‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 4 sur 61 · IV. Avantages de l'orateur qui s'étudie lui-même · texte numérisé non relu

IV. Avantages de l'orateur qui s'étudie lui-même

Mais où chercher cet homme abstrait , cet interlocuteur fictif , ainsi formé de tous ces traits divers , sans s'exposer à peindre un être chimérique? Où trouver ce fantôme, cette espèce de simulacre d'atelier, dans lequel tous peuvent se reconnaître, sans qu'il ressemble individuellementà personne ? Où le trouver? Dans votre propre cœur. Descendez-y souvent; parcourez-en tous les replis : c'est là que vous découvrirez, et les prétextes des passions que vous voulez combattre, etl'originedes faiblesses et des contradictions que vous devez nous développer pour nous en guérir INIassillon avouait sans détourquec'était celui de ses livres qui l'avait le plus instruit; et le peintre le plus fidèle du cœur humain, l'éloquent et pieux Racine, se vit honoré du plus digne éloge que puisse obtenir un écrivain moraliste, lorsqu'après avoir entendu ces deux vers de ses cantiques :

Mon Dieu ! quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi ,

Louis XIV dit aussitôt : Je connais bien ces deux hommen-la.

Il faut donc rentrer ainsi en soi-même pour être éloquent. Aussi les premières productions d'un jeune orateur sont-elles ordinairement trop recherchées, parce que son esprit, toujours tendu, fait des efforts continuels, sans oser s'abandonner jamais à la simplicité de la nature, jusqu'à ce que l'expérience lui apprenne que pour atteindre au sublime il est bien moins nécessaire d'exalter son imagination que de se recueillir profondément en soi-même et dans son sujet. Si vous avez médité les livres saints ; si vous avez étudié les hommes ; si vous avez bien lu les moralistes, qui ne sont pour vous ([ue des historiens; si vous vous êtes familiarisé avec la langue des orateurs, peignez- nous ensuite vos propres combats, vos faiblesses, vos inclinations, vos inconséquences : c'est le secret de la nature humaine que vous allez nous révéler. Faites sur vous-même l'épreuve de votre éloquence. Devenez , pour ainsi dire , l'auditeur de vos propres discours; et, en anticipant ainsi sur l'effet qu'ils doivent produire , vous tracerez , sans les altérer jamais , des caractères frappants ; vous nous subjuguerez par une suite de ces mouvements et de ces tableaux qui entraînent l'auditoire , dont le silence attentif et profond atteste que l'orateur est dans le vrai, et qu'il a saisi l'accent et la laniiue de la lîQture. Vous verrez que , malgré les nuances qui les distinguent, tous les hommes se ressemblent intérieurement, et que leurs «ces sont uniformes, parce qu'ils dérivent toujours ou de la faiblesse, ou de l'intérêt , ou de l'orgueil , et surtout de l'orgueil: caria première et la plus dominante de nos passions nest pas l'intérêt personnel , dans le sens qu'on attache vulgairement à ce mot, mais l'amour-propre, qui en triomphe presque toujours. Enfin , vous ne metu-ez rien de vague dans vos peintures ; et plus vous aurez approfondi les sentiments de votre propre cœur, mieux vous retracerez l'histoire du cœur humain.

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