespoir progressif ou bien dans un ravissement continuel? jusqu'au moment où ime prospérité inattendue et presque incroyable , qui devient la dernière connne la plus redoutable épreuve et le plus beau triomphe de sa vertu , facilite les prodiges de sa charité, amène toutes les merveilles de sa \\e publique, dont tant de situations et de revers ont été les préludes et les plus éloquentes leçons, et révèle enfin les intentions du ciel dans ce long cours de tribulations, que les souvenirs de son ministère vont signaler par autant de monuments de bienfaisance.

Ainsi conduits a leur insu par une marche si dramatiquement oratoire, les auditeurs de ce panégyrique partageraient avec effroi et avec délices les rigueurs et les triomphes de la de-stinée de saint Vincent de Paul , en épuisant tour à tour les charmes variés d'une pareille composition oratoire, dont Ils ne soupçonneraient peut-être pas les ressorts: mais d'émotions en émotions ils pourraient entrevoir de loin, dans la première moitié de sa vie, la main cachée et toute -puissante , qui ne saurait en régler ainsi les épreuves sans faire pressentir d'avance les grands desseins qu'on verrait se développer en action dans le tableau non moins étonnant de son ministère public. Tel serait le nouveau genre d'intérêt dont il me semble que l'histoire de cet homme extraordinaire pourrait devenir une source abondante, et jusqu'à présent inconnue dans la carrière de l'éloquence.

DK L.\ CHAIRE. 133

\.\\n. Des panégyriques de la sainte Vierge.

Cette digression sur les panégyristes français prouve que jusqu'à présent Vincent de Paul, beaucoup moins bien apprécié que tous nos grands bommes, n'a pas été plus heureux en tributs d'éloges (|ue les autres saints : il en a été ainsi de la mère du Sauveur elle-même. En effet , nos orateurs sacrés du premier rang , qui sont généralement restés audessous de leur renommée en louant les béros de la religion, ne se montrent guère plus éloquents ou mieux inspirés en célébrant les grandeurs de la sainte Vierge. Les différentes solennités qui lui sont consacrées par le culte public appellent ce panégyrique dans nos chaires cinq ou six fois chaque année, et un retour si fréquent d'hommages pieux nous a valu quelques beaux sermons sur quelques-unes de ces fêtes particulières , spécialement l'un des ouvrages les plus approfondis , les plus étonnants et les plus parfaits de Bourdaloue, sur la corruption de l'homme, pour le jour de la Conception. Mais ce ne sont guère que des discours d'une moralité relative au mystère; et un sujet si souvent traité sous tant de rapports n'a fourni encore à la chaire aucun panégyrique dont elle puisse enrichir la collection de ses chefsd'œuvre. C'est même une opinion assez généralement établie, et très-décourageante pour les jeunes prédicateurs, que nous n'en aurons jamais aucun; que nous ne pouvons même pas en avoir ; que le sujet est trop stérile en événements historiques pour soutenir l'étendue, l'intérêt et la pompe d'un éloge public ; enfin qunne pareille composition oratoire, comme le pensait Massillon, après plusieurs essais infructueux, n'est facile que pour des prédicateurs sans talent, dont on n'attend rien, qui se contentent de tout, ne voient rien au delà de leurs idées , et se flattent d'avoir fait un panégyrique en délayant des événetnents dépourvus d'intérêt dans un vide continuel de lieux comtnuns ».

' Lettre de Massillon , écrite en 1738, au père Renaud , de l'Oratoire , (jui venait de remporter le pri-v d'do(iucnce à l'Académie française.

i:54 ESSAI SL'R L'ÉLOQUENCE

]yos orateurs les plus distingués ne traitaient presque plus un éloge si difficile , qu'aucun exemple de succès ne recommandait à leur émulation; un éloge enfin dont INIassillon désespérait encore pour l'éloquence, à la fin de sa vie, et contre lequel s'élevaient des préventions qui semblaient consacrées par l'autorité réunie de sa renommée, de son talent et de son expérience. On aurait dû en faire l'essai , au lieu d'y renoncer entièrement sur parole. Cette épreuve, qu'il aurait fallu subir au moins une fois pour sa propre instruction, n'eût-ce été que dans le dessein de mettre plus d'ordre et de profondeur dans ses études, aurait expliqué promptement et peut-être même fécondé la stérilité apparente du sujet.

En effet , le divin législateur du christianisme n'a rien écrit pour fonder sa religion, qui est pourtant devenue le seul culte des régions les plus éclairées de l'univers. II ne commença même au'à sa trentième année l'exercice de sa mission par des prédications publiques ; de sorte que les apôtres , l'ayant connu pour la première fois à cette époque , n'ont pu nous laisser que très-peu de détails dans l'Évangile sur les premiers rapports de sa vie privée. I^es anciens Pères de l'Église étaient très-instruits de tout ce que la tradition orale en avait transmis aux chrétiens. Mais durant les premiers siècles de sa propagation , la loi si connue et si sage du secret , !ex arcani, dut couvrir les principaux mystères de notre foi, spécialement l'incarnation et l'eucharistie, pour les soustraire aux fausses interprétations et aux calomnies des païens.

Le voile qui, à cette époque de persécutions et de suppositions également odieuses , dérobait ainsi aux regards du paganisme la personne sacrée de la mère d'un Dieu, a dû coûter ensuite de tristes et inutiles regrets à ses panégyristes. Nous ne savons plus rien de son intéressante histoire depuis la catastrophe du Calvaire, où un nouveau nuage environne encore sa solitude et ses vertus. Une tradition authentique nous apprend seulement qu'elle se retira pendant les vingt-

cinq dernières années de sa vie à Éphèse ' , où elle mourut dans la maison du même apôtre saint Jean qui eu fut évêque, longtemps après que le Sauveur du monde lui eut assigné ce disciple bien-aimé pour fils adoptif, du haut de la croix.

Le secret et le mystère durent donc envelopper les destinées de la mère du Rédempteur, jusqu'à l'heureuse époque de la liberté du christianisme dans le quatrième siècle, où l'empereur Constantin fit monter avec lui la religion chrétienne sur le trône des Césars. L'Église, toujours fidèle à ne consacrer que des faits authentiques, ne pouvant plus alors démêler avec certitude le fil de la vérité, au milieu de tous les souvenirs qui s'étaient transmis, de siècle en siècle, dans les foyers domestiques de ses enfants, relativement à la sainte Vierge, respecta comme elle le devait la circonspection des Ii\res saints; et l'histoire de sa vie se trouva réduite pour toujours aux seuls témoignages très-laconiques de l'Évangile.

Les premiers et les plus éloquen,ts Pères de l'Église n'ont jamais traité à fond, ni dans leurs prédications ni dans leurs autres ouvrages , ce même sujet d'éloge , dont heureusement la gloire de la reine du ciel n'a pas besoin. Ils ne parlent d'elle que par occasion , et comme dans l'effusion de la plus simple et la plus religieuse sensibilité. Saint Épiphane et saint Jean Damascène , qui se montrent ses ardents et diserts orateurs , lui ont consacré plusieurs panégyriques , sans que ces hommages solennels appuient jamais sur de nouveaux faits une si pieuse admiration. Dans le douzième siècle , le dernier Père de l'Église, saint Bernard, signala son talent sur le même sujet par plusieurs discours, dans lesquels il allie avec une grâce et un bonheur sans exemple parmi les orateurs sacrés, beaucoup d'esprit et beaucoup d'ornements à l'onction d'une douce et insinuante éloquence. IVos prédicateurs peuvent en extraire et en citer une foule de traits brillants dans l'éloge de la sainte Vierge; mais il n'en a lui-même composé aucun assez

' 11 est trùs-remar(|iial)lo (lue sa mattTiiité divine y fut ensuite solcnnellcniciit procl.nm'o dans le Iroisicme concile général, par ranathénic lancé eontro Ncsfoiins.

instructif et d'un assez grand effet pour servir dignement de modèle.

Ou l'imagination s'éblouit étrangement dans une trompeuse théorie, ou il doit être aisé de prouver aux candidats de la chaire que si un véritable orateur, animé par son talent à lutter contre les difficultés qui eu doublent toujours la force, veut en faire l'essai sur ce même sujet, signalé comme un écueil au milieu des naufrages , il parviendra , sans recourir aux détails languissants de morale, qui ne sont jamais que des lieux communs , à réunir très-heureusement toutes les grandeurs de la sainte Vierge dans un riche panégyrique, sans la perdre jamais de vue , depuis le commencement de son histoire jusqu'au triomphe de son assomption. Il me paraît indubitable qu'avec un plan possible à imaginer et à remplir, mais surtout avec du génie et du travail, on lui décernerait infailliblement un éloge neuf, vrai, solide , intéressant, varié, digne enfin d'être placé parmi les beaux monuments de notre éloquence sacrée. Les innombrables allusions et les comparaisons si oratoires de l'Ancien Testament, plus riche que le Tsouveau en héroïnes de vertu, montreraient par d'heureux emblèmes la première Eve réhabilitée, et la seconde mère du genre humain resplendissante de lumière et de gloire, sous les touchantes figures de Sara, de Rachel , d'Anne la prophétesse, de Débora , de la mère de Tobie , de Judith , d'Esther, de la mère des Machabées , enfin de toutes les femmes illustres du peuple de Dieu. Une mine si féconde delà plus magnifique poésie de style embellirait d'un bout à l'autre par la pompe des images et l'accord des ana logies, dans l'harmonie des deux lois, l'éloge de cette même Vierge, dont la vie se trouve déjà résumée avec beaucoup d'exactitude dans les Litanies historiques composées pour leur nouveau bréviaire par les célèbres bénédictins de la congrégation de Saint-^Iaur. Ces allégories et cette correspondance de l'Écriture , si favorables aux couleurs et même aux mouvements de l'éloquence, ne fourniraient elles donc pas les ornements et les tableaux d'un panégyri(|ue à jamais mémo-

rable, si un plan bien conçu y développait, par une gradation vraiment oratoire, le pouvoir desja'ds mis a leur place, en les dirigeant tous vers un but d'une haute importance , auquel l'orateur rallierait toutes ses pensées, pour donner de l'unité , de l'intérêt et de la grandeur à son discours ?

C'est par des rapprochements si féconds qu'une composition de ce genre doit faire ressortir les grandes idées de la religion, et le concert admirable des conseils éternels. A Dieu ne plaise que les jeunes orateurs, plus jaloux de l'effet que de la vérité, se livrent, dans l'exercice de leur ministère, à des illusions chimériques! Les livres sacrés doivent être leurs seuls guides et leurs principaux appuis dans la route de l'éloquence. Voici donc le véritable point de vue sous lequel l'Écriture me semble offrir au talent oratoire la Vierge prédestinée pour donner le jour à celui qui , selon les principes de ia religion, en sa qualitéd'homme, aune mère dans ce monde sans y avoir eu de père, et qtii, dans sa génération éternelle, comme Dieu , a un père et n'a pu avoir de mère dans le ciel.

En élevant cette heureuse fille de Juda , par la prérogative de la maternité divine , au-dessus de tous les êtres créés, sans aucune exception , le Tout-Puissant avait nécessairement la chute des anges rebelles devant l'immensité de ses regards. Pour lui il ne peut exister, en effet, ni passé ni avenir, puisque tout est sans cesse présent à l'éternité de ses pensées. Un pareil spectacle lui retraçait donc toujours les dangers de l'orgueil , qui est le plus grand et en quelque sorte le seul vice des créatures ; car il engendre tous les autres. Mais il a paru en craindre surtout la puissance et les suggestions pour une vierge si favorisée, dont il allait soumettre Ihumilité à une «épreuve incomparablement plus redoutable que la prééminence des esprits célestes en la destinant à devenir la mère du Créateur ^ Jamais alliance de mots ne fut si étonnante dans la bouche des hommes; et cependant jamais aucune expression ne fut plus exacte et plus propre selon les

' C'est lu liingage littéral del'Kglise, mater Crealoris.

t38 ESSAI SUR L'ÉLOQUE.NCE

principes de la foi. Le ciel voulut dnuc dans sa miséricorde préserver ]\îarie des dansers de l'orsupil, qu'allait affronter la faiblesse d'une créature élevée a une si éminente prérogative. Voilà le but de l'Éternel en fixant les destinées de^Iarie; voici ses moyens. Le flambeau de la religion est ici notre seule lumière.

Par une disposition spéciale de la Providence, et certes bien digne d'émaner de la suprême sagesse , il y a eu dans le ciel , à côté de ce décret de prédilection et de magnificence en faveur d'une telle mère, un autre décret de précautions et d'épreuves, dont l'objet a du être d'opposer, comme parle saint Paul , à ce poids éternel de gloire que Dieu opère en nous ', un égal contre-poids d'humiliations pour abaisser durant tout le cours de sa vie mortelle , et principalement sous tous les rapports de sa maternité, cette même Vierge, cette même mère placée , à un si beau titre , par la divinité de son fils, sur la première marche du trône de l'Éternel.

Or, si ce projet est démontré par les événements, comme il va l'être , le secret du conseil d'en haut ne se trouvera-t-il pas dévoilé et constaté dans les fastes sacrés de la religion ? Ou peut indiquer un si beau dessein du ciel avec confiance et admiration aux orateurs chrétiens , sans rien ajouter à la vérité. Mais si cet aperçu est rigoureusement vrai, il en résulte encore que cette même maternité divine , qui élève Marie , ici-bas et dans le ciel , au-dessus de tout ce qui n'est pas Dieu, renferme aussi un nouveau mystère de protection et d'amour, si elle ne lui attire jamais que des abaissements sur la terre. Ainsi, par une disposition adorable de miséricorde, sa vie aura été dévouée aux humiliations , et l'éternité sera réservée à son triomphe. Je demande si l'éloquence chrétienne peut sui^Te un plus éclatant sillon de lumière dans le plan d'un tel panégyrique.

Un éloge oratoire , qui n'est point une vaine déclamation ,

' « -Eternum gloriae pondus operatur in nobis. » II Corinth. cap. iv. vers. \7.

a sans doute pour but principal d'inspirer beaucoup d'intérêt; mais cependant cette même émotion de l'âme , qui attache l'auditeur quand elle excite la crainte ou la pitié , le révolterait bientôt si elle le mettait , pour ainsi dire , à la torture , par de cruels et continuels déchirements. Aussi n'est-ce point ce sentiment de tristesse , et peut-être de dégoût , que j'invite les orateurs h nous faire éprouver dans le panégyrique de la sainte Vierge. La première partie doit, il est vrai, développer les humiliations et la seconde les souffrances que la uk!ternité divine coûte à l'héroïne de ce discours, dont l'intérêt bien gradué peut aller toujours en croissant jusqu'à la péroraison. Mais pour profiter des heureux contrastes du pathétique et du merveilleux que l'histoire offre ici à l'éloquence , il faut qu'une marche parallèle explique et contre-balance les décrets du ciel , en opposant tour à tour des prodiges de gloire aux épreuves d'humiliations ou d'abaissement, et des trésors de mérites, comme autant de titres de félicité, à chaque période d'angoisse ou de douleur. Cette perspective, que l'orateur ne devrait jamais laisser perdre de vue , développerait sans épisodes, sans écarts, sans exagération et sans remplissage, le double décret de la Providence, qui formerait le plan du discours par lexplication et la correspondance d'un dessein si sublime. La démonstration continue d'une vérité frappante et lumineuse, la surprise, l'admiration, l'attendrissement, ne laisseraient pas languir, ce me semble, un seul instant, l'iutérêt d'un tel panégyrique, dont on s'est trop effrayé, et qui manque encore aux triomphes de la chaire.

Mais une pareille matière exige de l'orateur beaucoup d'esprit et de goût, pour animer, varier et faire contraster ces peintures; beaucoup d'éloquence, pour entraîner l'auditoire par tous les ressorts combinés de Tadmiration et de la pitié; beaucoup de dignité, pour faire respecter dans ime si haute destinée les meneilles qui sortent de l'ordre commun , en respectant soi-même jusqu'au scru|)ule toutes les bienséances oratoires; surtout beaucoup de tact et de prudence, pour n'exposer jamais un suj.°t si dclicit au moindre sourire de

liO ESSAI SUR L'IiLOQUENCE

rirréligion ou de la malignité, par aucune idée , par aucune expression , par aucune image qui manque de mesure ou de convenance.

Ce n'est point un discours que je prétends esquisser ici ; c'est une simple marche que je me contente d'indiquer au talent. .Te n'ai pas besoin d'avertir un véritable orateur des sentiments attendrissants que lui suggérera la présence de la sainte Vierge au supplice et à la mort de son fils sur le Calvaire. Le tableau en est déjà crayonné dans le récit énergique et touchant de l'Evangile , qui l'a peint d'un seul mot , dont il faudrait simplement découvrir la profondeur : Stabat juxta crucem Jesu mater ejus. .Toan. cap. xix , vers. 25. La maternité divine , qui semblait ne devoir l'exposer qu'aux éblouissements de l'orgueil , ne sollicite plus pour elle au pied de la croix, dans cet abîme de douleurs où. elle est plongée, que la commisération et les larmes du genre humain.

De pareilles conceptions oratoires, dont la religion seule fournit la grandeur , ne méritent-elles pas d'exciter la verve et le saint enthousiasme de l'éloquence chrétienne ? La vérité et la fécondité de ce plan doivent nous inspirer d'autant plus de confiance , que la sainte Vierge explique ainsi elle-même l'origine de sa gloire , en révélant expressément le mystère de son élévation dans son divin cantique. Dieu , y dit-elle , a daigné considérer l'humilité de sa servante; et c'est pour cela même que désormais toutes les générations futures vont célébrer à l'envi mon bonheur. Quia respexit humilitatcm ancillx sux : être enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes. Luc. cap. i, veis. 48.

On doit être étonné que l'auguste héroïne de ce discours ayant si formellement indiqué la cause de son triomphe, et que son éloge se trouvant renfermé et consacré dans le simple commentaire d'un verset si lumineux , ses panégyristes , qui n'ont cessé de se plaindre de la stérilité du sujet, n'aient jamais creusé celte mine que l'Évangile ouvrait à leur ministère.

Après avoir combiné ce mode heureux de composer le panégyrique de la sainte Vierge , j'ai voulu me convaincre et je

me suis assuré que ce plan n'avait encore été saisi par aucun de nos orateurs, pas même par ^lassillon, qui l'aborda de trèsprès dans son sermon sur la fête de l'Assomption. Ce discours se trouve dans le volume de ses Mystères. En voici la division : « Les consolations de la mort de Marie compensent « les amertumes antérieures dont son âme avait toujours été <■ affligée durant sa vie : premier point. La gloire de sa mort « répare les humiliations qui l'avaient toujours accompagnée « sur la terre : second point. »

Quelle perte pour le ministère sacré qu'en se fixant uniquement auprès du lit de mort de Marie, pour célébrer son entrée triomphante dans le ciel , jMassillon ait fermé les yeux devant le vaste et magnifique horizon qui allait s'offrir à sa vue! Il n'avaitplusqu'un pas à faire pour se trouver environné de toutes les richesses oratoires de son sujet; et il s'arrête, en se jetant aussitôt dans un désert aride oii son beau talent est réduit, après avoir ainsi répudié la véritable éloquence des faits, à masquer des lieux communs par la seule magie de son style enchanteur.

Quand un orateur du premier ordre, et dont le talent doit découvrir et répandre partout la lumière, traite un sujet si digne de l'inspirer, il est bien difficile qu'il ne saisisse, ou du moins qu'il n'entrevoie pas ses rapports les plus oratoires. Aussi , quoiqu'en général l'éloquent Massillon ait rarement montré de la profondeur et de la création dans ses plans , qui sont la partie la moins travaillée et la plus uniforme de ses compositions, un coup d'oeil prolongé et souvent renouvelé sur l'histoire de la sainte Vierge dut néanmoins suffire à la perspicacité d'un esprit aussi supérieur que le sien, pour démêler l'éclat qu'elle avait reçu de ses abaissements. C'est une idée très-neuve et très-helie qu'il a ingénieusement aperçue : je ne puis dire, heureusement, puisqu'il aurait pu en tirer un meilleur parti ; et je me plais à lui en décerner avec cette mesure un juste tribut d'admiration. Mais ce cours d'humiliations ne commente ici pour lui qu'au moment où elle trouve son fils , âgé de dix ans, assis dans le temple , expliquant la loi aux docteurs de la synagogue. Massillon relevé d'abord

avec onction dans son discours les rigueurs ou du moins Tindifférence apparente de Jésus , qui ne répond aux inquiétudes si touchantes de sa mère et de son père, dont la tendresse le cherchait inutilement depuis trois jours, qu'en blâmant cet empressement déplacé , et en les désavouant en quelque sorte pour parents , par son affectation à ne parler devant eux que du Père céleste, dont il défend les droits. L'éloquence de l'orateur rapproche ensuite avec art trois autres dépositions de l'Evangile qui tendent au même but. Ainsi , quand aux noces de Cana , où pour la première fois il exerce par un prodige son empire sur la nature , d'après une simple observation de Marie, qui a paru le désirer , l'Homme-Dieu semble craindre qu'une si prompte déférence n'appelle sur elle de trop glorieuses interprétations, qu'il désavoue , et il prend soin de déclarer aussitôt qu'jl n'y a rien de commun entre sa mère et ce miracle. Lorsque le peuple , transporté d'admiration pour lui, bénit au.ssi par l'éloge le plus solennel lir-s entrailles qui l'ont porté et le sein qui l'a nourri, il détourne lui-même de ce cœur maternel, qui s'en serait épanoui d'amour et de joie, de si douces bénédictions , pour leur assigner un autre objet, en les répandant sur tous les Israélites qui écoutent la parole de Dieu et y conforment leur conduite. EnDn, il proteste devant tout le peuple, en présence de INIarie et de Joseph , dont il est l'espérance et la gloire , qu'il ne reconnaît pour père , pour mère , pour frères , que les seuls hommes dociles à la voix de Dieu et qui accomplissent sa volonté.

Tels sont les aperçus historiques auxquels Massillon se l)orne dans cette partie si riche de son sujet, sans remontei* jamais à la cause secrète de tant de dégoûts et d'abaissements, sans expliquer l'esprit d'une si étonnante destinée , sans chercher et sans soupçonner les vues miséricordieuses du ciel , qui humilie toujours cette mère ainsi éprouvée, dans le titre même le plus propre à exalter son orgueil.

Rien n'est pourtant mieux présenté et plus noblement écrit que ce récit de Massillon, à la fois ingénieux . vrai , touchant €t neuf dans sa simplicité.

Mais par quelle fatalité, après une si riche conception, ce même orateur , qui se place à un tel point de vue , se bornef-il à ces premiers aperçus, lui à qui l'Évangile en indiquait tant d'autres analogues, dont il avait enrichi bien moins à propos, et toujours partiellement, quelques-uns de ses discours sur la sainte Vierge ? Faut il lui en adresser ici le reproche ou l'hommage? Par quelle étrange distraction, ajouterai je encore, un écrivain si fécond en ressources n'a-t-ii donc pas mis en oeuvre toutes celles qui , après s'être déjà offertes ailleurs à sa plume, auraient dû se présenter alors ensemble à son sujet avec tant de propriété et de magniOcence ? /ih ! si leur développement eût été l'idée dominante de son plan et de son esprit, il aurait vu s'ouvrir auparavant, et se terminer fort au delà, ce cours instructif d'abaissements qui l'emontent, en effet, plus haut et s'étendent plus loin dans l'Évangile , aux yeux d'un orateur qui veut approfondir , selon le génie de la religion , les mesures concertées par la Providence pour rendre la mère d'un Dieu toujours huml'le au milieu de sa gloire.

Voici les preuves que nous en fournissent les livres sacrés. Massillon , je le répète encore , en a recueilli plusieurs que je vais extraire de ses autres sermons sur les solennités de. [Marie ; et je ne doute nullement qu'il ne les eut toutes réunies, si cette idée ne se fût pas retracée incidemment à son esprit dans la composition du discours pour la fête de l'Assomption , où il se trouvait trop resserré par son plan pour découvrir tant d'objets d'éloges dans toute leur étendue.

Cette même Vierge, prédestinée à une si étonnante élévation dans l'histoire du geme humain, est issue du sang de David; mais elle se voit reléguée par son indigence dans les conditions les plus obscures, et elle ne paraîtra dans la Judée que l'épouse d'un simple artisan. Il entre dans l'économie de sa vocation, que cette maternité surnaturelle soit mise aux yeux des honmies sous la protection d'un maringe solennel , qui lui en ùtera toute la gloire dans l'opinion de sa trilni. Au moment même où elle est initiée au mystère des conseils su-

14 i ESSAI SLR L'ELOQUENTE

prèmes dont elle doit être rinstrument, ses épreuves commencent avec son ministère materne!. Obligée de se confler, dans un âge si tendre , a une révélation solitaire très-glorieuse et très-t'rappante sans doute , mais après laquelle son imagination éblouie eût été peut-être excusable dans le premier moment de redouter quelque illusion , elle est soumise aussitôt a l'épreuve de livrer sa destinée à la foi de ce prodige instantané, sans en avoir aucun témoin pour garant. A peine les premiers signes de sa fécondité se manifestent , qu'elle se voit dévouée aux soupçons les plus bumiliants , et menacée de la répudiation la plus ignominieuse. Au moment de devenir mère, un voyage long et pénible, dans une situation si critique et dans une si rigoureuse saison , léloigne de son humble foyer et la transporte au loin, pour exécuter les prophéties, en crovant ne se soumettre qu'a la loi du dénombrement ordonné par l'empereur Auguste. Arrivée enfin, après tant de fatigues , a Bethléem , elle n'y peut trouver pour asile la plus misérable des hôtelleries ; et elle donne le jour au Rédempteur du monde dans le réceptacle des plus vils animaux , qui composent toute la cour terrestre de cette nouvelle reine du ciel.

Cette Vierge mère , cette Vierge pure comme la lumière , n'a pu recevoir sans doute aucune souillure par uu enfantement divin, la plus auguste des consécrations, et cependant le seul respect dû par toutes les mères Israélites aux rites sacrés de Moïse la soumet aussitôt à la loi commune de la purification maternelle, c'est-à-dire à une cérémonie d'abaissement que la pauvreté de son offrande va rendre encore plus humiliante ; à une cérémonie honteuse , qui la dégrade publiquement des prérogatives de sa maternité divine, en la confondant avec toutes les autres mères du peuple juif. Et quand même elle ne serait pas touchée de cette abjection pour l'intérêt de sa propre gloire, pourrait-elle être insensible à celle de son fils , qui semble entièrement éclipsée par cette expiation légale .-^ Le Rédempteur y paraît racheté lui-même sous la forme d'une victime vulgaire. C'est peu : il y paraît comme un pécheur, comme un enfant de colère, comme un

esclave assujetti à la rançon commune ; et sa malheureuse mère non-seulement en est témoin, mais encore elle est appelée à le présenter ausacriûce, qui devient pour elle une image anticipée du Calvaire , où elle achèvera l'oblation de son fils unique à la justice inexorable du ciel. C'est là, c'est à Jérusalem , c'est entre les hras de Marie et sur le sein maternel , que cet agneau sans tache , réservé à s'offrir lui-même en holocauste, commence le cours de ses expiations propitiatoires, et prend sur lui seul toute la honte du péché. Sa mère ne l'avait conduit dans le temple que pour se purifier elle-même, en le soumettant aux observances delà loi. Mais queva-t-elle y éprouver? Elle y entend les soudaines et sinistres prédictions d'un saint vieillard, qui ouvre devant elle le livre rie l'avenir pour lui montrer sa triste destinée et celle de son fils, plus affreuse encore. Inspiré par un esprit prophétique, Siméon lui annonce qu'un glaive de douleur percera ses entrailles, et lui prédit d'avance le sort cruel de ce même enfant dont elle pleure déjà le supplice et la mort sur son berceau.

Marie, ainsi accablée de tout le poids du présent et de tous les désastres que lui prépare l'avenir, est bientôt condamnée à fuir au loin en Egypte, pour soustraire le fils du Tout- Puissant à la jalousie d'Hérode. Après l'horrible massacre auquel sa tendresse vient de le soustraire, il faut qu'elle revienne cacher son dépôt sacré dans sa misérable demeure de Nazareth , sous la tutelle de ses pauvres parents. C'est là que sa foi, mise sans cesse à de nouvelles épreuves, doit reconnaître son Créateur et son Dieu sous la forme d'un enfant qui a voulu partager toutes les infirmités et toutes les misères de notre nature, excepté le péché. C'est là, c'est jusqu'à la trentième année de Jésus, que la prévoyance de l'Éternel exerce en silence l'humilité d'une mère qui semblait n'avoir à craindre que l'ivresse de l'orgueil. Elle est la mère d'un Dieu, il est vrai ; mais précisément parce que ce senti- • ment d'exaltation paraît l'apannge inévitable d'une si sublime prérogative , elle a pour fils un Dieu qui jamais ne la glorifie,

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