‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 56 sur 61 · LXXIII. De l'Onction · texte numérisé non relu

LXXIII. De l'Onction

On reconnaît à cette onction persuasive et à ce langage du cœur un orateur dont le talent se nourrit habituellement de la lecture des ouvrages ascétiques. Cet heureux don de toucher et d'émouvoir est sans doute le plus beau triomphe de 1 éloquence chrétienne. Tous les hommes n'ont pas assez d'esprit pour saisir une idée ingénieuse. Mais ils ont tous une ame pour être affectés d'un sentiment profond ; et jamais les auditeurs ne sont plus universellement attentifs , que dans ces intervalles d'émotion où un prédicateur s'ouvre amsi tous les cœurs en devenant pathétique.

Gardez-vous pourtant de cette sensibilité superficielle qui s'arrête aux accents de la voix , sans pénétrer jusqu'au fond de l'âme : tout ce qui ne vient point du cœur, tout ce qui ne part que du gosier de celui qui en parle en public, va expirer dans l'oreille de l'auditeur. Madame de Sévigne , encore tout étourdie , à l'issue d'un sermon , de ce fracas d'une voix tonnante , s'excusait de l'ennui forcé auquel on lui reprochait de n'avoir pas eu l'esprit de se soustraire par d'autres idées en disant qu'elle n'aurait pas mieux demande , mais qu U n u

• Fie de Corneille.

avait malheureusement pas moije)i cVen perdre un seul mot.

Un vain éclat de paroles se dissipe dans les airs, comme un cri lointain, toutes les fois que cette fumée, oij l'on n'aperçoit point de flammes, ne s'exhale point de la chaleur intérieure d'une composition oratoire. Ce n'est point , dit Cicéron, xnip douleur feinte ou artificielle que je demande, mais une affliction réelle, des sanglots vrais et animés qui partent du fond. du cœur^. Je veux qu'après un morceau de terreur qui m\i consterné dans un sermon , l'orateur se rapproche de moi par une charitable condescendance; qu'il ranime cette dernière étincelle d'espérance prête à s'éteindre dans les terreurs de ma foi, et qu'après m'avoir épouvanté d'un Dieu vengeur, il me rende la liberté de respirer, et se hâte de m'attendrir en montrant un Dieu qui pardonne.

Rien n'est plus opposé aux émotions pathétiques en chaire, que le jargon du bel esprit dans la composition, et le ton pleureur dans le débit. Aucune espèce d'affectation n'a jamais fait verser des larmes. Ce n'est pas non plus avec la méthode philosophique, dont on a essayé de faire, de nos jours, une règle de goût dans la poésie même, c'est-à-dire en aspirant au mérite continu des pensées, de la profondeur, de la concision et de l'énergie d'un style fort de choses, que l'on remue la sensibilité des auditeurs. Une pensée et même une image ne suffisent pas, il faut de grands tableaux pour émouvoir une assemblée. Mais ce sont des développements, ce n'est pas de la diffusion que je demande à l'orateur, qui pour m'intéresser et m'attendrir a besoin de me faire partager tous ses sentiments.

Ce n'est donc jamais avec un style serré, avec de la finesse et des phrases courtes ou sautillantes, qu'on touche le cœur, et qu'on excite en chaire les grandes commotions de l'éloquence. Toute peinture pathétique exige quelques détails et appelle un style périodique; mais ne confondons point cette

' » Koii simulacia incitaniciita doloris, sed luctiis verus, atciiie lamenta vera el spiraiilia, » Orulor. lib. IL

effusion de sensibilité avec le jeu de la phrase. La parcimonie de paroles plaît souvent à l'esprit et ne remue point les entrailles : une élocution trop concise écarte l'onction, comme une lâche prolixité l'éteint. L'orateur qui aspire à honorer son ministère par ces grands triomphes, que les larmes de la pitié ou du remords peuvent seules attester , se trouve entre ces deux écueils, qu'il doit également éviter : la gloire d'émouvoir les âmes est réservée à ce juste milieu. Les anciens, auxquels nous sommes redevables des bonnes doctrines en matière de goût dans tous les genres, ne nous donnent qu'une seule règle sur le grand secret de toucher les cœurs ; et malheureusement cette règle ne saurait s'apprendre : elle consiste uniquement à être touché soi-même. Si vis 7neflere, dolendum esfprinnon ipse tibi. Ils nous avertissent en même temps qu'il faut enfoncer très-avant le trait oratoire, pour lui donner le temps de produire tout son effet : c'est ce que Velléius Paterculus appelle, avec l'imagination pittoresque de l'antiquité, s'<tppesan(ir sur le coup, en retenant le glaice dans la plaie. Sistere morani in vulnere.

Cette émotion, si difficile à obtenir en chaire, est toujours d"une courte durée. Il faut doue s'arrêter et passer à un autre objet d'intérêt, dès qu'on a fait brèche au cœur des auditeurs; car les incendies des esprits, dit Cicéron, s'éteignent promptement. Animorum incendia celeriter extingiiuntur.

« J'ajouterai, dit Quintilien, un avis très important. Qu'un tt orateur n'entreprenne point de faire verser des larmes , s'il « n'a pas reçu de la nature une force extraordinaire de génie. « Dans toutes les parties, mais surtout dans celle-ci, le dis- « cours doit aller toujours en croissant, parce que tout ce qui « n'ajoute rien à ce qui précède semble en effacer l'impres- « sion, et qu'aisément tout sentiment qui baisse tombe et « s'éteint. A la vérité , le pathétique est un sentiment inflni- « ment puissant, quand il s'empare du cœur; mais s'il ne « produit un grand effet, il rend le discours froid et languis- « sant. L'air du visage, le ton de la voLx d'un défenseur, et la " figure même de l'accusé mis en scène, deviennent des su-

" jets de risée pour les auditeurs qui n'en sont pas émus. « Que l'orateur mesure donc et qu'il juge bien ses forces, en <i ne se faisant aucune illusion sur le fardeau qu'il s'impose. « Il n'y a point ici pour lui de milieu : s'il ne fait pas pleurer « l'auditeur, il le fait rire à ses dépens'. «

En assistant à des sermons composés par des gens d'esprit, j'ai été plus d'une fois le triste témoin de ces rires involontaires et universels qu'excitent la moindre inconvenance, la moindre équivoque, la moindre allusion qu'on saisit toujours dans une assemblée nombreuse, et qui ne saurait échapper à l'intelligence de personne, dès que le plus léger signe d'improbation en avertit la multitude. Une imprudence d'expression, une prononciation à double sens, ou même une rencontre imprévue de syllabes, dont le rapprochement appelle quelque interprétation maligne, suffisent pour causer ces mouvements soudains qui dénoncent l'orateur aux moqueries de l'auditoire, dans un temps et daus un pays où la corruption du cœur est pour le moins égale à la finesse de l'esprit. Il en est , à cet égard , des sermons comme des ouvrages dramatiques. On sait qu'il est très-difficile de faire rire dans une comédie : mais, au contraire, dans une tragédie et dans un discours public, où l'on ne peut, sans beaucoup de talent, faire couler des pleurs, rien n'est plus aisé et plus fâcheux que d'exciter une risée universelle, quand l'imprévoyance du prédicateur donne lieu à ce scandale, qu'on voit éclater quelquefois dans le lieu saint.

Le pathétique était le triomphe habituel de Massillon. Il ne montait presque jamais en chaire pour y traiter un sujet

' lUud picBcipue monendum est. ne quis, sine summi ingonii viribiis, admovendas lacrymas aggredi audcat. Ideoqne ciim in aliis, tmn maxime in hac parte débet crescerc oratio : quia, qiiidquid non adjicit prioribus ctiam detrahere videtur ; et facile déficit affectas qui descendit. Nam ut est lon^e vehemenlissimns hic, cum invaluit affectiis, ila si nibil cflicit, lopet. Vultus et vox et ipsa illa cxcitati rci faciès, ludilirio plenimque sunt liomitiilius quus non permovcruiit. Qiiare nieliatiir ac diligenlrr ;jcslimet vires suas, et quantum onus suliiturus sit inteiligat. Nihil tiabet ista res médium , sed aut lacrimas mcrctur aut risum. » Quint, lib. VI , cap. «.

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de sentiment sans faire verser des larmes à son auditoire. Je ne connais riea de plus vigoureux et en même temps de plus touchant, dans la morale chrétienne, que le snhlime épisode de la disette de 1709, dont il enrichit la fin de la première partie de son sermon sur [aumône. J'ai plusieurs fois entendu dire aux contemporains de l'évêque de Clermoiit, que jamais aucune tragédie n'avait ni fait verser plus de pleurs , ni excité de plus longs et plus douloureux gémissements, que ce tableau présenté par la religion à la commisération publique, en présence d'un peuple exténué par la faim. Ce furent surtout les interrogations réitérées de l'orateur, à la suite de tant de beaux mouvements oratoires; ce furent ces interrogations rapides, mêlées à des reproches si justes et à des menaces si foudroyantes, qui mirent le comble au triomphe de son éloquence, en élevant la pitié à son plus haut période, par le grand ressort de la consternation généralement répandue dans l'auditoire.

La famine qu'on éprouvait alors, et que Massillon sut retracer à l'imagination avec tant de véhémence , de vérité et d'énergie , renforça tellement de tout l'intérêt de la circonstance l'ascendant naturel de son talent, que non-seulement on fondit en larmes autour de lui , mais encore que les voûtes du temple retentirent de sanglots. On crut entendre, on entendit dans l'église de Notre-Dame, avec la tirade véhémente qu'on va lire , les accents lugubres de la détresse et de l'épuisement, dont la sombre explosion formait de loin en loin un cri étouffé d'horreur et d'indignation contre tous les cœurs insensibles à un si grand désastre public. « Et certes, dites- <■ moi : tandis que les villes et les campagnes sont frappées » de calamités; que des hommes créés à l'image de Dieu, et « rachetés de tout son sang, broutent l'herbe comme des aui- « maux, et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à tra- « vers les champs une nourriture que la terre n"a pas faite « pour l'homme, et qui devient pour eux une nourriture de " mort, auriez-vous la force d'y être le seul heureux? Tandis « que la face de tout un royaume est ch.angée, et que tout re-

'^ tentit de cris et de gémissements autour de votre demeure " superbe, pourriez-vous conserver au dedans le même air « de joie, de pompe, de sérénité, d'opulence? Et où serait » l'humanité, la raison, la religion? Dans une république^ « païenne on vous regarderait comme un mauvais citoyen; « dans une société de sages et de mondains, comme une ame n vile, sordide, sans noblesse, sans générosité, sans éléva- « tion ; et dans l'Église de Jésus-Christ, sur quel pied voulez- " vous qu'on vous regarde? Eh! comme un monstre indi- « gne du nom de chrétien que vous portez , de la foi dont « vous vous glorifiez, des sacrements dont vous approchez, « de l'entrée même de nos temples où vous venez , puisque « ce sont là les symboles sacrés de l'union qui doit régner « parmi les fidèles. Cependant la main du Seigneur est éten- « due sur nos peuples. Vous le savez, et vous vous en plai- « gnez : le ciel est d'airain pour ce royaume affligé; la mi- « sère, la pauvreté, la désolation, la mort, marchent partout « devant vous. Or, vous échappe-t-il de ces excès de charité « devenus maintenant une loi commune de justice? Prenez- « vous sur vous-même une partie des calamités de vos frères? « Vous voit-on seulement toucher à vos profusions et à vos « voluptés, criminelles en tout autre temps, mais barbares « et punissables même par les lois des hommes en celui-ci? « Que dirai-je? ne mettez-vous pas peut-être à profit les mi- « sères publiques?... n'achevez-vous pas peut-être de dépouil- « 1er les malheureux, en affectant de leur tendre une main « secourable? et ne savez-vous pas l'art inhumain d'évaluer « les larmes et les nécessités de vos {vères? Ent?^aiUes cruel- « les! dit l'Esprit de Dieu, quand vous serez rassasié, vous « vous sentirez déchiré; votre félicité deviendra elle-même « votre supplice, et le Seigneur fera pleuvoir sur vous sa « fureur et sa guerre. »

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