XLV. Des Transitions
Moins vous multiplierez ces détails extérieurs ordinairement étrangers au cœur de l'homme , et qui n'ont même entre eux aucune relation , plus aussi votre discours aura d'unité, plus les parties en seront liées et suivies. Cet art des transitions est aussi difficile à soumettre à des règles qu'à réduire en pratique.
On cite avec raison comme un chef-d'œuvre dans cette partie du talent d'écrire V Histoire des Variations , où le grand Bossuet réunit toutes les branches divergentes de son sujet par le seul lien de sa logique, et rapproche ainsi sans confusion les questions les plus abstraites et les plus disparates. Les transitions qui ne sont fondées que sur le mécanisme du style, et qui consistent uniquement dans une liaison apparente entre le dernier mot du paragraphe qui finit et le premier mot du paragraphe qui commence , ne sont point , à proprement parler, des transitions naturelles, mais des rapprochements forcés.
Les véritables transitions oratoires sont celles qui suivent le cours du raisonnement ou du sentiment , sans contrainte , avec assez d'art pour ne montrer aucun effort , et dont l'auditeur n'aperçoit point la liaison; celles qui unissent les masses , au lieu de suspendre seulement quelques phrases les unes aux autres ; celles qui enchaînent tout le discours , et dispensent le prédicateur de faire un nouvel exorde à chaque sous-division que lui présente son plan ; celles que le développement des idées fournit et place , pour ainsi dire , à l'insu de l'orateur, avec ordre et méthode; celles qui s'appellent et se correspondent par une connexion naturelle , et non par une rencontre imprévue; celles enfin que la méditation engendre en inspirant de suite et presque à la fois plusieurs grandes pensées, et non pas celles que la plume fait coïncider en saisissant des rapports combinés. Des idées nettes et précises se prêtent mutuellement à des transitions faciles et heureuses. Les pierres bien taillées, dit Cicéron, s'unissent d'ellesmêmes, sans le secours du ciment.
L'imagination des anciens brille ainsi avec autant d'éclat que de mesure jusque dans l'aridité du genre didactique. Quintilien nous fournit aussi sur la même matière d'admirables imitations de cette méthode , qu'il avait apprise à l'école de Cicéron. Boileau est celui de tous les modernes qui se montre à cet égard le plus digne rival de l'antiquité , en présentant sans cesse avec le goût le plus ingénieux , dans son
immortel Art poétique , tous les préceptes de chaque genre , en exemples et en images.
v« Les pensées ingénieuses trop multipliées , dit Quintilien , « rendent aussi le discours trop coupé ; car toute sentence « renferme un sens complet, après lequel un autre sens com- « mence; d'où il résulte que l'ouvrage paraît décousu, plutôt ii formé de pièces et de morceaux que composé de plusieurs « membres analogues ; il manque alors de liaison, parce qu'il « en est de ces traits d'esprit isolés comme des corps de figure « ronde, qui ne peuvent jamais, quelque effort qu'on fasse, « s'emboîter et parfaitement cadrer juste les uns avec les « autres1. Nos idées, ajoute Quintilien, doivent non-seule- « ment être placées avec beaucoup d'ordre, mais encore être si « bien liées ensemble , qu'on n'en démêle pas la jointure : en « sorte qu'elles forment un seul corps , et non pas simplement a des membres épars2. »
Cette lumineuse doctrine des anciens sur les transitions du style se retrouve en action et au degré le plus parfait dans les discours de Massillon. Jamais orateur n'a mieux et même si bien justifié le bel emblème sous lequel les anciens ont peint la marche de l'éloquence, qu'ils comparent au cours non interrompu d'un ruisseau. Il n'emploie aucun de ces mouvements brusques , aucun de ces tours forcés , aucune de ces transitions artificielles , qu'on imagine pour couvrir le vide ou pour masquer la discordance des idées. Rien n'est isolé et vague dans sa composition. Une pensée ne s'y montre que pour en engendrer une autre. Ses idées semblent se suivre au lieu de se chercher. Chaque alinéa y forme autant de tableaux ; et ses sermons , où ils se trouvent tous placés à leur plus beau
1 « Facit res eadem concisam quoque orationem , subsistit enim omnis sententia : ideoque post eam utique aliud est initium. Unde soluta fere oratio,ete singulis non membris, sed frusîis colla ta, structura caret, cum illa rotunda et undique circumcisa insistere invicem nequeant. » Lib. VIIL, cap. v.
2 « Sensus non modo ut sint ordine collocati elaborandum est, sed ut intev se juncti, atque ita cohœrentes, ne commissura pelluceat : corpus sit, non membra. » Lib. VII, cap. x.
point de vue, comme dans une riche galerie, présentent à notre admiration, sans cesse renaissante, une suite continue de propositions oratoires qu'il développe sans s'arrêter, sans hésiter, et surtout sans divaguer jamais.
XL VI. Du Style nombreux.
Si toute élocution sautillante, si une suite de phrases trop courtes, si les petites idées ne peuvent jamais se lier ainsi étroitement , hâtons-nous donc de les rejeter de nos discours. Un style sans cesse coupé et sentencieux ne fera jamais de puissantes impressions sur la multitude. L'éloquence demande un genre de diction étendue, majestueuse, sublime, pour développer les mouvements de l'âme et donner à la pensée tout son essor. Quiconque recommence à penser de ligne en ligne est toujours froid , lent, monotone et superficiel. Le vrai sublime n'est autre chose que ce que le génie découvre par delà les premières idées ordinaires. Creusez donc vos pensées ; ne vous arrêtez point à ramasser des grains brillants de sable sur ce terrain qui couvre une mine d'or ; élancez-vous bien loin des conceptions vulgaires, et vous trouverez au delà ce même vrai sublime entre ce qui est commun et ce qui serait exagéré. Libre dans votre marche, ne vous renfermez point dans les limites étroites de ces phrases incidentes qu'on voit tomber à chaque instant avec l'idée qui s'évapore; et déployez dans leur vaste étendue ces formes nombreuses et imposantes qui donnent au style de l'éloquence sa force, son élévation, sa véhémence , sa grandeur, ses richesses d'harmonie, en accélérant la gradation des pensées et des mouvements de l'orateur. « Les traits foudroyants de Démosthène, disait Cicéron, « frapperaient beaucoup moins s'ils n'étaient lancés avec toute « la force et l'impétuosité du nombre ». » .
On appelle nombres dans le style les repos de la phrase indiqués par la ponctuation , les syllabes coupées et senties ou accentuées dans la manière de débiter, l'espace, la mesure
1 « Demoslhenis non tam vibrarent fulmina illa nisi numeris contorta ferirentur. » Orator. 13L
d'une période , ou enfin le mode de la terminer par une chute finale et harmonieuse. Voilà tous les nombres oratoires. Les rhéteurs ont employé avec raison, pour désigner ces intervalles ou repos du style, un nom qui suppose leur pluralité, nombre. En effet, l'unité de temps, de mot ou de mouvement, ne peut jamais former seule des nombres , non plus que des mesures ou des séries de cadence qui se forment nécessairement du concours combiné de plusieurs unités et d'éléments distincts, en établissant un rapport de pluralité.
Cicéron définit donc très-bien le nombre dans l'élocution , une étendue cadencée , divisée en portions tantôt égales , tantôt inégales, et marquées par des pulsations plus ou moins sensibles. Nous pouvons compter ces intervalles, dit-il trèsingénieusement, dans les gouttes d'eau qui tombent d'un, toit, d'espace en espace et non pas dans le murmure d'un ruisseau qui coule sans interruption1. Mais convaincu avec raison qu'il n'existe point de véritable éloquence sans un style nombreux et même une verve à demi poétique, ce grand législateur du goût oratoire ajoute : Il faut que le nombre, au lieu de paraître recherché, semble suivre naturellement V arrangement des mots , et que le discours soit soutenu par la régularité des nombres, sans usurper cependant jamais la mesure ou le mètre propre des vers. Il n'est point de nombre sans un repos qui coupe la continuité du son ?.
Au lieu de m'arrêter à cette théorie élémentaire des nombres, je veux montrer ces repos mélodieux de prononciation , notés dans la période par le talent de l'orateur, comme on désignerait les temps séparés des mesures musicales. Je préfère à dessein pour cet effet l'exemple déjà choisi par l'abbé Batteux dans Bourdaloue, qu'on suppose trop légèrement
1 « Distinctio et aequalium et saepe variorum intervallorum percussio nunierum conficit; quem in cadentibus guttis, quod intervalles distinguuntnr, notare possumus; in amni précipitante non possumus. » Orator. M.
2 « Ut non qussitus esse numerus videatur, sed secutus. Censeo enirn numeris astrictam orationera esse debere, carere versibus. Numerus in continuatione nullus est. » Orator. 17.
BIAUBY. 19
218 ESSAI SUR L'KLOQUENCE
s'être peu occupé de l'harmonie du style. 11 y a plus ici qu'un heureux instinct : on découvre un goût très-fin et très-délicat dans la combinaison des nombres oratoires, qu'il étale au commencement de son magnifique sermon pour le jour de Pâques. A la suite de ce texte, surrexit, non est hic, il est ressuscité , il n'est plus ici , Bourdaloue procède par une exposition cadencée , dans laquelle les espaces des nombres sont si manifestement indiqués , qu'un simple signe de repos va les faire marquer par le lecteur, s'il veut prononcer à haute voix le début de cet exorde.
« Ces paroles sont bien différentes de celles que nous voyons « communément gravées sur letombeau des hommes. Quelque « puissants qu'ils aient été, à quoi se réduisent ces magni- « fiques éloges qu'on leur donne , et que nous lisons sur ces « superbes mausolées que leur érige la vanité humaine? A cette « inscription : hicjacet. Ce grand, ce conquérant, cet homme « tant vanté dans le monde est ici couché sous la pierre, sans « que tout son pouvoir et toute sa grandez/r l'en puissent tiv. ver. Il en est bien autrement à l'égard de Jésus-Christ A « peine est-il renferme dans le sein de la terre, qu'il en sort « dès le troisième jouir victorieux et triomphant Au lieu donc « que la gloire des grands du siècle se termine au tombeau, « c'est dans le tombeau que commence la gloire de ce Dieu- « Homme. C'est, pour ainsi par/er, dans le centre de la fai- « blesse qu'il fait éclater toute sa force, et jusque entre les bras « de la mort, qu'il reprend par sa propre \ertu une vie bien- « heureuse et immortelle. »
Voilà bien les nombres ou le repos du style. La prononciation exige ces intervalles plus ou moins courts, afin que l'esprit de l'auditeur jouisse , au gré d'une oreille musicale, du développement et de l'harmonie de la période. Bourdaloue se conforme dans la fixation des nombres à toutes les règles que le goût créateur de Cicéron avait établies sur l'harmonie du style ; et il les consacre par toute l'autorité de son exemple, de son talent et de sa gloire. Ce même Cicéron insiste avec d'autant plus de raison sur
l'importance de rechercher une si mélodieuse variété dans le monologue du discours , que c'est manifestement le genre le plus exposé à la monotonie. Son excellent goût fait même de cet art de diversifier les mouvements, tantôt prolongés, tantôt rompus de son élocution, une règle de composition oratoire ' . Il compare d'abord , pour mieux graver sa doctrine dans tous les esprits , une suite de phrases coupées à un mur de cailloux sans ciment; et il nous présente ensuite la structure des périodes oratoires sous l'image d'une voûte spacieuse dont les arcs se combinent pour en dessiner et en soutenir les compartiments. Il fixe enfin l'étendue de chaque période à quatre vers hexamètres ou de six pieds, qu'on peut prononcer d'une seule haleine 2.
Mais avons-nous de véritables périodes dans notre langue, au moins en comparaison du grec et du latin, qui se pliaient à tous les mouvements de l'âme avec la plus grande flexibilité, nous que chaque conjugaison assujettit à la traînante et monotone prolixité des vers auxiliaires ; nous dont tous les noms substantifs et adjectifs, loin de désigner par les désinences de leurs déclinaisons le cas grammatical, comme dans les langues anciennes, ont toujours des terminaisons uniformes ; nous pour qui la construction commandée de nos phrases gêne sans cesse l'ordonnance, la saillie, les circuits harmonieux et pittoresques de l'arrangement des mots ; nous qui pouvons si rarement employer l'inversion ; nous qui , réduits à lier le tissu de notre élocution par des fils si courts, si minces et si croisés, sommes obligés de présenter un sens, sinon complet, du moins toujours très-clair, à quelque mot de la phrase que le lecteur veuille s'arrêter ; nous qui nous trouvons assujettis à une marche forcée et languissante , où le nominatif touche presque toujours le verbe qui précède le régime, et qui nous plaignons avec toute justice d'être con -
1 « Neque semper utendum estperpetuitate et quasi circuitu verborum ; scd 3<epe carpenda membris minutioribus oratio est. » De Oratore, 35.
* <« E quatuor igitur quasi hexametrorum instar versuum circulo constat fore plena comprebensio. » Orat. 20,
tinuellement embarrassés par la répétition ou par l'équivoque de nos pronoms, parmi lesquels un si petit nombre a son accusatif » ; nous qui ne pouvons écrire sans être surchargés d'articles, de deux mots pour en composer nos négatifs, ne, pas, de particules, de prépositions, d'auxiliaires continuels, embarras beaucoup moins multipliés dans le latin , et qu'ils appelaient encore pourtant impedimenta. La théorie de nos participes est encore si abstraite, nos conjonctions sont tellement insuffisantes, nos cas, en supposant que notre langue en ait, tellement effacés par cette uniformité du son final qui leur ôte tout relief, qu'il faut sans cesse, en écrivant, rappeler le nominatif ou le pronom qui le représente, et sacrifier la rapidité, la précision, le nombre, à la clarté. Les anciens comparaient la période à une fronde, qui lance plus loin la pierre après plusieurs circuits; et notre phrase ne paraît le plus souvent, sans le génie et le travail de l'orateur, qu'un langage diffus ou décousu, ampoulé ou terne, semblable à la traduction servile et lâche d'un interprète qui rendrait littéralement peut-être, mais sans esprit et sans goût, sans vigueur et sans harmonie, sans images et sans ornements , la plus riche élocution d'un bel idiome qu'il croirait reproduire.
Bossuet déploie néanmoins dans ses oraisons funèbres toute la majesté et la puissance du nombre. Massillon nous en fait goûter la facilité et le charme dans la beauté des périodes qui forment l'enchaînement de son style. Fléchier en étale dans sa diction toute la pompe et la richesse ; mais il recherche cette cadence jusqu'à l'affectation et même jusqu'à l'excès, que Cicéron appelle si bien le luxe du nombre, numerus luxurians. Son tableau de la mort de Turenne, à commencer par ces mots, Je me trouble, messieurs, forme sous sa plume une série de vingt-quatre repos ou demi-repos qui sont autant de vers d'inégale mesure, quand on les prononce comme la prose, sans faire sonner les e muets. On peut le vérifier en les sépa-
1 Ce sont nos seuls pronoms moi, toi, soi, lui, elle, et notre gui relatif. On dit à l'accusatif, me, te, se, le, la, et que.
rant, ligne par ligne. L'orateur n'y songeait peut-être pas ; et c'est probablement son oreille qui l'a trop bien servi, sans lui coûter aucun effort, par son penchant habituel pour la symétrie, l'antithèse et le contraste de son élocution et de ses idées1.
XL VII. De l'Harmonie du Style.
Sans ce nombre périodique, qui ne doit cependant pas, ou du moins très-rarement, former un vers, et surtout jamais une suite de vers d'une égale mesure, le style est lourd et sans harmonie. Un orateur chrétien ne doit donc pas dédaigner de plaire à ses auditeurs par une mélodie qui les rende plus attentifs à ses instructions, et qui par là fasse concourir les agréments de l'art au succès de son ministère. Nos grands maîtres ont souvent déployé dans la chaire le beau talent de peindre par les sons et de créer par l'harmonie imitative des images auxquelles la poésie s'élèverait à peine. Ainsi Bossuet voulait dire dans l'oraison funèbre de Le Tellier, que ce magistrat avait rendu le dernier soupir en récitant ce verset du psaume 88 : Misericordias Domini in œternum eantabo, etc. Voici comment l'orateur rend pour ainsi dire présente à tout son auditoire cette circonstance de la mort du chancelier, en écrivant toutefois selon son usage , avec enthousiasme , et , comme disaient les Latins , impetu, lors même qu'il fait le plus briller son esprit : « Ravi de pouvoir pousser ses recon- « naissances jusqu'au dernier soupir, il commença l'hymne « des divines miséricordes. Je chanterai, dit-il, éternelle- « ment les miséricordes du Seigneur. Il expire en disant ces « mots, et continue avec les anges le sacré cantique. »
Voulez-vous fixer yos regards et votre admiration sur une autre image non moins sublime du même orateur , quand il représente, par la plus savante combinaison de style, la retraite profonde dans laquelle s'ensevelit madame de La Vallière , au couvent des Carmélites ? « Déçue , dit-il, par la liberté dont
' « Antitheta numeruni oratoriuni necessitate ipsa efficiunt. » Cieer. Orator. 57.
« elle a fait un mauvais usage, l'âme songe à la contraindre « de toutes parts. Des grilles affreuses, une retraite profonde, « une clôture impénétrable, une obéissance entière, toutes « les actions réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui nous « observent.... Encore trouve-t-elle qu'il n'y en a pas assez « pour l'empêcher de s'égarer; elle se met de tous côtés sous « le joug; elle se met des bornes de tous les côtés; et ainsi « resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du « côté du ciel. » Cette dernière perspective, ainsi préparée et restreinte, effraye l'imagination ; et l'on croit voir madame de La Vallière enfoncée par sa pénitence au fond d'un gouffre d'où elle ne peut plus découvrir que le firmament.
C'est le génie seul qui forme ces grands tableaux. L'art de les produire est supérieur et inaccessible à toutes les règles. Mais il n'en est pas moins vrai que les préceptes du goût sont la boussole de l'orateur, en lui révélant ces profonds secrets du talent, qui sont devenus ceux de l'art, pour démêler le beau idéal du coloris et de l'harmonie. Vous apprendrez à l'école de nos maîtres en éloquence à ne terminer jamais vos phrases, comme Chapelain aurait pu finir ses vers , par le très-petit nombre de nos monosyllabes féminins , tels que ;e, fe, etc. , à moins cependant qu'un effet savant de style, dans ces moments où souvent un beau désordre est un effet de l'art, n'exige une finale brusque et brisée , n'appelle l'accent sourd et lugubre d'un cri plaintif et étouffé, ou que des désinences ainsi heurtées ne soient encore alors plus propres à frapper l'oreille et à soutenir la chute d'une période. Gardez-vous également de multiplier les mots dont les terminaisons uniformes introduisent des consonnances et même des rimes que la prose doit toujours rejeter. C'est une attention de mélodie qu'on peut observer aisément en étudiant la diction de Fénelon; il s'en montre dans toutes les phrases du Télémaque le plus parfait modèle.
Une heureuse liaison de mots rend le style doux et coulant quand on sait en marier les sons par des élisions fréquentes et bien assorties, sans se permettre aucun des hiatus qui gê-
lieraient la prononciation. Il faut marcher avec précaution entre ce double écueil des bâillements provoqués par la fréquence des voyelles , et des chocs durs qu'entraîne l'enchaînement des consonnes. Il faut empêcher les voyelles finales de se heurter avec d'autres voyelles initiales, comme dans cette phrase , il a existé un Henri. Il faut enfin consulter la délicatesse de l'oreille, pour allier tour à tour les voyelles finales à des consonnes initiales, et les voyelles initiales aux consonnes finales qui les précèdent. On peut rendre plus sensible la théorie de ces préceptes élémentaires sur l'harmonie du langage, en citant comme un exemple frappant d'un style dur et rocailleux, dans lequel les consonnes finales d'un mot choquent rudement la consonne initiale du mot suivant, ce vers très-ridicule où les nombres sont rompus à chaque syllabe et les membres de la phrase jetés au hasard plutôt que placés avec quelque discernement de goût. Le lecteur croit marcher sur des pointes de clous en prononçant un vers si baroque. On a même besoin d'en compter les syllabes avec attention, pour s'assurer qu'il n'excède point la mesure du mode alexandrin.
Bouche, œil, sein, port, teint, taille, en elle tout ravit.
Vous trouverez dans le matériel de chaque langue une espèce d'harmonie mécanique dont on ne saurait trop faire usage. Ainsi , dans la langue française les e muets sont une source très-abondante de mélodie; plus ils sont multipliés dans les dernières syllabes des mots dont la phrase est coupée, plus ils s'élident avec le mot suivant , plus aussi l'oreille est satisfaite des accents et des repos harmonieux du style.
Me sera-t-il permis d'ajouter à ces observations , familières à tout homme qui écrit , une autre réflexion que j'ai souvent faite dans mes lectures ? Il me semble donc que le style devient sensiblement plus harmonieux lorsque les repos de chaque phrase sont alternativement variés par des terminaisons masculines et féminines. Tous nos grands orateurs ont suivi plus ou moins cette méthode, en se livrant à l'instinct d'un
goût naturel , sans y penser peut-être, par le seul besoin de transporter dans la prose cette jouissance de l'un des charmes de notre poésie , et de satisfaire l'habitude ou la délicatesse de l'oreille. L'art d'écrire tient souvent à des précautions si fines, et en apparence si minutieuses, que rien n'est à négliger en ce genre. Massilton surtout s'est conformé si fidèlement dans tous ses discours à la cadence et à la variété dont je parle , qu'il me paraît presque impossible que le hasard l'ait toujours si bien conseillée l'insu de son esprit. Je n'en citerai ici qu'un exemple. J'invite le lecteur à vérifier lui-même dans les discours de l'évêque de Clermont , qu'on y observe cette manière presque à chaque page. La citation qui se retrace à ma mémoire est le tableau dujuste mourant, dans sonsermon sur la mort du pécheur.
« Il me semble , dit-il , que le juste est alors comme un « autre Moïse mourant sur la montagne sainte, où le Sei- « gneur lui avait marqué son tombeau. Avant d'expirer, il « tourne la tête du haut de ce lieu sacré, et, jetant les yeux « sur cette étendue de royaumes qu'il vient de parcourir et « qu'il laisse derrière lui, il y retrouve les périls innombrab/es « auxquels il est échappé ; les combats de tant de nations vain- « eues ; les fatigues du désert; les embûches de Madkm; les « murmures et les calomnies de ses frères; les rochers brises ; « les difficultés des chemins surmontées ; les dangers de l'É- «■ gypte évités; les eaux de la mer Rouge franchies; et tou- « chant enfin au terme heureux de tant de travaux, et saluant « enfin de loin cette patrie promise à ses pères, il chante un « cantique d'actions de grâces, et regarde la montagne sainte « où il va expirer comme la récompense de ses travaux et « le terme heureux de sa course. » Je le répète encore, il est bien difficile de croire que Massillon écrive ainsi sans une intention constante de flatter l'oreille par la mélodie et la variété des intervalles de sa phrase, en empruntant le procédé et la mélodie de la versification. Quiconque voudra le lire ou plutôt l'étudier avec cette attention scrupuleuse , trouvera dans cette méthode trop d'art, et sans doute aussi trop de
suite, pour n'apercevoir que du bonheur dans le mélange de ces terminaisons si habilement et si régulièrement variées.
XLVIU. De la Variété dans le Style.
Si la variété est nécessaire jusque dans les terminaisons des mots , elle est bien plus indispensable encore dans la coupe et principalement dans le tour de chaque phrase , lequel a la même importance pour faire ressortir les pensées et les figures de l'orateur, que l'attitude des personnages dans les ouvrages de sculpture ou de peinture pour déterminer l'effet qu'on veut produire. Cicéron appelle , avec autant de vérité que d'imagination dans l'expression, ces différentes tournures des périodes , une espèce de geste du discours , quasi gestus orationis. Des formules monotones supposent toujours des pensées lâches. Êtes-vous donc embarrassé pour varier vos phrases et vos périodes , quittez la plume, revenez à la méditation , et chaque trait de la pensée reprendra bientôt son mouvement , son caractère et sa couleur. Les répétitions des mêmes tournures et des mêmes mots au commencement de plusieurs alinéas réussissent toujours dans le style de la chaire. C'est précisément dans le développement de ces morceaux de détail qu'il importe de faire contraster sans cesse les tableaux de terreur ou de pitié , d'onction ou de menace , d'allégresse ou de douleur, et de varier les tours, les expressions, les figures et les nuances de chaque phrase , si l'on veut préserver ses auditeurs de l'ennui qui accompagne Puniformïté1. Les sermons de l'abbé Poulie, que nous avons entendus avec beaucoup de plaisir, semblent se distinguer surtout par cette variété de pinceau, et paraissent dignes d'être cités comme des modèles sous ce rapport de l'art oratoire. Ce qui relève principalement son élocution, c'est cette heureuse fécondité qui diversifie sans cesse ses peintures , ses mouvements , son langage, et qui, montrant à chaque instant l'esprit de l'orateur
* « Variare orationem magnopere opoitcbit , nam omnibus in rébus siinilitudo satietatis est mater. » Cicer. , de Invent, lib I, cap. lxxvî.
sous des formes diverses , n'altère cependant jamais la simplicité du vrai talent.