‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 36 sur 61 · XLVII. Uc IHaiinonic du Style · texte numérisé non relu

XLVII. Uc IHaiinonic du Style

Sans ce nombre périodique, qui ne doit cependant pas, ou du moins très-rarement, former un vers, et surtout jamais une suite de vers d'une égale mesure, le style est lourd et sans harmonie. Un orateur chrétien ne doit donc pas dédaigner de plaire à ses auditeurs par une mélodie qui les rende plus attentifs à ses instructions, et qui par là fasse concourir les agréments de l'art au succès de son ministère. Nos grands maîtres ont souvent déployé dans la chaire le beau talent de peindre par les sons et de créer par l'harmonie imitative des images auxquelles la poésie s'élèverait à peine. Ainsi Bossuet voulait dire dans l'oraison funèbre de Le Tellier, que ce magistrat avait rendu le dernier soupir en récitant ce verset du psaume 88 : Mlsericordias Domini in xlernnm canlabo, etc. Voici comment l'orateur rend pour ainsi dire présente à tout sou auditoire cette circonstance de la mort du chancelier, en écrivant toutefois selon son usage , avec enthousiasme , et , comme disaient les Latins, impetu, lors même qu'il fait le plus briller sou esprit : « Ravi de pouvoir pousser ses lUiCo.N- « NAISSANCES jusqu'au dernier soupir, il commença l'hymne « des divines miséricordes. Je chanterai, dit-il, éternelle- « ment les miséricordes du Seigneur. Il expire en disant ces " mots, et continue avec les anges le sacré cantique. »

Voulez-vous fixer vos regards et votre admiration sur une autre image non moins sublime du même orateur, quand il représente, par la plus savante combinaison de style, la retraite profonde dans laquelle s'ensevelit madame de La Vallière, au couvent des Carmélites .^ «Déçue, dit-il. par la liberté dont

' « Aiitiltieta numci'um oratoiiuni uccessitato ipsa cfliLiuiit. ■> Cicer. Orator. 37,

« elle a fait un mauvais usage, l'àme songe à la contraindre « de toutes parts. Des grilles affreuses, une retraite profonde, « une clôture impénétrable, une obéissance entière, toutes « les actions réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui nous « observent.... Encore trouve-l-elle qu'il n'y en a pas assez « pour l'empêcher de s'égarer; elle se met de tous côtés sous « le joug; elle se met des bornes de tous les côtés; et ainsi « resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du « côté du ciel. » Cette dernière perspective, ainsi préparée et restreinte, effraye l'imagination ; et l'on croit voir madame de La Vallière enfoncée par sa pénitence au fond d'un gouffre d'où elle ne peut plus découvrir que le firmament.

C'est le génie seul qui forme ces grands tableaux. L'art de les produire est supérieur et inaccessible à toutes les règles. Mais il n'en est pas moins vrai que les préceptes du goût sont la boussole de l'orateur, en lui révélant ces profonds secrets du talent, qui sont devenus ceux de l'art, pour démêler le beau idéal du coloris et de l'harmonie. Vous apprendrez à l'école de nos maîtres en éloquence à ne terminer jamais vos phrases, comme Chapelain aurait pu finir ses vers, par le très-petit nombre de nos monosyllabes féminins , tels que ;e, le, etc. , à moins cependant qu'un effet savant de style, dans ces moments 011 souvent un beau désordre est un effet de l'art, n'exige une finale brusque et brisée, n'appelle l'accent sourd et lugubre d'un cri plaintif et étouffé, ou que des désinences ainsi heurtées ne soient encore alors plus propres à frapper l'oreille et à soutenir la chute d'une période. Gardez-vous également de multiplier les mots dont les terminaisons uniformes introduisent des consonnances et même des rimes que la prose doit toujours rejeter. C'est une attention de mélodie qu'on peut observer aisément en étudiant la diction de Fénelon; il s'en montre dans toutes les phrases du Télémaque le plus parfait modèle.

Une heureuse liaison de mots rend le style doux et coulant quand on sait en marier les sous par des élisions fréquentes et bien assorties, saas se permettre aucun des hiatus qui gê-

neraient la prononciation. Il faut marcher avec précaution entre ce double écueil des bâillements provoqués par la fréquence des voyelles, et des chocs durs qu'entraîne l'enchaînement des consonnes. Il faut empêcher les voyelles ûnales de se heurter avec d'autres voyelles initiales, comme dans cette phrase, il a existé un Henri. Il faut enfin consulter la délicatesse de l'oreille, pour allier tour à tour les voyelles finales à des consonnes initiales, et les voyelles mitiales aux consonnes finales qui les précèdent. On peut rendre plus sensible la théorie de ces préceptes élémentaires sur Iharmonie du langage, en citant comme un exemple frappant d'un style dur et rocailleux, dans lequel les consonnes finales d'un mot choquent rudement la consonne initiale du mot suivant , ce vers très-ridicule où les nombres sont rompus à chaque syllabe et les membres de la phrase jetés au hasard plutôt que placés avec quelque discernement de goût. Le lecteur croit marcher sur des pointes de clous en prononçant un vers si baroque. On a même besoin d'en compter les syllai)es avec attention, pour s'assurer qu'il n'excède point la mesure du mode alexandrin.

Bouche, œil, sein, port, teint, taille, en elle tout ravit.

Vous trouverez dans le matériel de chaque langue une espèce d'harmonie mécanique dont on ne saurait trop faire usage. Ainsi , dans la langue française les e muets sont une source très-abondante de mélodie; plus ils sont multipliés dans les dernières syllabes des mots dont la phrase est coupée, plus ils s'élident avec le mot suivant, plus aussi l'oreille est satisfaite des accents et des repos harmonieux du style.

Me sera-t-il permis d'ajouter à ces observations, familières à tout homme qui écrit , une autre réflexion que j'ai souvent faite dans mes lectures? Il me semble donc que le style devient sensiblement plus harmonieux lorsque les repos de chaque phrase sont alternativement variés par des terminaisons masculines et féminines. Tous nos grands orateurs ont suivi plus ou moins cette méthode, en se livrant à l'instinct d'un

goût naturel , sans y penser peut-être, par le seul besoin de transporter daas la prose cette jouissance de l'un des charmes de notre poésie , et de satisfaire l'habitude ou la délicatesse de l'oreille. L'art d'écrire tient souvent à des précautions si fines, et eu apparence si minutieuses, que rien n'est à négliger en ce genre. Massillon surtout s'est conformé si lidèlement dans tous ses discours à la cadence et à la variété dont je parle , qu'il me paraît presque impossible que le hasard l'ait toujours si bien conseillé a l'insu de son esprit. Je n'en citerai ici qu'un exemple. J'invite le lecteur à vérifier lui-même dans les discours de l'évêque de Clermont, qu'on y observe cette manière presque à chaque page. La citation qui se retrace à ma mémoire est le tableau du juste mourant, dans son sermon sur la mort du pécheur.

« Il me semble , dit-il , que le juste est alors comme un « autre Moïse mourant sur la montagne sainte, où le Sei- « gneur lui avait marqué son tomheau. Avant d'expirer, il « tourne la tête du haut de ce lieu sacré, et, jetant les yeux « sur cette étendue de royaumes qu'il vient de parcourir et « qu'il laisse derrière lui, il y retrouve les périls innombrab/es « auxquels il est échappé ; les combats de tant de nations vain- « eues ; les fatigues du déserf; les embûches de ^Iadi«?i; les «t murmures et les calomnies de ses frères; les rochers brisés ; « les difficultés des chemius surmon/eVs ; les dangers de TÉ- « gypte évités ; les eaux de la mer Rouge franchies; et tou- « chant enfin au terme heureux de tant de travaux, et saluant <i enfin de loin cette patrie promise à ses \ières, il chante un « cantique d'actions de grâces, et regarde la montagne sainte « où il va expire/- comme la récompense de ses travaux et « le terme heureux de sa course. » Je le répète encore, il est bien difficile de croire que Massillon écrive ainsi sans une intention constante de flatter l'oreille par la mélodie et la variété des intervalles de sa phrase, en empruntant le procédé et la mélodie de la versification. Quiconque voudra le lire ou plutôt l'étudier avec cette attention scrupuleuse , trouvera dans cette méthode trop d'art, et sans doute aussi trop de

suite, pour n'apercevoir que du bonheur dans le mélange de ces terminaisons si habilement et si régulièrement variées.

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