‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 31 sur 61 · XL. Des Mots heureux · texte numérisé non relu

XL. Des Mots heureux

Je n'ai pas besoin de faire remarquer les expressions hardies avec simplicité , qui semblent échapper à l'élocution si naturellement énergique de Bossuet, dans cette description de rencontre où son génie découvre et indique , sans prétention et sans effort, une allégorie très-frappante au milieu d'un

livre de piété. On croirait, à n'en juger que d'après la fécondité et l'exactitude de ses crayons, qu'il lui sutfit d"ébaucher, en passant, un pareil tableau pour le finir. Quand on n'est pas inspiré par un si prodigieux talent, il faut y suppléer en l'admirant de loin , par les assidues et lentes conquêtes de la méditation et de l'étude.

Un orateur laborieux, qui veut mettre la dernière main à ses productions , est toujours récompensé de son travail. Si l'application ne lui fournit jamais les masses d'un discours, elle l'avertit du moins de ces locutions ou de ces images inconvenantes qui peuvent se glisser quelquefois dans le jet rapide de la composition, et c'est un avantage précieux, sans doute , dans un genre où l'on prétend, avec assez de vérité, qu'un mauvais mot, toujours facile à saisir, fait souvent plus de tort qu'un mauvais raisonnement, dont le très-grand nombre des auditeurs ne peut s'apercevoir; elle lui indique des expressions heureuses qui rendent ses idées plus saillantes et sa diction plus pittoresque. De même , dit Cicéron , que les habits , inventés d'abord par le besoin , sont devenus ensuite des ornements pour le corps humain , les mots créés par la nécessité servent aussi de parure et donnent de la grâce à la pensée. Le mérite des expressions placées est si éniinent dans l'art oratoire, que l'éloquence d'un trait dépend ordinairement d'un seul mot.

Je puis en citer un exemple digne d'être admiré ; je le tire du beau discours que prononça le cardinal de Rohau , grand aumônier de France , en présentant le corps de Louis XIV à î'abbayede Saint-Denis. « Le prince que nous pleurons laisse, '<■ il est vrai, des noms fameux sur la terre; et la postérité « la plus reculée admirera comme nous Louis le Grand , le « juste, le triomphateur, le pacifique , l'ami des lettres, et le « protecteur des rois. » Si le cardinal de Rohaneût dit que ce monarque laissait sur la terre un nom fameux , sa phrase eût été fort triviale ; mais la même expression mise au pluriel , des noms fameux , en parlant d'un seul homme, et l'éuu- , mération immédiate des divers titres de gloire de Louis XIV ,

qui justifient aussitôt cette heureuse attribution, me paraissent un trait sublime.

Massillon connaissait aussi cet ingénieux secret de l'art ; et souvent, dans ses discours, un mot qui semble énoncer un paradoxe exprime, au contraire, un nouveau sens et une idée très- piquante et très- vraie. Telle est cette apostrophe qu'on Ut dans son sermon i^ur le mélange des bons et des méchants, où une épithète lui suffit pour démontrer que la véritable amitié ne va jamais prendre place parmi tant d'hommages intéressés qui environnent la faveur et le pouvoir. « Grands de « la terre! Tinnocent plaisir de la sincérité, sans lequel il « n'est plus rien de doux dans le commerce des hommes. « vous est refusé; et vous n'avez plus d'amis, parce qu'il « est trop utile de l'être. «

L'emploi si brillant de ce mot peut nous rappeler une autre acception de l'un de ses dérivés , où l'on ne trouve pas moins de finesse. Lorsque Fontenelle reçut le cardinal Dubois à l'Académie française , il crut devoir le louer de ses conférences journalières et intimes avec le jeune roi Louis XV sur la politique. Il voulut donc lui faire un mérite de la franchise avec laquelle il apprenait au monarque à se passer de ses services ministériels, en lui révélant tous les secrets de son expérience dans les négociations. On sait, lui dit-il, avec beaucoup de grâce et d'esprit, que dans ces entretiens journaliers vous fie négligez aucun moyen de vous rendre inutile. L'éditeur hollandais de Fontenelle s'imagina que c'était une faute d'impression ; et il eut la simplicité de croire lui rendre \\i\ bon office, en y substituant, de vous rendre utile.

Le feu comte de ^Mirabeau nous fournit aussi un exemple rccent de l'heureux emploi qu'on peut faire d'une expression trouvée dans le style oratoire. Durant sa querelle avec Beaumarchais , sur l'affaire des eaux de Paris, son adversaire , (|ui craignait sa réplique, crut l'amadouer en assaisonnant sa réfutation de beaucoup de compliments. Indigné de s'entendre louer par un homme tel que Beaumarchais. .Mirabeau, qui n'avait cependant guère le droit de se montrer si difficile,

repoussa comme des outrages des éloges d'un pareil admirateur. Repre>ez, lui dit-il fièrement dans sa réponse, kepbe- KEZ VOTRE INSOLENTE ESTiiiE ! On ne Saurait exprimer le mépris avec plus de hauteur et d'énergie.

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