XVI. De Bossuet
Au seul nom de Démosthène mon admiration me rappelle celui de ses émules avec lequel il a le plus de ressemblance , l'homme le plus éloquent de notre nation. Que l'on se représente donc un de ces orateurs queCicéron appelle véhéments, et en quelque sorte tragiques* , qui, doués par la nature de la souveraineté de la parole et emportés par une éloquence toujours armée de traits brûlants comme la foudre, s'élèvent au-dessus des règles et des modèles, et portent l'art à toute la hauteur de leurs propres conceptions ; un orateur qui par ses élans monte jusques aux cieux , d'où il descend avec ses vastes pensées, agrandies encore par la religion, pour s'asseoir sur les bords d'un tombeau , et abattre l'orgueil des princes et des rois devant le Dieu qui , après les avoir distingués sur la terre, durant le rapide instant de la vie , les rend tous à leur néant et les confond à jamais dans la poussière de notre commune origine ; un orateur qui a montré dans tous les genres, qu'il invente ou qu'il féconde, le premier et le plus beau génie qui ait jamais illustré les lettres , et qu'on peut placer, avec une juste confiance , à la tête de tous les écrivains anciens ou modernes qui ont fait le plus d'honneur à l'esprit humain 2 , un orateur qui se crée une langue aussi neuve et aussi originale que ses idées, qui donne à ses expressions un tel caractère d'énergie , qu'on croit l'entendre quand on le lit, et à son style une telle majesté d'élocution,'que l'idiome dont il se sert semble se transformer et s'agrandir sous sa plume ; un apôtre qui instruit l'univers, en pleurant et en célébrant les plus illustres de ses contemporains, qu'il rend eux-mêmes du fond de leur cercueil les premiers instituteurs et les plus imposants moralistes de tous les siècles ; qui répand la consternation autour de lui , en rendant , pour ainsi dire, présents les malheurs qu'il raconte, et qui, en déplorant la mort d'un seul homme, montre à découvert tout le néant de la nature
• « Grandis et, utita dicâm, tragicus orator. » Brutus , 203. 2 Vovez , à la tin du volume, la note n° I.
humaine; enfin, un orateur dont les discours inspirés ou animés par la verve la plus ardente, la plus originale, la plus véhémente et la plus sublime, sont des ouvrages classiques qu'il faut étudier sans cesse, comme dans les arts on va former son goût et mûrir son talent à Rome , en méditant les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange. Voilà leDémosthène français ! voilà Rossuet ! On peut appliquera ses écrits oratoires l'éloge si mémorable que faisait Quintilien du Jupiter de Phidias , lorsqu'il disait que cette statue avait ajouté à la religion des peuples.
XVII. De la priorité et de l'influence de la poésie sur le style oratoire.
Rossuet a été en Europe le véritable créateur et le plus parfait modèle de l'éloquence de la chaire. Lingendes , qui aurait pu prétendre et participer à cette gloire, n'osant pas se fier à notre idiome , encore barbare , traduisit lui-même ses sermons en latin, après les avoir prêches en français , avec de grands applaudissements, sous le règne de Louis XI11 et durant la minorité de Louis XIV. Notre langue n'était encore garantie à ses yeux par aucun monument littéraire qui obligeât l'Europe de l'étudier ou même de la comprendre, pour se mettre de niveau avec les progrès des lumières et les oracles du goût: elle était prête à se former sous la plume de Malherbe et de Corneille, qui surent à la fois l'épurer et l'enrichir de la magnificence ou du germe de toutes les beautés du style , en la dotant d'une poésie sublime, que le naïf badinage de Marot n'avait pas dû lui faire espérer. L'éloquence devait venir et vint à sa suite. C'est la marche naturelle et philosophique de l'esprit humain, dans la fixation des langues, chez les peuples qui ont des lumières sans avoir encore du goût. On commence en ce genre par le plus difficile, parce qu'il faut un très-grand effort, c'est-à-dire un très-grand charme, pour entraîner la multitude, qu'on ne ravit et qu'on ne domine que par les grands succès populaires de la poésie. En tout temps et en tout pays, dans la Grèce, à Rome, dans la moderne Italie, en France, enfin chez tous les peuples
qui ont une littérature , les poètes du premier ordre ont précédé les grands prosateurs'.
Faut-il en être surpris ? Les annales des premiers âges du monde attestent que les élans de l'esprit , dans une nation qui se civilise , sont d'abord des hymnes d'actions de grâces qu'on offre ensemble à l'Éternel. Réunis devant les autels qu'ils érigent à l'Être suprême, les hommes ne composent plus qu'une seule famille. Cette communauté de besoins , de prières ou d'action de grâces, appelle naturellement le chant, qui en augmente l'expression ; et la parole , ainsi modulée , doit être nécessairement soumise à une mesure uniforme de temps, c'est-à-dire de mouvement et de repos, pour en régler et en cadencer toutes les syllabes. La religion, qui est le premier et le plus salutaire besoin de l'homme en société, crée donc ainsi à la fois la musique et la poésie; et les pieuses affections qu'elle inspire ne se réunissent , pour ainsi dire, en un faisceau qu'avec le secours du rhythme , de la prosodie, de la rime ou de la mesure poétique2. Avant cette réunion tout est isolé dans une langue , et rien ne peut faire autorité dans l'art d'écrire. Il n'existe encore alors aucune convention de goût, aucune base reconnue d'harmonie , aucun point de comparaison, aucun type qu'on puisse imiter, aucun auxiliaire pour la mémoire, qui ne retient rien sans effort de ce qui a quelque étendue en prose, enfin aucun régulateur pour l'oreille, qu'on ne domine jamais que par le secret de la flatter sans cesse , et dont Cicéron préconise la superbe et suprême autorité, pour juger seule en dernier ressort de ce qui plaît
1 Chez les Grecs, Homère et Hésiode précédèrent Démosthèneet Périclès. Lucrèce était admiré par les Romains longtemps avant Cicéron. La langue italienne a été illustrée par le Dante, par Pétrarque et par le Tasse, avant de pouvoir s'honorer de l'éloquence de Machiavel, de Muratori, de Tirabosclii , du cardinal Casini, et d'aucun de ses plus médiocres orateurs. Marot, Régnier, Malherbe et surtout Corneille étaient la gloire de la langue française avant qu'elle fût ennoblie par aucun titre oratoire.
2 11 faut en excepter la seule poésie des Hébreux , qui a un mécanisme particulier. Voyez l'excellent traité de Lowth, augmenté par Michaelis, de sacra Poesi Hcbrœorum.
à sa chatouilleuse délicatesse dans la mélodie du style : Super bissimum auris judicium.
C'est donc par la contrainte heureuse de la versification , première musique de l'oreille, qu'une langue acquiert d'abord l'harmonie qui lui est propre , par la combinaison de la mesure la plus analogue à ses éléments ; ensuite , la pureté et la correction de sa syntaxe, plus facile à fixer et à démêler dans une marche si régulière, par le cadre des rhythmes variés qui rendent les fautes grammaticales plus saillantes au milieu du court espace de chaque vers ; la force et l'énergie, par cette sévérité du mètre qui fixe rigoureusement au poète , dans chaque ligne, le nombre des syllabes, le condamne à une précision qui l'autorise à des licences heureuses , et agrandit sa pensée en resserrant son style ; la couleur et les images , par le besoin continuel des mots figurés , pour faire mieux ressortir les idées réduites à cette sobriété de paroles ; les mouvements impétueux de l'imagination ou de la sensibilité, par la verve des débuts, par la rapidité et la variété des tournures que commande chaque période et quelquefois chaque ligne ; l'élévation , par la liberté ou plutôt par l'essor poétique, qu'on est obligé d'accorder à une diction si contrainte et subordonnée à tant de règles ; l'élégance , par l'habitude et la nécessité de choisir et de combiner toutes ses expressions ; enfin le naturel et la grâce , par l'obligation singulière de paraître sans cesse indépendant et libre, malgré le poids des chaînes dont on est accablé, et de cacher à force d'art , au milieu d'un pareil esclavage, toute apparence de contrainte, de gêne , d'embarras , et même d'effort. Voilà les entraves des poètes , et voilà aussi les services que la poésie rend à toutes les langues qui la cultivent !
On sent avec quelle promptitude le goût général d'une nation qui attache du prix aux plaisirs de l'esprit doit se former à cette école ; car le public apprend à juger, en même temps (jue les auteurs apprennent à écrire. Toutes ces découvertes de style se transportent , dans une proportion que le goût fixe bientôt , de la poésie à l'éloquence , qui Favoisine et la suit de
près. C'est la véritable raison des avantages sensibles que donne aux orateurs l'exercice ou du moins l'essai préalable de la versification dans la carrière de l'éloquence , quoique l'éloquence de la prose et celle de la poésie n'aient presque rien de commun entre elles , et qu'il soit très-rare ou comme impossible qu'un même écrivain les réunisse , en excellant dans l'une et dans l'autre. Les orateurs arrivent donc toujours les premiers, après les poètes, dans les sentiers du bon goût. Ainsi Pascal , qui fut parmi nous le premier écrivain classique en prose, en surpassant Amyot, Montaigne, du Vair, prosateurs d'une langue qui manifestement n'avait point encore de poésie * , Pascal , dis-je , se montra dès lors un véritable et même un grand orateur dans quelques-unes de ses lettres provinciales ; et aussitôt l'influence du style poétique , signalée par lui dans le style oratoire, s'étendit des ouvrages d'éloquence à tous les autres genres d'écrits en prose.
Lingendes avait beaucoup contribué par ses sermons à cette heureuse harmonie de notre langue oratoire ; mais il ne sut pas en pressentir le perfectionnement : il la répudia en traduisant et en publiant ses discours dans l'idiome de Cicéron , auquel il se confia davantage , et qu'il se flattait de savoir beaucoup mieux. Il ne crut pas que la langue française pût vivre aussi longtemps que ses ouvrages , qu'elle fit bientôt oublier ; et en se déshéritant ainsi lui-même des conquêtes et des triomphes de notre littérature, il n'eut pas plus d'influence sur nos prédicateurs du grand siècle, que les anciens orateurs romains, qu'il était si loin d'égaler.
1 Je ne fais mention ici ni de Balzac ni de Voiture. Outre qu'ils écrivirent tous deux, et même hors de saison , dans le style oratoire , qui paraît toujours le premier à la suite de la poésie dans toutes les langues aussitôt qu'elles s'épurent, se développent et s'enrichissent d'une littérature, il faut convenir que dans le genre de l'éloquence ni l'un ni l'autre ne peuvent être comptés parmi les modèles, quoiqu'ils aient contribué à les former.