XXXIV. Des Compliments
Puisque la discussion des différentes règles auxquellt. l'art de l'éloquence assujettit les orateurs chrétiens me conduit à tous ces détails , je ne dois pas m'élever vers de plus grands objets sans m'arrêter encore quelques instants à un autre épisode de nos compositions oratoires, qui offre quelques affinités de style et de coloris avec les panégyriques , et surtout avec les portraits : je veux parler des compliments par lesquels nous sommes quelquefois obligés dans la chaire de commencer ou de finir nos discours. L'usage établi ne permet plus aux ministres de l'Évangile d'annoncer la parole sainte en présence des maîtres du monde sans brûler devant eux quelques grains d'encens. Les rois sont donc bien à plaindre d'être poursuivis par l'adulation jusque dans ces mêmes temples où ils viennent s'instruire de leurs devoirs et s'humilier de leurs fautes ! Mais les orateurs chrétiens , qui devraient parler alors comme la conscience, inspirent un tout autre sentiment que la pitié quand ils se rangent eux-mêmes dans la foule des flatteurs. Ce qui doit , sinon les excuser , les consoler du moins, c'est la certitude que des éloges commandés à celui qui les prononce ne sauraient enorgueillir les
' « Agebatur hue et illuc Galba, vario ttirbae nuctuantisimpulsu, coinpletis unrlique basilicis et templis , lusubri pruspectu. Xeque populi aut plebis ulla vox; sed attoniti vultus, et conversa ad omnia aures. Non tuimiltus , non quies , sed quale magrii metus et magnae irse siicntium est. » Tacit. Histor. lib. I , cap. 40.
hommes puissants auxquels on les adresse. Mais que l'on ne passe pourtant jamais les bornes du respect que l'on se doit a soi-même dans ces compliments d'étiquette , car la religion ne permet ces louanges qu'en épargnant à la vérité l'humiliation d'en rougir ou de les désavouer. Ah ! que l'on reconnaisse donc toujours un apôtre ennemi du mensonge jusque dans ces hommages commandés par la bienséance ; et n'avilissons point un ministère si auguste par des éloges exagérés, qui ne sauraient tromper jamais ni le grand qui les reçoit, ni l'orateur qui les prodigue, ni l'auditeur qui les entend, ni le Dieu qui les juge. L'adulation outrée déplaît à tout le monde, et sert même très-mal la vanité qui la souffre. Louer les princes des vertus qu'Us n'ont pas , dit le duc de La Rochefoucauld, c'est leur dire impunément des injures; c'est du moins compromettre leur amour-propre , et oublier étrangement les égards qui leur sont dus en public. Eusèbe nous raconte dans la vie de Constantin • , que cet empereur eut le bon sens d'imposer silence à un prédicateur qui , en sa présence, avait la bassesse d'imiter dans un sermon la fiction de Virgile pour l'apothéose d'Auguste, en annonçant à Constantin qu'après sa mort il serait associé au fils de Dieu pour gouverner l'univers.
J'aime dans Bossnet cette noble franchise avec laquelle il exprime sa réserve dans la louange, de peur de déplaire , et surtout de s'avilir en paraissant vouloir flatter. On sent dans ses compliments je ne sais quelle respectable austérité apostolique, et une répugnance invincible pour l'adulation. Un prédicateur ordinaire qui eut été chargé de prêcher la profession de madame de La Vallière en présence de la reine Marie-Thérèse, n'aurait peut-être pas manqué de saisir cette occasion pour faire amplement les honneurs d'une si éclatante expiation , à l'épouse pieuse et délaissée de Louis XIV. « Il « est juste, lui dit Bossuet, il est juste, madame, que, faisant « par votre état une partie si considérable des grandeurs du