XXXV. Du style direct et du Dialogue
Si l'on excepte ces portraits et ces compliments où l'orateur peut, sans déroger, s'abaisser s cueillir quelques fleurs d'esprit, une mâle vigueur, dont le nerf constitue la beauté, doit animer chaque membre de son discours. Toutes les fois qu'on parle à une assemblée nombreuse , on doit tendre à se rendre maître des cœurs ; il n'y a que le langage passionné d'une véhémente éloquence qui atteigne et subjugue la multitude. Les hommes réunis dans un temple pour entendre discuter leurs intérêts éternels attendent et exigent de l'orateur un sujet attachant, un plan lumineux, des preuves convaincantes , de grands tableaux , des mouvements pathétiques , des sentiments touchants , une émotion d'âme toujours croissante , enfin un style coulant et noble, sans vide dans les idées, et sans un seul mot superflu , pour animer et embellir ime élocution toujours vive , pure et majestueuse dans sa simplicité. Faut-il en être surpris ? Tous les juges du bon goût ont observe que dans les lectures ordinaires de société il faut , pour en
rhristianosimperatorcs dicimos esse felices, intérim spe, postea reipsa futures, cum id quod rxpectamus advenerit. » Sanctus .^ugustinus, de Civitate Dei, lib. 3, cap. 24.
soutenir r.-ittrait, choisir plutôt des ouvrages intéressants que des livres d'instiiiction. La vérité satisfait en tout ^enre l'esprit d'un lecteur isolé. ÎMais dès qu'on est réunion veut être ému ; et l'on sent le besoin d'un intérêt progressif quand on entend lire , pour concentrer et fixer son attention , qui n'est jamais et ne peut être qu'une préférence spontanée qu'on accorde aux idées d'aulrui sur les siennes propres. Des écrits d'ailleurs excellents, mais froids et surtout abstraits, cessent de plaire quand ils subissent la redoutable épreuve d'une lecture à haute voix dans un cercle. Un auteur paradoxal , systématique, et même, selon le langage de Montaigne, un peu processif pour la conversation , y réussit mieux que tant de beaux traités inanimés qui ne lui fournissent aucun aliment.
Orateur sacré, n'oubliez donc jamais, pour l'intérêt même et la gloire de votre ministère, que vous aussi vous destinez plus spécialement encore vos ouvrages à produire un grand effet sur un auditoire bien plus imposant par la délicatesse et la sagacité de son goût ; que vous avez sans cesse à vous mesurer avec une plus nombreuse assemblée ; que votre zèle et votre talent s'y trouvent toujours au milieu de vos adversaires transformés en juges; et que vous plaidez, en quelque sorte, votre propre cause, toutes les fois que vous parlez en public. Silence! s'écria le grand Condé en voyant paraître Bourdaloue dans le temple où la multitude était réunie pour l'entendre; silence donc! r ennemi est en présence.
Ne croyez pourtant pas faire un livre lorsque vous composez un sermon. Gardez-vous d'employer jamais les formules glaciales d'un écrivain qui parle dans la chaire, à l'exemple de quelques prédicateurs anglais , de sa plume ou de son papier , tandis que par une illusion heureuse pour lui on vient écouter son discours comme une inspiration soudaine. Voulez-vous rendre votre éloquence naturelle et animée , évitez la langueur du monologue par la vivacité du style direct. Conversez donc sans cesse avec tous ces interlocuteurs muets en apparence, mais dont la religion épie et démêle les soupirs, excite et recueille les larmes , entend et exauce les remords.
Au lieu de vous enfoncer dans des contemplations aljstraites, parlez à cette assemblée déjà comme à demi vaincue par sa foi, et qui se livre pour être émue. Chaque auditeur qui en fait partie attend de vous en secret , au milieu de ce concours public, le sujet d'un magniflque entretien qui va s'établir devant Dieu entre votre ministère et sa conscience. Troublé peutêtre d"avnnce à votre insu dans la solitude de ses pensées, le coupable est prêt à s'isoler par ses remords quand votre charité laisse l'accusation collective et pour ainsi dire vague , tandis qu'une apostrophe plus précise ferait de chaque censure de votre zèle uu reproche individuel. Fiez-vous donc sans crainte à la puissance de cette morale ainsi généralisée , sans en diviser, surtout sans en assigner jamais les parts : chacun y démêlera et prendra la sienne.
Si vous en demandez un exemple , vous trouverez un beau modèle de ce style, toujours direct et dramatique, dans l'instruction trop peu appréciée de ]Massillon, sur \ajerveur des premiers chrétiens, pour la cérémonie de i absoute; exhortation unique dans son genre , qui ne ressemble à aucun autre de ses discours, et écrite avec une verve si continue quelle semble avoir été composée d'un seul jet. Ce ton ferme et véiiément y renforce tellement le grand talent de l'évéque de Clermont , que chaque phrase en action devient un trait qui dans les mains de l'orateur remue et frappe toutes les consciences. Pvien ne manquerait à la vigueur de cette composition, animée de la plus saine éloquence , si elle était terminée par une péroraison d'un plus grand effet. Mais le dernier alinéa n'est qu'une languissante amplilication des deux premières lignes qui le commencent, et Massillon refroidit lui-même l'émotion de son auditoire , après avoir si bien su l'exciter.
Ce n'est point assez de parler à ses auditeurs : il faut encore les faire parler eux-mêmes, et ajouter aux insinuations du style direct l'iiit; n-t plus intime du dialogue. Les anciens traitaient ainsi les matières les plus morales, les plus littéraires , les plus philosophiques. Ces homme?, qui étaient plus
près que nous de la nature, ne composaient point de livres inanimés pour développer les idées qu'ils avaient recueillies dans leurs méditations ; ils se rapprochaient de la forme du drame ; ils mettaient en scène quelques amis éclairés, dont ils rapportaient les conférences; ils discutaient contradictoirement les questions les plus importantes avec autant de profondeur que de clarté ; ils choisissaient chaque lecteur pour arbitre ; et cette méthode attache aux écrits de l'antiquité l'attrait qu'on éprouve quand on entend converser , et non pas disputer , un petit nombre de convives choisis qui se combattent et s'éclairent mutuellement, en se communiquant toutes leurs pensées dans les libres épanchements d un banquet.
Or, si Platon et Cicéron sont parvenus à rendre intéressants par le dialogue des sujets métaphysiques ■ , combien cette méthode attachante et rapide ne doit-elle pas donner plus de mouvement et de vie à la morale dans le genre oratoire? Le
' Tous les traités si lumineux de Cicéron sur TcHoquencc, et ses Offices, sont des dialogues dont les plus savants et les plus iliusties de ses cuntemporains deviennent les interlocuteurs. .\u moment où notre langue allait se fixer, queli}ues-uns de nos anciens écrivains imitèrent cette méthode philosophique et oratoire de l'antiquité. S'ils ne s'étaient pas formés à cette école, nous n'aurions jamais connu le véritable goiît , dont les Grecs et les Romains pouvaient seuls nous fournir les principes et les modèles en tout genre. Guillaume du Vair, évêi]uc de Lizieux, et garde des sceaux aucom menccmcnt du règne de Louis XIII , avait composé plusieurs dialogues où nous trouvons encore des pages éloquentes et quelques traits d'une heureuse énergie. Le meilleur de tous est intitulé : de la Consolation ès-calamités de la vie. Du Vair y déplore les horreurs de la Ligue, Il dit en parlant de Brisson, de Tardif et de Larcher, conseillers au parlement, condamnés au gibet par les Seize, que les factieux les ont proscrits parce gu'ilssfivaii'nl qu'en de tels magistrats la France availdes arcs-boutants de sa grandeur. Mais, ajoute-t-il, ne désespérons pas néanmoins des destinées de notre nation. Les proscriptions de Marias et de Si/lla ne furent à Home que les cris de Venjanlement du plus grand et du plus florissant empii-e du monde. On trouve aussi dans les œuvres de du Vair plusieurs traductions de Démostln ne et de Cicéron, un très-grand nombre d'éloges funèbres qu'il prononçait aux obsèques de ses parents, de ses collègues et de ses amis. Ces discours ont été parmi nous, dans le seizième siècle, le-s premières lueurs de l'éloquence en prose, qui égale au moins et me semble même surpasser notre éloquence poétiipic.
dialogue en récit y supplée aux iaterloculeurs , éclaircit les idées , résout les objections , rompt la monotonie du monologue , reproduit tout le charme d'uue conversation animée, fortifie le raisonnement , et inspire une douce conlionce , pourvu que l'orateur n'affaiblisse jamais les difficultés qu'il doit se proposer ; car si l'auditeur peut renforcer l'argument, il ne veut plus écouter la réponse : et si cette réponse n'est pas péreraptoire, elle donne de plein droit gain de cause à l'adversaire. Rien n'est plus propre à renouveler l'attention que ces suspensions interlocutoires adroitement ménagées , pour faire flotter l'auditoire dans une espèce d'hésitation et d'incertitude qui dérivent d'abord d'un mouvememt de surprise inquiète, quand l'orateur se fait à lui-même de fortes objections , mais qui se changent bientôt en curiosité , en intérêt , en examen critique et en jouissance de l'esprit , au moment oià il les réfute avec tout l'ascendant de la vérité.
J'aime dans ]Massillon ces dialogues qui tiennent les auditeurs en haleine au milieu des développements oij leur intérêt pourrait se ralentir. En voulez-vous un exemple, je vais le choisir dans son sermon sur le mélange des bons et des méchants^.
« Les justes ôtent à l'iniquité toutes ses excuses. Direz-vous « que vous n'avez fait que suivre les exemples établis ? INIais « les justes qui sont parmi vous s'y sont-ils conformés? Vous « excuserez-vous sur les suites inséparables d'une naissance « illustre ? Vous en connaissez qui, avec un nom encore plus <■ distingué que le vôtre, en sanctifient l'éclat. Quoi ? la viva- « cité de l'âge? la délicatesse du sexe? On vous en montre « tous les jours qui , dans une jeunesse florissante , et avec « tous les talents propres au monde , n'ont des pensées que « pour le ciel. Quoi? la dissipation des emplois? Vous en
' Je puis en indiquer un autre exemple aussi admirable, du même orateur : c'est l'alinéa qui s'ouvre par ces mots : Mais quel usage plus doux et phisJlaiUur, etc., vers le commencement du second point de son sci'mon sur l'humanité des grands, pour le quatrième dimanche du Petit Carême.
« voyez chargés des mêmes soins que vous , et qui cependant « font du salut la principale affaire. Votre goût pour le « plaisir.? Le plaisir est le premier penchant de tous les « hommes ; et il est des justes en qui il est encore plus vio- « lent, et qui sont nés avec des dispositions moins favorables « à la vertu que vous. Vos afflictions? Il y a des gens de bien « malheureux. Votre prospérité.' Il s'en trouve qui se sanc- « tifient dans l'abondance. Votre saute ? On vous en montre « qui dans un corps infhme portent une âme remplie « d'une force divine. Tournez-vous de tous les côtés : « autant de justes , autant de témoins qui déposent contre « vous. »
On ne trouverait pas dans les orateurs profanes beaucoup <l'exemples de cette logique nerveuse , et de cette analyse claire, serrée et triomphante, qui rappelle le dialogue de Corneille. Isos avocats n'en ont pas la moindre idée au barreau , oii les causes présentent souvent des faits qui s'y adapteraient heureusement, si fou savait les lier, comme en faisceau, pour en former un corps de preuves, par le nœud <le cette dialectique oratoire. C'est une conquête que l'éloquence sacrée doit au génie de Massillon. Mais des réponses ([ui se succèdent avec tant de célérité ne peuvent subjuguer l'auditoire qu'en réunissant à chaque ligne la précision et l'évidence. Ce mode dramatique de dialogue, où les questions du ministre de la parole lui donnent pour interlocuteurs tous ses auditeurs , dont il ne peut se constituer l'interprète qu'ens'obligeantànejamaisdéguiserlaforcede leurs raisons, doit uniier, ce me semble , à certains égards , la concision de l'espèce de petit poëme le plus opposé au genre des sermons : je veux dire, de l'épigramme, où l'on exige que chaque trait soit court , brillant et fort comme la flèche.
Pour rendre hommage a Massillon des imitations et des succès de son école, où il a créé le dialogue oratoire, il laut en citer un autre exemple, tiré de l'abbé' Poulie, dans la seconde partie de son sermon .sur les ajjlictiuns. Le disciple approche ici du maître; mais la ressemblance eût été plus
heureuse encore s'il n'avait pas eu la prétention de montrer plus d'esprit, en croyant donner à son style plus d'ornements que n'en avait employé l'évéque de Clermont.
« Dans la prospérité connait-on les hommes?. le le demande « aiLx grands de la terre. Leur exemple est plus frappant et « donnera plus de force à cette vérité. Vous avez du crédit : le vent de la faveur vous porte , vous élève , vous soutient ; n'attendez des hommes que complaisance , soins assidus , louanges éternelles , envie de vous plaire. Vous les prenez pour autant d'amis? ]Ne précipitez pas votre jugement. Dans peu vous lirez au fond de leur cœur; mais il vous en coûtera votre fortune. Ce moment critique arrive, un revers imprévu hâte votre chute : tout s'ébranle, tout s'agite, tout fuit, tout vous abandonne. Quoi! ces es-claves toujours attachés à mes pas ? Us vous punissent de leui's humiliations passées. Quoi! ces flatteurs qui canonisaient toutes mes actions? Vous n'avez pas de quoi payer leur encens : vous n'êtes plus digne qu'ils vous trompent. Quoi ! ces ingrats que j'avais comblés de bienfaits? Us n'espèrent plus rien de vous , ils vont vendre ailleurs leur présence et leurs hommages. Quoi ! ces confidents , les dépositaires de mes secrets ? Us ont abusé de votre confiance pour travailler plus sûrement à votre ruine. Comptez à présent tous ceux qui sont restés autour de vous , et qui vous demeurent fidèles après l'orage : voilà vos amis ! Vous n'en eûtes jamaisd'autres. Le monde n'est rempli que de cesames basses et véuales qui se livrent au plus puissant; de ces courtisans mercenaires, prostitués à la fortune, et toujours courbés devantl'auteloù se distribuent les grâces. Renversez l'idole qu'ils adorent : ils la maudiront. Mettez à sa place telle autre idole qu'il vous plaira : ils l'adoreront. 0 honte de rhumanité! Dans le siècle où nous sommes, on pardonne plus aisément des inju.stices qu'une disgrâce. Un homme perdu d'honneur, s'il est puissaijt , trouvera mille appro- « bateurs; un homme vertueux et sans tache, s'il est mal- <> heureux , ne trouvera pas un seul consolateur. »