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XXVIII. Des panégyriques de Bourdaloue

Celui de nos prédicateurs qu'on doit le plus distinguer dans cette carrière est incontestablement le père Bourdaloue. S'il faut en croire cependant sa modestie , cet immortel orateur ne s'est jamais proposé de prononcer un véritable panégyrique oratoire. La chaire chrétienne n'est nullement pour lui une simple tribune d'éloquence : il s'y occupe sans cesse du grand et unique objet d'instruire , de confondre et de ramener les pécheurs. Tout autre intérêt disparaît devant son ministère. Il nous en avertit lui-même, dans le titre remarquable qu'il donne aux seize compositions consacrées par son talent à la gloire des saints. Aucun de ses ouvrages, qui forment deux volumes de sa collection, n'est annoncé comme un éloge ; ils sont tous intitulés : Sermon pour lajéte de tel saint ou pour telle solennité.

Peu satisfait d'une pareille précaution pour indiquer le genre mixte d'éloge et de moralité auquel il se voue , Bourdaloue va nous expliquer plus nettement encore son dessein , en répétant dans presque tous ces discours , qu'il n'a pas l'intention de prêcher simplement un panégyrique. Il déclare donc qu'il songe beaucoup moins à louer les saints qu*à leur donner des successeurs , en les présentant du haut de la chaire à l'admiration et à l'émulation des fidèles. La poétique de ses éloges n'est pour ainsi dire qu'une nouvelle tactique de son

ministère pour mieux atteindre son but, en assurant par cette voie l'instruction et la conversion de l'assemblée qui l'écoute. La règle la plus sûre , dit-il au commencement de son éloge de saint Jean l'Évangéliste , la règle la plus sûre pour louer les saints est de nous proposer leur sainteté comme le modèle delà nôtre. Ne considérez pas ce discours, ajoute-t-il dans l'exorde de sa prédication sur la fête de saint Paul, comme un simple éloge, qui se termine à vous donner une haute idée de saint Paul. Je vous Pai dit : c'est un discours de religion , c'est une règle pour former vos mœurs , c'est un exemple que Dieu nous propose et que nous devons nous appliquer.

En effet, Bourdaloue oublie continuellement, dans ses panégyriques, qu'il fait un éloge; il oublie jusqu'à son héros, pour se concentrer dans la pensée dominante de son cœur, dont le principal intérêt est toujours la sanctification de son auditoire. On retrouve souvent dans ces discours le même génie, la même puissance de raisonnement, la même profondeur de doctrine, le même bon goût d'érudition, que font tant admirer ses grands chefs-d'œuvre sur les mystères et sur la morale de l'Évangile. Ses panégyriques peuvent donc soutenir, sous tous ces rapports , une comparaison glorieuse avec ses autres sermons. Mais il faut avouer qu'en y déployant de si rares et si différents mérites, il ne se renferme cependant pas assez dans ce nouveau genre pour y conserver cette belle et constante unité d'un sujet approfondi sous tous ses rapports, mais restreint à ses limites naturelles, unité à laquelle il est toujours fidèle dans son Carême et dans son Avent. C'est lui seul qui sacrifie volontairement ici une partie de ses succès oratoires aux intérêts de son zèle apostolique. Ce dernier sentiment subjugue toutes les facultés de son âme, avec tant d'empire qu'au milieu de ses éloges sacrés le panégyriste interrompt tout à coup toutes ces formules de louange qui semblent attiédir et fatiguer son génie ainsi dépaysé, hors de sa sphère et de son élément, pour se livrer à l'impétuosité et à la véhémence d'un missionnaire. Je peux en

citer un exemple frappant , tiré de l'éloge de sainte Magdelaine; et en lisant cette prosopopée imprévue dans un panégyrique de Bourdaloue on croira sans doute entendre le morceau le plus éloquent d'un sermon sur le délai de la conversion. .

« Magdelaine, dit-il, connaissait-eile mieux Jésus-Christ « que nous ne le connaissons ? La foi du christianisme nous « découvre, au contraire, des merveilles qui étaient alors ca- « chées à ses yeux. Pourquoi donc tarder davantage ? Et sans « aller plus loin , pourquoi avant que de sortir de cette église, « avant que de nous éloigner de cet autel où Jésus-Christ se « trouve encore, non plus en qualité de convive, comme chez « le pharisien , mais en qualité d'aliment et de breuvage , en « qualité de victime immolée pour nous , en qualité de sa- « crificateur et de pasteur, pourquoi, dis-je, ne pas nous don- « ner à lui? Finissons une fois ce que tant de fois nous avons « proposé défaire; et disons-lui : Non, Seigneur, non, ce « ne sera ni dans une année, ni dans un mois , mais dès au- « jourd'hui; car il n'est pas juste que je veuille temporiser « avec vous. Ce ne sera point quand je me trouverai dégagé « de telle ou telle affaire ; car il est indigne que les affaires du « monde retardent celles de Dieu. Ce ne sera point quand je « me verrai sur le retour de l'âge ; car tous les âges vous ap- « partiennent , et ce serait un outrage pour vous bien sensible « de ne vouloir vous réserver que les derniers temps et le « rebut de ma vie. Dès maintenant, Seigneur, je suis donc « à vous, et j'y veux être. Recevez la protestation que je fais, « et confirmez la résolution que j'en forme devant vous. »

Cette logique pressante et ces mouvements accélérés caractérisent le tact et le talent suprême de Bourdaloue. Son zèle s'y abandonnait pour le moins avec autant de liberté dans ses panégyriques que dans ses sermons. Où le déploie-t-il en effet avec plus d'éclat qu'en terminant la première partie de l'éloge de saint André, au moment où il présente cet apôtre honoré du martyre de la croix? « Voilà donc, dit-il, voilà, « chrétiens, le prédicateur que Dieu a suscité pour votre

« instruction c'est saint André sur la croix. N'ayez plus

nul égard ni à mes paroles ni à mon zèle : oubliez la sainteté de mon ministère ; ce n'est point à moi , c'est à cet apôtre à vous prêcher sur la croix un Dieu crucifié ; c'est à cet homme crucifié, dont la prédication , plus pathétique et plus efficace que la mienne, se fait entendre dans toutes les églises du monde chrétien. Le voilà , ce ministre irrépréhensible , ce prédicateur auquel vous n'avez rien à répliquer. Mais que n'a-t-il pas à vous reprocher lui-même ? Il vous prêche encore maintenant le même Dieu qu'il prêchait aux juifs et aux païens , un Dieu qui vous a sauvés par la croix. Le croyez-vous?... On vous a dit cent fois, et il est vrai , qu'au jugement de Dieu la croix paraîtra pour vous être confrontée, tuncpatebit signum Filii Homïnis. ( Matth. c. xxiv. ) Mais outre la croix de Jésus-Christ, on vous en confrontera une autre , celle de saint André. Oui, la croix de cet homme apostolique, après lui avoir servi de chaire pour nous instruire, lui servira de tribunal pour nous condamner. Voyez-vous ces infidèles? nous dira-t-il; la vue de ma croix les a convertis : de païens qu'ils étaient, j'en fis des chrétiens et de parfaits chrétiens. Voilà ce qui nous confondra; et ne vaut-il pas mieux dès aujourd'hui prévenir, par une confusion volontaire, cette confusion forcée qui ne nous sera pas seulement inutile , mais funeste ? »

Ce trait sublime, voyez-vous ces infidèles? etc. , manifeste l'élan et la verve d'un grand orateur, et montre qu'il suffisait à Bourdaloue de se livrer à son génie dans toutes les matières pour s'élever à la plus haute éloquence.

Indépendamment de ces beaux mouvements de son zèle apostolique, Bourdaloue suivait aussi fréquemment dans la composition de ses panégyriques son attrait pour les développements de la morale. Il faut donc citer ici un exemple de ces nouvelles digressions si étrangères au genre des éloges. Vers la fin de son panégyrique de saint Paul . en louant cet apôtre d'avoir bravé les tribulations , les chaînes et la mort

pour aller remplir son ministère à Jérusalem, quand il déclara qu'il ne craignait rien de tout ce qui pouvait lui arriver, et qu'il ajouta : Ma vie ne m'est pas plus précieuse que moi-même, Bourdaloue s'arrête; et il ne songe plus au sacrifice et à la gloire de saint Paul, que pour en relever le ontraste avec nos mœurs. « Que répondrez-vous à cet exemple, dit-il, hommes du siècle, hommes lâches et mondains, qui dans les emplois dont la Providence vous a chargés, et même dans les fonctions qui vous attacheDt, comme saint Paul , au service des autels , cherchez vos aises et votre repos? Venez, venez vous confronter avec cet apôtre ; et dans l'opposition que vous allez découvrir entre vous et lui, apprenez ce que vous devez être, et confondez-vous de ce que vous n'êtes pas. Saint Paul s'est immolé pour son ministère, et vous vous épargnez dans le vôtre. Voilà le reproche que vous aurez à soutenir devant Dieu. Consultez-vous sur ce point. Je sais que l'amour-propre vous persuade par ses artifices qu'on doit être content, de vous, comme vous l'êtes vous-mêmes. Mais dites-moi, ces ménagements de votre personne si étudiés et si affectés ; ce refus d'un travail nécessaire que vous devez au public ; cette horreur de l'assiduité que vous traitez d'esclavage et de servitude; cette habitude de vous divertir beaucoup et de vous appliquer peu, au lieu de suivre l'ordre de Dieu, qui serait de vous divertir peu pour vous appliquer beaucoup ; cette liberté que vous prenez de vous décharger sur autrui des soins les plus personnels et dont vous devez uniquement répondre ; cette facilité à vous émanciper des obligations onéreuses, mais indispensables, qui sont attachées à votre état ; cette peine à vous trouver où il faut que vous soyez, et cette disposition à être volontiers où il faut que vous ne soyez pas ; cette fuite des affaires qui vous sont importunes et incommodes, quoique Dieu et les hommes ne vous aient faits ce que vous êtes que pour en être incommodés et importunés ; cette prudence de la chair à ne vous engager jamais, ni pour la vérité ni pour la justice ; cette

« crainte de vous exposer et de vous perdre dans les oc- « casions où Dieu demande que vous vous exposiez et que « vous vous perdiez ; en un mot , ce secret que le monde « vous a appris , et que vous pratiquez si bien, de ne prendre « de votre condition que ce qu'elle a de doux et d'honorable, «■ et d'en laisser le pénible et le rigoureux : ce n'est pas tout ; « cette indifférence, cette froideur à la vue des scandales qui « devraient enflammer votre zèle, et au contraire cette im- « patience sur les moindres défauts dont votre délicatesse est « blessée ; cette sensibilité à vous offenser de tout et à ne « pouvoir rien supporter dans une place qui vous oblige à « tout supporter et à ne vous offenser de rien; enfin ces « plaintes et ces éclats dans les traverses et les contradic- « tions : tout cela convient-il à un homme qui , à l'exemple « de saint Paul , veut être un ministre fidèle ; et puisque « pour être tel il faut se résoudre à être victime , tout cela « s'accorde-t-il avec l'état d'une victime? »

Je respecte et j'admire comme je le dois ce sentiment et ce langage apostoliques. Je ne saurais donc regretter, pour la gloire de Bourdaloue, de voir son génie se livrer à ces épanchements de zèle et à ces développements de morale qui, en l'éloignant du sujet de son discours, le rapprochent si utilement de l'objet de son ministère et lui ouvrent la conscience de tous ses auditeurs. Un pareil succès devait lui paraître préférable sans doute à tous les triomphes oratoires. Mais je regrette pour l'intérêt de l'art , que ce grand homme a tant honoré , qu'il n'ait pas voulu borner et consacrer quelquefois en toute rigueur son grand talent au seul et unique objet des panégyriques , pour nous fournir des modèles parfaits dans toutes les créations de l'éloquence sacrée; je regrette qu'il dérobe si souvent à ma vue le héros de son discours , que tout autre intérêt fait languir; je regrette qu'il ne laisse rien à commenter et à développer à mes pensées, que les siennes épuisent et absorbent dans leur diffusion ; je regrette qu'il ne se fie pas assez à son éloquence pour être bien sur que dans un panégyrique où la morale doit sortir du fond du récit et

du tableau des faits , et où elle est tout autrement intéressante quand on la voit en action que lorsqu'elle est réduite à l'aridité des préceptes, on peut supprimer ces développements superflus qui confondent tous les genres ; je regrette qu'il ne prenne pas plus souvent dans sa diction et dans son coloris un ton plus haut, pour obliger son talent à des efforts heureux, qui doubleraient ses forces ; que dans le style des éloges, où il montre toujours de la propriété, de la correction, de la noblesse , de la dignité , souvent même du nerf et de la précision , il néglige trop ce nombre , ce tour, cette grâce de la parole, cette imagination dans l'expression, si éminemment propres aux panégyriques ; je regrette que Bourdaloue ne se soit pas rappelé dans de pareils sujets la sage et lumineuse observation de Quintilien , quand il dit , avec toute l'autorité du bon goût , « que les pièces spécialement destinées « à plaire au public, quoiqu'elles soient foudées sans aucun « doute sur la vérité , comme les panégyriques , et tout « ce qui appartient au genre démonstratif, doivent avoir des « fleurs et des grâces dont il ne faut pas orner les plaidoyers, « où l'art est plus caché ; au lieu qu'ici , non-seulement il se « montre , mais il étale toutes ses beautés pour remplir l'at- « tente de l'auditeur, qui est venu avec le seul dessein d'en- « tendre un beau discours l » ; je regrette enfin qu'en parcourantcette belle carrière, où il devait à jamais nous servir de guide , ce grand homme ait oublié que de fréquentes digressions morales ne sont pas moins déplacées dans un éloge, que ne le seraient de continuels épisodes de louanges dans un sermon.

Ainsi donc , même en retranchant de ces discours de Bourdaloue les instructives moralités auxquelles il laisse usurper

' « Nam et iis actionibus quae in aliqua sine dubio veritate versantur, sed sunt ad popularem aptatae delectationem, q miles legimus panegyricos, totumque hoc demonstrativum genus, permittitur adhibere plus cultns, omnemque artem ( quae latere plerumque in judiciis débet) non confiteri modo, sed ostentare etiam, horainibus in hoc advocatis. » Quint, de Inst. Oratorio, lib. II, cap x.

trop d'espace, ils ne seraient pas encore d'irréprochables panégyriques, parce que les faits n'y seraient pas assez dominants , assez animés du génie oratoire , assez suivis , assez liés , pour atteindre ni l'instruction de l'histoire, ni l'intérêt de l'éloquence. On y admirerait sans doute un excellent esprit, une vigueur continue de raison , une marche sage , des raisonnements lumineux, des citations brillantes de l'Écriture et des Pères, des connaissances profondes, et même plusieurs caractères d'un talent mâle et supérieur; mais il y manquerait encore, pour en faire de vrais chefs-d'œuvre, ces mouvements d'éloquence, cette poésie d'expression , ce progrès d'intérêt, ce souvenir ou plutôt cette présence, cette action continuelle du héros toujours en scène sous les yeux de l'auditoire , cette belle distribution d'une vie entière méditée et coordonnée par un orateur, enfin cette fleur, que dis-je? ce feu d'imagination et cet accent d'enthousiasme qu'un éloge solennel attend de l'éloquence, et dont l'admiration publique veut jouir.

L'attrait de son talent et surtout la connaissance approfondie de l'économie du christianisme appelaient naturellement Bourdaloue , dans le choix de ses éloges, vers les sujets liés au berceau de la religion. Il a senti et il a montré coinbien ils étaient féconds pour l'éloquence. Ce savant orateur se trouvait là sur son terrain, au milieu du théâtre de ses grandes études; et son érudition n'auraitjamaispuse déployer avec le même avantage dans les sujets modernes, que les orateurs aiment beaucoup mieux traiter, parce qu'ils semblent plus intéressants, parce qu'ils appartiennent à des époques plus riches en personnages à portraits historiques, mais surtout parce qu'ils sont incomparablement plus accessibles aux talents médiocres. Aussi Bourdaloue n'a^t-il négligé aucun de ces premiers héros de l'Évangile. Son inépuisable fécondité consacra huit éloges à cette seule période des temps apostoliques , en composant les panégyriques de saint Jean-Baptiste, de saint Pierre, de saint Paul , de saint Etienne, de saint Jean FÉvangéliste, de saint André, de saint Thomas et de la Magdelaine.

Il n'est aucun de ces discours de Bourdaloue où l'on ne retrouve son talent , et où il ne fasse admirer des beautés du premier ordre. Ses plans me semblent des conceptions uniques, dont rien n'approche dans cette partie de l'éloquence sacrée. C'est dans ses panégyriques , mieux encore que dans ses sermons, qu'on est frappé, au premier coup d'œil, delà sagacité, de la justesse et de la profondeur de son esprit, dans son étonnante manière d'envisager ses sujets et de diriger l'ordonnance de ses discours. Il n'a point de rival dans cet art. disons mieux , dans cet empire du génie sur lui-même , qui, en traçant ainsi sa marche , a la sagesse de se restreindre pour se fortifier et s'élever plus haut: d'abréger sa route en assignant son but ; de se soumettre au frein qu'il se donne pour régler et augmenter son ardeur ; enfin d'assurer mieux son triomphe , en s'environnant de bornes qu'il ne se permettra pas de franchir : comme un souverain affermit et étend sa puissance en s'imposant à lui-même des lois.

Parmi les exemples que je pourrais citer à l'appui d'un si juste hommage , je me bornerai à retracer ici le beau dessein de son panégyrique de saint Jean-Baptiste. Ce plan était contenu dans l'Évangile, à peu près comme une magnifique statue est renfermée dans le bloc de marbre d'où elle doit sortir; mais l'extraction, c'est-à-dire la création, n'en est que plus heureuse, parce que le génie seul a su l'y découvrir, l'en tirer et l'animer de son souffle, en l'offrant ainsi à notre admiration avec autant d'éclat et de vérité que d'intérêt et de vie.

Bourdaloue prend pour texte ces paroles du premier chapitre de l'évangile de saint Jean : Un homme appelé Jean fut envoyé de Dieu, il vint pour rendre témoignage à la lumière. En développant le sens profond de ce passage, il ramèue tout son sujet à l'aperçu lumineux et vaste d'une réciprocité de témoignages entre le Messie et le précurseur. Il observe que de même que saint Jean-Baptiste a servi de témoin au Sauveur du monde, le Sauveur du monde a voulu servir aussi de témoin à saint Jean-Baptiste; et il divise son éloge en ces

deux points simples et vrais : Jean-Baptiste rendant témoignage au Fils de Dieu , et le Fils de Dieu rendant témoignage à Jean-Baptiste.

Voici comment il envisage et sous-divise admirablement sa première partie : « Cinq choses, dit-il, sont nécessaires à quiconque est choisi pour témoin et doit en faire l'office : la fidélité et le désintéressement dans le témoignage qu'il porte; l'exacte connaissance du sujet dont il porte témoignage ; l'évidence des preuves sur lesquelles il appuie son témoignage; le zèle pour la vérité en faveur de laquelle il rend témoignage; enfin la constance et la fermeté pour soutenir son témoignage. Or, je trouve que saint Jean- Baptiste a eu dans le degré le plus éminent toutes ces qualités ; car il a été pour le Sauveur du monde un témoin fidèle et désintéressé, un témoin instruit et pleinement éclairé , un témoin sûr et irréprochable, un témoin zélé et ardent , un témoin constant et ferme. » Après avoir démontré ces cinq assertions par les faits déposés dans l'Évangile , dont le récit semblait devoir épuiser la matière, Bourdaloue ne se montre ni moins original, ni moins riche , ni moins frappant dans les sous-divisions de la seconde partie ; et le sujet ainsi présenté se prêtera merveilleusement au mouvement progressif que l'art saura donner à l'éloquence de l'orateur.

« Sans attendre , dit-il , son dernier avènement, où il ser- « vira de témoin à tous les justes , le Sauveur du monde a « voulu servir de témoin , dès cette vie , à son précurseur, «lia donc rendu témoignage à la grandeur de sa personne ; « il a rendu témoignage à la dignité de son ministère ; il a « rendu témoignage à l'excellence de sa prédication ; il a « rendu témoignage à l'efficacité de son baptême ; enfin il a « rendu témoignage à la sainteté de sa vie et à l'austérité de « sa pénitence. »

Je ne connais , ni parmi les anciens ni parmi les modernes, aucun plan d'éloge qu'on puisse mettre en parallèle avec la distribution oratoire de ce discours. La religion seule peut

ouvrir de pareilles routes à l'éloquence. C'était ainsi que Bourdaloue savait creuser et raisonner les sujets que des méditations profondes mûrissaient et fécondaient devant son talent. Que l'on compare une pareille combinaison du génie, un résultat si étonnant de quelques pages de l'Évangile, aux divisions généralement communes , faibles et uniformes , qu'une facilité paresseuse fournit à Massillon; et l'on sera d'autant plus frappé du contraste, qu'il explique également plusieurs des autres différences qu'on remarque entre ces deux grands orateurs. C'était ce travail préparatoire qui rendait ensuite les compositions de Bourdaloue si pleines et si coulantes, qu'on ne trouve dans ses panégyriques, depuis l'exorde * jusqu'à la péroraison, aucune hésitation, aucun verbiage, aucun embarras, aucune répétition, aucune trace de stérilité, aucune phrase de remplissage. L'orateur sacré qui, dans la composition des éloges, saura l'imiter dans l'art d'approfondir ses sujets , l'égaler dans la conception de ses plans ,

I Je ne serais embarrassé que du choix pour en citer des exemples. Bourdaloue établit dans l'exorde de son panégyrique de saint André , que ce qui distingue cet apôtre, c'est son amour pour la croix. « J'entreprends de justifier cet amour de la croix, dit-il, et je veux même vous l'inspirer.» Voici comment il entre dans sa première partie : « Il en est des croix comme de la mort... En effet, se procurer la mort par désespoir, c'est un crime; ia souhaiter par accablement de chagrin , c'est faiblesse ; s'y exposer par zèle de son devoir, c'est une vertu; s'y dévouer pour Dieu, c'est un acte héroïque de religion. »

II faut qu'un prédicateur ait singulièrement la conscience de ses moyens oratoires pour prodiguer ainsi, dès l'ouverture d'un discours, un pareil tableau analytique , au lieu d'en réserver avec économie le développement et l'effet au centre de sa composition. C'est la manière, c'est la magnificence de Bourdaloue. Il écrit rapidement tout ce que lui inspirent ses méditations, durant lesquelles son esprit, satisfait de la force, de l'ordre, de l'enchaînement et de l'abondance de ses premiers aperçus , ne s'occupe ni de la tournure des phrases, ni de la distribution des preuves. On est étonné, en lisant les exordes de ses panégyriques, d'y trouver des pensées, et même des faits d'une haute importance, dont la profusion semble devoir appauvrir d'avance la matière de ses éloges ; mais ces discours se trouvent ensuite si pleins et si riches , qu'on n'en est que plus frappé de l'intérêt et de ia fécondité qu'il donne à tous les sujets.

s'abstenir de ses digressions morales, et exercer plus heureusement la puissance de l'imagination que l'éloquence doit déployer pour célébrer la gloire, sera le premier des panégyristes.

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