LXXII. Des Lectures du prédicateur
Je ne lirai donc point les moralistes, les poètes et les orateurs de l'antiquité, pour multiplier ces citations profanes, mais uniquement pour mieux connaître le cœur humain , et former mou goût sur de si grands modèles. Cette étude est même quelquefois plus instructive que la lecture des sermons. On voit dans les grands prédicateurs comment sont faits les beaux discours : Cicéron et Quintilicn nous apprennent comment on les compose. Les règles sans l'exercice deviendraient ime stérile théorie , et l'exercice sans l'art ne serait qu'une aveugle routine. Voulez-vous exceller dans l'éloquence chrétienne , lisez, méditez d'abord les grands sermouuaires ; mais
quand vous les connaîtrez bien fermez tous ces livres : ils circonscriraient, au lieu de l'agrandir, la sphère de votre imagination; et parla même ils rétréciraient le cercle de vos idées , quoiqu'ils soient remplis de traits sublimes.
Aspirez plutôt à une composition originale; ciierchez des aliments qui nourrissent votre esprit, sans vous exposer au danger des réminiscences, et surtout sans vous abaisser jamais à l'avilisement des plagiaires. ïrouvez-vous dans Pascal, dans Bossuet, dans Bourdaloue, dans Massillon, dans l'abbé Fleury, enfin dans tout autre écrivain qu'on puisse nommer ou désigner honorabiement en chaire, une idée lumineuse , un trait frappant qu'appelle votre composition, mais qu'il serait honteux de s'approprier, quand il n'est pas possible de les embellir , eh bien , on vous les livre , à la seule condition d'en indiquer l'auteur : ce n'est pas lui dérober son esprit , c'est au contraire le faire jouir de son bien, que d'en étaler ainsi les richesses ; et un tribut si avantageux à la mémoire des morts devient le plus noble hommage que l'admiration puisse décerner au génie.
Il n'est guère plus temps de lire les sermons dautrui quand on veut en composer soi-même : préférez donc à la lecture trop souvent réitérée de tous ces discours justement consacrés par l'estime publique, outre les plus belles productions de la morale et de la littérature, une foule d'autres ouvrages non moins précieux à l'éloquence, et beaucoup plus fructueux pour un prédicateur; par exemple, les Lettres de Fénelon, où ce profond moraliste dévoile, explique tous les caractères particuliers , par la seule étude qu'il a faite du cœur humain ; les excellents écrits de l'abbé Fleury, qui intéresse par son insinuante candeur, étonne par l'universalité de ses connaissances, attache toujours en exaltant la religion, parce qu'on sent que l'auteur parle de ce qu'il aime, et déploie sans effort une bonne foi et un courage de raison qui ne sont en lui que le besoin d'être sincère, en professant toujours sa belle maxime, que les vérités ne sauraient jamais être contraires a ta vérité , quelques productions très-eslimables
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de Port-Roval , spécialement de Nicole et de l'abbé Duguet , où l'on admire l'esprit, la science, l'amour, l'accent de la religion , et toute la poésie des livres sacrés ; le Gmcle des Pécheurs, où le pathétique, mais quelquefois trop crédule, Grenade effraye l'imagination des hommes endurcis, en les tenant pour ainsi dire suspendus entre l'asile des remords et les abîmes de la justice divine: YJmilation de Jésus-Christ, chef-d'œuvre de simplicité, d'onction et de naïveté, le plus beau livre, dit Fontenelle, qui soit sorti de la main d'un homme, puisquerÉvangilen'envientpoint^;enrm\esecnts
de ^aint François de Sales , qui respirent la piete la plus tendre, et où l'on 'trouverait encore plus d'onction, sil y montrait un peu moins d'esprit.