XXX. De l'oraison fiinùbre de Turenne par Flédiier
C'est l'un des regrets qu'on éprouve en lisant la fameuse oraison funèbre de Turenne , que Voltaire appelle le grand chef-d'œuvre de Fléchier'. L'illustre évêque de Mîmes s'est surpassé lui-même dans ce discours , par lequel il a eu le bonheur de lier sa célébrité à la renommée de l'un de nos plus grands généraux, le seul homme étranger parmi nous à la dvnastie régnante dont la mort ait jamais été pleurée en France comme une calamité publique. L'élégance et la pompe de son style y brillent dans tout leur éclat. Il y déploie l'élocution , le nombre , le goût, l'harmonie et l'imagination poétique d'un orateur du premier ordre ; mais je ne saurais dire qu'il en montre également la véhémence , la chaleur, la verve et l'invention. S'il possédait à un plus haut degré le talent et les connaissances nécessaires dans le genre instructif, on pourrait reconnaître le disert et élégant Fléchier dans le portrait que nous a transmis Cicéron de l'orateur Callidius. « Des c trois parties, dit-il, dont se compose l'éloquence il réunit " éminemment les deux premières : je veux dire celles qui « tendent à instruire et à plaire; la troisième, qui est la plus « importante de toutes, et qui consiste à toucher et à émouvoir « les esprits, lui manque absolument '. »
' Voyez à la fin du volume, la note n° 3.
- Il Sed cum a nobis dictuin sit , tria videri esse qua; orator eflicerc
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Cette oraison funèbre fournit aux maîtres des exemples l)riilants, et plusieurs sujets de leçons très- attachantes et très-instructives '. 11 me semble pourtant qu'elle ne fnit pas connaître suffisamment les vertus privées et le caractère antique du héros , dont on n'apprécie point encore assez , à mon f^ré , ni la belle àme ni les grandes actions après cette cblouissante lecture, (^est toujours le panégyriste que je vois, quand je voudrais n'être occupé que de Turenne. ^lon iidmiration pour cet honmie extraordinaire souffre de laisser l'orateur en deçà de l'enthousiasme qui la ravit , et d'aller plus loin que lui toutes les fois qu'il ne montre pas assez pleinement, à travers des périodes si pompeuses, cet empire étonnant que Turenne eut toujours sur lui-même, et par là sur les autres hommes; cette simplicité habituelle qu'il alliait à l'amour de la gloire; cette inaltérable égalité d'àme et cette constante uniformité de vertu qui le signalaient à la guerre, à la cour, auprès des puissances étrangères, au milieu de ses sociétés intimes et dans l'intérieur de sa maison ; <'es prodiges innombrables de justice et d'humanité dans nos provinces envers les habitants des campagnes , et ces traits sublimes de bienfaisance et de générosité en faveur de ses officiers et de ses soldats; ce culte de dévouement, d'amour et d'enthousiasme qu'il inspirait à toute l'armée; cet honorable tribut du désespoir de nos provinces frontières, au moment de sa mort, oiî l'on vit accourir vers les tribunaux les fermiers de nos plus grands domaines , pour en obtenir la résiliation de leurs baux : craignant sans doute qu'après la perte d'un tel général, la France, menacée d'une invasion
tlebcret, ut doceret, ut delectarct, ut moveret, duo summe tenuit, ut et rem illustraret disserendo, et anitiios eorumqui audirent demulceret voliiptate: abcrat terlia illa laus, quœ pernioveret at(jue incitaret animos (|uam pluliinum pollere dixinius. » Briitnn, seii de Claris Ornloribus , n" 276.
' L'explication oratoire dtî cette oraison funèbre se trouve faite avec beaucoup d'esprit et de goût dans les neuf et dixième cliapitrrs (bi neuvième traite des </nircs mi prose , quatrième vobmie de resliniable ouvrage élémentaire qui a pour titre : Principes de ht Littérature, par l'ablMi Batteux, de l' Aeadénie frane;nse.
lu.
ll'j ESSAI SIR L'KLOQUfî.NCE
inévitable, ne pût désormais cultiver ses campagnes avec l'espoir d*eu recueillir les moissons; que dirai-je encore? cet éloquent tableau de la désolation de nos pères en perdant ce grand homme, et dont le peuple français a si bien su perpétuer la mémoire par cette locution vulgaire, qui est venue si souvent le consoler dans ses revers, comme si les malheurs ordinaires n'étaient plus rien pour lui en comparaison d'un tel désastre : Ce n'est pan, dit-il encore, la mort de Turenne. Enfln, je cherche dans cette éloquence de Fléchier, qui devrait tout embellir, de nouveaux motifs d'admirer, de révérer et de chérir son héros; et si j'ose le dire, confus pour l'orateur, de ne me sentir ni plus instruit, ni plus ému, ni plus attendri par un pareil discours ; affligé de n'y trouver pas même l'intérêt et le charme d'un simple récit historique, après avoir bien examiné cet éloge écrit avec tant d'art, j'éprouve le besoin de rassasier ma tendresse et mon admiration pour Turenne en relisant aussitôt , comme on lirait une des plus attrayantes vies de Plutarque , le cinquième et dernier livre de son histoire écrite sans couleur et sans chaleur par l'abbé Raguenet. J'avoue à regret que, malgré le faible pinceau de ce biographe, la seule narration des faits m'intéresse, m'attache et me transporte cent fois plus sous sa plume que l'oraison funèbre de Fléchier ' ; et je ne vois rien
' Nou-seulement les giandes tiualités inorales de Turenne sont beaucoup plus développées par l'abbé Kaguenet que par Fléchier, mais encore ses belles actions militaires brillent avec j>lus d'éclat sous la plume de l'iiistorien qui les raconte, que sous le pinceau de l'orateur chargé de les célébrer. En voici un exemple niémorabln dont l'élo([uence aurait pu former un magnifique tableau, et dont le iianégyriste de Turenne n'a pas même parlé. En gagnant la bataille de Tnrkein, malgré Louvois et malgré Louis XIV lui-même, ce grand homme força les Impériaux d'évacuer l'Alsace et d'aller chercher des quartiers d'hiver en Allemagne, dans le mois de janvier l67o , six mois avant sa mort. Voici comment l'abbé Raguenet rend compte de cet événement : « Tout le monde en fut surpris; car on savait que le vicomte de Turenne n'avait employé que vingt mille hommes à chasser de rAls:ice cette armée nombreuse, qui ne se proixxait rien moins que d'envahir deux ou trois de nos provinces. .Mais on fut encore l)ieii pins étonné ijuand on sut qu'il avait prévu, plusieurs mois auparavant,
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(ie plus iiumiliaut pour l'orateur que de produire inoiiis d'effet qu'un pareil iiistorieri.
Or, si tel' est pour tous les bons esprits le résultat de cette comparaison entre une vie historique et une oraison funèbre, l'éloge de ce grand capitaine reste donc à faire, ainsi que son histoire, sans qu'une pareille rivalité doive décourager un véritable talent.
Parmi tant d'omissions historiques qui m'afiligent dans le discours de Fléchier, il en est deux fort remarquables, qu'on aurait dû relever beaucoup plus tôt, si un judicieux esprit de critique eût consulté l'histoire, les souvenirs traditionnels, les mémoires et les journaux du temps. Je vais tacher d"y suppléer, d'après ces différents témoignages. Cette digression interrompra un moment la monotonie et la sécheresse de tant de théories didactiques , en les présentant sous une autre forme qui indiquera comment l'éloquence peut les mettre en action.
On sait que Tureune était né dans la religion protestante.
toutes les marches des ennemis et le succès de son entreprise, comme on le vit par une de ses lettres que Louis XIV fit lire devant toute la cour. Cette lettre était atlresée au uiarqiiis de Louvois , ministre de la guerre, auquel le vicomte de Turenno avait éc.iit , dès le moi* d'octobre précédent, que, feignant de ne pouvoir plus résister aux ennemis depuis la jonction de l'électrur de Brandebourg, il allait toujours reculer devant eux; (juc pour leur donner même plus de contiance, il se retirerait en Lorraine, pour les engager à se répandre dans toute l'Alsace; qu'alors il tomberait sur les quartiers de cette armée de soixante mille hommes, d'un côté par où assurément ils ne soupçonneraient pas qu'il diit venir les surprendre , et «ju'il les obligerait à repasser le Rhin pour aller hiverner chez eux; ce i|ui arriva effectivement aimme il l'avait prévu. Pour transmettre cette action à la postérité, on frappa une médaille avec cette légende : Soixante mille Allemands chassés au delà du Rhin en 1670. »
Cette lecture récente et publiipie d'une lettre si honorable à la mémoire et au génie de Turennc venait de mettre le comble à sa réputation militaire en présence de toute la cour. L'effet en aurait encore été plus frappant dans la bouche de Fléchier, s'il avait eu le courage, disons mieu."t, l'adresse de lire cette lettre ou plutôt de la n'citer lui-même en chaire, au milieu di- son discours; mais un si beau triom|ilie n'inspira rien à son taliMit, et il n'en tira aucun p.uti pom- la gloire de Louis XIV, pour celle de rureime cl [loin- la sienne propre.
Fléclîier le rappelle à ses auditeurs , dès l'ouverture de son oraison funèbre, eu déplorant le malheur de sa haute naissance, dont il ne faut pas le louer, dit-il, mais dont il faut le plaindre. Ce grand homme était très-attaché à la prétendue réforme de Calvin; et durant tout le temps où il crut à la légitimité du schisme il ne cessa de lui rendre tous les bons offices que les protestants avaient droit d'espérer de sa bonne foi, de son crédit et de sa gloire. Louis XIV respectait tellement sa probité, qu'il n'osa jamais attendre de son ambition ou de sa politique un changement de religion que ce prince désirait ardemment, mais qu'il ne voulait et ne pouvait obtenir que de l'unique et solide conviction de son esprit. Il avait dit plus d'une fois qu'on avait promis avec justice à cet illustre maréchal général de ses armées la dignité de connétable durant les troubles de la Fronde , et qu'il remplirait volontiers cet engagement de la régente sa mère si M. de Turenne lui en facilitait le moyen en se réunissant à l'Église catholique. IMais il était également incapable de s'exposer à un refus, par une condition offensante pour la délicatesse de Turenne, et de s'abaisser lui-même à des exphcations d'excuse qui répugnaient à la hauteur de son âme.
.Te puis raconter avec confiance à ce sujet une anecdote précieuse à conserver, dont je n'ai d'ailleurs nul besoin de me faire une autorité. Elle se rapporte au projet éventuel , mais bien constaté, de Louis XIV, du moins pendant les premières années de sa majorité, d'élever Turenne à la dignité de connétable dès qu'il consentirait à l'abjuration du calvinisme.
Un jour donc le hasard fournit au roi une heureuse occasion de concilier tous les ménagements et d'observer toutes les convenances; et il saisit l'à-propos avec beaucoup (l'esprit et de grâce, non pour engager Turenne à sacrifier sa conscience à ses intérêts, mais pour lui témoigner le chagrin que lui causait cette différence de religion, en l'empêchant de payer de si grands services d'une manière digne de lui.
On venait de présenter à Louis XIV, au moment de son lever, une épée d'un très-beau travail, de laquelle il allait
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se parer pour la première fois. Le roi en admira et en fit admirer l'exécution et le bon goût. Les courtisans ne manquèrent pas de renchérir aussitôt sur son approbation. Turenne, qui se trouvait présent, prit hn-méme cette épée des mains du monarque, pour l'examiner avec plus de soin", et il en parut charmé avec un air de surprise qui ne lui était pas ordinaire, f'oifs avez- bien raison, lui dit le roi, en prenant le ton grave et réfléchi d'un souverain qui avertit les spectateurs d'écouter avec une attention particulière ce qu'il va dire, vous avez bien raison d être pleinement satisfait de cette épée. fai voulu que le travail en fût fini avec toute la perfection possible. Mais savez-vous pourquoi fai désiré qu'elle fût si belle ? Je veux vous l'apprendre. Cesi Pépée que je destine au connétable de France, et que je porterai moimême tant que ce grand office de la couronne ne sera pas rempli. Elle vous siérait à merveille , monsieur le maréchal, et elle .sera la vôtre quand vous voudrez, fous connaissez, et vous seul pouvez lever tunique obstacle qui m'empêche, à mon grand regret, de la laisser dés ce moment entre vos mains. Turenne la lui rendit aussitôt, eu disant, avec un redoublement marqué de son embarras habituel, qu'il se sentait trop honoré et trop récompensé par un témoignage .si flatteur de bienveillance, et que son cœur le préférait à toutes les dignités. On admira, comme on le devait, son désintéressement et sa modestie ; mais personne ne lui fit l'affront d'en être surpris.
L'explication n'eut aucune suite. On n'en parlait plus à la cour; et peut-être même, effrayé du danger d'avoir un connétable, le roi était-il décidé à ne jamais rétablir cette dignité militaire, lorsque Bossuet composa , en 1668 , son Exposition (le la doctrine de FÉgli-'ie catholique sur les matières de controverse, qui n'a pas cinquante pages, et dont la jalouse exactitude lui coûta près de deux années d'un travail souvent interrompu, mais toujours repris avec ardeur et perfectionné par des révisions continuelles. Bossuet n'a jamais rien écrit avec tant de soin. C'est dans ce genre un ouvrage de génie.
lis ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE
Lui seul était capable d'y mettre la précision, la justesse, la clarté, la concision, la mesure, enfin la sûreté de principes et d'expressions qui rendent ce chef-d'œuvre absolument irréprochable.
Cette Ejr/iosi/iou, imprimée en simple forme d'épreuve et en très-petit nombre d'exemplaires, pour être examinée avec la plus scrupuleuse sévérité, détermina la conversion du marquis et de l'abbé de Dangeau, son frère, arrière-petits-fils du fameux Duplessis-Mornay, surnommé le pape des huguenots. Turenne voulut lire aussitôt la nouvelle production qui venait de rallier à l'Église ces deux hommes, pour les(|uels il avait beaucoup de bienveillance et d'estime. Il fut tellement étonné de trouver la doctrine catholique si différente de la forme hideuse qu'on lui attribuait dans les écrits et surtout dans les prêches des protestants, qu'il crut d'abord , sur la foi de ses théologiens, que Bossuet l'avait affaiblie et déguisée pour la rendre moins révoltante. Il donna communication de cette explication solennelle, comme d'un défi public, aux plus savants ministres de la secte, et il les exhorta sérieu.«ement à réfuter ce petit lirre , qui leur donnait un si terrible démenti. Ils ne purent s'en dissimuler eux-mêmes l'urgente nécessité. Ils répondirent donc à V Exposition de ta Foi, ou du moins ils crurent y répondre, en soutenant hautement que cet ouvrage ne renfermait point le véritable enseignement de l'Église ; que Bossuet n'oserait jamais le produire au grand jour ; et que s'il le rendait public sous son nom, il n'éviterait pas la censure de toute la catholicité, principalement celle de Rome, 'i.^ Exposition de la Foi parut enfin ; et elle obtint bientôt l'approbation authentique des universités, des évéques de France , de toutes les Églises catholiques, des docteurs du saint-siége, des cardinaux, du pape lui-même, qui reconnurent formellement dans la doctrine de l'auteur l'exposé le plus faille des sen/imenis du Concile de Trente.
I.e triompiie de Bossuet fut aussi éclatant qu'unanime dans une lutte si mémorable, comme ensuite dans la fameuse conférence sur l'autorité de l'Église, qui eut lieu enlG78, chez
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madame ia comtesse de Pioie , entre lui et le fameux ministre ('laude,et dont le résultat fut la conversion immédiate de mademoiselle de Duras, nièce de Turenne. Convaincu ou du moins très-ébranlé par V Exposition de la Foi ' , Turenne, dont les profondes idées se développaient avec trop de suite pour qu'il put s'arrêter avec nonchalance dans réclaircissement de ses doutes en matière si grave, voulut avoir , lète à tête d'abord, et mêuie ensuite quelquefois en présence des ministres de Charenton , des conférences réglées et intimes avec l'auteur d'un ouvrage clair et précis qui avait jeté sa raison dans la plus cruelle incertitude. La justesse et la sagacité de son esprit y furent également frappées de l'ascendant du raisounement et de la lumière de la vérité. Il annonça enfin à Bossuet qu'il était résolu à faire son abjuration, et le chargea d'en alier porter lui-même la première nouvelle au roi ; en même temps il ouvrit à l'évêque de Meaux son âme toutentière : Le roi, dit-il, a daigné m' insinuer plus d'une fuis qu'il me ferait connétable le jour où j'abjurerais mu religion. Diles-lui de ma part que je vais y renoncer, mais qu'en devenant catholique par pure conviction je ne dois ei n'entends en recevoir aucune récompense sur la terre. Assurez-le donc c^ueje ne mets point ma conscience à prix, et que je compte assez sur V estime de Sa Majesté pour être bien certain quelle ne me parlera jamais de la charge de connétable. Je n'ai pas voulu l'accepter Jusqu'à présent par principe de conscience ; et je crois me devoir à moi-même de la refuser toute ma vie par un sentivient d'honneur '.
Voilà le souvenir que nous ont transmis les contemporains d'un événement si mémorable. Bossuet se montra aussi humble que grand au moment où cette éclatante conquête vint signaler le plus illustre triomphe de son zèle et de son génie ; et une discrétion si remarquable ne se démentit pas une seule fois durant tout le cours de sa vie , qui se prolongea
' Voyez, à la fin du voliinip , la note n° 4. 2 Voyez , à la lin lin voluiiic, la note n" 5.
encore de trente-six années. Quand on l'en félicitait, il ne recevait ces hommages qu'en y joignant le tribut de son admiration , pour en rapporter toute la gloire à son illustre néophyte Bossuet eut aussi la touchante délicatesse de n'en jamais faire aucune mention , ni durant ses longues controverses avec les protestants , ni même douze ans après la mort de Turenne, dans le sublime parallèle qu'il établit entre ce héros et le vainqueur de Rocroy, lorsqu'il prononça la magnifique oraison funèbre du grand Condé.
Or, Fléchier a célébré en détail la conversion de Turenne ; il en'a fait la matière de six grandes pages, à la fin de la seconde et au commencement de la troisième partie de l'oraison funèbre, qu'on regarde avec toute raison comme le chef-d'œuvre de son talent. Il y peint les longues hésitations d'une conscience inquiète et d'un esprit indécis , qui lui firent consulter alors ses amis les plus éclairés et les plus habiles ministres du calvinisme; et il nous le montre comme un homme conséquent dans ses principes , bie?^ différera de ceux qui ne sortent de l'hérésie que par des vues intéressées, ou qui changeant de sentiments sans changer des mœurs, n'entrent dans le sein de l'Église que pour la blesser de plus prés Turenne se montra ennemi irréconciliable de l impiété, éloigné de toute superstition et incapable dhypo-
Ces brillantes antithèses de Fléchier ne produisent aucun
• Il faut l'avouer, Fltct.icr reste , comme orateur, fort au-dessous de Mascaron dans ce long et froid récit de la conversion de Turenne. Mascaron V déploie, au contraire, un vrai talent, souvent aussi une beUe maniéré dVcrire. On croit même (it.elquefois reconnaître dans son lansage l'énergique accent et la simplicité sublime de Bossuet ; par exemple, quand, nous présentant son héros la veille d'un con.bat ou dans 1 .vresse delà victoire il dit que « M. de Turenne na jamais plus vivement senti qu il > avait un Dieu au dessus de sa tête, que dans ces occasions éclatantes ou presque tous les autres Toublient. C'était alors qu'il redoublait ses prières. On l'a vu même s'écarter dans les bois , où , la pluie sur la tête et les genoux dans la boue, il adorait dans cette humble posture le Dieu devant lc(iuel les lésions démanges tremblent et s'hnmihcnt. »
effet oratoire. Les six pages vides, ternes et languissantes, que cette abjuration fournit à sa plume n'offrent de remarquable que la belle image qu'il emprunte d'un Père de l'Église, au moment où Turenne montre à ses frères derrière lui, selon les termes de saint Augustin, le pont de la miséricorde de Dieu, où il vient de passer lui-même.
Si Flécbier n'a pas cru que son héros eût sacrifié l'épée de connétable à sa religion , et que la conversion de Turenne fût l'ouvrage de Bossuet, j'avoue qu'il a très-bien fait de n'en pas parler. Mais, s'il avait craint simplement de déplaire en décernant cet hommage à l'évcque de fléaux , il faudrait le plaindre de n'avoir pas su profiter d'une occasion si précieuse à l'éloquence. Flécbier avait trop de talent pour redouter de semblables écueils et pour ne pas se prémunir aisément contre tout reproche.
En exprimant ainsi mon opinion et mon vœu, je raisonne donc toujours d'après l'hypothèse que la persuasion intime de Flécbier n'opposait aucun obstacle à l'essor de son éloquence, ou que cette prétérition n'a été de sa part qu'un oubli, .l'exhale d'autant plus librement les regrets que m'arrachent ici les droits de la justice et l'intérêt de l'art, qu'il suffisait à l'orateur chargé de célébrer la conversion de Turenne d'\ faire intervenir le grand Bossuet , dont Louis XIV consacni. si noblement le triomphe, en le chargeant aussitôt de prêcher à la cour l'avent de cette même année 1668 , pour confirmer, disent les historiens, la réunion de Turenne a t Église catholique. Ps'est-il pas manifeste, en effet, que le nom, l'apparition et l'influencede ce génie immortel auraient faitdutableau en action de l'abjuration de Turenne l'un des morceaux les plus animés, les plus dramatiques, les plus saillants et les plus sublimes de son éloge?
Bossuet était présent lorsque cette oraison funèbre fut prononcée dans l'église de Saint-Eustache, le 10 janvier 1676. Un court intervalle de sept années s'était à peine écoulé depuis la conversion de Turenne, dont tout l'auditoire connaissait alors et dut nommer avec enthousiasme le véritable moteur.
Kt Fléchier, commensal journalier de Bossuet, son collaborateur dans l'éducation du dauphin, ne met pas en scène un seul instant dans cet éloge solennel deux interlocuteurs si dignes l'un de l'autre! Et Fléchier ne rappelle pas à ses auditeurs ces entretiens savants et intimes dans lesquels Turenne cherchait la lumière ; où Bossuet, pénétré de respect et d'admiration pour lui , guidait et soutenait ses premiers pas dans les sentiers de la foi, en portant devant lui le flambeau de la vérité qu'il faisait luire jusqu'au fond de cette grande âme! Et Fléchier ne le venge pas publiquement de son silence et de sa modestie ! que dis-je ? il ne sait l'en venger qu'à ses propres dépens, par un languissant remplissage qui énerve son discours! Et il ne soulève pas même ce voile dhumilité qu'il auraitdùdéchirerdevanttant de vertu, de génie et de renommée , pour la gloire de la religion , pour la gloire de Bossuet. pour la g'roire du moins de Turenne, son héros, que le ciel et la terre avaient réunis sous ses yeux , et présentaient tous ensemble à l'admiration publique, dans ce jour solennel de justice , pour les associer aux honneurs d'un si beau triomphe! Et au moment où il célèbre cette conversion si ardemment désirée et si longtemps attendue, un orateur tel que Fléchier ne prend pas l'initiative sur l'histoire, en anticipant sur son témoignage, en liant, comme elle l'a fait, une pareille conquête au chef-d'œuvre de I'Expositiox de la Foi , si digue d'eu assigner l'époque à la postérité ! Et il ne consacre pas du sceau de la religion le souvenir à jamais mémorable de cette victoire de Bossuet sur Turenne , qui seule aurait suffi pour les immortaliser tous les deux ! Et le panégjriste national de ce grand homme n'évoque point son ombre auguste et chérie ! et il ne la montre pas s'élevant de son cercueil toute rayonnante de splendeur et de gloire, pour recevoir ce noble symbole de la première des dignités militaires, que son royal d;sciple dans la science des combats lui avait offert, et qu'il ne voulut jamais échanger contre son honneur et sa conscience, en faisant à l'ambition le sacrifice de sa religion paternelle ! Et plus timide que Mascaron sur le
vœu et les regrets que la reconnaissance avait inspirés à Louis XIV , Flécliier ne va pas chercher dans le fond du cœur même de ce monarque , pour la produire au grand jour et l'en faire jouir, une pensée si digne de la justice et de la munificence du trône ! Et Fléchier ne profère pas non plus un seul mot sur ce refus héroïque de Tépée de du Guesclin, qu'il fallait faire briller de tout son éclat aux yeux de ses auditeurs du haut de la chaire , ou plutôt qu'il fallait déposer solennellement avec respect, au nom du roi lui-même, sur le mausolée de Turenne, sans craindre d'être ni démenti ni désapprouvé, en le proclamant connétable de France au milieu de ses funérailles ! Est-il possible , hélas! que l'esprit symétrique de Fléchier, séduit par des antitlièses éblouissantes, ou resserré dans l'alignement d'une diction cadencée, nombreuse et sonore, n'ait pas senti tout ce qu'un pareil tableau offrait de neuf, de sublime et même d'unique à l'éloquence sacrée! On dira tant qu'on voudra que toutes ces réticences ne pouvaient faire aucun tort à l'immense renommée de Bossuet et de Turenne. Certes j'en conviens hautement , et sans aucune inquiétude pour tant de gloire ; mais en est-ce moins une perte pour la célébrité de Flécliier, qui n'a pas su partager un si magnifique triomphe en le solennisant d'une manière digne de lui?