‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 46 sur 61 · LXII. De Saurin · texte numérisé non relu

LXII. De Saurin

L^n sujet si philosophique, et qu'on aurait pu croire avec quelque raison étranger au sentiment, qui est l'âme de l'éloquence, était suffisant sans doute pour manifester le talent du père Guénard dans l'art d'écrire ; mais il ne lui fournissait point les moyens d'en développer toutes les richesses, et de nous en donner la véritable mesure dans le genre oratoire. Son éloquence , alliée à une matière plus analogue au sublime et au pathétique de la morale, eût probablement été plus heureusement encore inspirée. Je demande néanmoins avec confiance si l'auteur du discours dont j'ai extrait de tels passaizes ne mérite pas d'être compté avec honneur dans notre littérature parmi nos orateurs les plus célèbres de la deuxième classe, et s'il ne serait même pas placé chez tous les autres peuples à la tête de la première. Le ministre protestant Saurin, qui a beaucoup marqué dans la carrière de l'éloquence sacrée, où il s'est plus signalé par son talent que par son goût, en exerçant pendant longtemps le ministère pastoral dans l'église française des calvinistes en Hollande , ne peut prétendre, tout au plus, qu'à être placé sur cette ligue de nos meilleurs

prédicateurs du second ordre. La première partie de ses sermons n'est jamais qu'un froid et stérile commentaire de son texte. Il nie semble que toutes ces discussions critiques sur l'histoire, sur la grammaire, ou sur la chronologie , sont infiniment opposées à l'éloquence. D'ailleurs, l'érudition apparente de Saurin , qui en impose à tant de lecteurs , ne mériterait aucun éloge quand même tout cet appareil scientifique ne serait point déplacé dans la chaire évangélique, parce qu'il est trop facile de copier des commentateurs ou de traduire des dissertations. IS'e vous arrêtez, par conséquent, dans la lecture de ses discours, à aucune de ces longues digressions auxquelles se réduit toujours le premier point de ses sermons : cette officieuse prétention ne retranchera rien de sa gloire , ne vous privera d'aucune instruction désirable, et vous épargnera beaucoup d'ennui.

Saurin est quelquefois très-éloquent : il ne se montre presque jamais un grand écrivain. On lui a reproché avec assez de fondement cette manière d'écrire, que l'on appelait, au commencement du dernier siècle, le style réfugié. Il fait usage d'une traduction souvent burlesque de la Bible , qui fut imprimée immédiatement après la séparation des Églises protestantes : ce vieux langage du temps de INIarot contraste grotesquement avec notre élocution moderne , en donnant à son style un air sauvage et un ton barbare ; j'en citerais beaucoup d'exemples, si ses sermons étaient moins répandus. Mais Saurin écrit avec chaleur et véhémence; il ne cherche point à montrer de l'esprit ; il ne perd de vue ni son sujet ni son auditoire : il pousse avec force ses raisonnements; il sait s'arrêter quelquefois et réprimer sa diffusion ordinaire : il est ému, et s'il ne bouleverse pas les consciences , s'il n'échauffe même que rarement les cœurs, il exalte souvent et il peut enflammer les têtes. Il a le mérite oratoire que donne la nature ; il ne déploie presque jamais le charme que l'art apprend à y ajouter; et il aurait pu acquérir en ce genre la perfection qui lui manque s'il eût joint à l'étude des modèles le séjour de Paris, absolument nécessaire à nos écrivains pour achever de se for-

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mer le goût dans la société des gens de lettres , dont les entretiens sont encore plus instructifs que leurs ouvrages.

Tsul orateur chrétien , après Bossuet (auquel il ne faut rien comparer quand il s'agit de l'éloquence de la chaire), n'a travaillé avec autant d'hahileté et de succès les péroraisons de ses discours. Saurin y ramène toujours l'idée de la mort. Cet objet les rend aussi lugubres que touchantes ; elles sont ordinairement en repétitions. Ce retour des mêmes formules serre de plus près la conscience , dont elle force les remords; et cette figure est très-propre à généraliser les résultats d'un sermon, pour les appliquer avec plus d'intérêt au.\ différentes classes des auditeurs. C'est avec cette méthode qu'il récapitule ses preuves : il montre ensuite le tombeau ouvert , comme si l'assemblée qui l'écoute, prête à y descendre, ne devait plus entendre désormais aucune autre instruction, ou plutôt comme s'il prêchait lui-même pour la dernière fois.

Les sermons de Saurin su?' la sagesse de Salomon et sur le discours de saint Paul à Félix et à Drusille me paraissent les chefs-d'œuvre de son talent. On croit assez communément, sur parole, qu'il ne s'est jamais permis de déclamations contre l'Église romaine; mais, au contraire, je n'imagine pas que Tinconséquente contradiction qu'on décou\Te avec tant de surprise parmi les protestants, quand ils rallient trop souvent les principes et le langage de la tolérance avec la conduite et la fureur du fanatisme, puisse éclater avec plus d'emportement et de scandale que dans ses sermons sur la consécration du temple de Jf'oorburg , sur les malheurs de l Église, sur les profondeurs divines , sur le Jeûne célébré avant la campagne de 1706. On y retrouve la violence et la frénésie des premières explosions qui avaient signalé dans le seizième siècle l'esprit révolutionnaire de la prétendue réforme.

Saurin se transforme, il s'élève dans quelques moments à la véhémence de Démosthène, quand il parle de l'émigration des protestants, surtout quand il tonne contre Louis XIV; il n'est jamais plus éloquent et plus sublime qu'en exhalant sa rage contre ce monarque , dont le nom revient sans cesse dans ses discours,

f t principalement dans les sermons que je viens de citer. On peut y distinguer cette virulente apostrophe : « Et toi , prince « redoutal)le, que j'honorai jadis comme mon roi, et que je « respecte encore comme le fléau du Seigneur, etc. » Saurin termine une diatribe si forcenée en disant qu'il fait grâce à Louis XIV ; mais il s'en faut de beaucoup qu'il cherche à inspirer cette insultante modération aux calvinistes hollandais. Ce fut peut-être dans la chaire de Saux'in que se forgèrent les armes dont la coalition de l'Europe fit un si terrible usage ■contre la France , durant la guerre de la Succession , dans les plaines d'Hochstet , de Malplaquet et de Ramilles , et qu'on vit éclore les premiers germes de cet implacable ressentiment d'une république nouvelle, qui, n'étant pas accoutumée à vaincre, se rassasia pleinement de la satisfaction d'humilier un grand roi , aux conférences de Gertruideml)erg.

Jamais orateur n'a imaginé rien de plus hardi que l'effrayant dialogue établi par Saurin entre Dieu et son auditoire, dans son sermon sur le jeûne de 1706. « Mon peuple^ •dit le Très-Haut, mon peuple , que fai-je fait"] Ah! Sei- « gneur , que de choses tu nous as faites ! Chemins de Sion « couverts de deuil, etc., etc., etc., répondez, et déposez « ici contre l'Éternel. « Ea longue énumération des malheurs des protestants qui précède ces dernières paroles leur donne une énergie qui fait frissonner, jusqu'au moment où Saurin sent lui-même le besoin de s'arrêter pour justifier la Providence.

Dans son sermon sur le mépris de la vie il se jette dans ime digression qui parait d'abord un écart bizarre, mais qui amène aussitôt un mouvement sublime. « Un auteur a pu- «. blié un livre dont le titre est bien singulier ; ce titre est « Rome souterraine , titre plein d'instruction et de vérité , « qui enseigne à cette Rome qui frappe les .sens qu'il y a « une autre Rome de morts, une autre Rome ensevelie, « image naturelle de ce que Ronie vivante doit être un jour. « INles frères, je vous présente aujourd'hui un pareil objet; « je vous présente votre république, non pas toile que vous

« la voyez , composée de souverains , de généraux , de chefs « de famille : ce n'est là que la surface de votre république. X Mais je voudrais tracer à vos regards l'intérieur de cette » république , la république souterraine; car il y a uue autre « republique sous vos pieds. Descendons-y , parcourons ces <•■ tombeaux qui sont dans le sein de la terre. Levons la pierre. « Qu'y voyons-nous? Quels habitants, mon Dieu! quels ci- « toyens ! quelle république ! »

Le même orateur qui a écrit ce morceau plein de verve et d'enthousiasme laissait quelquefois refroidir son génie; et alors il adoptait, dans les discussions morales de ses monologues oratoires, les formules sèches et abstraites que l'on emploie pour résoudre les problèmes dans la science des nombres. On trouve même dans un de ses discours un assez long calcul d'arithmétique ; c'est , je crois , le seul exemple de ce genre que nous fournisse l'histoire; car je ne veux pas dire l'éloquence de la chaire. Voici donc ce qu'on lit dans son sermon sur le compte des Jours :

« Je suppose que la dévotion de ce jour a attiré dix-huit <' cents personnes à cet exercice ; je réduis ces dix-huit cents « personnes à six classes :

" La première , des personnes entre dix et vingt " ans, composée de cinq cent trente; ci 030

<' La seconde, de celles entre vingt et trente ans, « composée de quatre cent quarante ; ci 4-10

« La troisième, de celles de trente à quarante « ans, composée de trois cent quarante-cinq; ci. . . 3-4.5

« La quatrième, de celles de quarante à cinquante a ans, composée de deux cent cinquante-cinq; ci . . 2.3-5

« La cinquième , de celles de cinquante à « soixante ans, composée de cent soixante; ci. . . IGO

« Et la sixième , de celles qui sont entre soixante «et soixante-dix ans, et au-dessus, composée de

tt soixante-dix ; ci "[0

Total ISOO

o Selon la supputation de ceux qui se sont appliqués à ces « sortes de recherches, chacune de ces classes doit fournir « à la mort chaque année un tribut de dix personnes; et « sur ce principe , il doit mourir cette année soixante de mes « auditeurs : sur ce même principe, dans dix ans il ne restera

« plus de ces dix-huit cents personnes que 1270

« dans vin^'t ans , que 830

« dans trente ans, que 480

« dans quarante ans , que 230

« dans cinquante ans, que 70

« Ainsi vous le voyez, mes frères , la société est dans une in- « constance continuelle. «

Oui , sans doute , je concevrai très-aisément cette échelle de mortalité en vérifiant à loisir les calculs de Saurin sur une feuille de papier, où je pourrai les suivre des yeux ; mais comment saisir la justesse de ces opérations arithmétiques dans une chaire , où la rapidité du débit ne permet aucune combinaison abstraite? Un raisonnement fondé sur cette déduction graduelle ne devait donc pas ti ouver place dans un sermon destiné uniquement à être prêché dans un temple. D'ailleurs, la force que cet argument paraît offrir au premier coup d'œil n'est point assez pressante pour intimider les pécheurs endurcis. Saurin avoue que cinquante ans après le jour où il parle il restera encore sur la terre soixante-dix de ses auditeurs. Or , pour peu que l'on connaisse les illusions du cœur humain , on sent qu'il n'y avait peut-être pas dans l'assemblée une seule de ces dix-huit cents personnes qui ne se flattât d'être de ce petit nombre , et qui ne vît par conséquent la mort encore de trop loin pour se croire obligée de bâter sa conversion.

De tous les morceaux de Saurin qu'on pourrait citer, j)our fixer la dernière borne de son talent, il n'en est aucun de plus propre à nous en donner une idée imposante que la tirade , très-solide et très-ingénieuse, dont il enrichit la fin de son sermon sia- le désespoir de Judas. Saurin y déploie l'éloquence

dominante de saint Jean Chrysostome ; il imite ses belles hypothèses oratoires, surtout son fameux dialogue dramatique du voyageur , qu'il suppose converser par hasard avec saint Pierre sur la route de Jérusalem à Rome , où cet apôtre va sans moyens humains, sans études, sans autres armes qu'une croix , renverser les autels du Capitole , et fonder sur ses débris une religion dont la morale , sagement sévère , doit reproduire en action la doctrine et les exemples de l'Homme- Dieu. Je ne dis pas que Saurin ai jamais rien composé de comparable en ce genre à une si sublime fiction ; mais c'est le type dont il cherche visiblement à se rapprocher par un heureux mélange d'imagination et de dialectique, en montrant dans les regrets stériles de Judas l'illusion des consciences et la fausseté des signes de conversion que donnent souvent les pécheurs à l'heure de la mort. C'est un aperçu de génie dans l'explication de l'Évangile.

« Le traître Judas, dit-il, paraît avoir les principales mar- « ques extérieures de la pénitence et promettre toutes les « autres. Quelles sont, en effet, les marques de la véritable « pénitence? Faut-il confesser son crime? Judas confesse le « sien. Faut- il le réparer? Judas rapporte les trente pièces « d'argent? Faut-il braver le péril? Judas va, dans le temple « même , reprocher à ses conseillers iniques leurs cruautés « et leur perfidie : plus courageux que saint Pierre, qui sort de « la cour de Caïphe , plus courageux que tout le collège apos- « tolique.

« Faut-il pour se convertir avoir de ces douleurs vives, « aiguës, accablantes ? Judas trouve dans son crime un venin « qui empoisonne toute sa vie. Je suppose maintenant, mes « frères , que l'Écriture ne nous eût raconté que ces circons- « tances de la mort de Judas , et qu'elle en eût supprimé la « dernière , son suicide : je suppose un de ces directeurs relà- « chés, toujours prêts à ouvrir les portes du ciel aux premières « apparences de conversion. Quelle idée se fût-il formée tou- « chant le salut de Judas ? Ou, pour rapprocher cette question « de notre dessein , supposez un malade ordinaire entre les

ff

« mains d'un tel directeur, un malade qui commence par « donner toutes les marques extérieures de repentance : le n directeur ne se précipitera-t-il pas à lui dire que ce sont ic là des caractères infaillibles de conversion , des effets de ces o dons de Dieu, qui sont sans retour et sans repentance? « Cependant tout cela peut se trouver dans un réprouvé ; tout « cela peut se retrouver dans un homme abandonné de Dieu; « tout cela peut se trouver dans un homme qui va servir dans « un instant de proie aux flammes éternelles.

« A quoi nous conduit cette réflexion? Nous voudrions » nous en servir pour autoriser les soupçons que nous formons « si souvent contre votre salut. Quand il s'ap;it de la perte de « vos cimes , tout nous épouvante. Le moindre doute nous « effraye. Laissez-nous donc vous demander des preuves « de votre conversion qui soient hors de toute équivoque ; « laissez-nous vous prescrire les maximes les plus sévères; « laissez-nous travailler à vous mettre dans un état qui vous « assure que vous êtes élus , que votre salut est hors de toute « atteinte , et faire de cette certitude un devoir de notre « ministère... Outrons-nous encore la matière, à votre avis? « Quel est donc le motif qui vous rassure ? Quoi ! ce désir de « participer au fruit de la mort du Christ, désir où l'on ne veut « faire entrer pour rien ni amendement ni conversion ? est-ce « là votre pénitence ? En cela .Tudas vous a surpassés. Il a « cru qu'ayant tant de corruption dans le cœur, ce serait « outrager la justice que d'avoir recours à la miséricorde ; « et il rend , en cela , à Dieu un plus grand hommage que « vous , qui en lui demandant pardon de ces mêmes péchés « dans lesquels vous voulez persister, le faites en quelque sorte « entrer en communication de corruption avec vous , et le « rendez complice de vos crimes ? Quoi ! ces aveux de vos « fautes , cette stérile sincérité qui vous fait reconnaître que « vous êtes coupables, et qui ne vous porte point à devenir « innocents, est-ce là ce que vous appelez pénitence? En cela « Judas a fait autant que vous , s'il n'en a fait davantage. II « n'a point eu honte d'avouer les crimes que Ton avoue le

« moins , l'avarice et la perfidie '.fai péché en trahissant le « sang innocent. Quoi ! ces larmes que vous versez dans notre '< sein, ces soupirs...? Je n'ose étendre plus loin cet odieux « parallèle. Connaissons-nous, et corrigeons-nous. »

Voilà certes de la vigueur apostolique et de l'éloquence ! Il n'a manqué peut-être à Saurin, je le répète, que l'avantage d'avoir cultivé son talent et e.xercé son ministère à Paris, où il eût acquis plus de précision, d'énergie et de goût, pour être placé dans le premier rang de nos orateurs; mais le pasteur français de la Haye est, sans aucune exception, l'homme le plus éloquentdont les protestants aientle droit de se glorifier. Il surpasse manifestement tous les prédicateurs étrangers à la France; et l'Angleterre, en particulier, n'en fournit pas un seul quon puisse lui comparer.

LMU. De l'Éloquence anglaise.

Autant, en effet, Saurin est au-dessous de nos grands maîtres, autant est-il au-dessus de tous les orateurs anglais. Mais avant d' exposer mon opinion sur leurs ouvraaes les plus vantés en ce genre , qu'il me soit permis de m'arrêter un moment sur une étonnante assertion de l'auteur du Siècle de Louis XIV, qui semblerait vouloir accorder à cette île fameuse une prééminence absolue de génie dans le dix-septième siècle. Qui croirait que dans le trente et unième chapitre de la même histoire , où Voltaire se charge de retracer tous les souvenirs qui à cette époque ont illustré notre nation , il insinue l'étrange dessein de sacrifier la gloire de la France littéraire à la renommée des écrivains de la Grande-Bretagne? « Charles II, « dit-il , donna des lettres patentes à l'académie naissante « d'Angleterre ; mais c'est toutcequelegouvernementdonna. '< La Société Pvoyale, ou plutôt la Société libre de Londres, « travailla pour l'honneur de travailler. C'est de son sein que « sortirent de nos jours les découvertes sur la lumière , sur .< le principe de la gravitation, sur l'aberration des étoiles « fixes, sur la géométrie transcendante , et cent autres inven- « tions qui pourraient à cet égard faire appeler ce siècle

« le siècle des Anglais aussi bien que celui de Louis XIV. » Eh ! par quelle réunion éclatante de génie et de goût l'Angleterre aurait-elle donc eu le droit de donner son nom à une époque si mémorable ? Louis XIV et nos plus grands hommes étaient déjà en possession de toute leur renommée : les trois quarts du dix-septième siècle venaient de s'écouler au milieu du plus brillant éclat de la France ; et l'Europe entière, frappée d'admiration, ne connaissait pas encore le premier ouvrage de Newton, mort ensuite en 1727.

Le dix-septième siècle était par conséquent consacré et signalé par la gloire de la France et de Louis XIV avant que toutes ces découvertes , de nos jours , eussent honoré l'Angleterre , en admettant même très-faussement que leur supériorité sur l'ensemble de notre littérature fût reconnue par toutes les nations éclairées. Une rivalité de titres postérieurs, quels qu'on les suppose, ne pouvait donc plus à cet égard faire appeler ce siècle le siècle des Anglais, aussi bien que celui de Louis XI f. La restriction à cet égard semble mettre Voltaire à l'abri de la critique; mais en restreignant ainsi son assertion il l'anéantit lui-même.

Des découvertes physiques ou mathématiques n'ont jamais valu et ne vaudront jamais à aucune nation l'honneur insigne de faire de son propre nom le nom historique d'un grand siècle. Une pareille illustration suppose en effet la réunion de plusieurs, et peut-être même de presque tous les titres de gloire. Or, aucun Anglais n'a encore élevé une si vaste et si îiaute prétention pour son pays, en ralliant surtout cette prédomination du génie britannique à la fameuse époque du dixseptième siècle. La France avait produit le père de tous les philosophes modernes, Descartes, sans lequel Newton n'aurait probablement jamais fait une révolution dans les sciences exactes. La France, je me plais à le répéter, avait signalé d'ailleurs sou beau siècle, dans toutes les carrières de la renommée, par une foule d'écrivains et d'autres grands hommes , auxquels les Anglais ne pouvaient point assiLMier de rivaux dignes de lui disputer une si honorable distinction dans

318 ESSAI SUR L'ELOQITXCE

la série des siècles ; et il est bien surprenant que dans le Siècle de Louis XIF Voltaire essaye de détruire lui-même le titre de son ou\Tage , en préfendant qu'une seule branche des connaissances humaines, cultivée même plus tard par le génie dans la Grande-Bretagne, pourrait à cet égard, par un effet rétroactif, fai?^e appeler ce siècle le stècle des Anglais , aifssi bien que celui de Louis XIF.

Mais la partialité de A'oltaire en faveur des Anslais est bien plus étrange encore et plus insoutenable dans le trentequatrième chapitre du même ouvrage, où il apprécie les talents de nos grands orateurs. Voici son texte, où le goût trouve à relever tout autre chose que la négligence du st}-le :

« L'éloquence de la chaire, dit-il, qui était très-grossière à « Londres avant Charles H, se forma tout d'un coup. L'évê- « queBurnet avoue dans ses mémoires que ce fut en imitant « les Français. Peut-être ont-ils surpassé leurs maî- « TRES • leurs sermons sont moins compassés, moins affectés, « moins déclamateurs qu'en France. »

Quel singulier peut-être ! Et c'est l'éloquent auteur de Borne sauvée qui professe une pareille opinion dans le Siècle même de Louis XIF. Voltaire , il est \Tai , montre ici la pudeur très-prudente de ne pas oser préconiser formellement la prééminence des prédicateurs de Londres sur tous les grands génies qui ont fait de la chaire, en France, le plus beau trône de l'art oratoire : il se contente deTinsinuer, en se flattant de se soustraire à la responsabilité du paradoxe , par la réserve du doute. Or, ce doute seul est une énorme injustice envers notre nation. En effet, si la postérité reproche à Virgile d'avoir sacrifié aux souvenirs ombrageux d'Auguste la gloire de Cicéron et de Rome elle-même , en décernant le sceptre de l'éloquence aux orateurs de la Grèce , quelle réputation prédominante, quels ouvrages en genre d'éloquence sacrée composés dans la Grande-Bretagne, peuvent excuser Voltaire d'avoir méconnu à ce point l'immense supériorité de Bossueî. de Bourdaloue et de Massillon, quand il laisse hésiter ainsi entre l'Angleterre et la France , ou plutôt quand il semble

faire pencher son admiration du côté de tous ces soporifiques prédicateurs anglais, entièrement dépourvus d'imagination et d'éloquence, parmi lesquels l'auteur de la Henriade n'aurait su découvrir, comme le créateur de l'Enéide le voyait chez les Athéniens , un Démosthène digne de balancer son estime et surtout de justifier la préférence ?

On se demande avec étonnement ce que veut dire un écrivain si justement renommé par son excellent goût, quand il ajoute que les sermons en Angleterre sont moins compassés, moins affectés , moins déclamateurs qu'en France ? Est-on compassé quand on a de l'ordre et un plan énoncé par des divisions dans ses discours? Ce serait confondre la méthode d'une marche régulière avec les apprêts d'une composition maniérée. Si l'on adoptait un pareil système oratoire, on devrait trouver, au contraire, les prédicateurs anglais beaucoup plus compassés que les nôtres. Ils ou\Tent leurs instructions comme nous par un texte de l'Écriture : nous divisons nos discours en deux et très-rarement en trois parties , tandis que les sermons des orateurs les plus célèbres et les plus récents de l'Angleterre, par exemple Hugues Rlair, nous offrent communément quatre, six et jusqu'à huit points, comme les sections scolastiques de la Somme de saint Thomas.

Kos grands orateurs, que l'admiration universelle compte avec justice parmi nos plus grands écrivains , sont-ils donc compassés, affectés , déclamateurs ? C'est trahir la gloire de notre nation que de le supposer. Les Anglais ont traité la morale en vers avec beaucoup de génie, d'énergie et de profondeur; mais la morale attend encore en Angleterre un orateur qui sache l'allier à l'éloquence. Il faudrait pour autoriser l'assertion de Voltaire, peut-éti-e ont-ils surpassé leurs maîtres, il faudrait, dis-je, que les prédicateurs de l'Église anglicane eussent dans quelques sujets , si l'on veut même, dans quelques traits, éaalé nos grands modèles de la chaire, ou du moins qu'ils s'en fussent assez rapprochés pour faire balancer la prédilection du goût entre des émules à peu près également dignes deson suffrage. L'admiration qui prétendrait

les assimiler à de tels lioninies, en les plaçant tous au premier rang , ne serait autorisée à rester indécise dans sa préférence que dans le cas où l'opinion publique serait, en effet, partagée sur la prééminence du génie, au milieu d'une imposante rivalité de gloire. Or, est-ce donc à cette incertitude de supériorité que nous réduisent ici les objets de comparaison? Entre Bourdaloue et Massillon la différence de talent oratoire est d'autant plus difQcile à fixer, et en quelque sorte d'autant plus arbitraire, qu'elle est à peine d'une ligne; entre les plus célèbres prédicateurs anglais, au contraire, et nos incomparables orateurs sacrés . le bon goût aperçoit toute la distance qu'il y a des premiers essais d'un art au plus haut période de sa perfection : ce n'est pas simplement un point qui les sépare , c'est l'infini.

On peut affirmer en effet, sans la moindre exagération, que tous les sermons anglais réunis sont au-dessous de la collection de Saurin, comme je l'ai déjà dit, et qu'ils ne valent même pas le moins beau sermon de Bourdaloue et de ^lassillon, où l'on trouve un goût et un talent dont aucun de leurs prédicateurs n'approcha jamais. ]N'on, l'éloquence de la chaire ne s'est encore élevée à aucun chef-d'œuvre dans la Grande- Bretagne. Plusieurs des sermons prêches à Londres sont bien raisonnes, bien prouvés , mais sans mouvement et sans onction : je n'en connais aucun qui soit vraiment pathétique, aucun qui fasse verser des larmes, aucun qui subjugue et entraîne Tadmiration , aucun enfin que le bon goût puisse citer ni comme un modèle de l'art oratoire, ni même comme un bel ouvrage en ce genre. Ce sont généralement des discours froids, frappés d'une sécheresse continue, des dissertations rebutantes et inanimées , sans verve et sans mouvement ; des chapitres de morale d'autant moins propres à ravir notre admiration, qu'ils se trouvent très-inférieurs sous ce rapport, je ne dirai pas seulement à nos grands orateurs, mais encore à nos simples moralistes, surtout aux /issais de Morale, comme aux quatre excellents volumes des Petits Traités Moraux de Nicole , et aux observations sur les devoirs des mi-

llfaires, qu'on lit dans les opuscules de l'abbé Fleury. C'est enfin du raisonnement et du calcul qu'on ne saurait comparer, eu aucune manière, au talent de la haute éloquence. Ils n'ont même à nous opposer, dans cette carrière , aucun génie brut qu'ils puissent vanter comme original et sublime. Le Bridaine, ou , pour faire mieux entendre ma pensée aux littérateurs de la Grande-Bretagne, le Sliakspeare de la chaire n'a jamais existé parmi eux. Lorsque l'évéque Burnet avouait que les prédicateurs anglais avaient imité les nôtres, il aurait dû ajouter qu'ils n'en avaient encore tiré que de très-faibles copies; et, en répétant cette confidence orgueilleusement modeste, Voltaire, si souvent malheureux dans ses jugements littéraires , oublie à la fois et toute espèce de justice , et le respect qu'il se doit à lui-même , quand il ajoute qu'ils nous ont peut-éli'e srtrpassés.

M. Hume avoue loyalement que l'Angleterre a fait moins de progrès dans le genre de l'éloquence que dans les autres parties de la littérature ' . En effet, quoique cette nation ardente «t sérieuse se soit illustrée par des hommes éloquents, à la tète desquels il faut placer Shakspeare et R^ichardson , elle n'a pas <rncore produit un seul véritable orateur qui puisse honorer sa patrie en Kurope. On trouve quelquefois chez les habitants de cette île célèbre des mouvements oratoires, mais ils ne connaissent point l'art proprement dit de l'éloquence ; et il paraît même qu'ils n'en font pas assez de cas, comme nous le verrons bientôt, pour exciter l'émulation des talents à se signaler dans cette carrière. Un discours préparé ne serait point écouté au parlement. On n'y veut entendre dans les deux chambres que des allocutions improvisées, sinon pour le fond, au moins quant au style, et des discussions solides sans l'apprct d'aucune diction travaillée. Aussi découvrirez-vous beaucoup plus de vestiges de l'éloquence romaine dans les anciennes diètes de Pologne que dans toutes les délibérations de AVestminster.

' Traité sur VÉlvqttencc, diap. VU.

Des idées ou des sentiments sublimes peuvent échapper à tout homme passionné. ^Mais ce n'est jamais l'esprit seul, c'est encore , c'est surtout l'élan rapide et progressif des transports de l'âme' ; c'est le talent ravissant de peindre et d'émouvoir avec cette simplicité et ce naturel si propres à faire admirer et aimer le génie de l'orateur ; c'est une élocution noble, soutenue et variée ; c'est un goût pur et saint ; c'est enfin la perfection du langage unie à la beauté des pensées et aux charmes de la sensibilité, qui caractérisent ou plutôt achèvent la vraie et belle éloquence.

Le Paysan du Danube ne sera jamais regardé, dans la fable de la Fontaine, comme orateur, quoique son discours soit un modèle de chaleur et de véhémence. Rien n'est plus admirahle en ce genre, qu'on peut appeler l'éloquence du trait, que la réponse de Marins fugitif, lorsqu'un Jicteur arme de son faisceau vint lui ordomier, de la part du préteur romain, de sortir de l'Afrique. Ce grand homme, indigné de se voir méconnu, au dernier terme de l'infortune, par ce magistrat d'une année , sut lui faire sentir toute la bassesse que dévoilait cet insolent abus d'une autorité précaire. Le vainqueur de Jugurtha , des Cimbres et des Teutons , justement persuadé que c'est surtout dans le malheur qu'il est permis de se souvenir de sa gloire , répondit au satellite chargé de lui intimer cet ordre inhumain : Rapporte à ton maitre que tu as vu Gains Marias banni de son pays, et assis sur les ruines de Carthage : « comme si, par la comparaison de ses « disgrâces personnelles avec la chute du puissant empire des « Carthaginois, Marins eût voulu instruire le préteur romain « de l'instabilité des plus grandes fortunes '. »

Les Anglais peuvent «e prévaloir de quelques-uns de ces traits mémorables, quoique fort inférieurs à la sublime réponse de Marius. Ainsi, lorsque le parlement de la Grande- Bretagne discutait solennellement un bill qui devait interdire

' « Pectus est quod disertum facit. » Cic.

' Révolutions romaines de l'abbé Vcrtot, liv. X.

aux accusés, en matière criminelle, la faculté de se défendre par le ministère d'un avocat, mylord Halifax, qui s'opposait il cette innovation, entreprit de la combattre; mais, intimidé par rassemblée devant laquelle il parlait, il ne put achever une seule phrase. La parole expirait à chaque instant sur ses lèvres, quand tout à coup, faisant un effort extraordinaire sur lui-même, il s'écria : « Vous voulez donc, messieurs, « que les accusés comparaissent isolés et sans appui devant « vous pour se défendre ? Mais si votre présence m'intimide « au point de lier ma langue et de me glacer d'effroi, comme « je viens de l'éprouver, concevez maintenant l'impression « qu'elle produirait sur des malheureux qui verraient en « vous des juges prêts à les envoyer à l'échafaud! « Cette seule observation, plus éloquente sans doute que toutes les raisons qu'aurait pu alléguer mylord Halifax, lit rejeter aussitôt le projet de loi.

Charles Fox, qu'on regardait comme l'un des hommes les plus éloquents de la Grande-Bretagne, faisait, dans une de ses motions au parlement, l'éloge du général Montgomery. Un partisan de la cour l'interrompit en ces termes : « Comment « osez-vous louer un rebelle devant les représentants de la « nation? » — Te ne m'arrêterai point, répliqua Fox, à re- « pousser l'outrage qu'on fait ici à la mémoire d un grand « homme. Vous savez tous ce que signifie ce mot de rebelle « dans la bouche de mes adversaires. Si vous aviez quelques « doutes sur le véritable sens de cette expression, je vous cou- « jurerais de vous souvenir que c'est à ces prétendues rébel- « lions que nous devons notre constitution actuelle et le « droit de siéger dans cette chambre pour délibérer sur les « intérêts de notre patrie. »

Les discours prononcés dans les débats du parlement d'Angleterre sont SI courts, qu'on ne saurait en citer aucun comme un ouvrage oratoire. Celui oij le talent de l'éloquence me semble porté au plus haut degré fut inspiré à ce même Charles Fox en 1782, dans la chambre des communes, par la capitulation du général Burgoyne , qui venait de se rendre

prisonnier de guerre avec son année aux Américains à. Saratoga. « Je m'attendais, dit alors Téloqueut orateur, à n'eni tendre ici de la bouche d'un souverain chéri que des paroles dignes de son cœur. Tout me faisait croire qu'il aurait le courage de confesser une longue erreur, au moment où le peuple anglais l'expie si cruellement. ]\Iais qu'ai-je entendu? Le système que nous maudissons depuis dix ans» on le reproduit encore! Nos malheurs, on les nie! nos dangers, on ne veut pas les voir ! nos affronts , on les supporte avec une lâcheté flegmatique! Celui qui, ne connaissant pas le caractère personnel de notre monarque, lui attribuerait ce discours et n'y verrait pas l'ouvrage de ses ministres , le prendrait pour un despote insensible qui se fait une horrible joie de sacrifier la vie et la liberté de ses sujets , et se montre encore altéré de vengeance quand il ne peut plus espérer la victoire. L'indignation m'emporte sans doute. Puis-je la contenir, quand je viens d'entendre un orateur nous accuser de l'origine et des suites funestes de la guerre d'Amérique, nous qui en avons toujours désavoué l'exécrable principe et prédit toutes les conséquences? Les discours de l'ojjposition sont à vos yeux la source de nos calamités. Eh! misérables hommes d'État, ne voyez-vous pas que vos tardives terreurs sont aujourd'hui l'aveu de votre ineptie? C'était par vos mesures qu'il fallait confondre nos sinistres présages. C'était par vos succès qu'il fallait humilier nos prévoyances ; c'était par la gloire et par la prospérité de la nation qu'il fallait étouffer nos chagrins. Vos fautes ont fait la force de tous nos discours que vous avez méprisés. C'est vous seuls qui dans cette chambre avez doublé le nombre de nos partisans et de nos amis, et qui dans la nation avez rallié à notre opinion tous les généraux anglais. Grâces au ciel, nous avons acquis de vos théories insensées la puissance de vous arrêter dans vos funestes mesures. Nous pouvons du moins vous enipêcher aujourd'hui d'envoyer une troisième armée anglaise aux Fourches- Caudines. Nous pouvons plus encore, et la pitié ne

« nous fera pas trahir ce devoir, nous devons vous poursuivre « devant les tribunaux de la justice , faire peser votre respono sabilité sur vos têtes, et vouex de grands coupables à l'é- « cbafaud '. »

\ oilà des élans ! voilà même des mouvements qui décèlent les essors de l'éloquence! Cet accent du patriotisme, cette verve du raisonnemeut , rappellent la logique ardente et serrée de Démosthèue. Mais une idée sublime ne forme pas un discours. Un beau trait isolé ne constitue point le talent oratoire ; et c'est jusqu'à présent à ces éclairs ou à ces mouvements instantanés que se borne l'éloquence des Anglais.

Insulaires fameux, je cherche un orateur, un véritable orateur parmi vos ministres du culte, vos écrivains, vos membres du parlement les plus célèbres dans la carrière de l'éloquence politique. Or, soit dit sans offenser votre génie, et surtout sans oublier votre gloire, je n'en trouve aucun digne de ce nom. Ce n'est point le ge'nie, c'est le rjénie oratoire qui vous tnanqiie^ , vous dirai-je, comme autrefois Cicéron à quelques-uns de ses contemporains qui osaient se croire ses rivaux. Le genre humain doit une reconnaissance immortelle à vos découvertes dans les sciences, et une admiration profonde à quelques ouvrages qui vous placent avec honneur parmi les plus illustres nations littéraires ; mais que votre orgueil ne s'irrite point , si nous contestons hautement la prééminence à vos orateurs. L'éloquence en prose, la

' La n'ponsc de la cour à cette iiliilippiquc fut la démission immédiate de tous les ministres, (|iie le souvcrnemciit est toujours ol)lisé de sacrifier à l'opinion publi(iiic dés qu'ils perdent la majorité dans la chambre des oomniunes. On regrette ([u'un homme doué d'un pareil talent n'ait com- [losé aucun ouvrage dont l'étendue pijt en développer toutes les richesses. On doit regretter surtout , en voyant tant de trésors s'engloutir annuellement dans le goul'frc immense des papiers publics ([ui ne passeront ]ioint à la postérité, on doit, dis-je, regrdto;- sans cesse qu'aucun grand écrivain de cette illustre nation n'ait encore publié l'histoire littéraire de la Grande-Bretagne , dans tous ses rapports avec l'esprit humain. L'n si beau sujet immortaliserait l'auteur qui le traiterait avec autant de lumière »)uc de gofit et d'impartialité.

= « lUis non ingcnium, scd oratorium ingeniuni defuit. ■> Bruliis, 110.

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compagne ordinaire de la liberté, la grande éloquence des discours solennels , est encore étrangère à vos contrées. Gardez-vous d'affecter un faux et barbare mépris pour les dons étrangers à votre goût, et que vous a peut-être refusés la nature. Si les préventions de la rivalité aveuglent assez votre jugement pour vous empêcher de confronter avec impartialité les hommes les plus signalés à Londres et à Paris dans cette lice, élevez-vous au-dessus des régions de l'envie, tournez vos regards vers les chefs-d'œuvre oratoires de l'antiquité : voilà nos premiers maîtres! voilà nos communs modèles, que nos deux nations admirent également. Jugezvous et jugez-nous! La comparaison est décisive : les degrés de rapprochement sont faciles à mesurer. Montrez-vous donc, si vous le pouvez , les émules de ces grands hommes , aulieu de méconnaître leurs successeurs. Il est temps de prouver au monde littéraire, qu'à l'exemple delà Grèce etde Rome, vous voulez ajouter à la gloire des belles actions la gloire, peut-être encore plus rare, de savoir dignement les célébrer.

Hâtons-nous de rentrer et de nous renfermer dans la carrière de l'éloquence sacrée , pour en découvrir , s'il est possible, quelques beaux monuments parmi les ministres de l'Église anglicane Ce n'est point en orateurs , c'est en froids moralistes qu'ils enseignent la religion au peuple. La tribune évangélique , après avoir été longtemps pour eux une chaire de controverse , est devenue une école de morale presque exclusivement destinée à enseigner les devoirs de la vie civile, et d'où les dissertations et l'argumentation bannissent les tableaux et les mouvements oratoires. Voici quel est le plus riche répertoire de leurs productions dans le ministère de la parole.

Robert Royle , également recommandable par ses études philosophiques et par son attachement à la religion , témoin du penchant vers l'impiété répandu en Angleterre, dit-il dans l'acte de donation, par la liberté de la presse, la licence des guerres civiles et les sectes nées de l'anarchie, fonda un prix aunuel de cinquante livres sterling , pour encourager la

défense du christianisme contre les infidèles et les incrédules. Cette récompense n'est point disputée dans un concours : elle est même assignée, non pas à un orateur, mais à un théologien chargé de prêcher , durant le cours d'une année , huit sermons apologétiques en faveur de la religion, dans léglise de Londres qui lui sera désignée par l'exécuteur testamentaire du fondateur. Le célèbre Bentley ouvrit le premier cette carrière, où il fut suivi par les évéques et par les docteurs les plus renommés de la Grande-Bretagne , tels que Kidder, Williams, Gastrell , Blachlial, IJarris, Stanhope, les deux Clarke, Wiston , Derham , etc.

La réunion de ces ouvrages , connue sous le nom de Discours pour la fondation de Botjle, devint bientôt très- volumineuse , puisqu'elle devait fournir huit cents dissertations dans chaque siècle. Le docteur Gilbert Burnet en fut l'abréviateur , et publia six volumes de ce recueil, traduit eu français sous le titre de Défense de la religion naturelle et révélée. C'est une espèce d'abrégé, justement et généralement estimé , où l'on trouve la réfutation de l'athéisme et du déisme , qui, selon les preuves de l'auteur, devrait conduire à l'athéisme un raisonneur véritablement conséquent; la démonstration du terme fixé à la reliiiion juive, l'apologie de la révélation, l'origine et les causes de l'incrédulité, les preuves de la religion chrétienne, l'accomplissement des prophéties , les limites de la liberté de penser, etc., etc.

Tous ces discours ont été prononcés dans les chaires de Londres. On y découvre une érudition vaste et solide , des raisonnements pleins de force et des recherches épurées par un excellent esprit de criti((ue. .Mais c'est la forme, le style et la sécheresse d'un traité de jurisprudence, où la religion chrétienne, devenue la matière d'une discussion contentieuse, est défendue selon toutes les règles du barreau ; c'est un recueil de dissertations savantes, que très-peu d'auditeurs seraient à portée d'entendre et surtout de suivre au débit ; ce sont des cours exacts de philosophie sacrée, de théologie dogmatique et de chronologie. Mais je n'aperçois aucune

lueur d'éloquence dans cet amas de paragraphes ou de corollaires , dont la marche est purement scolastique.

Les auteurs de ces traités , si mal à propos intitulés Discours, n'ont jamais songé à se montrer éloquents. On aurait même été scandalisée Londres d'une pareille mondanité dans un ministre de l'Évangile. « Dans ces extraits ou abrégés , n dit l'avertissement placé à la tête de cette compilation , on « ne doit s'attendre à trouver ni des exordes, ni des applica- « tions , ni des figures de rhétorique, ni tous ces autres or- « nements que l'on croit essentiels à la chaire. En général , « les prédicateurs anglais négligent assez tout cela , parce « qu'ils n'ont d'autre but que d'expliquer les mots ou les « choses de la sainte Écriture, et que les peuples de la « Grande-Bretagne seraient même très-peu édifiés d'un dis- « coîii's où l'on ne chercherait à placer que de l" esprit et que « de réloquence. i>

Cette dernière phrase ne me semble pas rendre exactement la véritable pensée, ou du moins toute la pensée de l'auteur. Les Anglais auraient toute raison d'être peu édifiés d'un discours de ce genre, oit, Von ne chercherait à placer que de V esprit et que de P éloquence. Certes , notre zèle et notre goût ne se montreraient pas plus indulgents envers des prétentions si étranges en chaire , quand elles y deviennent exclusives. Mais ces rigoristes insulaires vont beaucoup plus loin. Un sermon anglais , dit le docteur Blair' , estunesiàte de raisonnements instructifs et sans chaleur : un sermon français passei^ait chez nous pour tin discours fleuri, souvent même pour la harangue d'un enthousiaste. Je ne sais si je me trompe en supposant que dans les préventions des Anglais contre le genre oratoire les deux mots enthousiasme et délire sont à peu près synonymes. Quoi qu'il en soit , les habitants de la Grande-Bretagne n'aiment à entendre , du moins en chaire, que des raisonnements très-secs ; et ils seraient soaudalisés d'une éloquence plus animée, à laquelle, au reste,

• Cour* (/ei?/ic7oW5«t', leçon vinst-neuvicme.

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leurs prédicateurs, dignes d'inspirer et de partager un pareil goût, ne les ont certainement pas accoutumés. Nous sommes heureusement en France un peu moins scrupuleux, sans être moins délicats, et surtout sans être moins solides.

Eu effet, quoique les Anglais aient composé de beaux ouvrages pour la défense de l'Évangile, spécialement le chef-d'œuvre dans lequel Ditton, beaucoup trop enclin au néologisme, démontre la certitude de la religion chrétienne par le seul fait de la résurrection de Jésus-Christ, ils n'ont encore dans cette carrière aucun écrivain qu'on puisse comparer à Bossuet ou à Pascal, et qui même, à l'exception de Clarke peut-être, égale nos apologistes plus récents du christianisme, tels qu'Abadie, Houteviile, Bergier, Guénée, etc. Grâce à l'institution dont je parle, et dont on regrette de n'avoir vu paraître aucune continuation depuis les six premiers volumes de l'abrégé de Burnet, le ministère seul de la chaire a semblé leur donner, jusqu'à nos jours, quelque avantage sur nous, sous cet unique rapport des prédications, pour ainsi dire, polémiques; et encore n'était-ce nullement par une véritable supériorité de génie, mais tout au plus par l'ensemble des matières. Ce triomphe apparent va même leur être enlevé. On peut affirmer, avec une évidence incontestable de fait, qu'en ce genre apologétique, où nous possédions déjà plusieurs discours convaincauts et sublimes, auxquels les prédicateurs de Loiidrt s n'ont rien à comparer, tels, par exemple, qu'un des plus beaux chefs-d'(i>uvre de ;\lassillon sur la divinité de .lésus-Christ, pour la fêle de la Circoncision, mais genre dans lequel une série plus complète de preuves semblaient néanmoins laisser aux Anglais je ne sais quelle prééminence restreinte à cette seule espèce de dissertations débitées en chaire, il s'élève aujourd'hui sous nos yeux un monument qui doit effacer toute la collection de Boyle.

Les conférences annuelles de .AI. l'abbé Frayssinous, surles mêmes matières déjà discutées dans les prédications dogmatiques dont nous sommes redevables à la fondation de Londres , sont en effet incomparablement mieux adaptées à l'état

présent de notre controverse avec les incrédules, par leur extension progressive à toutes les ol)jeclions renouvelées ou inventées dans le dix-huitième siècle. Elles ont encore sur le recueil du prix de Boyle un autre avantage incontestable sous tous les rapports du talent. Le fruit de cette institution si heureusement perfectionnée à Paris se manifeste par le concours immense qu'elle attire dans l'église de Saint-Sulpice. Notre nouvel apologiste de la religion, toujours clair, malgré les abstractions de la métaphysique, la profondeur de l'érudition et l'enchaînement serré de la dialectique, y déploie, avec autant de mesure que de succès, tous les mouvements oratoires qui s'allient naturellement aux sujets qu'il traite. Un pareil mélange de raisonnement et d'éloquence soutient l'attention, ranime l'intérêt, et contribue puissamment au triomphe de la vérité, non-seulement sans ralentir, mais encore en augmentant la force et par là même l'effet des preuves, qu'il rend beaucoup plus sensibles.

On suppose communément que l'enseignement public de la religion a toujours été étranger dans la Grande-Bretagne aux mystères de la foi : c'est, au contraire, le pays de l'Europe où les prédicateurs ont autrefois le plus souvent dirigé leurs instructions vers les objets dogmatiques. Mais ils ont changé de matière dans ces derniers temps, et le plus grand nombre des ministres anglicans ne traite guère aujourd'hui que des sujets moraux ou même presque entièrement philosophiques.

C'est donc aux compositions de ce genre que je borne mon examen. .le ne parlerai point des prédications volumineuses de Boise, mort en 1728, père du poète de ce nom; elles ne sont que des compilations très-peu connues et absolument indigues de l'être. Je ne m'arrêterai pas non plus aux sermons de Clarke, si justement célèbre par sa métaphysique, et qui, selon le témoignage de Voltaire, semble avoir eu avec Locke les clefs du monde inte'hctuel. Mais si nous le considérons comme orateur, dit le docteur Blair, il lui manque l'art d'intéresser et de toucher le cœur; il montre à l'homme son devoir. Une l'excite jamais aie remplir ; il le traite comme

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mie pure intelligence , sans imagination et sans passions '. Les discours , c'est-à-dire les prônes de ce t'anieux curé de Saint-James, sont raisonnes avec force et médités avec profondeur, mais entièrement dénués des traits et des mouvements sans lesquels aucune prédication ne peut avoir ni chaleur ni éloquence. On exalte beaucoup Téloquencede Tillotson, archevêque de Cautorbéry; j"ai lu ses sermons avec la plus sincère impartialité. ]tialiiré l'imposante réputation qu'on lui fait sur parole, je n'en dirai cependant pas avec moins de franchise ce que je pense des ouvrages de ce prélat, qu'on regarde assez généralement comme le premier orateur de l'Angleterre.

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