I.XI. D'un discours du père Guénard, jésuite
Je proposerais volontiers d'ajouter à ce recueil un bel ouvrage, qui semble étranger à l'éloquence sacrée, mais qui s'y rallie naturellement par son objet le plus important, et par les excellents principes dont s'y embellit encore le rare talent de l'orateur. On pourrait ne pas trouver partout, sous sa main, deux feuilles volantes , précieuses à conserver, et qui ne sauraient être placées plus convenablement dans aucun autre dépôt littéraire-, c'est l'éloquent discours du père Guénard, jésuite, sur cette question : En quoi consiste l'esprit philosophique? Les caractères qui le distinguent et les bornes qu'il ne doit jamais franchir , conformément à ces 2}(i)'oles de saint Paul : Non plus sapebe quam oportet sapere. Cet écrit, dont le succès eut le plus grand éclat, remporta le prix au jugement de l'Académie française, en 1755. Il précéda par conséquent de quatre années l'éloge du maréchal de Saxe, premier essai de ce genre p'ublié par Thomas. J'invite les admirateursde ce dernier écrivain, qui lui attribuent la gloire d'avoir introduit l'éloquence dans les concours académiques, à lire avec attention cette production de l'un de ses prédécesseurs dans la même lice ; ils v trouveront des beautés oratoires du premier ordre, que rien n'éclipse assurément dans les éloges couronnés deuuis par l'Académie.
Le jeune père Guénard avait incomparablement plus de talent pour l'éloquence que tous ses émules et confrères jésuites , Millot, Courtois et Cérutti , qui remportaient à cette t-poque des prix d'éloquence dans nos sociétés littéraires. On admira, en lisant son unique ouvrage imprimé, une grande étendue et une égale justesse d'esprit, réunies à une métaphysique neuve et profonde, qui n'attiédit jamais la chaleur dont sa composition est susceptible. Mais on eut lieu de regretter que l'écrivain, beaucoup trop resserré, par l'inexcusable programme de l'Académie, dans les bornes d'une demiheure de lecture sur une si vaste matière , ne les eut pas franchies, au lieu de sacrifier son sujet à cette loi du concours, et qu'il se fût réduit à une ébauche, en appliquant uniquement les rapports de l'esprit philosophique de la religion à l'éloquence et à la poésie , tandis qu'il aurait dû en étendre les effets à l'agriculture , aux beaux-arts, à l'administration, à la société, enfln àtousles autres objets scientifiques, moraux, politiques , législatifs, littéraires, mécaniques, etc., etc., sur lesquels s'exerce visiblement son influence. L'auteur lui-même se plaint avec raison , et à plusieurs reprises , de ne pouvoir, dit-il, qu'indiquer en courant une foule de choses qu'il faudrait approfondir, et de Jeter à l'écart la plus grande partie de son sujet. Cet écrit a donc le singulier défaut ou, si l'on veut, le rare mérite d'être évidemment trop court. C'est l'unique reproche qu'on puisse faireà l'orateur, ou plutôt à ses juges, auxquels il aurait dû désobéir par un chef-d'œuvre, en traitant complètement la question proposée, au lieu de restreindre son travail à une simple mais sublime esquisse.
Je vais en extraire quatre ou cinq passages de quelque étendue etvd'une différente couleur, soit pour mettrelelecteur à portée de juger lui-même du mérite de l'écrivain , soit pour justifier la haute estime avec laquelle j'en parle, soit enfin parce que ce discours se trouve relégué dans le seul Recueil de l'Académie, qui n'a que peu de lecteurs. A l'époque où il parut , son auteur, si digne d'inspirer de justes regrets aux amis des lettres, le père Guénard, s'annonçait dans la car-
rière de Téloquence par le plus grand talent qu'il y eût parmi les jésuites , et même dans toute la jeune littérature. Il n'est cependant guère connu aujourd'hui que des gens de lettres, dont j'ai peut-être éveillé l'admiration par le zèle avec lequel j'ai dès longtemps rappelé une si belle composition oratoire, dont on n'osait, pour ainsi dire, parler pendant la vie de Thomas, soit par une prudente réticence d'esprit de parti, soit même de peur de déprimer peut-être ce respectable académicien , par le souvenir d'une rivalité si redoutable. On ne conçoit pas qu'un écrivain dont le début autorisait de si hautes espérances et proclamait un orateur qui semblait consacré à la chaire, où alors il n'eût point trouvé de rivaux, ne se soit plus ensuite signalé par de nouveaux succès, ni dans le même genre ni dans aucun autre ' . C'est une vraie calamité pour notre littérature qu'il ait vécu eutièrement ignoré dans sa retraite en Lorraine, pendant quarante années; et c'est aussi une étrange fatalité qu'il soit mort dans l'obscurité la plus profonde, après avoir illustré sa jeunesse par un triomphe si mémorable. Le temps manqua sans doute aux jésuites pour déployer en faveur du père Ciuénard l'esprit de corps , ou plutôt de famille, qu'on leur attribuait à un si rare degré, et leur ardente sollicitude à développer par la plus habile destination, comme à prôner avec le zèle le plus ofiicieux,
' Guénard était né en 1730, clans un village près de Xancy. Dès l'âge de seize ans il entra chez les jésuites , après avoir fait son cours d'études avec le succès le plus brillant dans leur collège de Pont-:'.-Mousson. Ses instituteurs Taffilièrent à leur province de Champagne. Il était d'une faible complexion , et il eut toujours une mauvaise santé. Durant les orages de la révolution, ce vertueux écrivain se crut malheureusement obligé, pour conserver sa vie , de brûler, sous le régime de la terreur, l'unique manuscrit d'un grand ouvrage sur la religion, au()uel il travaillait depuis vingt-cinq ans : c'est une perte irréparable On exaltait depuis plusieurs années cette .-ipolor/ie du Christianisme comme l'un d«s chefs-d'œuvre du siècle. Je le crois aisément sur la foi d'un si beau talent et des dernières pages de S(n discours , où il traite le même sujet d'une manière neuve, avec une di.decti(iue et une éloquence qui rappellent les écrits polémiques de Bossuet. On assure ([ue Guénard est mort en Lorraine, au commencement de l'année 1793.
tous les talents dignes de rehausser Téclat de leur compagnie.
Eh ! quel lustre ne devait pas attendre en effet d'un tel disciple cette fameuse société, leseulcorps, dit l'abbé llavnal, qui ait jamais aimé la gloire 1 Voici d'abord sous quelles couleurs le père Guénard a su peindre Descartes, qui, par les deux uomelles et sublimes conceptions d'appliquer Falgèbre à la géométrie et d'expliquer tous les phénomènes de la nature en les soumettant aux règles de la mécanique, se montra le premier homme d'un génie créateur dont la France pût .s'honorer depuis la renaissance des lettres.
« L'esprit humain, après s'être traîné deux mille ans sur les « vestiges d'Aristote , se trouvait encore aussi loin de la vérité. « Enfin parut en France un génie puissant et hardi, qui entre- « prit de secouer le joug du prince de l'école. Cet homme « nouveau vint dire aux autres hommes que pour être philo- « sophe il ne suffisait pas de croire, mais qu'il fallait penser. « A cette parole toutes les écoles se troublèrent '. Une vieille ft maxime régnait encore : Le maître l'a dit, ipse dixit. Cette « maxime d'esclave irrita tous les esprits faibles contre le père « de la philosophie pensante : elle le persécuta comme nova- « teur et comme impie , le chassa de royaume en royaume; « et l'on vit Descartes s'enfuir, emportant avec lui la vérité , « qui malheureusement ne pouvait pas être aricienne tout en « naissant. Cependant, malgré les cris et la fureur de l'isino- « rance , il refusa toujours de jurer que les anciens fussent « la raison souveraine; il prouva même que ses persécuteurs « ne savaient rien, et qu'ilsdevaient désapprendre tout ce qu'ils « croyaient savoir. Disciple delà lumière, au lieu d'interroger « les morts et les dieux de l'école , il ne consulta que les idées « claireaet distinctes, la nature et l'évidence. Par ses médi- « tations profondes, il tira presquetoutesles sciences du chaos; « et par un coup de génie plus grand encore, il montra le « secours mutuel qu'elles devaient se prêter, les enchaîna
' C'est une imitation heureuse de cette phrase de Fléciiier, dans l'exorde de l'oraison funèbre de Turenne : A ces cris le Jourdain se troubla, etc.
296 ESSAI SUR LÉLOQUENCE
« toutes ensemble, les éleva les taies sur les autres; et se « plaçant eiisuite sur cette hauteur, il marchait , avec toutes « les forces de i esprit humain ainsi rassemblées, à la décou- '< verte de ces grandes vérités que des génies plus heureux « sont venus enlever après lui , mais en suivant les sentiers « de lumière que Descartes avait tracés. Ce fut donc le cou- « rage et la fierté d'esprit d'un seul homme qui causèrent dans » les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont « nous goûtons aujourd'hui les avantages avec une superbe «■ ingratitude. Il fallait aux sciences un homme de ce carac- <'. tère , un homme qui osât conjurer tout seul avec son génie « contre les anciens tyrans de la raison, qui osât fouler aux « pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descartes « se trouvait enfermé dans le labyrinthe avec tous les autres « philosophes ; 7nais il se fit lui-même des ailes et s'envola , « frayant ainsi de nouvelles routes à la raison captive. » J'ai souligné entre tant de beautés du premier ordre , qui font ressortir dans ce mémorable portrait le génie créateur et en action de Descartes, quelques aperçus plus frappants par la nouveauté , la profondeur et la vérité des pensées , et en même temps les images les plus remarquables par la suhhmité du style. C'est l'imagination du Pline français que le père Guénard va nous retracer, mais , si j'ose le dire , sans aucun de ses systèmes romanesques , et même avec plus de verve oratoire que n'en avait montré le philosophe de Montbard , au moment où le jeune candidat célèbre , en l'expliquant avec toute la perspicacité et la compréhension du génie, le talent, éminemment propre à l'esprit philosophique, d'appeler l'esprit humain vers les affinités secrètes des grandes idées , et de les enchaîner toutes par l'attraction et la force des analogies. Je ne transcris point ici ces trois pages également étonnantes par l'élocution, par les mouvements et par les traits brillants de lumière dont elles étincellent; je me borne à les indiquer à l'admiration des connaisseurs. Assigner à un athlète qui entre dans la lice de l'éloquence un tel rival dans l'art d'écrire, c'est élever l)ien haut, je l'avoue, mes
objets de comparaison. Mais il est à désirer, ce me semble, pour la gloire du père Guénard que Ton confronte la théorie profonde et vraiment oratoire de ce tableau tracé par son imagination , aux morceaux de ce genre que notre historien de la nature a écrits avec le plus d'éclat et de sagacité , et précisément sur la même matière; par exemple, dans le discours de réception de Buffon , dont j'ai déjà rappelé les principes et les vues sur le style. J'oserai donc soumettre avec confiance l'esquisse couronnée par l'Académie à l'épreuve d'un si honorable parallèle. Le nouvel orateur se distingue déjà par ce grand caractère du véritable talent , qui consiste à dire toujours assez dans chaque phrase, et à n'y dire jamais rien de trop. Ses expressions ont de la hardiesse et de la pompe, mais sans enfliire et sans déclamation; et il enchaîne ses idées avec cet ordre et cette progression qui dénotent la sagesse de l'esprit, la fécondité de la pensée et la maturité du goût.
Je veux me renfermer dans les rapports ou du moins dans les analogies de la chaire. Voici donc le superbe aspect sous lequel le scrutateur éloquent de l'esprit philosophique en présente l'alliance avec le génie des lettres et des arts dans les productions du goût :
« Par rapport aux ouvrages de goût, poursuit le père « Guénard, si j'osais dire que le génie des beaux-arts est « tellement ennemi de l'esprit philosophique , qu'il ne peut « jamaisseréconcilieraveclui, combien d'ouvrages immortels « oii brille une savante raison , parés de mille attraits enchan- « leurs, élèveraient ici la voix de concert, et pousseraient « un cri contre moi ! Je l'avouerai donc : les grâces accom- « pagnent quelquefois la philosophie, et répandent sur ses « traces les fleurs à pleines mains. Mais qu'il me soit permis " de répéter une parole de la sagesse au philosophe sublime « qui possède l'un et l'autre talent : craignez d'être trop sage ; t craignez que l'esprit philosophique n'éteigne ou du moins « n'amortisse en vous le feu sacré du génie. Sans cesse il « vient accuser de témérité et lier par de timides conseils
« la noble hardiesse du pinceau créateur : naturellement « scrupuleux, il pèse et mesure toutes ses pensées , et les « attache les unes aux autres par un fil grossier qu'il veut « toujours avoir à la main. Il voudrait ne vivre que de « réflexions, ne se nourrir que d'évidence; il abattrait, comme « ce tyran de Rome, la tête des fleurs qui s'élèvent au-dessus « des autres. Observateur éternel, il vous montrera tout « autour de lui des vérités, mais des vérités sans corps, pour « ainsi dire, qui sont uniquement pour la raison, et qui o n'intéresseraient ni les sens ni le cœur humain. Rejetez donc « ces idées, ou changez-les en images; donnez-leur une « teinte plus vive. Libre des opinions vulgaires, et pensant « d'une manière qui n'appartient qu'a lui seul , il parle un « langage, vrai dans le fond, mais nouveau et singulier, qui « blesserait l'oreille des autres hommes. Vaste et profond « dans ses vues, et s' élevant toujours par des notions abstraites « et générales, qui sont pour lui comme des livres abrégés , « il échappe à tout moment aux regards de la foule, et s'envole « fièrement dans les régions supérieures. Profitez de ces idées « originales et hardies, c'est la source du grand et du « sublime; mais donnez du corps à ces pensées trop subtiles; « adoucissez parle sentiment la fierté de ces traits; abaissez « tout cela jusqu'à la portée de nos sens. Nous voulons que « les objets viennent se mettre sous nos yeux ; nous voulons « un vrai qui nous saisisse d'abord , et qui remplisse notre « âme de lumière et de chaleur. Il faut que la philosophie, « quand elle veut nous plaire dans un ouvrage de goût, em- « prunte le coloris de l'imagination , la voix de l'harmonie, « la vivacité de la passion. Les beaux-arts, enfants et pères « du plaisir, ne demandent que la fleuret la plus douce « substance de votre sagesse. «
Ne reconnaît-on pas le langage et l'inspiration d'un talent du premier ordre , sous le pinceau d'un écrivain qui sait exalter avec tant de raison , d'enthousiasme et de goût, les triomphes du génie et de la vérité? On put croire, en admirant un pareil style, entendre, durant plusieurs pages de
ce discours, les sublimes accents de Jean-Jacques R.ousseau, toutes les fois qu'il ne prostitue point son éminent mérite oratoire à la versatilité du paradoxe, dans son éloquent plaidoyer contre les sciences et les lettres, couronné cinq ans auparavant par l'académie de Dijon. C'est le même charme, eu effet ; c'est la même puissance de raison et de sentiment que déploie le père Guénard, quand il développe la funeste influence de l'esprit philosophique, si naturellement enclin a la sécheresse et aux abstractions métaphysiques , sur le style des écrivains et même des prédicateurs qui avaient alors le plus de vogue et de célébrité. Je dois ici faire jouir mes lecteurs d'une tirade si judicieuse et si véhémente, d'autant mieux placée dans cet Essai, qu'elle y devient une excellente leçon de goût, parfaitement assortie à l'objet de mon ouvrage. « Je pourrais, dit-il, en parcourant tous les genres, montrer « partout les beaux-arts en proie à l'esprit philosophique ; mais « il faut se borner. Plaignons cependant ici la triste destinée « de l'éloquence, qui dégénère et périt tous les jours, à « mesure que la pliilosophie s'avance à la perfection. II est « vrai que la passion des faux brillants et de la vaine parure " a flétri sa beauté naturelle à force de la farder, il est vrai « que le bel esprit a ravagé presque toutes les parties de l'eni- « pire littéraire ; mais voici un autre fléau bien plus terrible « encore : c'est la raison elle-même; je dis cette raison géomé- « trique, qui dessèche, qui brûle, |)Our ainsi dire, tout ce « qu'elle ose toucher. Elle renouvelle aujourd'hui la tyrannie « de ce faux atticisme qui calomniait autrefois l'orateur ro- « main , et dont la lime sévère persécutait l'éloquence, déchi- « rant tous ses ornements, et ne lui laissant qu'un corps « décharné, sans coloris, sans grâces, et presque sans vie. « Une justesse superstitieuse, qui s'examine sans cesse et « compose toutes ses démarches ; une liere précision, qui se « hâte d'exposer froidement ses vérités, et ne laisse sortir de « l'àme aucun sentiment, parce que l'^s sentiments ne sont pas « des raisons ; l'art de poser des principes, et d'en exprimer « une Ipngue suite de conséquences, également claires et
« glaçantes; des idées neuves et profondes, qui n'ont rien de « sensible et de vivant, mais qu'on emporte avec soi pour les « méditer a loisir : voilà l'éloquence de nos orateurs formés « à l'école de la philosophie. D"où vient encore cette méta- « physique distillée, que la multitude dévore, sans pouvoir .. se nourrir d'une substance si déliée , et qui devient pour « les lecteurs les plus intelligents eux-mêmes un exercice « laborieux , où l'esprit se fatigue à courir après des pensées « qui ne laissent aucune prise à l'imagination ? Tous ces dis- « cours pleins, si l'on veut, d'une sublime raison, mais où » l'on ne trouve point cette chaleur et ce mouvement qui vient « de rame, ne sortent-ils point manifestement de ce génie « de discussion et d'analyse accoutumé à tout décomposer et « à tout réduire eu abstractions idéales, à dépouiller les objets « de leurs qualités particulières , pour ne leur laisser que de:5 « qualités vagues et générales, qui ne sont rien pour le cœur « humain? Je le dirai : ce n'est pas corrompre l'éloquence, « comme a fait le bel esprit , c'est lui arracher le principe « même de sa force et de sa beauté, ^'e sait-on pas qu'elle est « presque tout entière dans le cœur et l'imagination , et que « c'est là qu'elle va prendre ses charmes, sa foudre même et « son tonnerre? Lisons les anciens : nous y trouverons des « peintures vives et frappantes qui semblent faire entrer les « objets eux-mêmes dans l'esprit; des tours hardis et véhé- « meuts, qui donnent aux pensées des ailes de feu, et les jettent « comme des traits brûlants dans l'àme du lecteur; une « expression touchante des sentiments et des mœurs , qui se « répand dans tout le discours, comme le sang dans les veines, « et lui communique, avec une chaleur douce et continue, ua « air naturel et toujours animé ; une variété charmante de « couleurs et de tons, qui représentent les nuances et les « divers changements du sujet. Or, tous ces grands caractères « de l'antique éloquence, pourrait-on les retrouver aujour- « d'hui dans les discours si penses, si méthodiques , si bien « raisonnes, dont l'esprit philosophique est le pèreetl'admi- « rateur? Défendous-lui donc de sortir de la sphère des
» sciences, de porter dans les arts de goût sa tristesse et son « austérité naturelle, sou style aride et affamé'. »
Bossuet aurait estimé un tableau ainsi tracé et colorié ; ii aurait surtout applaudi à la magnificence de style que fait briller l'apologiste des vrais principes littéraires, dans ce morceau plein de raison et d'intérêt. Quoique l'orateur comptât Fontenelle parmi ses juges, il n'en défendit pas avec moins de francbise et de force la cause du talent et du goût contre les invasions et les ravages du bel esprit , en présence de l'auteur ingénieux de la Pluralité des Mondes. Après l'avoir peint au milieu de ce tableau , où l'adresse et la circonspection des égards n'altèrent jamais la vérité de la ressemblance , il venge courageusement l'éloquence et la poésie de la séclieresseque les froids calculsde la pbilosopbie voudraient substituer, dans ces deux riches domaines, aux mouvements de l'ame et aux élans de l'imagination. « Vous n'apportez , « dit-il, dans l'empire du goût que des vérités tranquilles, un « tissu de réflexions inanimées: cela peut éclairer l'esprit; « mais le cœur, qui veut être remué, l'imagination, qui veut o être échauffée , restent dans une triste et fatigante inaction. « Une poésie morte et des discours glacés, voilà ce que l'es- « prit philosophique pourra tirer de lui-même: il enfante , « et ne peut donner la vie. Quel est donc ce philosophe témé- « raire ( Houdard de La Motte) qui ose toucher avec le com-
' Il est non-seulement permis, mais encore honorable, d'emprunter et même de s'approprier avec discernem(!nt les belles expressions qu'on trouve dans les anciens. Le père Guénanl imite ici ou plutôt traduit littéralement une métaphore remarquable de Quintilien, dans le liuitieiue cliapitre du livre second de ses Insliliitions oraluircx. C'est l'épithéte liguréc J(y«««.s , à jeun ou affamé, .-/ridiim atque jejlmm iion alemus ncque vestiemus.' Qu'un L'criiaiii ait un style sec et aif.vmk, ne lui donnerons-nous ni nourriture 7ii ornements! Cicéron avait dit avant lui, dans le sens littéral, j>;i(«a plebccula, populace affamée. Pour nous, la signification littérale de l'adjectif jcjunus serait inliniment plus hardie dans l'acception morale en style oratoire , ijue le sens figuré dans lequel l'emploie ici l'orateur de r.\cadémie. Nous pouvons dire, en effet, une élocution sèche, peu nourrie, maigre o\i même affamée. Mais un style à jeun serait dans notre langue une ex|ircbsion barbare.
« pas d'EucUde la lyre délicate et sublime de Pindare et « d'Horace? Blessée par une main barbare, cette lyre diviue, « qui renfermait autrefois dans son sein une si ravissante n harmonie, ne rend plus que des sons aigres et sévères. Je vois K naître des poëmes géométriquement raisonnes , et j'entends « une pesante sagesse chanter en calculant tous ses tons. ^Xou- « veau délire de la philosophie ! elle chausse le brodequin, et, « montant sur un théâtre consacré à la joie , où Mohère ins- « truisait autrefois toute la France en riant , elle y va porter « de savantes analyses du cœur humain , des sentences pro- « fondement réfléchies, un traité de morale en dialogue. »
On reconnaît tristement la légèreté ordinaire de la foule des lecteurs envers les écrivains qui , après s'être illustrés par un bel ouvrage , négligent d'alimenter leur réputation en publiant de nouveaux écrits , quand on voit qu'avec ce talent, ce style et ce goût, le père Guénard a inspiré si peu d'intérêt à la renommée , disons tout , en a obtenu si peu d'attention, qu'aucun dictiormaire historique, aucun nécrologe littéraire, que je sache, n'indiquent ni le lieu de sa naissance, ni les emplois de sa vie , ni l'année de sa mort , et ne rappellent même pas son succès ou son nom '■ .
• Le Journal de l'Empire du 22 février 1806 est le seul ouvrage périodique dans lequel cette mort ait été annoncée en ces ternies : te An- « toine Guénard, jésuite, né à Darablin, village du département des « Aosges, pris de Bourmont, vient de terminer sa carrière dans sa quatreu vingtième année 11 était né le 13 décembre 1726; c'est lui qui a rem- « porté le prix d'éloquence à l'Académie française en 1753; et c'est son « discours que La Harpe, dans son Cours de Lillcrature . cite comme un « chef-d'œuvre, en regrettant qu'un aussi beau génie ait depuis gardé le « silence le plus aitsolu. Il ignorait que xM. l'abbé Guénard, chapelain du « château de Fléviile près Nancy, passait sa vie au milieu d'une belle bi- » bliothèque, qu'il tenait de madame de Beauvau-Désarmoises, et que tous " les jours il donnait plusieurs heures aune réfutation des articles de lEn- " cyclopédie qui tendaient à miner la religion. Cet ouvrage volumineux « joignait la solidité au style brûlant et vraiment subhaie du discours cou- « ronné par l'Académie. Il venait d'y mettre la dirnicre main, quand, en « ) 793 , frappé de la terreur même qui planait alors sur la France entière, il 1 brûla son manuscrit. Il ne répondait depuis à la demande qu'on lui fai- " sait de la communication de quelques articles , que par une larme et un
DE LA CFIAir.E. 303
Après avoir analysé l'esprit philosophique, et en avoir exposé le caractère et les propriétés, savoir l'esprit de réflexion et le génie d'observation, qu'il appelle les racines du talent de penser librement et en grand, en remontant aux principes les plus généraux et les plus féconds de la vérité, le père Guénard dévoile les abus et assigne les limites de ces puissantes facultés de la pensée . dans les ouvrages de goût ainsi que dans les matières de religion. Rien peut-être, en fait d'éloquence de raisonnement, n'est supérieur au tableau dans lequel il expose la témérité et les écarts de la raison sur les objets sacrés de la foi. La contexture du passage et la beauté de la citation ne me permettent d'y faire aufun retranchement. J'ose me flatter que non-seulement on m'en pardonnera l'étendue, mais encore qu'elle augmentera dans l'esprit de tous mes lecteurs leur admiration pour le sin?idier talent du père Guénard, et y fera naître le plus impatient désir de connaître son discours tout entier. Loin donc de vouloir excuser une transcription de six paces , je n'ai regret, puis-je répéter ici en empruntant les paroles du sublime évéque de Meaux, dont on va reconnaître le disciple et la doctrine, Je n'ai regret qu'à ce que je laisse.
» C'est dans la religion surtout que cette parole de saint « Paul, non plus sapere rpiam oporlei , doit servir de frein à « la raison , et tracer autour d'elle un cercle étroit d'où le « philosophe ne s'échappe jamais.
« I! est \Tai que la sagesse incamée n'est pas venue défen- « dre à l'homme de penser , et qu'elle n'ordonne point à ses « disciples de s'aveugler eux-mêmes. Aussi réprouvons-nous « ce zèle amer et ignorant qui crie d'abord à l'impiété, et qui
«xotiplr. Sa pieu;, sa modestie, son désintL^ressemcnt, son aménité le «faisaient chérir et révérer. Il aimait la retraite; mais im beau visa-^e . toujours serein, l'abandon et la vivacité dans la conversation, prouvaienl . que 1 étude seule , dont il faisait ses délices , l'enlevait à la société. 11 bisse . autant d ain.s (jue de personnes qui ont eu l'occasion de le connaitre. Il . a conservé toute sa tête, toute son énergie et toutes ses vertus, jusqu'au • dernier moment, r < ■> t
304 liSSAI SUR L'ÉLOQUHNCE
« se hâte toujours d'appeler la foudre et l'anathème, quand « un esprit éclairé , séparant les opinions humaines des vérités « sacrées de la religion, refuse de se prosterner devant les « fantômes sortis d'une imagination faihle et timide à l'excès, << qui veut tout adorer, et, comme dit un ancien , mettre Dieu » dans les moindres bagatelles. Croire tout sans discernement, « c'est donc stupidité, je l'avoue ; mais un autre excès plus « dangereux encore, c'est l'audace effrénée de la raison , c'est « cette curiosité inquiète et liardie qui n'attend pas , comme « la crédulité stupide , que l'erreur vienne la saisir, mais qui « s'empresse d'aller au-devant des périls , qui se plaît à rasce sembler des nuages, à courir sur le bord des précipices , à « se jeter dans les filets que la justice divine a tendus , pour « ainsi dire , de toutes parts, aux esprits téméraires. La vient « ordinairement se perdre l'esprit philosophique.
« Libre et hardi dans les choses naturelles, et pensant tou- « jours d'après lui-même , flatté depuis longtemps par le plaia sir délicat de goilter des vérités claires et lumineuses, qu'il « voyait sortir, comme autant de rayons, de sa propre sub- « stance, ce roi des sciences humaines se révolte aisément « contre cette autorité qui veut captiver toute intelligence « sous le joug de la foi , et qui ordonne aux philosophes « même, à bien des égards , de redevenir enfants; il voudrait r. porter dans un nouvel ordre d'objets sa manière de penser .c ordinaire ; il voudrait encore ici marcher de principe en « principe , et former de toute la religion une chaîne d'idées « générales et précises que l'on pût saisir d'un coup d'œil ; il « voudrait trouver, en réfléchissant, en creusant en lui-même, n en interrogeant la nature, des vérités que la raison ne sau- « rait révéler, et que Dieu a cachées dans les abîmes de sa sa- « gesse; il voudrait même ôter, pour ainsi dire, aux événe- « ments leur propre nature ; et que des choses dont Ihistoire « seule et la tradition peuvent être les garants fussent revê- « tues d'une espèce d'évidence dont elles ne sont point suscep- <c tibles , de cette évidence toute rayonnante de lumière qui « brille à l'aspect d'une idée, pénètre tout d'un coup l'esprit
« et Tenieve rapidement. Quelle absurdité! quel délire! iMais « c'est une raison ivre d'orgueil qui s'évanouit dans ses peu- « sées, et que Dieu livre à ses illusions. Craignons une in- « tempérance si funeste , et retenons dans ime exacte sobriété « cette raison qui ne connaît plus de retour quand une fois « elle a franchi les bornes.
'< Quelles sont donc, en matière de religion, les bornes <' où doit se renfermer l'esprit philosophique? Il est aisé de ( le dire : la nature elle-même l'avertit à tout moment de sa « faiblesse, et lui marque en ce genre les étroites limites de ■< son intelligence. ]\e sent-il pas à chaque instant, quand il « veut avancer trop avant, ses yeux s'obscurcir et son flam- « beau s'éteindre? C'est là qu'il faut s'arrêter. La foi lui laisse « tout ce qu'il peut comprendre : elle ne lui ôte que les mysn tères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter « la raison ? Les chaînes qu'on lui donne ici sont aisées à -( porter , et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits « vains et légers. Je dirai donc aux philosophes : Ne vous '< agitez point contre ces mystères que la raison ne saurait « percer; attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se lais- '<■ sent approcher , qui se laissent en quelque sorte toucher et « manier, et qui vous répondent de toutes les autres. Ces vé- « rites sont des faits éclatants et sensibles, dont la religion '< s'est comme enveloppée tout entière, afin de frapper égale- « ment les esprits grossiers et subtils. On livre ces faits à votre « curiosité; voilà les fondements de la religion. Creusez donc -< autour (Je ces fondements, essayez de les ébranler : des- « cendez avec le flambeau de la philosophie jusqu'à cette :< pierre antique, tant de fois rejetée par les incrédules, et << qui les a tous écrasés; mais lorsque, arrivés à une certaine « profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant « qui soutient, depuis l'origine du monde, ce grand et ma- « jestueux édifice, toujours affermi par les orages mêmes et '■ le torrent des années, arrêtez-vous enfin et ne creusez pas «jusqu'aux enfers! La philosophie ne saurait vous mener « plus loin sans vous égarer ; vous entrez dans les abîmes de
« l'infini : elle doit ici se voiler les yeux comme le peuple, « adorer sans voir, et remettre l'homme avec confiance entre « les mains de la foi. Ln religion ressemble à cette nuée mi- « raculeuse qui servait de guide aux enfants d'Israël dans « le désert : le jour est d'un côté, et la nuit de l'autre. Si « tout était ténèbres , la raison , qui ne verrait rien , s'en- « fuirait avec horreur loin de cet affreux objet; mais on vous « donne assez de lumière pour satisfaire un œil qui n'est pas « curieux à l'excès. Laissez donc à Dieu cette nuit profonde « où il lui plaît de se retirer avec sa foudre et ses mystères. « Mais vous direz peut-être : Je veux entrer avec lui dans « la nue , je veux le suivre dans les profondeurs oii il se ca- « che; je veux déchirer ce voile qui me fatigue les yeux, et « regarder de plus près ces objets mystérieux qu'on écarte « avec tant de soin. C'est ici que votre sagesse est convaincue « de folie, et qu'à force d'être philosophe vous cessez d'être » raisonnable. Téméraire philosophie, pourquoi vouloir at- « teindre à des objets plus élevés au-dessus de toi que le ciel « ne l'est au-dessus de la terre? Pourquoi ce chagrin superbe « de ne pouvoir comprendre l'infini ? Ce grain de sable que « je foule aux pieds est un abîme que tu ne peux sonder ; et « tu voudrais mesurer la hauteur et la profondeur de la sa- « gesse éternelle ! et tu voudrais forcer l'être qui renferme n tous les êtres à se faire assez petit pour se laisser embras- « ser tout entier par cette pensée, trop étroite pour emhras- « ser un atome! La simplicité crédule du vulgaire ignorant « fut-elle jamais aussi déraisonnable que cette orgueilleuse « raison qui veut s'élever contre la science de Dieu? Tel est « cependant le génie des sages de noti-e siècle. Plusfièreet « plus indocile que jamais, la philosophie, autrefois vaincue « par la foi, semble vouloir se venger aujourd'hui et triom- « pher d'elle à son tour. Hélas! ses tristes victoires ne sont « que trop rapides. Oserai-je le dire? elle traite aujourd'hui « Jésus-Christ et sa doctrine avec la même hauteur qu'elle « a traité les anciens philosophes et leurs systèmes. Elle s'é- « rige en juge souverain; et citant à son tribunal Dieu même
« et toutes ces vérités adorables qui furent apportées du cie], « elle entreprend , comme dit l'apôtre, avec les principes et « les éléments grossiers du siècle présent, déjuger les objets « invisibles et surnaturels du siècle à venir. Il faudrait , pour « se conformer à son goût, que Dieu eût soumis tous ses mys- « tères au calcul, et qu'il eut réduit eu géométrie une religion « touchante dans ses preuves comme dans sa morale, qu'il « voulait, pour ainsi dire, faire entrer dans l'àme par tous « les sens. »
Le beau morceau qu'on vient de lire aurait obtenu le plus gi-and succès, je dis trop peu. un véritable triomphe en chaire : il produisit aussi beaucoup d'effet dans la séance publique de l'Académie. J'aime à croire que Voltaire, absent déjà de Paris en 1755, ne lut pas ce discours. Je ne saurais imaginer que ses préventions anti-religieuses eussent assez aveuglé la clairvovance de son goût pour lui faire méconnaitre un si heureux talent. Je puis encore moins supposer qu'il eut-cet ouvrage en vue quand il écrivait , en 1766 , à Thomas pour le féliciter de son éloge de Descartes, qui venait, après de longs débats, de partager à peine le prix de ce concours, malgré son incontestable supériorité sur le discours consacré au même sujet par Gaillard : Autrefois nous donnions pour sujet du prix des textes faits pour le séminaire de Saint-Sutpice : aujourd'hui les sujets sont dignes de vous. Personne alors ne réclama contre un si étrange oubli du programme publié au nom de l'Académie, et de l'ouvrage couronné onze ans auparavant. On aurait pu appliquer à cette injustice du public envers le père Guénard, durant plus d'un demi-siècle, la mémorable observation de Tacite quand il dit qu'aux obsèques de Junie, sœur de Brutus et épouse de Cassius, les images de ces deux grands hommes brillaient par-dessus toutes les autres, précisément parce qu'on ne Ifsy voyait pas \
L'hommage que je rends au père Guénard me paraît d'autant plus juste, que le portrait sublime de Descartes et les
' « Sed prœfulgebant Cassius atqne Bnifus, eo ipso quod effigies eorum non viscb;'.nttir. » Aiin. Y\h. III. cap. i.xxvi
tableaux dont je viens de Tentourer sont des créations oriirinales du talent de l'orateur, qui , en ralliant si habilement à l'éloquence l'examen approfondi de l'esprit philosophique, sut préserver son ouvrage de toute abstraction et de toute sécheresse. Le sujet bien médité renfermait sans doute l'idée génératrice de ces beautés oratoires; mais il n'eût offert à une imagination vulgaire qu'une discussion inanimée , dépourvue d'intérêt, concentrée dans la sphère de cette justesse ou de cette finesse d'esprit également incapables de soupçonner jamais Talliance intime et féconde de toutes ces richesses accessoires avec la question proposée par l'Académie. La plupart des juges du concours eux-mêmes ne s'attendaient probablement point à la doctrine fière et courageuse de ce discours, qu'ils ne purent cependant pas s'empêcher de couronner.