‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 26 sur 61 · I.ib. U cap · texte numérisé non relu

I.ib. U cap

« monde, vous assistiez quelquefois aux cérémonies où l'on « apprend à les mépriser. » L'orateur, en montrant ainsi autant de tact que de délicatesse et de mesure, se renferme aussitôt dans son sujet, et ne songe plus à cette princesse que pour eti écarter avec respect le souvenir dans la suite de son discours. Il eut été indécent de ne point faire mention de la reine qui présidait à la cérémonie, et dont les spectateurs épiaient tous les regards ; mais il eût été maladroit et barbare de lui offrir, même de loin, comme un triomphe digne d'elle, les pleurs volontaires d'une si touchante victime.

L'aversion de Bossuet pour la flatterie est encore plus frappante dans l'oraison funèbre du grand Condé. M. le duc de Bourbon conduisait le deuil à cette pompe funèbre, qui fut célébrée dans l'église de Paris, et le sujet que traite Bossuet semble lui coûter un effort ou même un excès d'indiscrétion, pour faire en quelque sorte malgré lui un éloge sublime du fils , eu racontant les détails de l'agonie et de la mort du père. Ce compliment est amené avec un naturel, c'est-à-dire avec un art inimitable. « Comme le prince « donnait des ordres particuliers, dit-il, et de la plus haute « Importance , puisqu'il y allait de sa conscience et de son « salut éternel, averti qu'il f lilait écrire et ordonner dans les « formes... Quand je devrais, monseigneur, renouveler vos « douleurs, et rouvrir toutes les plaies de votre cœur , je ne « tairai pas ces paroles qu'il répéta si souvent : qu'il vous « connaissait , qu'il n'y avait sans formalité qu'à vous dire « ses intentions, et que vous iriez encore au delà. Mon- « seigneur, qu'un père vous ait aimé, je ne m'en étonne pas : « c'est un sentiment que la nature inspire; mais qu'un père « si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier « soupir, qu'il se soit reposé sur vous de choses si importan- « tes, et qu'il soit mort tranquillement sur cette assurance, « c'est le plus beau témoignage que votre vertu pût remporter; « et, malgré tout votre mérite, Votre Altesse n'aura de moi « aujourd'hui que cette louange. »

Fénelon n'a jamais affaibli en chaire les saintes maximes

qu'il a déposées dans le Télémaque contre les flatteurs. Nous n'avons de lui que deux compliments de ce genre. Le premier est même plutôt un éloge en récit. C'est Louis XIV qui en est l'objet, et ce qui le rend encore plus glorieux pour sa mémoire, c'est que ce monarque n'a jamais entendu le discours où les louanges qu'on lui décerne sont inspirées par un sentiment spontané de zèle pour la religion , au lieu d'être simplement commandées et décréditées par les bienséonces de l'étiquette. Avant d'être connu à la cour, Fénelon avait été chef des missionnaires de l'Aunis et de la Saintonge, où son zèle fut entièrement dévoué à ce ministère. Sa réputation naissante le fit choisir, vers sa trentième année, pour prêcher à Paris , le jour de la fête en quelque sorte patronale de l'Rpiphanie, qu'on célébrait avec la plus grand<^ solennité, en l'honneur de la conversion des gentils, dans l'église des Missions étrangères. Je rendrai plus loin un compte détaillé du discours trop peu connu qu'il prononça devant cette assemblée, et dont l'analyse nous fournira des citations où l'éloquence de Fénelon paraîtra sous un nouveau jour. Je veux me borner ici à la manière dont il sut louer le roi. C'est dans le genre de l'éloge le ton austère, et par là même persuasif, qu'on ne trouve guère parmi les orateurs modernes que dans Bossuet.

Les paroles manquent à l'admiration dont je me sens frappé lorsque j'examine un compliment si éloquemment énergique, dans lequel Fénelon hasarde avec un air simple, et comme d'abondance de cœur, c'est-à-dire sans prétention et dès lors sans danger, les plus ambitieuses formules oratoires, la prosopopée elle-même, avec toute la familiarité d'un missionnaire et toute l'autorité de l'évidence , en ne permettant aucune enflure à ses paroles, en cachant une figure si hardie sous un style tempéré, mais plein, ferme et énergique, et dont la seule simplicité forme tout Tornement. Le compliment qu'on va lire me paraît dans cette partie un chef-d'œuvre singulièrement remarquable depuis le premier mot jusqu'à la fin, par je ne sais quel accent adroitement austère et popu-

laire ; par une ingénuité qui, en attestant au plus haut degré l'amour, la vénération, la reconnaissance de tout un peuple, enlève et justiGe radmiration ; par une onction enfln si exclusivement propre à ce compliment, qu'on ne peut le lire sans en être attendri jusqu'aux larmes, et dont le dernier trait surtout rappelle la sublimité franche et originale de Démosthène, qui seul entre les anciens orateurs a su reliausser avec cet art du génie ses compositions oratoires par de si vigoureux coups de pinceau.

« Sache, dit Fénelon au milieu de sa première partie, sache « par nos histoires la postérité la plus reculée que l'Indien « est venu mettre aux pieds de Louis les richesses de l'aurore, « en reconnaissance de l'Évangile reçu par ses soins. Encore « n'est-ce pas assez de nos histoires ; fasse le ciel qu'un jour, « parmi ces peuples, les pères attendris disent à leurs enfants « pour les instruire : Autrefois , dans un siècle favorisé de « Dieu, un roi nommé Louis, jaloux d'étendre les conquêtes a de Jésus-Christ bien loin au delà des siennes, lit passer de « nouveaux apôtres aux Indes : c'est par là que nous som- « mes chrétiens ; et nos ancêtres accoururent d'un bout de « l'univers à l'autre ' pour voir la sagesse , la gloire et la piété « qui étaient dans cet homme mortel. »

Le second compliment dont Fénelon illustra l'éloquence de la chaire se trouve dans le second de ses chefe-d'œuvre en ce genre. Il en sut orner le beau discours qu'il prononça lorsqu'il Gt à Lille, en 1708, la consécration du prmce de Bavière, archevêque et électeur de Cologne. Ce morceau est également digne de Fénelon, soit que l'on considère la réserve marquée avec laquelle il loue, soit qu'on s'arrête au tour oratoire dont il se sert pour justiGer la circonspection et la pudeur de l'éloge. « Vous venez d'entendre, mes frères, tout ce que j'ai « dit à ce prince. Eh ! que n'ai-je pas osé lui dire, et que ne « devais-je pas oser lui dire, puisqu'il n'a craint que d'igi;o- « rer la vérité? La plus forte louange l'honorerait iuGniment

' Les ambassadeurs de Siam étaient alors à Paris.

" moins que la liberté épiscopale avec laquelle il veut que je « lui parle. »

Cette manière adroite de décerner un hommage public aux vertus, sans blesser la plus prompte de toutes à s'effaroucher, la modestie, qu'on récompense, au contraire, en lui refusant ce qu'elle désire davantage, le bonheur d'être ignorée, est pleine d'art et de délicatesse. Il est difficile, en effet, d'employer dans les compliments un style direct, sans paraître exagéré ou monotone, et sans embarrasser aussi le personnage qu'on veut célébrer. Il vaut mieux se renfermer dans une paraphrase de l'Ecriture sainte, dans une prière à Dieu, dans une imposante apostrophe adressée à l'auditoire, dans une seule période terminée par un trait saillant, ou dans une allusion heureuse et imprévue. Mais quelque tournure que choisisse l'orateur, il faut lier le complhnent qu'on fait au sujet qu'on traite ; louer par les faits pour louer sans flatterie ; ennoblir l'éloge on l'associant avec courage à quelque grande et utile vérité; éviter les généralités, qui ne caractérisent et ne satisfont personne-, exercer un pareil ministère public avec dignité et retenue, pour ne compromettre ni son estime ni son hérosmêler avec une sage hardiesse l'instruction aux louanges,' ou plutôt la faire sortir de la louange elle-même; se borner a un petit nombre d'idées vives et frappantes ; tâcher de consacrer tout éloge individuel par des pensées aussi brillantes que justes et faciles à retenir; rester avec art dans l'expression de son estime en deçà de la vérité, plutôt que d'aller au delà ; se bien souvenir enfln que les hommages les plus flatteurs se fondent sur cette mesure d'admiration à laquelle les auditeurs peuvent ajouter de nouveaux trii)uts de gloire que 1 orateur leur arrache, en les forçant par son adroite réserve de renchérir sur ce qu'il dit lui-même.

Bourdaloue n'a jamais excellé dans cette partie. Tous ses compliments sont sages, mais communs; il prêcha son be.u sermon sur la conception de la sainte Vierge à Versailles, deux jours après le mariage d'Adélaïde de Savoie avec le duc de Bourgogne, fils du grand-dauphin, qu'on appelait sim-

pleiiient à la cour vwnseUjneur. La péroraison de son rliscours fut enrichie d'un passage de l'Kcriture sainte, dont l'application frappa vivement l'auditoire. La plupart des courtisans trouvèrent cette allusion très-heureuse; ceux dont le goût fut plus délicat jugèrent qu'à force d'être exacte et littérale, elle dégénérait enjeu de mots. Après avoir acquitté son ministère par des présages qui deviennent des leçons, Bourdaloue parle en ces termes de la jeune princesse : " Voilà, plus que sou rang, ce qui me la rend vénérable, et « ce qui me fait dire, comme le serviteur d'Abraham, Éliézer, « lorsque, voyant pour la première fois l'épouse du fils de « son maître, il s'écria, dans un transport d'admiration et d'ac- « lions de grâces : Oui, la voici celle que Dieu a choisie pour « être l'épouse du fils de mon seigneur. Ipsa est mulier quam «' prœparavit Dominus fiUo domini mei. « Gènes. 24.

On n'a jamais fait dans aucun compliment un usage plus heureux de l'Écriture sainte que Massillon dans l'exord-e de son sermon pour le jour de la Toussaint. Ce compliment est digne de tous les éloges qu'il ne cesse d'obtenir des partisans du bon goût et des amateurs de la vraie éloquence. C'est l'Évangile même qui semble dicter à Massillon de si ingénieuses louanges, et lui en fournit la plus riche tournure. L'orateur cite pour texte ces trois mots de l'évangile du jour : Beati qui lugent : Bienheureux ceux qui pleurent; et, après un choix si étrange au milieu d'une cour où l'on ne s'entretenait alors que de gloire et de prospérités, l'éloquent prédicateur, prenant le ton d'un apôtre, commente ainsi ces lugubres paroles, au début de son discours : « Sire, dit-il à Louis XH , « si le monde parlait ici à votre majesté , il ne lui dirait pas : « Bienheureux ceux qui pleurent. Heureux , vous dirait-il , «• heureux le prince qui n'a jamais combattu que pour « vaincre; qui a rempli l'univers de son nom: qui dans le « cours d'un règne long et florissant jouit avec éclat de tout « ce que les hommes admirent, de la grandeur de ses con- « quêtes, de l'estime de ses ennemis, de l'amour de ses « peuples, de la sagesse de ses lois !... Mais, sire, l'Évangile

« ne parle pas comme le monde. « On se souvient encore qu'une éloquence si noble et si snnple en apparence étouna ies courtisans les plus spirituels de Versailles, etexcUa dans rassemblée , malgré la graoité du lieu, un mouvement invoiOntaire cC admiration '.

Cette paraphrase paraît visiblement imitée de Fléchier , qui avait employé le même tour en préchant pour la solennité de la Toussaint devant Louis XIV , plusieurs années avant Massillon. Fléchier n'était cependant point l'inventeur de ce compliment. Mais il est permis aux prédicateurs d'être les copistes ou les traducteurs des Pères de l'Église, sans qu'on puisse les accuser de plagiat ; et ce fut dans cette source que Fléchier puisa la belle idée dont il ne sut pas assez profiter. C'est, en effet, saint Augustin qui a paraphrasé le premier, avec beaucoup d'esprit et même de goût , les béatitudes de l'Évangile , en les appliquant aux empereurs, dans le vingt-quatrième cliaoitre du livre cinquième de la Cité de Dieu '.

' Élofje de Massillon , par d'Alembert.

' « Christianos inipcratores non ideo felices dicimus quia vel diutius imperarunt, vel imperantcs lilios morte placida reli(|ucrimt, vel liostes reipublicae domuerunt , vel ininiicos cives ad versus se insurgentes et cavere et opprimere potuerunt. Ha?c enim et alla vita; liujus a.M-umnosae vel muuera, vel solatia, quidam ctiam cultorcs dsemonum accipeie meruerunt . qui non pertinent ad regnum Dci, quo pertinent isti : et hoc ipsius miseficordla faclum est, ne ab illo ista qui in eum crcdcrent velut suniinn Lona desiderarent. Sed felices cos dicimus si juste imperant, si inter linguas sublimiter honorantium , et obsequia nlmis bumiliter s:ilutantium non extolluntur, sed se hominesesse meminerunt; si suam potestatcm ad Dei cultum maxime dilatandum, majestati ejus famulam faciunt ; si Deum liment, diligunt, colimt; si plus amant illud regnum ubi non timent lia- Lere consortes; si tanlius vindicaiit, facile ignoscunt; si eamdem vindictam pro necessitate regendae tuendi-quc reipublicœ, non pro saturandis inimicitiarum odiiscxerunt ; si eamdem veniani non ad impuni tatera iniquitatis, sed ad spem correctionis indulgent; si (|uod aspere coguntur pleruMKiue decernere, miseric(jrdia; lenitatc et beneficiorum largitione compensant; si luxuria tanto eis est castigatior quanto potest esse liberior ; si maluiit cupiditatibus pravis quam quibuslibet gentibus imperare. Et si lia;c omnia faciunt non proiiter ardorcm inanis gloriae, sed proptcr charitatcm felicitatis aîterna;; si pro suis peccatis, liumilitatis et miscricor- Uis et oralioiiis sacrificium Deo suo vero immolare non ncgiigunt : talcs

Fléchier n'avait aperçu que le motif de ce beau commentaire : Massilion sut !e réduire, eu tirer la quintessence et se l'approprier. Toute conception mtellectuelle ou morale appartient, en effet, de plein droit à l'écrivain qui réussit le mieux à l'exprimer. Tel est le droit consacré par l'intérêt public, qui ne veut rien perdre des beautés que peut ajouter le goût à la clarté , à l'élégance , à la pureté , à la précision , à l'énergie , a la propriété , à l'éclat et à l'harmonie du stvie. On est donc convenu , comme d'un axiome de jurisprudence littéraire , qu'il est permis de voler à un auteur toute idée mal écn\Q^ pourvu qu'on le tue aussitôt, a-t-on très-bien dit , au jugement du r/oût, en rendant la pensée dont on s'empare beaucoup plus riche et plus frappante que n'avait fait l'inventeur.

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