XV. De Démosthène
Malgré l'adulation ou l'affirmation de Virgile, les gens de lettres n'ont point encore prononcé unanimement entre Cicéron et Démosthène. Ces deux orateurs sont l'un et l'autre au premier rang, et, dans l'opinion de plusieurs rhéteurs , à peu près sur la même ligne. Cicéron a une prééminence incontestable sur son rival, en littérature et en philosophie; mais il ne lui a point arraché le sceptre de l'éloquence : il le regardait lui-même comme son maître; il le louait avec tout l'enthousiasme de la plus haute admiration : il traduisait ses ouvrages ; et si ces traductions officieuses étaient parvenues jusqu'à nous, il est probable qu'en lui rendant un service trop généreux , Cicéron se serait placé pour toujours au-dessous de Démosthène. C'est lui-même qui nous autorise à le croire , par l'éloge le plus accompli que puisse faire d'un orateur l'exaltation du ravissement. C'est lui, c'est Cicéron qui trouve dans Démosthène, non-seulement un orateur parfait, mais encore toute la perfection de l'art et le beau idéal du genre oratoire. Rien, dit-il, rien ne manque à Démosthène. Il ne me laisse absolument rien à désirer : il ri a de rivauxdans aucune partie de son art. Il remplit, ajoute-t-il, l'i-
dée que je me avis formée de V éloquence , et il atteint le degré de perfection que f imagine J .
Dans son trentième Dialogue des Morts, entre Démosthène et Cicéron, Fénelon adopte et motive cette prééminence que l'éloquent consul romain défère à l'immortel orateur d'Athènes. L'archevêque de Gambray met en scène ces deux grands hommes, et les fait parler ainsi l'un et l'autre avec beaucoup de goût et de sagacité : « On ne pouvait , dit Ci- « céron, s'empêcher, en entendant mes oraisons, d'admirer « mon esprit, d'être continuellement surpris de mon art, de « s'extasier sur moi, de m'interrompre pour m'applaudir, et « de me combler de louanges. Tu devais, toi, être écouté fort « tranquillement ; et apparemment tes auditeurs ne t'inter- « rompaient pas. — Ce que tu dis , lui répondit Démosthène, « ce que tu dis de nous deux est vrai. Tu ne te trompes que « dans la conclusion que tu en tires. Tu occupais l'assemblée « de toi-même ; et moi, je ne l'occupais jamais que de l'affaire « dont je parlais. On t'admirait; et moi, j'étais oublié par « mes auditeurs, qui ne voyaient que le parti que je voulais « leur faire prendre. Tu réjouissais par les traits de. ton esprit; « et moi, je frappais, j'abattais, je terrassais par des coups de « foudre. Tu faisais dire : Qu'il parle bien ! et moi, je faisais « dire : Allons, marchons contre Philippe ! On te louait : on « était trop hors de soi pour me louer. Quand tu haranguais, « tu paraissais orné : on ne découvrait en moi aucun orne- « ment ; il n'y avait dans mes pièces que des raisons précises, « fortes, claires : ensuite des mouvements semblables à des « foudres, auxquels on ne pouvait résister. Tu as été un ora- « teur parfait quand tu as été, comme moi, simple, grave, « austère, sans art apparent, en un mot quand tu as été Dé- « mosthène; mais lorsqu'on a senti en tes discours l'esprit,
1 « Recordor me longe omnibus unum anteferre Demosthenem , qui vim accommodant ad eam quam sentiam eloquentiam , non ad eam quam in aliquo ipse agnoverim. » Orator, 23. « Unus eminet inter omnes, in omni génère dicendi. » Orator, Wi. « Plane quidem pevfectum, et cui nihil admodum desit, Demosthenem facile dixeris. » Brutus, 33.
.< le tour et l'art, alors tu n'as plus été que Cicéron, t'éloignant « delà perfection autant que tu t'éloignais de mon caractère. » Effectivement, c'est la force irrésistible du raisonnement , c'est l'entraînante rapidité des mouvements oratoires , qui caractérisent l'éloquence de l'orateur athénien : il décrit que pour donner du nerf, de la chaleur et de la véhémence à ses pensées, qui ne sont que les élans impétueux d'une âme ardente; il parle, non comme un écrivain élégant qui veut être admiré, mais comme un homme inspiré et passionné que la vérité tourmente ; comme un citoyen menacé du plus grand des malheurs , et qui ne peut plus contenir la fougue de son indignation contre les ennemis de sa patrie. L'audace de son style se compose de l'emploi , de l'alliance, ou de la simplicité hardie et pittoresque de ses expressions. Son ascendant est irrésistible ; tout cède devant lui à la domination de ses paroles, et sa langue s'enrichit des trésors inépuisables de sa verve et de son imagination. Que serait-ce, disait Eschine, son rival , aux jeunes Athéniens qui l'écoutaient avec les transports de l'enthousiasme déclamer sa foudroyante harangue sur la Couronne, que serait-ce donc, leur disait-il, si vous eussiez entendu le monstre lui-même? C'est l'athlète de la raison ; il la défend de toutes les forces de son âme et de son génie , et la tribune où il parle devient une arène. Il subjugue à la fois ses auditeurs, ses adversaires, ses juges; il ne paraît point chercher à vous attendrir ; et cependant il remue , il bouleverse tous les cœurs. Il accable ses concitoyens de reproches; mais alors il n'est que Finterprète de leurs propres remords. Réfute-t-il un argument, il ne discute point , il propose une simple question pour toute réponse , et l'objection ne reparaîtra jamais. Veut-il soulever les Athéniens contre Philippe, ce n'est plus un orateur qui parle : c'est un général , c'est un roi , c'est le prophète de l'histoire, c'est l'ange tutélaire de sa patrie ; et quand il veut semer autour de lui l'épouvante de l'esclavage , on croit entendre retentir au loin , de distance en distance, le bruit des chaînes qu'apporte le tyran.
On ad mire avec raison les Philippiques de Démosthène, et sa fameuse harangue pour la Couronne, en faveur de Ctésiphon '; mais il me semble que les gens de lettres et les orateurs chrétiens lisent trop peu ses autres ouvrages , son discours sur la Paix, sa première et sa seconde Olinthiaque, sa harangue de la Chersonêse, et plusieurs autres chefs-d'œuvre véritablement dignes de son génie. C'est dans ces écrits, trop négligés par les prédicateurs , et qui semblent même inutiles à la réputation de Démosthène, puisqu'on ne lui en tient aucun compte, c'est là que l'on pourrait trouver des titres suffisants pour justifier sa renommée, si toutes ses autres productions oratoires étaient inconnues. Bornons-nous à en citer ici un seul trait. Les ennemis de Démosthène (c'étaient, à l'exception d'Eschine, quelques écrivains sans talents, qui osaient se croire ses rivaux, parce qu'ils faisaient dans Athènes le métier de sophiste ) , tous ces envieux détracteurs de Démosthène , l'accusaient de chercher plutôt dans ses discours les applaudissements de la multitude que l'utilité publique. Ce grand homme , fier de sa conscience , outragé longtemps sans se plaindre, daigna enfin confondre leurs insolentes clameurs, en présence de tout le peuple athénien : et voici ce qu'il leur dit dans sa harangue de la Chersonêse : « Je suis tellement éloi- « gné de regarder tous ces vils rhéteurs comme des citoyens « dignes de leur patrie , que si quelqu'un me disait en ce
1 Boileau ne pouvait se lasser d'admirer l'oraison de Démosthène pro Corona. C'était, selon lui, le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Tontes les fois que je la lis, disait-il, ,/& voudrais n'avoir jamais écrit. Uu de ses amis lui dit un .jour : « Ah, monsieur! je lis maintenant un auteur qui est bien mon homme : c'est Démosthène. Si c'est votre homme, lui répondit Despréaux, ce n'est pas te mien. Comment l'entendez -vous donc? lui répliqua son ami. C'est qu'il me fait tomber la plume des mains. »
( Lettre de Boileau à Brossette. )
Or, si la lecture de Démosthène inspirait un tel découragement à un si grand poète , quelle impression ne doit donc pas faire son éloquence sur l'esprit d'un orateur qui sait aussi en apprécier le prodigieux mérite, et peut se croire d'autant plus obligé de s'en approcher qu'il parcourt la même carrière!
« moment : Et toi , Démosthène, quels services as-tu rendus « à la république ? ô Athéniens ! je ne parlerais ni des dépenses « que j'ai faites pour mes concitoyens dans l'administration « de mes emplois, ni des captifs que j'ai rachetés, ni des « dons que j'ai faits à la ville, ni de tous les monuments qui « attesteront un jour mon zèle pour mon pays ; mais voici ce « que je répondrais : J'ai toujours eu une conduite opposée « aux maximes de ces misérables. J'aurais pu sans doute les « imiter, et vous flatter comme eux; mais je vous ai toujours « sacrifié mon intérêt personnel , mon ambition et même le « désir d'enlever vos suffrages. Je vous ai parlé de manière « à me mettre au-dessous de pareils citoyens, en vous éle- « vaut vous-mêmes au-dessus des autres peuples de la Grèce. « O Athéniens ! il doit m'être permis de me rendre aujour- « d'hui ce témoignage. INon , je n'ai pas cru pouvoir devenir « le premier parmi vous, si je vous rendais vous-mêmes les <t derniers de tous les hommes. » C'est à ses ennemis, c'est à la triste nécessité de les accabler de toute l'autorité de son génie et de sa gloire, que Démosthène doit ce sublime morceau, l'un des plus beaux mouvements de son éloquence. Il serait très -facile de multiplier de pareilles citations quand on parle d'un si grand orateur ; mais mon intention n'est point de dispenser les prédicateurs de le lire. Je les exhorte au contraire à l'apprendre par cœur, et à transporter son énergie, sa vigueur et son pinceau, dans les compositions de la chaire, qui leur présentera une foule de sujets dignes de les faire revivre. Je les exhorte surtout à se bien convaincre eux-mêmes , par la lecture de ses harangues , que son éloquence franche et impétueuse dédaigne toute manière, toute afféterie, toute recherche d'esprit, et ne lui coûtepas le moindre effort, parce qu'elle ne s'abaisse jamais à aucune prétention. 77 se sert de la parole, dit Fénelon r,, comme un homme modeste de son habit, pour se vêtir et non pour se parer. Il tonne, il foudroie : c'est un torrent qui entraîne tout.
1 Lettre à V Académie française sur V éloquence.