LXIX. De l'Emploi de lÉcriture sainte
Les ouvTages de Thomas se rapprochent sous plusieurs rapports du genre de la chaire, soit par l'élévation des idées, soit par lintérêt moral, soit principalement par le ton ora-
toire, qui leur est commun avec Téloquence sacrée. Voulonsnous que les beautés et même les défauts, non moins instructifs, d'un littérateur tout couvert de palmes académiques deviennent en quelque sorte des leçons également utiles aux orateurs sacrés, profitons de son exemple dans la carrière qu'il a parcourue au milieu de tant d'applaudissements et de critiques. Enrichissons donc comme lui notre talent par une étude approfondie de chaque matière que nous voulons traiter et par les connaissances les plus analogues à l'objet de nos discours. Nos plus récents prédécesseurs nous le recommandent assez tristement par leurs mécomptes même et par leurs méprises. Souvenons-nous, témoins de leur renommée expirante , que depuis le Petit Carême on n'a cessé d'énerver l'éloquence évangélique, en négligeant la science et en oubliant le langage de la religion ; de sorte que pour rendre à notre ministère son ancien lustre il faut que nous redevenions des apôtres, si nous voulons être des orateurs.
C'est en lisant et en relisant l'Écriture sainte qu'on apprend à parler cette belle langue de la piété, du zèle et de l'onction, qui répand tour à tour sur le style des images touchantes, majestueuses ou terribles, sans lesquelles on ne s'emparera jamais ni de l'imagination ni du cœur de Thomme. Ah! ne regardons point comme une contrainte importune l'heureuse nécessité de mêler sans cesse le texte sacré à nos compositions. Les prodiges de l'histoire sainte nous offrent tout le merveilleux que l'imagination presque poétique d'un orateur peut employer en chaire, avec la certitude d'intéresser vivement a la fois les souvenirs, la pensée et l'âme de ses auditeurs. La Bible est, littérairement parlant, pour le style des prédicateurs ce qu'a toujours été la mythologie pour l'élocution des poètes, un apanage du genre, plutôt qu'une servitude du ministère. On trouve dans les livres saints des pensées si sublimes, des expressions si hardies et si énergiques , des tableaux si pittoresques, des allégories si heureuses, des sentences si profondes, des élans si pathétiques, des images si éclatantes et si variées , qu'il faudrait se les approprier par intérêt et par
goût, si Ton était assez malheureux pour ne les point chercher par principe et par devoir.
Tous ces bienfaits qu'offre à la chaire une lecture assidue des livres sacrés ont été développés avec autant de vérité que d'attrait par le père Lamy, oratorien , dans la préface de son Introduction à l'Ecriture sainte, ouvrage éminemment propre à piquer la curiosité et à inspirer le goût de cette étude. « Les prédicateurs, dit-il, sont d'autant plus inexcusables « de négliger l'Écriture , qu'il n'y a point pour eux de fonds « plus riche et plus inépuisable. Tout ce qui soutient l'élo- « quence, les actions extraordinaires, les mots éclatants, les « exemples, les comparaisons, les paraboles, s'y trouve avec « abondance. jN'on-seulement on y puise la véritable doctrine , « on y découvre encore tous les ornements qui donnent de la « force aux discours. Quelle manière d'enseigner plus claire « et plus briève que l'Evangile ? Quel orateur peut égaler l'é- « lévation et la véhémence des prophètes? Qui sait mieux « tourner Tesprit et toucher le cœur que saint Paul.' Quoi de « plus propre à donner au discours l'éclat et la magnificence « delà poésie que les psaumes de David.' Enfin quelle foule " admirable de sentences et de maximes dans les livres de Sa- « lomon! »
J'invite avec confiance les orateurs chrétiens à s'assurer eux-mêmes que le beau idéal du genre lyrique se fait admirer dans les psaumes , où, selon lejugement de saint Jérôme, le roi prophète nous tient lieu de tous les poètes grecs et latins, d'Horace lui-même : David Simonides noster , Pindarus, Jicœu.s, Flaccus qnoque. Tous les secrets de cette poésie originale et suhlime nous ont été parfaitement révélés dans l'explication du cantique de Moïse sur le passage de la mer Rouge, que Rollin a examiné, d'après Hersan , dans son Traité des Études, suivant toutes les règles de l'éloquence. L'abbé Batteux, dans le troisième volume de ses Principes de Littérature , chapitre 9, analyse et développe également avec beaucoup d'esprit et de goût, selon la meilleure poétique de l'ode, le psaume 103, sur la création du monde, Be-
nedic, anima mea, Domino, etc. Toutes les beautés lyriques de ce chef-d'œuvre s'y trouvent parfaitement divisées et présentées en neuf tableaux de la plus grande magnificence. C'est le commentaire le plus instructif et le plus lumineux que je puisse indiquer aux candidats de la chaire, pour leur apprendre à discerner et à sentir les richesses oratoires et poétiques des livres saints.
Un orateur sacré peut et doit même s'emparer à discrétion des sentiments, des pensées ou des mouvements sublimes qu'il découvre dans ces livres divins : c'est là que le plagiat lui est permis, et même ordonné. Plus il y recueille de trésors, plus ses auditeurs lui savent gré de ses conquêtes. Les citations des auteurs inspirés deviennent pour un orateur chrétien des autorités qui rendent son langage plus touchant et plus auguste, des témoignages imposants qu'il peut, avec autant de droit que de facilité, aller chercher dans la plus haute antiquité, dans le ciel même, et jusqu'au fond de l'enfer, pour instruire et confondre la terre. Malheur, malheur à lui s'il rougis.sait de l'Évangile au moment où il l'annonce; et s'il s'abaissait à l'impie et abjecte condescendance de n'oser plus nommer Jésus-Christ dans la chaire même où il ^^ent occuper sa place et proclamer ses oracles !
Eh! ne reste-t-il donc pas encore assez de beautés inconnues dans l'Écriture sainte pour exciter la studieuse émulation d'un prédicateur? Quelque pensée qu'il veuille exprimer ou sanctifier, il en trouvera le germe dans les livres sacrés, si son zèle lui impose la loi de les méditer tous les jours, et si cet exercice habituel aiguise assez la sagacité de son esprit pour démêler de loin toutes les allusions heureuses qu'ils doivent lui suggérer. En cherchant un trait dont il a besoin , il en découvrira une foule d'autres qu'il saura mettre en réserve, pour les sujets auxquels ils pourront s'allier avec le plus d'éloquence et de fruit.
Revenez donc chaque jour à l'Écriture sainte, avec cette application prévoyante qui pour un orateur en est la véritable étude , puisqu'elle seule en découvre tous les rapports avec la
chaire. Un tact prompt et exercé y saisit d'abord les combi- DaisoDS et les résultats dont le ministère sacré saura faire ensuite un magnifique usage. Il faut prendre note en lisant la Bible, la plume à la main , de tous les passages frappants qui peuvent servir de cadres heureux au développement de la morale ou des faits instructifs , et surtout aux tableaux historiques. C'est ainsi que le verset du psaume lOl*^, Prospexit de excelso sancto suo, cinq fois répété, et amenant chaque fois un portrait affreux, mais sublime, de la corruption et des désastres de notre patrie, suffit à Massillon quand il veut peindre, avec l'énergie et la véhémence de Démosthène, l'état de la France vers la un du règne de Louis XIV , dans la dernière partie de son admirable discours sur les motifs de conversion, pour le jour des Cendres. On doit donc acquérir une connaissance anticipée de ces traits mémorables, et se la rendre assez familière pour que chaque sujet en rappelle, en indique, ou en inspire ainsi, au besoin, l'application oratoire.
Vous verrez à chaque page dans les discours de Bossuet combien ce grand homme , qu'aucun prédicateur n'égale dans la connaissance approfondie de l'Écriture sainte , y avait fait d'heureuses découvertes qui viennent orner à souhait ses compositions. Ce sublime orateur embellit même singulièrement la Vulgate, toutes les fois que son talent ne se trouve pas entièrement satisfait de cette version latine , qu'il refait souvent sur les originaux écrits en langue grecque ou hébraïque. Eh ! que dis-je ? il ne se contente même pas d'en reproduire à sa manière le texte primitif, dont nous n'avons dans le latin qu'une traduction affaiblie; il le rend beaucoup plus beau : il l'enrichit du plus éloquent commentaire ou des mouvements les plus oratoires que l'écrivain sacré puisse attendre de son génie. Je me bornerai à citer ici un seul exemple de sa méthode; il me serait trop aisé d'en remplir un volume.
Je vais donc insérer au bas de cette page les deux textes latins d'Isaïe et de Daniel ' , que rappelle Bossuet, dès le début
' • Hacc dicit Dorninus Chrislo meo Cyro, cujus a|>prcliciuU dcxtiaui...
894 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE
triomphant de sa première partie , dans l'oraison funèbre du grand Condé, qu'il veut comparer aussitôt à Cyrus et a Alexandre. J'invite le lecteur à examiner préalablement ces passages avec attention, pour se rendre compte à lui-même de toutes les beautés qu'ils renferment, ou qu'ils peuvent indiquer à son imagination; il jouira mieux ensuite de la magnificence oratoire a laquelle il verra s'élever la traduction ou la paraphrase de l'évéque de Meaux , qui va partager l'enthousiasme , le coloris et la verve des prophètes. C'est dans cette partie le plus digne objet de perfection que puisse imiter un prédicateur, lorsqu'il doit traduire en chaire les livres saints. Voici avec quels sublimes accents Bossuet se rend l'interprète d'Isaïe et de Daniel , dont il réunit les pinceaux ; mais on aura lieu d'observer ici qu'à lui seul appartient ce tour vif et oratoire d'un si grand effet, le voyez -vous? etc.
« Quel autre, dit-il, a fait un Cyrus, si ce n'est Dieu, qui « l'avait nommé, deux cents ans avant sa naissance , dans les « oracles d'Isaïe ? Tu 7iesjms encore , lui disait-il , mais je te « vois et je t'ai nommé par ton nom : tuf appelleras Cyrus. « Je marcherai devant toi dans les combats. J ton appro- « che, je mettrai les rois en fuite, je briserai les portes d'ai- « rain. C'est moi qui étends les deux, qui soutiens la terre, « qui nomme ce qui ?iest pas comme ce qui est ; c'est-à-dire « c'est moi qui fais tout et moi qui vois dès l'éternité tout ce « que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n'est « ce même Dieu, qui en a fait voir de si loin, et par des figures « si vives , l'ardeur indomptable à son prophète Daniel ? Le
Ego antc te ibo, et gloriosos terrae humiliabo : portas aereas conteram , et vectes ferreos confiliisam. Ut scias quia ego Dominus, qui voce noiiieu luum... Vocavi te noiiiine tuo.,. Accinxi te, et non cognovisti me... Ego Dominus, et non est niter, formans lucem , et creans tcnebras, faciens paeem , et creans maluni ; ego Dominus, faciens omnia \\xc, etc. » Isai c. 43, v.l, 2, 3, 4, 7. « Veniebat ab Occidente super faciem totius terrse, et non tangebat terram. » Dan. c. 8, v. 3, H. « Cucurrit ad eum in invpetu fortitudinis sii;c ; einuque appropinquasset prope arietem , efferalus est in eum et percussit arietem.. (;umc|uc cum misissct in terram , concullavit, et nemo quibat liberare arietem de manu ejus. » Ibid. 6, 7, 20.
« voyez-vous, dit-il, ce couqiiérant? avec quelle rapidité // <■ s'élève de l' Occident comme par bonds et ?ie touche pas a c; terre! Semblable . dans ses sauts hardis et dans sa légère « démarche, à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne « s'avance que par vives et impétueuses saillies, etn'est arrêté « ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de Perse « est entre ses mains; à sa vue il s'est animé, efferalus est i)i. » eiitn , dit le prophète. // l'afjat , il le foule aux pieds : nul « }ie le peut défendre des coups qu'il lui porte, ni lui arra- « cher sa proie. A n'entendre que ces paroles de Daniel, qui » croiriez- vous voir sous cette figure ? Alexandre, ou le prince « de Condé ? »
3Iais quand , sur la foi de toute la gloire que le talent de Bossuet a su puiser dans les éloquentes applications de la Bible, j'invite les orateurs sacrés à regarder ce livre divin connue le plus riche manuel de leur ministère, je ne prétends nullement les induire à surcharger leurs discours d'un amas de textes latins , aussi faciles à réunir qu'insipides à répéter : c'est le métier mécanique d'un compilateur sans esprit, ce n'est point la méthode d'un génie oratoire. Voyez avec quel goût et quel talent l'auteur des tragédies immortelles d'^i/Aer et d\/thalie ' , où il a posé les dernières bornes de la perfec-
' Ilacine termina sa carrière littéraire par ces deux ina.i;nir»ques ouvrages, lorsque ses jjrincipcs relij;ieux, ranimés par tous les dégoîits qu'il venait d'essuyer, le déterminèrent à ne plus travailler pour le théâtre. C'est un sirand malheur pour la gloire des lettres et de la nation , que durant ses six deriiitr(js années, et ,i l'apogée de son gé'uie, il n'ait pas eu la jicnsée, ou du moins que Boilcau ittses amis de Port-Uoyal ne lui aient jamais doimé le conseil de consacrer à la religion un si précieux loisir, en composant un pocmc épique sur quelqu'un des beaux sujets de r.\ncien 'feslament, spécialement sur l'iiistou-e de Joseph, qui réunit si heureusement l'intérêt et le merveilleux de l'épopée. J'ai souvent regretté (jue ce grand poète, dont tant de morceaux admiraliles avaient constaté, sUrlont dans Phidrc , le rare talent pour le genre épique, (|ui savait si liien former un plan et le remplir, et qui avait trouvé la plus parfaite des tragédies dans le onzième chapitre du (pialrirme livre des Rois, n'ait pas songé a tirer, en l'honneur de Joseph, un poëmc éminemment épique du .••uperheet amehant récit de Moïse, dans les treize derniers chapitres du
tion que puisse atteindre l'art d'écrire , sait fondre dans son élocution toutes les richesses poétiques de l'Écriture sainte , d'autant plus belle et plus sublime sous ses pinceaux , qu'un œil clairvoyant l'y distingue toujours, sans que cette double magnificence de la religion et de la poésie hébraïque forme jamais la moindre discordance avec le ton et la couleur de son style ; tant son langage est , pour ainsi dire , en harmonie avec la langue de Dieu même ! Voilà sous ce rapport , après Bossuet, le maître et le modèle que doivent choisir de préférence les prédicateurs ' !
La Bible est donc une source féconde et intarissable de sublime. Où trouver ailleurs avec autant d'abondance cette poésie d'imagination dans l'expression qui donne tant de relief, d'empire et d'éclat aux compositions de la chaire , et qui, sans recherche comme sans enflure , est pour ce ministère le véritable coloris du style oratoire ! Il suffît de lire avec attention nos prédicateurs du premier rang pour voir combien ils y ont emprunté de pompe, d'autorité , de véhémence et d'élévation. Toutes les fois que vous êtes plus vivement frappé de la magnificence ou même de l'onction de leurs discours, suspendez un instant , éclairez votre admiration ; remontez aussitôt par la pensée à rorigine de cette élocution ravissante , qui s'élève
livre de la Genèse. Un pareil sujet se rattaclie aux merveilles de la création , au berceau du genre humain , et aux prodiges de toute l'histoire du monde jusqu'à la mort de Jacob. Je ne doute pas que, s'il avait voulu s'en occuper. Racine n'eût mis le comble à sa gloire poétique en s'illustrant par le plus grand ouvrage littéraire du dis-septième siècle, par le chef-d'œuvre de notre littérature, que lui seul jusqu'à présent aurait pu faire rivahscr, sous ce rapport , avec V Iliade et l'Enéide,
' La Motte lui-même est redevable aux récits des livres saints de deux vers qu'on a retenus et qu'on cite dans le petit nombre de beaux vers sorUs de sa plume , celui-ci tiré de l'ode sur les miracles des apôtres :
Le muet parle au sourd étonné de l'entendre; et le vers de situation qui termine avec tant de bonheur, dans la bouche d'Antigone , favorite d'Antiochus, le troisième acte de sa tragédie des Machabées:
Rachel suivra Jacob sans emporter ses dieux.
sans effort et sans emphase au-dessus de la langue ordinaire des hommes. Le pieux enchantement de votre goût va découvrir avec surpri.se que l'orateur se montre d'autant plus sublime qu'il répète plus fidèlement les paroles du texte sacré. Eh ! quel besoin aurait-on d'y ajouter aucun ornement si l'on savait en choisir les mouvements et les images, et les approprier aux sujets qu'on traite en chaire ? Avec la seule éloquence du zèle dont il était animé , le grand missionnaire Bridaine excitait une émotion extraordinaire et frappait tout son auditoire d'un sombre saisissement par la simple citation d'un passage de l'Évangile, très-naturellement amené dans son sermon sur le zèle sacerdotal. Voici le trait mémorable que fournissait à son inculte véhémence la traduction littérale de deux versets de saint Luc, pour enflammer l'émulation des ministres du sanctuaire , lorsqu'il donnait une retraite particulière au clergé , durant ses missions : « Mes vénérables frères, disait-il, si l'exemple des apôtres qui ont converti le monde intimide votre ministère au lieu de l'encourager, je vais m'accommoder aujourd'hui à votre faiblesse. Je veux proposer, par condescendance, à l'ardeur de vos sollicitudes en faveur des pécheurs un nouveau modèle que vous n'osiez pas trouver trop saint et encore moins trop inimitable dans l'œuvre de leur conversion. Écoutez donc avec confusion et avec envie le singulier émule de zèle que j'ai à vous présenter. Ce n'est plus parmi les apôtres , ce n'est plus au milieu des Pères de l'Église, ce n'est même plus entre les grands évêques et les saints ministres de l'Évangile , c'est uniquement parmi les réprouvés , c'est dans l'enfer que je vais chercher en ce moment un exemple de la compassion charitable que vous me permettrez bien sans doute d'attendre ici de votre sacerdoce , pour écarter vos frères de l'abîme éternel où le pauvre misérable qui va comparaître à l'instant devant vous se trouve déjà précipité lui-même ! Voici comment le mauvais riche parle dans l'Évangile après sa réprobation : Pèi'e yibraham jS'écne-t-il, e7ivo//ez du moins Lazare dans la tnaison de mon père , afin qu'il avertisse
« les cinq frères que fy ai laissés , de peur quils ne tom- « bent aussi eux-mêmes dans ce lieu de tourments ; car si «■ quelqu'un ne ressuscite d'entre les morts, ils ne croiront « pas. (Luc. cap. IG , vers. 27 et 28. ) Tel est le zèle d"ua ré- « prouvé , pour empocher d'autres pécheurs comme lui d'être « bientôt entraînés à sa suite au fond de l'enfer. C'est un « damné, c'est un suppôt de Satan, qui, ne pouvant les insn truire lui-même de son malheureux sort, veut du moins leur « envoyer un charitable missionnaire ! Et un prêtre de Jésus- « Christ verrait avec indifférence s'enfoncer dans ce gouffre, « toujours ouvert, de la justice divine des âmes rachetées du <^ sang d'un Dieu qui l'en rendra responsable au dernier juge- « nient ! O scandale ! ô ineffaçable opprobre du sanctuaire ! » On est frappé , en admirant un si vigoureux mouvement d'éloquence, des ressources fécondes et inépuisables qu'offrent les livres saints au talent d'un orateur capable d'en discerner et d'en reproduire les trésors. IMais tout ce que l'on veut citer de l'Écriture doit être saillant et mémorable : il serait messéant de recourir à l'oracle de l'Esprit-Saint pour ne lui faire dire que des choses communes. Eh ! comment un sentiment profond de religion ne suggérerait-il point cette précaution de respect aux ministres de l'Évangile, taudis que, sous le seul rapport des convenances , le grand sens d'Horace a fait, dans son Atit poétique, un précepte de goût, de cette réserve à ne mettre jamais en action une divinité fabuleuse du paganisme , sans la dignité qui convient à un dieu , c'est-à-dire sans tout l'effet que doit produire le ressort de son intervention :
Nec deiis intersit , nisi digiuis vindice nodus Iiiciderit
(Vers 191 et 192 de Art. PocL )
Rien ne me paraît aussi plus oratoire et plus facile que l'art de tirer de la Bible des comparaisons historiques, les plus riches en genre d'éloquence sacrée et les mieux adaptées au stvle de la chaire. Ces heureuses analogies s'offrent d'elles-
mêmes à un orateur familiarisé avec les livres saints. IMassillon excelle dans cette partie. Vous trouverez dans tous ses discours , tantôt des similitudes d'un trait concis qui viennent rehausser ou embellir sa pensée, tantôt des comparaisons plus développées, qui font mieux ressortir ses peintures de mœurs.
Telle est cette belle et touchante allégorie qu'on admire avec attendrissement vers la fin du premier point de son sermon sur les afflictions : « Il est écrit que Joseph , élevé aux « premières places de l'Egypte, ne pouvait presque s'empêcher « de répandre des larmes, et sentait renouveler toute sa ten- « dresse pour ses frères, dans le temps même qu'il affectait « de leur parler plus durement , et qu'il feignnit de ne pas les <i connaître. Quasi ad aliénas durius loqitebatur, avertitque « se parumper et flevit. ( Gènes, cap. 42 , vers. 7 et 24. } C'est « ainsi que Jésus-Christ nous châtie. Il fait semblant , si j'osi' « ainsi parler, de ne pas reconnaître en nous ses cohéritiers et « ses frères ; il nous frappe et nous traite rudement, coninic « des étrangers : mais cette contrainte coûte trop à son amour, " il ne peut soutenir longtemps ce caractère de sévérité : ses « grâces viennent bientôt adoucir ses coups ; il se montre « promptement tel qu'il est , et son amour ne tarde pas de tra- « hir ces apparences de rigueur et de colère. Quasi ad aliénas «■ durius loquebatur, avertitque se parumper et flevit. »
Tel est encore , dans le sermon du même orateur sur le délai de la conversion ^ l'image frappante du pécheur qui ne veut donner à Dieu que le rebut et les déplorables restes de sa vie. « Le prophète Isaïe insultait autrefois en ces termes à ceux qui adoraient de vaines idoles : Vous prenez un cèdre sur le Liban , leur disait-il , vous en retranchez la plus belle et la meilleure partie pour fournir à vos besoins, à vos plaisirs, à votre luxe et à rornement de vos palais; et quand vous ne savez plus à quoi em[)loyer ce qui vous reste, vous en faites une idole : vous lui offrez des vœux et des hommages ridicules. Et de reliquo ejus idolum faciam (Isai. cap. 44, vers. 19}. Et voilà aussi ce que je puis vous
390 ESSAI SUR L'ÉLOQUEXCE
« dire de ces misérables et derniers jours de la vieillesse, que- « vous crovez consacrer en les destinant à Dieu, etc. , etc. »
Je ne transcris point, je me contente d'indiquer, dans son sermon sirr le véritable culte , la superbe comparaison que lui fournit le livre des Machabées, entre les pécheurs qui n'ont qu'une apparence de religion, et les soldats juifs, sous les tuniques desquels on trouva des idoles cachées, après leur mort sur le champ de bataille. Une autre simihtude non moins admirable peint, dans son discours sur le respecl humain, la condition du juste méconnu dans le monde, parfaitement représentée sous l'emblème du feu sacré déposé dans les entrailles de la terre , lequel ne parut plus , disent les li\Tes samts , qu'une eau épaisse et bourbeuse aux yeux des Juifs quand ils revinrent de la captivité de Babylone, mais qui se ralluma soudain au premier rayon du soleil, en présence de tout le peuple d'Israël, saisi d'admiration. Accensiis est iynis marjmts, i(a ut omnes mirarentur (Ivlachab. lib. 2, vers. 22).
Tel est aussi le tour oratoire qu'emploie ^lassillon dans son discours sur la parole de Dieu, lorsqu'il attaque l'abus si commun de n'assister aux instructions chrétiennes que pour juger du talent de l'orateur. Il ne dit pomt alors , avec l'apostolique fierté de Bossuet , dans l'exorde de son éloge funèbre de la princesse palatine : 3/ort discours, dont vous vous croyez peut-être les Juges, vous Jugera tous au dernier Jour, et sera sur vous un nouveau fardeau, comme parlent les prophètes. Onus verhi Domini super Israël (Xach , cap. 12, vers. 1 ). Mais il applique à ses auditeurs le même reproche que Joseph adressait par feinte à ses frères : « Ce n'est pas , « dit-il, pour chercher du froment que vous arrivez en Egypte; « vous êtes venus ici comme des espions, pour remarquer les « endroits faibles de cette contrée. Explorafores estis , ut « videatis infirmiora terrx hujus venistis'' . »
L'éloquent évêque de Clermout se sert encore d'une heu-
' Gen. 42.
DE LA CHAIRE. 39t
reuse comparaison tirée de TÉcriture, dans son sermon sur la rechute, pour retracer, par une image très-pittoresque , la triste destinée du pécheur, qui , après s'être relevé d'une première chute , retombe encore , et se fixe à jamais dans ses habitudes criminelles : Massillon le compare à l'idole de Daeon, laquelle , après avoir été renversée devant l'arche , fut aussitôt replacée sur son autel par les prêtres des Philistins. « Mais l'i- « doie étant tombée une seconde fois, on fit d'inutiles efforts « pour redresser cette statue mutilée , qui resta étendue sur « la terre, et immobile pour toujours. Porro Daçjon solus « tninciis remanserat in loco suo\ » Cette magnifique application du récit consigné dans le premier livre des Rois fournit à l'orateur un développement sublime, qu'il n'eût jamais imaginé sans cette allégorie.
Enfin, l'abbé de Boismont a employé, de nos jours , avec beaucoup de succès un passage de l'Écriture sainte, dont son imagination a su former une éloquente allusion, dans son oraison funèbre de Louis XV. Il rappelle dabord tous les malheurs de la France, depuis le commencement du dix-huitième siècle jusqu'au ministère si sage et si heureux du cardinal de Fleury ; et pour célébrer avec plus de pompe les changements qu'on vit s'opérer à cette époque dans l'administration de l'État, dont toutes les branches avaient été flétries par de longs désastres, il s'élève en quelque sorte un moment an ton de Bossuet. « Louis dit au cardinal de Fleury , comme « autrefois le Seigneur Dieu au prophète Ézéchiel : Inanjfla « super interfectos istos , ut revivi.srauf^; soufflez sur ces « morts, afin qu'ils revivent. Tout à coup un esprit de vie « coule dans ces ossements arides et desséchés ; un mouvement « doux, mais puissant, se communique à tous les membres « de ce grand corps épuisé ; toutes les parties se rapprochent « et se balancent. Et accesseruntossa ad ossa, unumquodque « ad juncturam suani ^. »
' I. Rcg. cap. 3 , vers. 3.
^ Ezech. cap. 37, vcis. 9.
^ Ibid. vers. 7.
?von-seuIeinent l'Écriture sainte abonde en traits et en appiicatious qui vivifient ainsi l'éloquence sacrée ; mais encore un orateur qui voudrait diversifier et rajeunir les instructions qu'on attend de son ministère trouverait dans l'Ancien Testament des sujets neufs et intéressants qu'on pourrait traiter en forme Aliomélies, avec autant de succès et d'onction que les paraboles si dramatiques du ]N ou veau, comme Moïse, Job, Tobie, Riith, Esther, Suzanne, Isaac, Jacob, Josepb, David, la mère des Macbabées, etc. C'est une route nouvelle qu'on peut ouvrir à l'éloquence sacrée, en y appliquant la métbode bistorique et morale de nos belles homélies sur les récits en action de l'Évangile; telles (\\x^,V Enfant prodigue, le Lazare, la Pécheresse et la Samaritaine. Ces histoires de la Bible , étant fort coimues , attacheraient beaucoup plus un auditoire instruit que les sujets ordinaires des panégyriques. J'ai souvent été surpris qu'aucun de nos prédicateurs n'eût encore conçu l'idée, si naturelle et si féconde , d'introduire une fois par semaine cette heureuse variété dans les grandes stations du ministère évangélique.