‹ Essai sur l'éloquence de la charieChapitre 30 sur 63 · XXXVI. De la chaleur du style · texte numérisé non relu

XXXVI. De la chaleur du style

Plus le dialogue sera fréquent dans un discours, moins les apostrophes y seront nécessaires : et moins on prodiguera cette dernière figure, plus elle aura d'effet. C'est dans les apostrophes que l'orateur doit déployer toute sa véhémence, s'il craint le danger et la confusion très-commune de s'échauffer tout seul : semblable alors, ditCicéron, à un homme ivre au milieu d'une assemblée à jeun, ebrius inter sobrios. Le sentiment s'iusinue toujours mieux et produit des impressions plus profondes que le raisonnement, surtout durant ces instants d'effervescence où le génie et l'âme du prédicateur ont besoin de s'élancer avec assez d'impétuosité pour entraîner l'auditoire , tantôt par la force des preuves , tantôt parla rapidité des mouvements. Les apostrophes multipliées, et principalement les exclamations fréquentes, décèlent un déclamateur qui ne sait point écrire , qui est troublé plutôt qu'ému ; qui montre l'épuisement de son esprit à la fin de chaque période ; qui laisse avorter toutes ses idées , dont il ne suit jamais le fil, les développements et les rapports; qui, en réitérant la même figure, saute sans cesse, dit Cicéron , parce qu'Une sait pas marcher, bien moins encore courir ', et se flatte ainsi de suppléer aux transports de l'éloquence par des efforts stériles ou des convulsions affectées.

Il est nécessaire sans doute que l'orateur anime ses compositions de cette chaleur d'âme qui annonce la sensibilité et la réveille. S'il est dépourvu dans ses écrits de ces idées ardentes qui viennent du cœur de l'homme éloquent et vont droit à celui de l'auditeur, son langage le plus emphatique ne sera jamais qu'un languissant jargon, destiné à s'éteindre comme un vain bruit dans l'oreille , qu'il importune toujours et n'intéresse jamais.

Qui dit froid écrivain dit détestable auteur.

1 « Crebris compellationibus orationem quasi saltu toïlebat in altum : incedere, multoque minus currere ncsciens. » Bruius,seu de claris oraioribus, 37.

La maxime de Boileau ne sera point contestée. Mais si on entendait par le mot chaleur les fermentations d'un cerveau creux, dont l'exaltation n'est que du délire et se manifeste par cette double confusion d'idées et de paroles que les Anglais appellent de la prose ivre l ; si l'on entendait l'audace du paradoxe uni au mauvais goût, les apostrophes continuelles, les mouvements divergents, les exclamations, les transports factices, les hyperboles ou l'enflure d'une élocution hydropique, les mouvements convulsifs, enfln un style gonflé de métaphores outrées... ah! préserve-toi de ces écarts et de ces excès, jeune orateur, qui as reçu de la nature l'inépuisable présent du génie; crois que le véritable enthousiasme n'est autre chose que l'inspiration sublime d'une imagination vivement exaltée, toujours unie à la raison, qu'elle ne sacrifie pas, mais qu'elle enflamme en lui donnant l'intérêt et l'accent d'un sentiment passionné. Crois surtout, sans l'apprendre par ta propre expérience, que l'épilepsie du cerveau ne fut et ne sera jamais la verve oratoire. Veux-tu savoir ce qui est froid? c'est tout ce qui est exagéré, tout ce qui est obscur, tout ce qui est surchargé de fleurs et d'antithèses, tout ce qui est entortillé, tout ce qui est vide de sens, tout ce qui annonce de la recherche , des efforts, de la prétention au bel esprit, tout ce qui est écrit sans imagination et sans âme ; et surtout rien n'est plus froid qu'une fausse chaleur.

C'est à des caractères bien différents que l'on reconnaît le vrai talent de l'éloquence. L'orateur qui le possède sait , sans se montrer jamais commun, être toujours simple; il évite tout ce qui est ampoulé , vague, affecté ; et il veut à la fois plaire à la raison, toucher le cœur et charmer l'oreille. Maître de ses expressions comme de ses pensées, il s'élève, il s'attendrit, il se passionne, quand son sujet demande tour à tour de la noblesse, de la sensibilité, de la véhémence. Une matière bien préparée fait affluer sous ses pinceaux cette richesse de couleurs qu'Horace promet aux compositions ainsi mûries

1 Some d ru nken prose.

dans l'esprit de l'écrivain. Je veux , dit Quintilien, que Pon soigne toutes ses expressions, mais que la principale sollicitude ait pour objet essentiel le fond des choses K

Pour écarter de ses discours le remplissage de la déclamation, il faut donc qu'un orateur réfléchisse longtemps avant d'écrire; car ce n'est jamais à la suite d'une méditation profonde qu'on se livre à ce luxe stérile des mots, dans lequel un critique habile démêle aussitôt un simple jeu mécanique de la plume ; ce n'est point après un pareil travail préparatoire, comme on peut s'en assurer par soi-même, que l'esprit, vague et détendu, se tourmente à pure perte pour trouver les expressions et les tournures les plus propres à bien rendre ce qu'on veut dire. Pourquoi ne découvre-t-on rien dans certains moments? Parce qu'on ne sait réellement ni où l'on veut aller ni ce qu'on cherche. C'est ici une poétique d'expérience qu'on apprend tous les jours dans l'art et l'habitude d'écrire. On se croit dans une léthargie de stérilité : on est seulement au milieu d'un désert et d'un nuage. Vous vous plaignez d'éprouver à chaque membre de vos périodes uûe nouvelle difficulté pour rendre exactement votre pensée? Quand votre plume s'arrête, ne poursuivez plus l'expression qui la fuit; remontez plutôt à votre première intention oratoire; demandez vous-même à votre esprit ce qu'il se propose de développer, et son hésitation vous apprendra qu'il ne le sait pas bien. Les mots, dit Horace , viennent se présenter d'euxmêmes à l'écrivain qui a bien médité son sujet.

Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo.

L'orateur ne doit plus avoir rien à chercher quand il cède au besoin de jeter sur le papier les richesses conquises dans ses méditations solitaires. La composition décharge sa mémoire, et la soulage en débarrassant son esprit ainsi fécondé, au lieu d'être pour lui un effort, une fatigue, ou même un

1 « Curam ergo verborum , rerum volo esse sollicitudinem. » Quintil. Prœmiorum , lib. 7.

travail. Son unique indécision a pour objet le choix de ses idées : son seul embarras consiste à bien combiner la hardiesse ou la simplicité de ses expressions, la variété de ses tournures, le ton de ses couleurs, la mesure de ses mouvements, et les rapports de son sujet avec son style. Les sacrifices qu'il fait au goût et à la rapidité de son discours n'énervent point son éloquence; ils assurent au contraire un nouveau plaisir à l'auditeur, qui sait admirer un tour d'esprit naturel et vrai dans un style coulant et laconique. Ce mérite si rare et si digne d'être universellement goûté perd cependant tout son prix aux yeux de ces hommes qu'une fausse énergie éblouit, et qui méconnaissent le vrai beau dans les arts, depuis que leur cœur blasé ne sent plus la nature. On sait que Sénèque trouvait l'éloquence de Cicéron trop simple, et que son disciple Néron fit dorer les statues de Lysippe. Mais Sénèque et Cicéron en sont-ils moins à leur place dans l'opinion de la postérité?

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