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XLVI. Du Slyle nombreux

Si toute élocution sautillante, si une suite de phrases trop courtes, si les petites idées ne peuvent jauiais se lier ainsi étroitement , hâtons-nous donc de les rejeter de nos discours. Un style sans cesse coupé et sentencieux ne fera jamais de puissantes impressions sur la multitude. L'éloquence demande un genre de diction étendue, majestueuse, sublime, pour développer les mouvements de l'âme et donner à la pensée tout son essor. Quiconque recommence à penser de ligne en ligne est toujours froid , lent, monotone et superficiel. Le vrai sublime n'est autre chose que ce que le génie découvre par delà les premières idées ordinaires. Creusez donc vos pensées ; ne vous arrêtez point à ramasser des grains brillants de sable sur ce terrain qui couvre une mine d'or ; élancez-vous bien loin des conceptions vulgaires, et vous trouverez au delà ce même vrai sublime entre ce qui est commun et ce qui serait exagéré. Libre dans votre marche , ne vous renfermez point dans les limites étroites de ces phrases incidentes qu'on voit tomber à chaque instant avec l'idée qui s'évapore ; et déployez dans leur vaste étendue ces formes nombreuses et imposantes qui donnent au style de l'éloquence sa force, son élévation, sa véhémence, sa grandeur, ses richesses d'harmonie, en accélérant la gradation des pensées et des mouvements de l'orateur. ' Les traits foudroyants de Démosthène, disait Cicéron, « frapperaient beaucoup moins s'ils n'étaient lancés avec toute « la force et l'impétuosité du nombre '. »

On appelle nombres dans le style les repos de la phrase indiqués par la ponctuation , les syllabes coupées et senties ou accentuées dons la manière de débiter, l'espace, la mesure

' 'c Dcmo$lh<:iii< non tiiii xilirannl ruliniiia itlu ni>i iiuineris contorta fcrirciitur. « Oi'Ucr. 131.

d'une période , ou enfin le mode de la terminer par une chute finale et harmonieuse. Voilà tous les nomhres oratoires. Les rhéteurs ont employé avec raison, pour désigner ces intervalles ou repos du style, un nom qui suppose leur pluralité, nombre. En effet, l'unité de temps, de mot ou de mouvement, ne peut jamais former seule des nombres , non plus que des mesures ou des séries de cadence qui se forment nécessairement du concours combiné de plusieurs unités et d'éléments distincts, en établissant un rapport de pluralité.

Cicéron définit donc très-bien le nombre dans l'élocution , une étendue cadencée, divisée en portions tantôt égales, tantôt inégales, et marquées par des imlsations plus ou moins sensibles. iSous pouvons compter ces intervalles, dit-il trèsingénieusement, dans les gouttes d'eau qui tombent d'un toit, d'espace en espace et non pas dans le murmure d'un ruisseau qui coule sans interruption K Mais convaincu avec raison qu'il n'existe point de véritable éloquence sans un style nombreux et même une verve a demi poétique, ce grand législateur du goiit oratoire ajoute : Il faut que le nombre, au lieu de paraître recherché , semble suivre naturellement l'arrangement des mots , et que le discours soit soutenu par la régularité des nombres , sans usurper cependant jamais la mesure ou le mètre propre des vers. Il n'est point de nombre sans un repos qui coupe la continuité du son '.

Au lieu de m'arréter à cette théorie élémentaire des nombres, je veux montrer ces repos mélodieux de prononciation, notés dans la période par le talent de l'orateur, comme on désignerait les temps séparés des mesures musicales. .le préfère à dessein pour cet effet l'exemple déjà choisi par l'abbé Batteux dans Bourdaloue, qu'on suppose trop légèrement

' 0 Dislinclio ut jcqualium et «.-Epc variorum intervallorum pcrcussio nuiiicrmn conficit ; qurin in cadcntibas p^ittis, quod intervnllis distinsuiintiir, nolare pos.siimiis ; in amiii iinL'cipitaiili' non possiinnis. " Onitirr. I".

-' ic Lt non (luœsitus esse nuineriis videatur, scd secutus. Censco cnitii nuineris astrictani orationcni rsse dcberc, carerc versibus. Numcrus in con'.inuatione riu!lu3 est. » Om.'or. 1T.

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s'être peu occupé de l'harmonie du style. Il y a plus ici qu'un heureux instinct : on découvre un goût très-fin et très-délicat dans la combinaison des nombres oratoires, qu'il étale au commencement de son magnifique sermon pour le jour de Pâques. A la suite de ce texte, surrexit, non est hic, il est ressuscité , il n'est plus ici , Bourdaloue procède par une exposition cadencée, dans laquelle les espaces des nombres sont si manifestement indiqués , qu'un simple signe de repos va les faire marquer par le lecteur, s'il veut prononcer à haute voix le début de cet exorde.

« Ces paroles sont bien différentes de celles que nous voyons « communément gravées sur le tombeau des hommes. Quelque « puissants qu'ils aient é/e, à quoi se réduise^/ ces magni- « fiques é\o%es qu'on leur don«^ , et que nous lisons sur ces « superbes mausolées que leur érige la vanité humaine ? A cette « inscription ; hicjacet. Ce grand, ce conquérant, cet homme « tant vanté dans le monde est ici couché sous la pierre, sans « que tout son pouvoi/* et toute sa grande?/?' l'en puissent ti- « re7\ Il en est bien autrement à l'égard de Jésus-Chr/s/. A « peine est-il renferme' dans le sein de la terre, qu'il en sort « dès le troisième jo?/r victorieux et triomphons. Au lieu donc « que la gloire des grands du siècle se termine au tombeaw, s c'est dans le tombeau que commence la gloire de ce Dieu- « Hom?ne. C'est , pour ainsi par/^r, dans le centre de la fai- " blesse qu'il fait éclater toute sa force, et jusque entre les bras « de la nwrt^ qu'il reprend par sa propre ver/« une vie bien- *■ heureuse et immortelle. »

"Voilà bien les nombres ou le repos du style. La prononciation exige ces intervalles plus ou moins courts , afin que l'esprit de l'auditeur jouisse, au gré d'une oreille musicale, du développement et de l'harmonie de la période. Bourdaloue se conforme dans la fixation des nombres à toutes les règles que le goût créateur de Gcéron avait établies sur l'harraonie du style ; et il les consacre par toute l'autorité de son exemple, de son talent et de sa gloire.

Ce même Cicéron insiste avec d'autant plus de raison sur

l'iniportance de rechercher une si mélodieuse variété dans le monologue du discours , que c'est manifestement le genre le plus exposé à la monotonie. Son excellent goût fait même de cet art de diversifler les mouvements, tantôt prolongés, tantôt rompus de son élocution, une règle de composition oratoire '. Il compare d'abord , pour mieux graver sa doctrine dans tous les esprits , une suite de phrases coupées à un mur de cailloux sans ciment; et il nous présente ensuite la structure des périodes oratoires sous l'image d'une voiile spacieuse dont les arcs se combinent pour en dessiner et en soutenir les compartiments. Il fixe enfin l'étendue de cliaque période à quatre vers hexamètres ou de six pieds, qu'on peut prononcer d'une seule haleine ^.

]Mais avons- nous de véritables périodes dans notre langue, au moins en comparaison du grec et du latin, qui se pliaient à tous les mouvements de Tâme avec la plus grande flexilniilé, nous que chaque conjugaison assujettit à la traînante et monotone prolixité des vers auxiliaires; nous dont tous les noms substantifs et adjectifs , loin de désigner par les désinences de leurs déclinaisons le cas grammatical, comme dans les langues anciennes, ont toujours des terminaisons uniformes; nous pour qui la construction commandée de nos phrases gêne sans cesse l'ordonnance, la saillie, les circuits harmonieux et pittoresques de l'arrangement des mots ; nous qui pouvons si rarement employer l'inversion; nous qui, réduits à lier le tissu de notre élocution par des fils si courts, si minces et si croisés, sommes obligés de présenter un sens, sinon complet, dn moins toujours trè..s-clair, à quelque mot de la phrase que le lecteur veuille s'arrêter ; nous qui nous trouvons assujettis à une marche forcée et languissante, où le nominatif touche presque toujours le cerbe qui précède le régime, et qui nous plaignons avec toute justice d'être con-

' « Ncquc scmper utentluiii est poqietuitiiSe et (jiiasi circnitii verlioriini ; si(l 3^))e c^rpenda nieinbris ininiitioribus oratio i^L » /Je Oratnrc, 33.

-■ Il E ipiahior isitur (juasi liexnnictroruiii instar versumn circulo constat fcrc plciia comiuTlicnsio. » Orul. 20.

tinuellement embarrassés par la répétition ou par l'équivoque de nos pronoms, parmi lesquels un si petit nombre a sou accusatif ' ; nous qui ne pouvons écrire sans être surchargés d'articles, de deux mots pour en composer nos négatifs, ne, pas, de particules, de prépositions, d'auxiliaires continuels, embarras beaucoup moins multipliés dans le latin, et qu'ils appelaient encore pourtant impedimenta. La théorie de nos participes est encore si abstraite, nos conjonctions sont tellement insuffisantes, nos cas, en supposant que notre langue en ait, tellement effacés par cette uniformité du son final qui leur ôte tout relief, qu'il faut sans cesse, en écrivant, rappeler le nominatif on le pronom qui le représente, et sacrifier la rapidité, la précision, le nombre, à la clarté. Les anciens comparaient la période à une fronde, qui lance plus loin la pierre après plusieurs circuits; et notre phrase ne paraît le plus souvent, sans le génie et le travail de l'orateur, qu'un langage diffus ou décousu, ampoulé ou terne, semblable à la traduction servile et lâche d'un interprète qui rendrait littéralement peut-être, mais sans esprit et sans goût, sans vigueur et sans harmonie, sans images et sans ornements, la plus riche elocution d'un bel idiome qu'il croirait reproduire.

Bossuet déploie néanmoins dans ses oraisons funèbres toute la majesté et la puissance du nombre. :siassillon nous en fait "oùier la facilité et le charme dans la beauté des périodes qm forment l'enchaînement de son style. Fléchier en étale dans sa diction toute la pompe et la richesse; mais d recherche cette cadence jusqu'à l'affectation et même jusqu a 1 excès, nue Cicéron appelle si bien le luxe du nombre, numerus luxurians Son tableau de la mort de Turenne , à commencer par ces motsie me trouble, messieurs, forme sous sa plume une série de vingt-quatre repos ou demi-repos qui sont autant de vers d'inégale mesure, quand on les prononce comme la prose, sans faire sonner les e muets. On peut le vérifier en les sepa-

. ce sonl nos seul, pronom, moi, toi, soi, lui , elle, et nota- qui relaUf. On Oit à l-accu^alif , v,e , U, se, le, la , et que.

rant, ligne par ligne. L'orateur n'y songeait peut-être pas ; et c'est probablemeut sou oreille qui l'a trop bien servi, sans lui coûter aucun effort, par son penchant habituel pour la symétrie, Tantithèse et le contraste de son élocution et de ses idées'.

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