X.XXVII. Des Épithctes
Cependant , malgré ce riche fonds d'idées que la méditation suggère à l'orateur, et dont l'éloquence tire la force de ses preuves, la fermeté de sa marche, ainsi que la véhémejice de ses mouvements, l'élocution oratoire manquerait encore de plénitude et de vigueur si elle était surchargée d'un vain luxe d'épithètes parasites. Virgile, avec lequel Racine partage aujourd'hui la primauté parmi tous les écrivains en vers les plus signalés par la poésie de style, fut doué par la nature d'un sentiment et d'un besoin du beau qui tourmentaient son goût jusqu'à ce que son esprit eût atteint la perfection idéale dont il s'était formé l'image. Il est, avec Horace, celui des poètes de l'antiquité qui a su donner le plus de relief à sa pensée par les mots auxiliaires dont il l'environne, et qui a le plus enrichi, le plus embelli ses vers par des épithètes de génie, des épithètes créées et presque toujours métaphoriques, qui agrandissent le domaine de l'imagination, en transportant, de la manière la plus heureuse,
l'emploi des mots du moral au physique et du physique au moral. Chaque page de ses poèmes en offre des exemples classiques. J'invite les orateurs à former leur goût à cette école. J'ai lu quelquefois de suite un chant tout entier de l'Enéide, en bornant mon examen à chercher et à bien approfondir la savante théorie des épithètes de Virgile; car il faut décomposer ainsi en détail chaque partie de son style pour en sentir tout le charme et pour en découvrir toute la richesse. C'est une étude suivie dont j'ai voulu m'occuper sous différents rapports, en méditant les poètes et les orateurs: et elle m'a toujours paru aussi piquante qu'instructive.
Voltaire montre un art particulier en ce genre. Il y cherche beaucoup moins à faire briller son imagination que son esprit; il a presque toujours visiblement le projet de former entre le substantif et l'adjectif une antithèse remarquable , non de mots, mais d'idées, dans le choix de ses épithètes. Quand on examine ses ouvrages avec cette attention analytique , on y est frappé des contrastes fréquents et sensibles d'une absurde férocité, d'une atroce démence, etc., etc. , oppositions manifestement cherchées , et qui semblent indiquer l'un des secrets habituels de sa diction.
Massillon nous avait fourni avant l'auteur de la Henriade les plus heureux exemples de ces mêmes antithèses entre les épithètes et les substantifs qu'elles contredisent. Parmi les preuves que je pourrais en produire, je me borne à cette seule phrase de son discours pour le troisième dimanche du Petit Carême : Une impiété superstitieuse, dit-il, refuse au Très-Haut la connaissance de l'avenir, et a la faiblesse d'aller consulter une pythonisse. L'adjectif, qui, selon son acception étymologique et littérale, doit nécessairement ajouter une idée nouvelle à la signification incomplète d'un mot pour exprimer toute une pensée , devient donc inutile toutes les fois qu'il ne sert point à le caractériser ou à le graduer. Toute ëpithète qui n'est pas nécessaire pour la clarté, l'énergie, la couleur ou l'harmonie , et qui ne figure point sensiblement dans une période, ne doit jamais y trouver place. Proscrivez-
la comme un pléonasme quand elle n'est pas commandée par ces divers besoins. La règle est facile et sûre; et c'est elle seule que doit consulter votre goi1t quand vous relisez, la plume à la main, chaque page de votre composition, pour l'émonder, comme d'autant de bourgeons superflus, de toutes ces épithètes oiseuses, qui affaiblissent toujours l'idée quand elles ne contribuent pas à la fortifier.
La méthode des grands maîtres en toute espèce de style consiste à laisser le plus souvent aux lecteurs ou aux auditeurs le soin de mettre eux-mêmes l'épithète à côté du mot qui l'appelle et r-attend. C'est une jouissance de plus pour leur sagacité, et un nouveau triomphe pour le talent Les adjectifs et les adverbes, qui semblent donner plus d'éclat et de vigueur à la pensée, l'atténuent souvent, au contraire, en énervant le style. Plus onTCut dire, plus on croit dire, et moins on dit. La doctrine, ordinairement si exacte, de Quintilien me setïible trop relâchée sur cette règle de goût. Il réserve aux seuls orateurs la sévérité des principes , dans cette partie de l'art d'écrire; et il se montre indulgent jusqu'au mépris envers les poëtes, déjà beaucoup trop enchns, par le besoin du mètre ou de la rime, à exténuer leurs vers par des épithètes inutiles. Mais, loin de se montrer moins difficiles et moins délicats en poésie qu'on ne doit l'être en éloquence, les \Tais favoris des !Muses rejetteront avec dédain une si humiliante prérogative. «11 suffît aux poëtes, dit-il, qu'une épithète « convienne au mot auquel elle s'applique : ainsi on leur « passe de Yivoire blanc et du vin humide. IMais dans la « prose toute épithète qui ne produit aucun effet devient vi- « cieuse , et l'effet qu'elle doit produire est d'ajouter telle- « ment à la chose dont on parle , que sans elle l'idée ne se « trouve point exposée avec assez de clarté '. »
On a remarqué très-judicieusement que dans l'analyse
' « Poetis safis est convenire verlw qui apponitnr; etita dénies albi et humida vina in his non reprehenduntur. Apud oratorem vero nisi aliqiiid cfficitur, redundat , tum autem efficitur si sine illo quod dicilur minus est. t Lib. 8 , cap. 6.
pliilosophique des langues le substantif n'est jamais rien en lui-même, excepté dans l'ordre purement physique, puisque tout substantif moral est un mot abstrait et n'existe que dans la pensée, comme puissance, science, vertu, et tous les objets purement intellectuels ou moraux ; ou lieu que l'adjectif qui en dérive est tout, philosophiquement parlant, parce qu'il devient aussitôt individuel et sensible en s'attachant à un être puissant, savant ou vertueux.
Cette théorie est très-vraie en métaphysique : c'est peutêtre tant pis pour elle, au jugement des lecteurs moins idéologues , qui n'aiment pas à laisser divaguer leur esprit dans des abstractions. Il n'en est nullement ainsi dans l'éloquence, où le substantif est tout, quoiqu'il ne représente que des idées simples et primitives, et où l'adjectif, au contraire, n'est rien en soi, si ce n'est pour exprimer des idées complexes ou accessoires ; souvent même moins que rien , quand il ne se transforme pas en épithète auxiliaire ou plutôt nécessaire : il n'apporte alors que redondance dans le style , et il va fatiguer inutilement la période, en ne renchérissant point sur le sens qu'elle présenterait assez à l'esprit indépendamment de toutes ces languissantes répétitions. Les épithètes sans fonction rendent l'élocution lâche et traînante. Horace, si brillant dans le choix et la grâce de ses épithètes, a prononcé le plus irrévocable anathème contre toute espèce de surperfluité dans le style :
Omne supervacuum pleno de pectoïc maiiat.
Il est des discours étincelants de traits ingénieux, et qui paraissent néanmoins vides ou pauvres d'idées, comme nous l'avons déjà reproché au père de Keuville, uniquement parce qu'on pourrait en retrancher des lignes entières, sans rien couper dans le vif et sans y laisser la moindre obscurité.
Mais si les épithètes vagues donnent au style de la diffusion et de la langueur, les épithètes à prétention peuvent le rendre bizarre et burlesque, par le ridicule d'une fausse énergie.
En voici un exemple que je vais tirer d'un orateur et d'un
176 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCF,
discours vantés dans toutes les rhétoriques. En prêchant l'oraison fiinèl)re de madame la Daupliine, le 13 juin 1090, Fléchier voulut lui faire un mérite de sa résignation durant le cours d'une maladie longue et incurable. Il crut qu'il était plus héroïque de conserver cette fermeté dans une mort lente, que de la déployer un moment contre une mort brusque et imprévue, < dont on peut , dit l'orateur, triompher plus ai- « sèment, parce que l'àme, n'étant pas alors affaiblie par de « longues souffrances, reste entière pour lui opposer une '< constance ramassée. » Je ne connais dans les ouvrages de Fléchier aucun autre exemple de prétentiorf à la création et à la vigueur des épithètes. L'essai ne lui a point réussi. Cette énergie ne lui est nullement familière; mais que dis-je? estce bien là de l'énergie? Il crut peut-être imiter Bossuet en employant une expression si sauvage ; mais, dans cette supposition, il s'est étrangement trompé.
Vingt ans auparavant, le 22 août 1670, dans l'oraison funèbre de madame Henriette d'Angleterre, Bossuet avait fait un usage très-juste du mot ramasser, appliqué au récit de cette mort soudaine et pour ainsi dire tragique dont Fléchier jugeait l'assaut plus propre à inspirer du courage aux mourants. IN'ous venons d'entendre le disciple ou le copiste. Voici comment le maître avait parlé avant lui :
« Alors qu'avons-nous vu? qu'avons-nous ouï?.... Elle « excitait le zèle de ceux qu'elle avait appelés pour l'exciter
" elle-même Tout était simple, tout était solide, tout était
« tranquille. Dieu s'est hâté : en neuf heures l'ouvrage s'est « accompli. Voyez combien sa mort a été terrible! Pouvait- « elle venir plus prompte ou plus cruelle? C'est ramasser a toutes ses forces , c'est unir tout ce qu'elle a de plus re- " doutable, que de joindre, comme elle a fait, aux plus vives « douleurs, Tattaque la plus imprévue. »
C'est ici le langage de la vérité et de l'éloquence. On ramasse tout ce qui se forme de différentes parties, tout ce qu'on assemble, tout ce qu'on réunit, tout ce qui est épars ou dispersé. Ou ramasse donc ses forces , parce qu'on les tire
des Secours de la religion, de sa foi, de ses espérances, de sa situation, de son repentir, de sa raison, de son caractère : voilà ce qui peut consoler et fortifier les mourants. La mort aussi ramaase toutes ses forces pour accabler sa victime , la promptitude de la maladie , la multitude et la violence des maux, les crises et le déchirement de la douleur; et Bossuet a parfaitement signalé ce cortège de la mort , en indiquant toutes ses plus cruelles rigueurs envers l'infortunée Henriette d'Angleterre. Mais qu'est-ce donc qu'une constance ramassée? La constance ne saurait être éparpillée. Elle rallie toujours les éléments dont elle se compose, la force, le courage, la fermeté, la résignation; enfin elle ramasse tous ses appuis, et ne peut jamais être ramassée. On voit la différence des deux manières de Bossuet et de Fléchier : elle marque ici celle du bon et du mauvais goût.
Bossuet est original et admirable dans le choix de ses épithètes, dont l'emplo' est presque toujours une invention de son génie. Elles lui fournissent des rapports nouveaux et sublimes, comme, par exemple, ce contraste étonnant que son imagination découvre entre le néant et la magnificence des décorations funèbres dans la représentation du mausolée du grand Condé, lorsqu'il dit dans sa péroraison : « Jetez les « yeux de toutes parts : voilà donc tout ce qu'a pu faire la « piété pour honorer un héros : des titres , des inscriptions, « vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui sem- « blent pleurer autour d'un tombeau , et de fragile» images « d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des « colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le ma- « <7?i(/?^we témoignage de notre néant. »
Bourdaloue est très-sobre eu épithètes ; et elles sont toujours justes, simples et nécessaires. Massillon en fait un usage très-modéré et très-ingénieux pour augmenter l'éclat de sa pensée, la beauté de ses images et l'harmonie de son style. ISeuville en est surchargé . cette loquacité rend son élocution flasque et assoupissante. C'est pour cela que ses discours paraissent un vain bruit de paroles, quoiqu'ils soient
quelquefois assez solidement prouvés, et quon y trouve même de la profondeur.
XXXMII. De la nécessité de travailler son style.
Effacez vous-même , orateur chrétien , tous ces pléonasmes. Jugez sévèrement vos productions , et bannissez avec ces redondances toutes les familiarités de style qui ravalent la majesté des idées. On n'exige pas que tout soit également frappant dans un sermon; mais on demande que tout soit écrit avec soin, et que l'éloquence dédommage, par la beauté de rélocution, de celle qui manque aux pensées : comme la sculpture supplée par les richesses des ornements à l'imitation plus difficile de la nature. C'est le grand art de Voltaire dans les scènes lés moins animées de ses tragédies. 11 faut des repos pour l'admiration; il en faut surtout dans la véliéraence : de sorte que si l'on dit qu'il se trouve plusieurs morceaux vraiment éloquents dans un sermon écrit d'ailleurs avec noblesse, soutenu avec intérêt, et raisonné avec forée, ou l'aura sut'Osammeut loué, puisqu'il n'en existe encore aucun qui soit également parfait sous tous les rapports de lart.
Aspirez-vous au mérite d'un style pur et élégant, multipliez donc les copies de vos discours; et à l'exemple de Fénelon, qui, né avec une si prodigieuse facilité, a laissé néanmoins onze manuscrits différents et complets de son Télémaque, écrits en entier, ou du moins raturés et corrigés de sa main, ne cessez de transcrire aussi votre ouvrage , jusqu'à ce que vous soyez parvenu à vous satisfaire vous-même. Tout orateur doit adopter la devise de César, qui croyait rC avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire. Plus on écrit, mieux on écrit; et ce n'est qu'en surmontant l'ennui de ces transcriptions réitérées, que l'on peut déployer dans son st}ie toute la perfection de son goût. Aussi tres-peu de gens de lettres font-ils usage de toutes leurs forces. La plupart d'entre eux, accoutumés à se contenter trop tôt, meurent sans avoir jamais ni connu ni fait connaître l'étendue de leur talent. Les idées accessoires, les beautés de dé-
îail, les heureuses combinaisons de la finesse, du nombre et de l'harmonie, le doux sentiment d'un morceau achevé qu'Horace a si bien défini et si bien exprimé par ces mots , qui me mihi reddat amicum , enfin les tournures élégantes et variées qui font le charme du style , se présentent rarement à t'esprit de l'écrivain dans le premier jet d'un ouvrage, et sont ordinairement le prix d'une longue correction. Tant qu'il est possible de changer, il est possible de mieux faire. C'est le caractère du beau dans les arts, de frapper si vivement le talent qui le produit et le spectateur qui l'admire, qu'également épris du même enthousiasme, ils ne puissent plus rien imaginer au delà de ce qu'ils voient.
Tous nos grands orateurs , qui ont fait de l'éloquence de la chaire l'un des plus riches domaines de notre littérature nationale, se sont plus ou moins signalés par ce mérite suprême du style qui seul assure la vie d'un ouvrage. La perpétuité de leur renoiiimée est garantie par l'exemple et par les principes de tous les grands maîtres de l'art. Ce n'est plus moi , c'est Quintilien qu'il faut entendre parler , quand il insiste avec tant de force sur l'importance et la nécessité de ces laborieuses corrections , sans lesquelles on ne saurait obtenir et conserver aucune gloire. « Traitons, dit-il , maintenant du « soin de corriger ce qu'on a écrit , soin qui forme une partie « considérable de la composition ; car ce n'est pas sans raison « qu'en prenant ce mot dans le sens propre, on a dit que le « style (la plume) n'agit pas moins en effaçant qu'en écrivant. « Ce que j'appelle corriger, c'est ajouter, retrancher et chan- « ger. La clarté est la qualité première et fondamentale du « style. Il faut que rien ne manque à la phrase et qu'il n'y ait « rien de trop'- On ne parvient point à bien composer en « composant vite , et l'on parvient à composer vite en compo-
' f Sequitur emendatio, pars studiorum longe utilissima. Nec enimsine causa crodiuitii est stylam non minus agere cum delet Hujus autcru operis est adjiciTf, delrahere, iiiulare. » De Lnslitulioue oraloria , V\b. 10, cap. 4. « Nobis prima sit virtus perspicuitas ; nihil neque desit. neque 8Uui;illuat. » Lib. 8.
« sant Lien '. Toutes nos pensées nous plaisent au moment ou « elles viennent se présenter à notre esprit ; car autrement on « ne les écrirait pas. Après ce premier jet, qui ne saurait être « jamais trop rapide, il faut revenir à l'examen et remanier « cette composition , dont la facilité doit toujours nous être «suspecte. Imposons-nous, avant tout, la loi d'écrire le « mieu.x qu'il nous est possible ; et de cette habitude naîtra la « célérité*. Cicéron dit que le style est le grand maitre et le « principal ressort de l'éloquence^. Que personne ne se flatte « donc de devenir disert à peu de frais , ou par la seule fatigue « d'autrui. Qu'on se persuade bien, au contraire, qu'il faut « veiller, pâlir sur un ouvrage et faire des efforts extraordi- « naires pour le rendre parfait. Tout orateur doit se fixer à « lui-même un guide, une pratique , une manière qui lui soit " propre ; en sorte néanmoins que cet ordre de travail paraisse « moins en lui un effet de l'art et le fruit de l'application , qu'un « heureux don de la nature. L'art oratoire, s'il en est un, peut « nous indiquer promptement le chemin; mais il se borne à « nous découvrir les trésors de l'éloquence : c'est à nous à sa- « voir en faire usage-*. Il est des maîtres qui après un exercice « de quelques jours, et sans aucun plan, ne suivant que leur « caprice , traitent les orateurs qui ont fait le plus d'hon- « neur aux lettres d'écrivains froids, timides, secs, ennuyeux, « languissants , selon que l'une ou l'autre de ces épithètes se
' « Cito scribendo non fitutbene scribatur, bene sciibcndo fit ut cito. » De Institutione oratoria , lib. 10, cap. 3.
' (c Omnia enim nostra dum nascuntur placent : alioquin nec scriberentur ; sed rcdcaraus ad judicium , et retracteraus suspectam facilitatem. Primum hoc constitueiiduru est, ut iiuarn optime scribaraus : celeritatcni dabit coiisuetudo. » Ibid.
'- « Slylum TuUius oiitimum effectorem ac magistrum dicendi vocat. » Ibid. 3.
^ « Nemo expectet ut tali vel tantum alterius labore sit disertus. Vigilandum ducat, iterum enitendum , pallenduni. Est facienda sua cuique vis, usus, dux, ratio; nec tanquam hœc tradita, scd tanquara innata. Ars oratoria , si qua est , viain demonstrare velociter potest : vcrurii ars satis prxstat si copias eloquentiœ oonit in medio : nostrum est uti iis scire. » Lib. 7, cap. 10.
« présente à leur plume. Ils sont en vérité bien heureu.v de se « trouver éloquents avec si peu de peine, sans aucune science, « aucun travail, aucune règle. .Te les en félicite, et j'avoue » qu'ils m'amusent infiniment ■. »
C'est la raison , c'est le bon goût qui suggèrent à Quintilien toutes ces réflexions , dont le seul exposé démontre la sagesse, et suffit pour en faire des préceptes éternels de Tart. 11 faut donc retrouver , en relisant de sang-froid et en jugeant ses propres ouvrages, la même promptitude de tact et la même sévérité de critique dont on use dès le premier coup d'œil qu'on jette sur les productions d'autrui , surtout de ses rivaux , pour y démêler leurs fautes ou leurs négligences : ce qui est infiniment plus facile que d'en saisir toutes les beautés ; car pour apercevoir les défauts d'un discours il suffit de connaître les règles, et peut-être même d'avoir le sentiment des convenances; au lieu que pour en apprécier les différents genres de mérite , il faut s'associer en quelque sorte à la composition de l'auteur, et avoir été doué d'une sagacité assez prompte et assez continue pour sentir, comme par un lieureux iustinct, les inspirations du génie, les ricbesses de l'imagination, le cbarme d'une diction naturelle, la finesse de l'esprit et la délicatesse du goût. En effet, pour peu qu'on ait l'habitude d'écrire , on distingue d'abord les morceaux qui ne sont point assez médités ou assez travaillés, et qui échappent de la plume de l'écrivain avant d'avoir acquis dans son cerveau toute leur maturité. Cet air facile qui fait , dit très-bien le grand poète lyrique Jean-Baptiste Rousseau ', le charme (fitn ouvrage ne consiste point dans l'inobservation des règles; au contraire, cette inobservation fait voir f impuissance où Con est de surmonter les dijficullés de l'art.
' « Invenias praeceptores qui brevcm diceridi exiTcitationem conseculi , omissa ratione , ut tulit impetus, passim tumuUuentur, eosquc qui plus lionoris litteris tribuerunt, et ineplos, et jcjunos , et trepidos, et intirmos, ut quodque verbuni contumeliosissiinum occurrit, appellent. Veruiii illis quidem gratulcmur, sine laborc, sine ratione, sine disciplina djsertis. Nobis ccrte sunt voluptati. » Lib. 2, cap. M.
2 Lettre à M. de Lasscré du 29 «Jécombic 1733.
M.\IKY. Itt
182 ESSAI SUR L'ELOQXJENCE
Une composition précipitée ou négligée se reconnaît doncaussitôt , non pas , comme on le croit communément , à l'aimable abandon d'une diction libre et naturelle dans ses tournures , mais à Tembarras de la phrase , dont tous les mouvements sont roides et contramts. Plus l'écrivain se hâte , plus ensuite le style se traîne ; et quand on dit qu'un discours sent le travail , c'est une preuve évidente qu'il n'est point assez travaillé. On n'aperçoit plus la dent de la lime lorsque l'acier a été bien poli.
En effet , plus les idées ont acquis de substance par la méditation , plus il est aisé d'écrire d'une manière élevée et ferme tout ce que l'esprit a conçu avec profondeur. La magie d'une correction sévère donne au style un air facile, sans qu'on puisse apercevoir le moindre effort dans son élégance, qui ne parait plus qu'un heureux présent du goût. Si votre génie a creusé et fécondé ainsi le sujet que vous traitez, la composition deviendra pour vous une jouissance ; et vous ne commencerez à sentir le poids et les épines du travail qu'au moment où , devenu votre propre censeur, vous soumettrez le premier élan de votre imagination à l'e.xamen de votre jugement.
Profitez donc , selon le langage énergique de ^lontaigne , des beautés prime-sautières de style qui viendront s'offrir à votre plume, au moment même oîi votre esprit effacera d'avance dans la copie suivante une partie de ce que vous écrirez alors de verve , mais avec négligence , en traçant les premiers linéaments de votre ouvrage. C'est là , c'est dans cette première effervescence du talent, que viennent se présenter d'elles-mêmes les tournures fécondes et originales, les expressions heureuses, les traits sublimes de création et non pas de travail , qui ne subissent jamais aucun changement dans les transcriptions successives, coûtent le moins de peine à l'écrivain, et lui font pourtant le plus d'honneur; mais ce n'est pas là qu'il faut poursuivre les beautés accessoires, dont la recherche anticipée écarterait d'autres inventions plus importantes ; ce n'est pas là qu'il faut attiédir l'inspiration de son
talent par des distractions minutieuses. Tous les détails du style vous occuperont assez quand il faudra donner les derniers coups de pinceau à votre composition, sans vous fatiguer d'avance du soin d'orner l'édifice , au moment où vous devez en poser les bases et en régler les dimensions. Une correction prématurée ralentirait l'essor du génie. Il ne faut revoir son travail, selon la sage maxime de Ouintilien, qu'au moment où le premier feu de l'imagination est entièrement refroidi : rejrigerato inventionis ardorc^.
Ce n'est donc pas à l'écrivain qui médite ou crée un ouvrage , mais au censeur qui se juge lui-même , que Boileau dit avec tant de raison :
Soyez-vous à voiis-niênie un sévère critique.
Cependant cette rigidité d'un goût délicat ne doit jamais dégénérer en timidité et bien moins encore en scrupule, petitesse d'esprit dont Fénelon nous avertit qu'il faut s'affranchir dans le style comme dans la morale '. Une révision qui se fait la plume à la main est pour ainsi dire une répétition raisonnée de la composition primitive.
La correction qui doit résulter de cette révision oratoire ne consiste pas simplement dans la pureté grammaticale du style : elle a pour objet principal la construction de la période qui doit développer la pensée de l'orateur avec un ordre clair et progressif, pour l'accorder avec l'harmonie et la pompe de l'éloquence. On construit généralement assez bien le langage de la conversation, qui ne demande jamais une harmonie soignée , dans lequel les infle.xions de la voix favorisent la clarté, et où les idées n'ont ordinairement ni beaucoup de profondeur ni beaucoup d'étendue. La disposition et la place des mots exigent plus de combinaisons dans la langue écrite, et bien plus encore dans un discours. Les effets du style doivent v appeler une rigoureuse attention , parce qu'ils embrassent une grande multiplicité d'intérêts. L'originalité et la vivacité
' De Prolegomenis.
' Lettre à V Académie J-i ançane.
18i ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE
(lu génie de Bossuet se font spécialement remarquer dans sa manière savante de construire ses périodes. Ou y reconnaît aussitôt son empreinte. Le fond de sa pensée et par conséquent l'objet de sa phrase sont constamment signalés par l'ordre des mots qui eu marquent la place et en préparent l'effet. Rien n'est recherché dans les tournures et la coupe de sa diction : rien n'y paraît même concerté avec effort. Que Ton essave pourtant de refaire sa période , d'y ajouter, d'en retrancher, d'y déplacer même une seule expression ; j'ose affirmer, d'après plusieurs épreuves, qu'on n'y parviendra point sans en diminuer l'effet. Il est du très-petit nombre de ces écrivains créateurs dont le style, ainsi consacré par l'inspiration du génie , ne peut subir aucune transformation qui n'en altère aussitôt le nombre , l'éclat ou l'énergie.
l ne correction soignée, quelque rebutante qu'elle soit pour la paresse, dédommage du travail et des tourmentsqu'elle coûte, par le sentiment, le besoin, l'espoir de la perfection, et bien mieux encore , par la satisfaction intime du goût , pour lequel chaque changement heureux, qui lui offre dans un discours le tableau de ses conceptions fidèlement peint, animé, et fini à souhait, devient un enchantement qu'il faut avoir éprouvé pour s'en former l'idée. L'auditeur n'en saisit que l'ensemble; au lieu que pour l'orateur qui le compose chaque partie a d'autant plus d'intérêt , qu'il est obligé d'en combiner tous les rapports, et d'en juger ensuite avec un esprit inexorable de critique toutes les idées, toutes les couleurs, toutes les preuves, tous les mouvements, toutes les expressions, j'ai presque dit toutes les syllabes.
Mais il faut avouer que ce charme , si souvent interrompu par des intervalles d'hésitation et de difficulté pour bien exprimer ce qu'on sent, ce qu'on pense ou ce qu'on veut peindre, est toujours à une énorme distance de l'ivresse de la composition , durant laquelle l'orateur, ravi de ses conquêtes , savoure avec mille fois plus de délices le premier suffrage de sa conscience littéraire qu'il ne jouira jamais des applaudissements publics.
I)i: LA CUAIRK. 1S5
Voilà jusqu'où doit s'étendre la sollicitude d'une composition sévèremeut travaillée. Et qu'on ne m'accuse point d'inviter ici les orateurs à dessécher leur éloquence pour épurer leur style. .Te sais qu'un goût pusillanime peut affaiblir tout ce qu'il aspire à perfectionner avec trop de scrupule , et que l'impétuosité oratoii'e dédaigne les recherches minutieuses qui éteindraient son ardeur ; mais je sais aussi qu'on peut écrire de verve et corriger ensuite ses premières esquisses avec lenteur, sans refroidir la chaleur primitive, et qu'il existe un Juste milieu entre le danger de l'inapplication (;ui se permet des fautes de goût, et l'abus du travail qui, en polissant trop les phrases , amortirait les élans du génie. Le grand maître en l'art d'écrire a dit avant moi aux écrivains de tout genre :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage; Polissez-le sans cesse et le repolissez ; Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.