XXVII. Des Panégyriques
Cette fidélité ou ce retour à l'ancien genre et aux doctrines éprouvées se recommande autant à notre émulation, par l'immortelle célébrité de nos grands orateurs, que par le malheureux exemple des rhéteurs qui , en suivant une autre route, les ont trop bien vengés, et dont les succès ont été si contestés ou si éphémères. Eh ! comment pouvaient-ils se flatter, en effet, de donner un plus heureux essor à l'éloquence sacrée, en traitant je ne sais quels sujets nouveaux , maigres et profanes, tandis qu'aucun discours sacré du dix-huitième siècle n'a été consacré parmi nos triomphes oratoires , dans le genre même du panégyrique, où tout est neuf encore pour le talent , puisque cette carrière n'a pas été parcourue en France avec autant d'éclat que les sentiers du dogme et de la morale ? La nouveauté des matières qui restent à traiter dans cette partie aux orateurs chrétiens n'inspire cependant pas à leur génie des éloges plus éloquents que leurs autres sermons ; et cette observation démontre que ce ne sont pas des sujets neufs , mais des idées neuves qui leur manquent pour exceller dans leur art.
Toutefois, rien n'est plus propre à enflammer l'imagination d'un orateur, que l'auguste ministère de dispenser la louange aux héros chrétiens, dont les exemples honorent notre culte et accusent nos mœurs. Si c'est un grand et beau spectacle, offert au genre humain par le christianisme, que d'assembler les hommes dans un temple pour les instruire de tous les devoirs de la morale, c'est sans doute aussi une bien magnifique institution que d'ériger des autels à la vertu , et de décerner des éloges annuels aux saints les plus dignes d'être proposés par la religion à l'admiration et à l'émulation de ses enfants. Mais les hommes dont la vie, quoique d'ailleurs sans taches , a été cependant obscure ou commune , ne fournissent point assez d'aliments à l'éloquence. Il faut s'être rendu célèbre par un génie supérieur ou par des actions éclatantes , n'avoir besoin que d'être tiré de l'oubli pour se montrer grand , avoir exercé une influence marquée sur son
eiècle , ou du moins sur sou pays , avoir fait époque dans l'histoire de la religion , s'être élevé au-dessus des vertus ordinaires , s'être signalé par de glorieux souvenirs ou par d'immortels monuments , et se présenter à la postérité avec des droits publics à une renommée' imposante , pour soutenir l'éclat de ces hommages solennels ; et malgré toute la pompe des déclamateurs , un saint inconnu de l'histoire n'obtiendra jamais que des panégyriques ignorés comme lui.
Le défaut le plus ordinaire de cette espèce de discours , qui devrait réunir aux récits instructifs d'un éloge historique l'intérêt plus animé d'un éloge oratoire , c'est cette couleur vague, ce ton de déclamation , cette emphase triviale , cette profusion dégoûtante d'épithètes et de superlatifs , enfin cette redondance de lieux communs, qui ne sauraient jamais ni s'adapter à une louange individuelle, ni retracer par conséquent le vrai caractère de l'homme qu'on veut louer. On se borne en quelque sorte aux extrémités , aux surfaces et aux dehors , au lieu de pénétrer dans le fond du sujet: et la plupart des panégyriques , distingués les uns des autres uniquement par le titre, convenant également à tous les saints du même état , n'en font connaître réellement aucun.
Un autre défaut très-commun dans le même genre est cette exagération ridicule qui affaiblit tout en outrant tout. La circonspection d'un panégyriste est la plus sûre garantie de sa bonne foi ; et il devient d'autant plus persuasif qu'il montre plus de mesure. Ne vous exposez donc pas aux mécomptes d'un enthousiasme factice et solitaire , en éloignant par les fictions de votre cerveau la confiance de votre auditoire. Vous ne célébrerez avec un plein succès les héros de la religion dans la chaire chrétienne, qu'en amenant l'admiration publique, exaltée par vos récits, à renchérir sur le tribut de vos éloges. C'est donc par des faits, et non par des phrases, que vous pouvez accréditer leur renommée ; mais ces faits, il faut savoir les choisir, les combiner, les graduer, les lier, les grouper, les diriger vers le but moral qui doit les réunir, et en former un faisceau de preuves triomphantes qui étayent toute la richesse
de votre sujet, en donnant à la fois de l'autorité et de l'intérêt à la louange.
La perfection de l'art consiste en ce genre à électriser l'admiration de l'auditeur, en lui présentant , sans aucune réflexion commune , des résumés substantiels, rapides et frappants. Un texte heureux de l'Écriture est le cadre le plus favorable à l'orateur sacré pour faire ressortir la gloire de son héros , par une suite de tableaux variés et toujours croissants , qui rendent oratoire i'énumération la plus simplement historique , et réveillent toujours la pensée, sans la rassasier jamais. Voilà , dans la distribution de la gloire , la part du saint que vous faites revivre : voici maintenant la vôtre, qui sera d'autant plus douce à votre amour pour lui , qu'elle est encore la sienne. Ces tableaux vrais et ravissants vont produire l'heureux effet de présenter sans cesse à vos auditeurs le grand homme qu'ils verront agir en l'entendant célébrer. Ils tressailleront de tendresse et de joie devant son image. Ils ne seront occupés que de lui seul durant votre discours ; et ce sera le plus beau triomphe de votre éloquence , que de vous dérober ainsi à leur admiration pour mieux vous en assurer. Il faut, en effet, que , dans le charme et dans l'exaltation de leur pieuse joie , ils ne songent jamais à vous au milieu du spectacle qui les environne ; qu'ils ne se souviennent plus ni de l'orateur qui parle , ni s'il existe un orateur; et le premier des panégyristes est éminemment celui qui absorbe et concentre ainsi toutes les pensées de l'auditeur dans son sujet , en se faisant toujours oublier lui-même.
Les anciens , nos maîtres et nos modèles en tout genre de littérature , nous ont donné dans cette partie de l'éloquence des règles et des exemples que nous ne saurions trop méditer. Périclès , que toute la Grèce admirait comme son plus grand orateur , prononça l'éloge funèbre des défenseurs de sa patrie, qui venaient de périr dans la première campagne de la guerre du Péloponnèse; et Thucydide nous a conservé cette fameuse harangue , dans laquelle il avoue que Périclès loua beaucoup plus l'armée que les morts. Qui ne connaît les autres monu-
ments dont l'antiquité s'.est honorée dans cette carrière de l'éloquence, tels que le panégyrique d'Hélène par Isocrate, l'éloge de Pompée par Cicéron dans son discours pour la loi Manilia , et le panégyrique de Trajan par Pline le Jeune? Les Pères de l'Église , qui furent aussi les premiers orateurs de leur temps , et conservèrent presque seuls l'éloquence et les lettres en Europe , surent enrichir les langues de Démosthène et de Cicéron d'éloquents discours consacrés aux regrets de l'amitié ou à la gloire des grands hommes. Nous pouvons citer avec confiance dans ce nombre l'oraison funèbre composée par saint Grégoire de Nazianze après la mort de sa sœur Gorgonie ; le panégyrique ou plutôt les panégyriques de saint Pierre et de saint Paul , que saint Jean-Chrysostome ne cesse de mêler, avec amour et enthousiasme, à presque tous ses chefs-d'œuvre ; le panégyrique de saint Honorât , prêché par saint Hilaire d'Arles ; l'éloge funèbre si touchant que fit saint Ambroise de son frère Satyre , et de l'empereur Théodose ; enfin , quelques éloges à jamais mémorables, et par l'éloquence des hommages et par le courage des leçons qu'adressa saint Bernard , au milieu d'un traité de morale , au pape Eugène III , son disciple , dans son livre, si courageusement véridique , intitulé : De la Considération.
La France ne posséda guère d'autres trésors que ces épisodes de saint Bernard, dans le genre des éloges, jusqu'au règne de Louis XIV. L'oraison funèbre fut élevée alors à un degré d'éloquence dont on ne pouvait avoir aucune idée , et qu'on ne surpassera probablement jamais. Les panégyriques sont restés parmi nous à une distance infinie de ces magnifiques discours. C'est le domaine le moins riche de notre éloquence sacrée , quoiqu'il ait été cultivé par tous nos grands orateurs , qui , en nous fournissant dans leurs ouvrages une autre mesure de leur supériorité , nous ont donné le droit d'être si difficiles en admiration , nous ont appris à les juger , et n'ont laissé dans la carrière des éloges aucun chef-d'œuvre , soit qu'ils n'eussent pas le vrai talent, de ce genre , soit plutôt qu'ils ne l'eussent pas assez étudié pour le créer, comme on
devait l'attendre de leur génie , s'ilsen avaient mieux saisi le caractère et la méthode.
Cette lice oratoire n'a donc été jusqu'à présent illustrée parmi nous par aucune composition que nous puissions citer comme un ouvrage classique, comme un monument qui marque la borne au moins présumée de l'art. L'orateur panégyriste n'est donc probablement pas encore né pour la France ; et en rendant un juste tribut à plusieurs de nos éloges sacrés , je n'ose, par respect pour nos discours du premier rang, citer aucun recueil de panégyriques dignes d'être proposés comme des modèles de perfection dans ce genre d'éloquence.