LXX. Des Pures de rÉglise
Orateurs chrétiens ! vous êtes les ministres de la parole de Dieu; vous devez donc tirer des livres saints la substance de vos discours , et parler habituellement la langue du prédicateur invisible que vous représentez. La Bible , qui doit être rame de votre éloquence , ne suffit même pas à votre ministère si à cette sève vivifiante de l'Écriture vous n'ajoutez encore la connaissance profonde de l'esprit et de la morale du christianisme , dont la doctrine ne se trouve entièrement développée que dans la tradition des Pères de l'Église. S'il est vrai, en effet , que vos lèvres doivent être les dépositaires de la science du salut, comment pourrez-vous enseigner à vos frères toute la série des vérités transmises au genre humain par cette seule voie sans vous être imposé auparavant l'obligation de les étudier à fond, pour en être solidement instruits, en vous iiiontrant ainsi toujours théologiens, quoique vous
n'affectiez jamais de le paraître? Vous ne prêcherez qu'une morale vague ou purement humaine , et vous ne donnerez jamais à votre style la précision et l'énergie du mot propre en traitant les mystères tant que vous n'aurez point acquis à l'école des Pères cette si'ireté de principes, cette netteté d'enseignement et cette fermeté d'expression, dont ils ont été les organes, les régulateurs et les modèles.
Les Pères de l'Église ont été appréciés avec la critique la plus lumineuse, sous le rapport des avantages qu'ils offrent aux ministres de 1 Évangile, par deux de nos écrivains les plus illustres, Fénelon et l'abbé Fleury. Je vais donc leur céder ici la parole avec la plus juste déférence : heureux de pouvoir m'appuyer sur leur témoignage, auquel l'estime universelle attache une si grande autorité !
« Certaines personnes éclairées , dit Fénelon dans sa Let- « tre sur l'Éloquence , ne rendent pas aux Pères une exacte «< justice. On en juge par quelque métaphore dure de Ter- « tullieu , par quelque période enflée de saint Cyprien , par « quelque endroit obscur de saint Ambroise, par quelque an- « tithèse subtile et rimée de saint Augustin , par quelque jeu « de mots de saint Pierre Chrysologue. Mais il faut avoir « égard au goût dépravé des temps où les Pères ont vécu. « Rome tombait, les études d'Athènes même étaient déchues, « quant saint Basile et saint Grégoire de JXazianze y allèrent. « Les raffinements d'esprit avaient prévalu. Les Pères , éle- « vés par les mauvais rhéteurs de leur temps, étaient en- « traînés dans le préjugé universel. C'est à quoi les sages « mêmes ne résistent presque jamais. On ne croyait pas qu'il « fût permis de parler d'une manière simple et naturelle. Le « monde était alors pour la parole dans l'état où il serait « pour les habits si personne n'osait paraître vêtu d'une n belle étoffe , sans la charger de la plus épaisse broderie. « Suivant cette mode, il ne fallait point parler, il fallait décla- " mer. Mais si l'on veut avoir la patience d'examiner les écrits " des Pères, on y verra des choses d'un grand prix. Saint « Cyprien a une magnanimité et une véhémence qui resseni-
« blent 5 la vigueur de Démosthène. On trouve dans saint « Chrysostome un jugement exquis, des images nobles , une « morale sensible et aimable. Saint Augustin est tout ensem- « ble sublime et populaire. Il remonte aux plus hauts prin- « cipes parles tours les plus familiers; il interroge, il se fait '• interroger, il répond. Cest une conversation entre lui et sou « auditoire. Les comparaisons viennent à propos dissiper « tous les doutes. Il descend jusqu'aux dernières grossièretés « de la populace pour les redresser. Saint Bernard a été un « prodige dans un siècle barbare. On trouve en lui de la dé- « licatesse, de l'élévation, du tour, de la tendresse et de la « véhémence. On est étonné de tout ce qu'il y a de grand et « de beau dans les Pères quand on connaît les siècles où « ils ont écrit. On pardonne à Montaigne des expressions gas- « counes, et à Marot sou vieux langage : pourquoi donc ne « veut-on point passer aux Pères l'enflure de leur temps, sous « laquelle on trouverait des vérités précieuses exprimées par « les traits les plus forts ? »
Voici maintenant le jugement que porte le pieux et docte abbé Fleury des mêmes Pères de l'Église :
« Dans les premiers siècles, dit-il, Mœurs des Chrétiens , « n*' XI, tous les évéques prêchaient, et il n'y avait guère K qu'eux qui prêchassent. Le préhit expliquait l'Évangile ou « quelque autre partie de l'Écriture , dont il prenait souvent « un livre pour l'expliquer de suite ; ou bien il en choisissait « les sujets les plus importants. Leurs discours sont sim- « pies , sans aucun art qui paraisse, sans divisions, sans rai- « sonnenients subtils, sans érudition curieuse , quelques- « uns sans mouvement, la plupart fort courts. Il est vrai « que ces saints évêques ne prétendaient point être ora- « teurs ni faire des harangues; ils prétendaient parler fa- « milièrement, comme des pères h leurs enfants et des maî- « très à leurs disciples. C'est pour cela que leurs discours « se nommaient homélies en grec , et sermons en latin. Ils « cherchaient à instruire en expliquant l'Écriture par la tra- « dition des Pères , pour la confirmation de la foi et la cor-
« rection des mœurs. Ils cherchaient à émouvoir , non pas « tant par la véhémence des figures et l'effort de la déclama- « tion, que parla grandeur des vérités qu'ils prêchaient, par « l'autorité de leurs charges , leur sainteté personnelle , leur « charité. Us proportioimaieut leur style à la portée de leurs « auditeurs. Les semions de saint Augustin sont les plus sim- « pies de ses ouvrages , parce qu'il prêchait dans une pe- « tite ville, à des mariniers , à des laboureurs , à des mar- « chands. Au contraire , saint C} prien , saint Ambroise , « saint Léon, qui prêchaient dans de grandes villes, parlent « avec plus de pompe et plus d'ornement; mais leurs styles « sont différents , suivant leur génie particulier et le goût de « leur siècle. Les ouvrages des Pères grecs sont pour la « plupart solides et agréables. Saint Grégoire de INozianze « est sublime, et son style travaillé. Saint Chrysostome me « paraît le modèle achevé d'un prédicateur. Il commençait c d'ordinaire par expliquer l'Ecriture, verset par verset, à « mesure que le lecteur la lisait, s'attachant toujours au sens « le plus littéral et le plus utile pour les mœurs. Il finissait « par une instruction morale, toujours proportionnée aux be- « soins les plus pressants de ses auditeurs, suivant la con- « naissance qu'en avait ce pasteur, si sage et si vigilant. On <i voit même qu'il attaquait les vices l'un après l'autre , et « qu'il ne cessait point d'en combattre un qu'il ne l'eût en- ■« tièrement exterminé ou du moins notablement affaibli. » On compte parmi les Pères plusieurs écrivains très-savants dans l'antiquité profane , et par là même d'une absolue nécessité pour acquérir la véritable érudition, soit littéraire, soit philosophique, tels que .saint Clément d'Alexandrie, Origène, Eusèbe de Césarée, saint .lerùme et saint Augustin. Il faut avouer que dans leurs écrits la pureté du style ne répond pas toujours à l'étendue des connaissances, surtout si on les compare à Cicéron ou à Démosthènes ; mais suivant l'équitable règle de critique proposée par Fénelon, et judicieusement développée par l'abbé Fleury ' , « quand on veut
' Second discours.
r. apprécier le mérite des Pères de l'Église , il ne faut pas ou- « blier le temps et le pays où ils ont vécu : il faut les confron- « ter avec leurs contemporains les plus célèbres , salut Am- « broise avec Symmaque, saint Basile avec Libanius ; et alors « on voit combien ils ont été supérieurs à leur siècle. » Ce sont les Pères de l'Église qui ont été presque les seuls conservateurs des lumières et de l'étude de i'anliquité, durant les longs siècles de barbarie où l'Europe a été plongée. Le bon goût, qui devait suivre tôt ou tard la culture des esprits ainsi rapprochés des grands modèles du beau, fut donc, au moins en partie, un de leurs bienfaits, à l'époque si honorable pour le clergé de la renaissance des lettres. Le pape saint Léon , par exemple, est l'un des plus célèbres écrivains latins qui aient illustré cette langue classique, depuis le règne d'Auguste. Son style rappelle l'élocution de Cicéron, et ses tableaux oratoires ont une onction et un éclat qui en reproduisent quelquefois l'éloquence.
En recommandant avec tant d'instance aux candidats de la chaire cette lecture fréquente des Pères de l'Église, je suis loin d'exiser qu'un prédicateur lise toute la tradition : sa vie y suffirait à peine. Mais en les parcourant tous , pour prendre une notion générale des matières qu'ils ont traitées, il pourra se fixer à deux ou trois de ces grands maîtres, qui lui paraîtront plus analogues à son génie; et s'il veut même se borner n leurs écrits oratoires , il y trouvera des idées assez frappantes pour en faire habituellement l'appui de sa doctrine et rornement de ses discours.
Les anciens oracles de l'éloquence que doivent préférer nos orateurs sacrés sont, ce me semble, saint Jean Chrysostome, saint Augustin et saint Bernard. Pour exciter plus puissamment à ce profitable usage des Pères de l'Église la pieuse émulation de nos prédicateurs français, nous pouvons remarquer, avec un noble orgueil national, qu'entre tous les saints dont se forme la tradition , l'un des premiei^s , et le dernier anneau de cette chaîne sacrée, je veux dire saint Iréuée, évéque de Lyon, et saint Bernard, abbé de Clairvaux,
appartiennent avec gloire à notre Église gallicane : comme les deux plus récents docteurs de l'Église, saint Thomas d'Aquin et saint Bouaventure, sont comptés avec une juste prééminence , depuis le treizième siècle , parmi les plus illustres disciples de l'université de Paris.
Mais saint Jean Clirysostonie mérite cette préférence spéciale d'un orateur sacré ; il montre , ainsi que les autres Pères grecs, surtout saint Basile et saint Grégoire de Kazianze, plus d'éloquence et de goût , mais beaucoup moins de dialectique et de méthode que les Pères latins. Son talent resplendit de tout son éclat toutes les fois qu'il parle avec tant d'amour de saint Pierre ou en faveur des pauvres. Sa diction est pure et brillante, sa manière est tendre et persuasive ; et il abonde tellement en idées ingénieuses ou en tableaux sublimes, qu'on trouve à chaque page, dans ses sermons, de l)eaux traits à citer avec éclat dans les chaires chrétiennes. On peut même y emprunter quelquefois des hypothèses oratoires et dramatiques d'un très-grand effet.
Le pape Clément XI, qui prêchait tous les ans à Rome, durant le cours de son pontificat, le jour de Pâques, le jour de Noël et le jour de la fête de saint Pierre , savait faire un très-heureux usage des écrits de saint Chrysostome. Ses homélies' sont des tissus admirables des pensées les plus lumi-
' Elles forment un petit volume in-folio dans le recueil de ses œuvres, où l'on estime spccialenient la collection de ses lettres italiennes et de ses allocutions latines dans les consistoires. On lit cette phrase dans Tune de ses homélies pour le jour de Noël : Ecce forma Dei transivit informam servi. Quelques théologiens romains , opposés à ia bulle Unigenilus, du même pape, prétendirent (pie celle proposition était hérétique, et quelle avait même été condamnée dans la doctrine de xNestorius. Dès que Clément .M fut instruit de ces rumeurs, il d<''clara publiquement que, n'ayant ]ioint parlé ex cathedra dans cette homélie , il permettait volontiers à tous les docteurs de Rome d'en ilirc lil)rement leur avis, de vive voix et par éxrit. On profita de la iierniission Ouand ils eurent longuement disserté, le pape se contenta de couvrir sa doctrine de l'autorité de saint l'aul.dans le second chapitre de sa lettre aux Pliilippiens, où il dit en propres termes, en parlant de Jésus Clirist : Quicum in fok>i\ Uei ksset, non rapinani arbiiraliis est... fokma^i .servi accipiens, etc. Il fit voir
neuses et des sentiments les plus touchants des Pères del'Église.
Mais, indépendamment des motifs de zèle, qui obligent un prédicateur d'armer sou ministère de tous les moyens de conviction et de persuasion que lui fournissent les Pères de l'Église, le seul intérêt de sa renommée devrait lui faire ambitionnerl'avanîagedes'approjjrierlestraits les plus heureux qu'offrent leurs écritsà l'éloquence sacrée. Lue belle citation fait pour le moins en chaire autant d'effet et presque autant d'honneur qu'une belle idée , puisque , selon l'observation aussi juste qu'ingénieuse de La Bruyère, le choix des pensées estinrenlion^. Or, si c'est surtout dans les vieux livres qu'on trouve des pensées neuves, n'est-ce pas éminemment dans les Pères de l'Église qu'un orateur sacré doit exercer avec fruit ce discernement inventif, c'est-à-dire chercher et saisir, dans ces ouvrages trop peu connus, les raisons, les vues, les mouvements et les tableaux les plus sublimes du genre, en les faisant revivre pour la gloire de la religion, pour celle de ces grands hommes et pour la sienne propre.
Bourdaloue me paraît celui de tous les prédicateurs qui fait dans ses sermons le plus fréquent usage des Pères de l'Église. Il en tire la principale force de ses raisonnements : c'est dans cette source qu'il puise la connaissance la plus profonde et la plus entière qu'on puisse avoir de la religion. Massillon, beaucoup moins riche en cette partie, ne rapporte jamais aucun passage d'un Père de l'Église sans faire regretter a ses lecteurs, par le bonheur et l'excellent goût de ses citations, qu'il n'ait pas orné plus souvent ses discours de ces beautés accessoires , un peu trop rares dans ses ouvrages. On peut voir, dans son sermon sur le mauvais riche, le magnillque tableau que lui fournit saint Jean ChrNSOstome , quand ce grand orateur, prêchant devant la cour de Constantinople,
ensuite que cette même proposition, qu'on taxait d'hérésie, était littéralement extraite de l'un des ouvrages les plus orthodoxes de saint Cyprien, archevêiiue de Carthage.
' T. I, di. I, des Ouvrages de l'esprit, vers la lin.
dont il veut satisfaire une fois la curiosité sur l'avenir, lui présente pour témoin , digne de foi , « ce misérable réprouvé « qu'on doit écouter acec attention, comme un votjageur qui « revient des iles les plus éloignées : celui-ci est d'autant <■• plus propre à vous intéresser, ajoute-t-il, qu'il vient vous « apprendre ce qui se passe dans un lieu d'où lui seid est « revenu, et qui sera peut-être votre demeure éternelle. » On peut également observer dans son sermon sur la confession le parti admirable qu'il tire de saint Augustin, en retraçant, d'après lui, la ressemblance des tribunaux de la pénitence avec la piscine de Jérusalem , dont les portiques manifestaient et ne guérissaient point les maux des inflrnies.
Bossuet, que l'admiration publique place avec raison au nombre des Pères de l'Église , et que nous citons à leur suite dans nos sermons, nous montre assez, par son exemple, combien il est avantageux à un orateur chrétien d'appuyer ses discours sur la tradition. Il extrait des écrits des Pères les maximes les plus lumineuses, les raisonnements les plus convaincants, quelquefois même des comparaisons sublimes qui renforcent encore son éloquence. Eh! qui ne serait jaloux d'avoir su emprunter, comme lui, de saint Augustin cette image si vraie et si pittoresque pour peindre les agitations de la vie humaine ' ? « Les mondains ne croient pas s'exercer « s'ils ne s'agitent, ni se mouvoir s'ils ne font du bruit. Celui- « là, qui se plaint qu'il travaille trop, s'il était délivré de cet « embarras , ne pourrait souffrir son repos : maintenant les « journées lui semblent trop courtes, et alors son loisir lui « serait à charge ; il aime sa servitude; et ce qui lui pèse lui « plaît, et ce mouvement continuel, qui l'engage en mille « contraintes, ne laisse pas de le satisfaire, par limace d'une « liberté errante. Comme un arbre, dit saint Augustin, que « le vent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec « ses branches, bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant,
' Second sermon pour le jeudi de la seconde semaine de carcmc, sur l'impénitence filiale.
« et le jette, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, avec une << grande inconstance, vous diriez toutefois que l'arbre s'égaye .< par la liberté de ses mouvements ; ainsi, ajoute ce grand « évêque, encore que les hommes du monde n'aient pas de « liberté véritable, étant presque toujours contraints de «'céder aux divers emplois qui les poussent comme un vent, .< toutefois ils s'imaginent jouir d'un certain air de liberté et « de paix, en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et <c incertains. » Tanquam olivx -pendentes in arbore, ducen- « tibusventis, quasi quadam liber tate aurse perfruuntur, « vogo quodam desiderio siio'. »