XLIV. De la Noblesse du Style
Cette popularité d'élocution ne dispense assurément point les prédicateurs de n'employer jamais dans leurs discours que des expressions nobles. Rien n'est plus opposé à la dignité du ministère que les mots bas , les allusions indécentes, les amphibologies, les alliances de termes équivoques, les tournures ou les images irréfléchies , qu'un esprit de corruption peut expliquer ou travestir avec la plus perfide, la plus scandaleuse et la plus honteuse facilité. Cicéron descend à des peintures dégoûtantes dans ses accusations contre Verres et dans les détails de l'intempérance de Marc-Antoine. Massillon , dont le langage est ordinairement très-réservé, n'a peut-être pas assez respecté la délicatesse de la chaire dans son panégyrique de sainte Agnès.
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse,
dit Boileau, et à plus forte raison le style oratoire, le plus noble et par là même le plus difficile de tous.
Le moyen, en effet, de se soutenir, sans une extrême attention , à la juste hauteur de l'éloquence dans une langue qui abonde en expressions équivoques , en rencontres de syllabes qui par leur réunion offrent un nouveau et quelquefois un mauvais sens, en tournures familières ou ignobles, et dont le caractère a tellement besoin du talent de l'écrivain, qu'on ne peut ni l'écrire comme on la parle, sans trivialité, ni la parler comme on l'écrit, sans pédanterie !
Mais avons-nous le droit d'excuser notre faiblesse en déprimant cette même langue que Bossuet, Fénelon, Massillon et tant d'autres grands hommes ont consacrée par des ouvrages dont la tribune de Démosthène et de Cicéron aurait pu s'honorer, dans les plus beaux jours de leur éloquence? On connaît cet ancien et interminable procès des écrivains contre les langues. Montaigne, réduit à un idiome naissant, que son imagination avait le droit de trouver si pauvre , et qu'elle eut la gloire d'enrichir de tant de mots nouveaux également clairs, harmonieux et nécessaires , qu'il eût fallu adopter, au moins en grande partie * ; Montaigne, loin d'accuser son langage natal de lui mal servir de truchement, cuidait, au contraire, que toute récolte d'idées provenait plus de cultivation et semence que d'ingrédients du sol.
Les orateurs et les poètes ne sont jamais contents de leur langue. La langue latine nous inspire aujourd'hui autant d'admiration que de regrets et quelquefois d'envie. Cependant, depuis que Lucrèce avait su l'élever à la magnificence de la plus haute poésie, tout en déplorant la primitive indigence
1 Ainsi le substantif art n'a pas tous ses dérivés dans la langue française : il manque spécialement de son verbe. Montaigne avait proposé très-heureusement ce nouveau mot, dont aucun écrivain ne s'est ensuite servi, lorsqu'il dit si bien, en censurant les méthodes trop artificielles des instituteurs de son temps : Si fêtais du métier, je naturaliserais autant l'art comme ils aktialisent la nature.
de son origine, patrii sermonis egestas , jusqu'au règne de Domitien , où l'on pouvait imputer au besoin de dissimuler et de voiler ses pensées durant la tyrannie de Tibère, de Caligula, de Claude , de Néron, et les ténèbres de Perse, et les obscures allégories de la fiction attribuée à Pétrone , et les profondeurs cachées de Tacite, on ne cessait de se plaindre à Rome delà stérilité du vocabulaire, ainsi que de la monotonie, du trop petit nombre et de la dureté des terminaisons du latin, en le comparant à la langue si riche et si harmonieuse des Grecs, dont nous reconnaissons tous la prééminence.
Quintilien nous a transmis les plaintes unanimes des écrivains de son temps contre cette belle langue du siècle d'Auguste, qui était dès lors en possession de tous ses trésors ; et Quintilien ne désavoue , dans son Institution classique de l'orateur ■ , aucun de ces reproches ; il n'en dissimule et n'en réfute pas un seul ; il avoue formellement l'infériorité du dialecte de ce peuple-roi; et un si habile rhéteur excite uniquement l'émulation de ses disciples à lutter avec une courageuse persévérance contre la magie de la langue d'Homère, pour contre-balancer par les équivalents du génie, du goût et du travail, les immenses avantages qu'elle offrait à l'éloquence et à la poésie.
« Moins notre langue, dit-il, nous fournit de secours, plus « nous devons redoubler d'efforts pour y suppléer par l'in- « vention des idées. Tirons de notre sujet des pensées subli- « mes, qui puissent plaire par leur noblesse et leur variété. « Animons nos discours de tous les grands mouvements de l'é- « loquence; embellissous-les par l'éclat des métaphores. Nous
1 Dans le préambule du quatrième livre de son Institution oratoire, Quintilien , choisi par l'empereur Domitien pour présider à l'éducation de ses neveux , eut le malheur ou plutôt le tort , que je m'abstiens de caractériser par le mot propre , d'bonorer, de louer, d'invoquer même comme uis dieu ce même prince justement flétri dans l'histoire, et reconnu indigne de conserver le nom d'homme. Cet éloge auquel il prostitua son talent est détestable sous tous les rapports; mais il ne méritait pas d'être meilleur.
« ne pouvons atteindre à la simplicité et à la délicatesse des « Grecs : eh bien, ayons plus de force et d'énergie. Ils l'em- « portent sur nous par la finesse et la légèreté : donnons plus « de poids et de majesté à nos paroles. Enfin la propriété des « termes se trouvant sous leurs mains est-elle chez eux « mieux déterminée, surpassons- les donc par la richesse et « la pompe de notre élocution1. »
Cette doctrine de Quintilien s'adapte également à nos besoins et à nos ressources. Notre langue , il faut l'avouer, est à la fois la plus dédaigneuse dans son style noble , la plus dépendante du talent qui l'emploie, la plus rebelle, la plus difficile , et peut-être la plus incomplète de toutes celles qui ont une littérature. Plus on l'approfondit, plus on la cultive, plus on a de goût , de justesse d'esprit, de talent, plus aussi l'on éprouve de difficultés pour lui faire exprimer ce qu'on veut dire, de la manière dont on prétend le dire. Elle parvient à se distinguer par sa clarté , précisément parce qu'elle est sans cesse exposée par ses pronoms à l'amphibologie ; elle a de la précision, parce qu'elle ne permet à la mélodie ellemême aucun mot explétif qui ne soit absolument nécessaire au sens de la phrase : sa richesse et son harmonie sont des présents qu'elle reçoit de l'imagination et du goût de l'écrivain. Elle est , par la multitude et l'embarras de ses règles , comparativement aux autres langues , ce que serait le rhythme de la poésie , rapproché des mouvements libres de la prose. Quand on a bien étudié sa métaphysique et sa grammaire , on est également effrayé de tout ce qu'elle exige , de tout ce qu'elle refuse, de tout ce qu'elle défend , de tout ce qu'elle rejette et de tout ce qu'il lui manque. Cependant, si l'on songe ensuite aux chefs-d'œuvre immortels qu'elle a produits , on se prosterne d'admiration devant tant de gloire ; et
1 « Nara quo minus adjuvat sermo, rerum inventione pugnandum est. Sensus sublimes variique eruantur. Permovendi omnes affectus erunt : oratio Iranslationurn nitore iiluminanda. Non possumus esse tam graciles : sirnus fortiores. Subtilitate vincimur : valeamus pondère. Proprietas pênes illos e6t cerlior : copia vincamus » ïnst. orat., lib. XII, cap. x.
l'on est tenté , dans un accès d'enthousiasme , de la proclamer la première des langues sinon par ses éléments , sa richesse originelle, les familles complètes de son vocabulaire, du moins par le mérite éminent de ses grands écrivains , qui ont su l'orner en tout genre, excepté dans l'épopée, de monuments du premier ordre , la doter de tous les dons du génie, l'enrichir enfin d'une littérature si variée , si vaste et tellement prédominante, qu'on ne pourrait lui opposer dans son ensemble les trésors littéraires d'aucune autre nation.
11 est constant, en effet, que cette même langue française obéit très-heureusement au génie, et sait également s'abaisser et s'élever, quand on s'approprie toutes ses richesses, et qu'on a l'art de relever des expressions populaires en les environnant de termes nobles , indépendamment même du talent d'y substituer des équivalents et des métaphores. Racine n'est-il point parvenu à peindre eu très-beaux vers , dans le prologue iïEsther, la pieuse humilité de Louis XIV, qui baisait la terre toutes les fois qu'il sortait de l'église, après avoir assisté à l'office divin ?
Tu le vois tous les jours , devant toi prosterné , Humilier ce front de grandeur couronné, Et , confondant l'orgueil par d'illustres exemples Baiser avec respect le pavé de tes temples.
Ce mot pavé, si populaire et si effrayant pour un poète , se trouve si heureusement enchâssé dans la contexture du vers de Racine , qu'on ne s'aperçoit point qu'il ait fallu du courage et du talent pour le transporter dans la langue poétique, où il cesse d'être ignoble. 11 y devient même une nouvelle beauté. On ne songe plus en effet à l'expression populaire de pavé dans une telle période : on est frappé d'un bien plus grand intérêt que de la noblesse du style. Il y a ici tout autre chose qu'un vers admirable pour le spectateur : c'est l'orgueil humain que le poète a voulu faire descendre si bas pour mieux le confondre. Racine ne vous laisse plus voir que ce qu'un pareil hommage offre de majestueux à votre imagination , en absor-
bant vos pensées sur cet abaissement auguste d'un roi qui humilie son front couronné de splendeur et de gloire, en présence du Dieu devant qui tout n'est rien, selon le langage de Bossuet , et aux yeux duquel toute grandeur se rend justice quand elle s'anéantit. Mais un goût éclairé ne manquera pas d'observer que de telles hardiesses d'expression doivent toujours être habilement placées au milieu de la phrase , soit dans la prose , soit dans la poésie ; elles dépareraient étrangement l'élocution, au début ou à la fin d'une période, à l'hémistiche ou à la rime d'un vers, en appelant et en fixant trop péril leusement l'attention et la délicatesse du lecteur.
Racine n'aurait fait peut-être qu'un vers ridicule et burlesque en le commençant ou en le terminant par le mot pavé; mais en l'entourant de si près des paroles pompeuses de respectai de temple, il a voilé pour ainsi dire ce terme abject, et l'a couvert de tout l'éclat des expressions augustes qui l'environnent. On peut donc employer et ennoblir les mots les plus bas , pourvu qu'on les sache lier à des idées qui les relèvent ou cachent en quelque sorte ce qu'ils ont de choquant, et les placer avec art dans une période , de manière que ni l'esprit ni l'oreille ne puissent jamais se reposer sur ces termes roturiers, au milieu d'une si heureuse alliance de pensées et d'un alliage si adroit de paroles.
L'éloquence partage avec la poésie le privilège de revêtir d'expressions nobles des objets et des images qui sans cet artifice ne sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet excelle dans ce talent ou dans cette magie d'assortir les récits les plus populaires à la majesté de ses discours. Le songe de la princesse palatine eût embarrassé, sans doute, un autre orateur ; et il faut avouer que l'histoire d'un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa mère n'était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre, où la narration d'un pareil songe ne semblait guère pouvoir être admise. Bossuet lutte avec gloire contre la difficulté de son sujet; et d'abord il se hâted'imprimerun respect religieux à son auditoire. « Écoutez,
« s'écrie- t-il, et prenez garde surtout de n'écouter point avec « mépris Tordre des avertissements divins et la conduite « de la grâce. Dieu , qui fait entendre ses vérités sous telles »« figures qu'il lui plaît, continue à instruire la princesse « comme autrefois Joseph et Salomon ; et durant l'assoupis- « sèment que l'accablement lui causa , il lui mit dans l'esprit « cette parabole, si semblable à celle de l'Évangile : elle voit « paraître ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner « comme une image de sa tendresse, une poule devenue mère, « empressée autour de ses petits , qu'elle conduisait. »
Voyez avec quel art admirable l'orateur rapproche toutes ces allégories d'une imagination riche et brillante , l'intervention de la Divinité, la préparation oratoire d'un sommeil mystérieux , le songe de Joseph , celui de Salomon , la parabole de V Evangile. Il vous familiarise d'avance avec le merveilleux, en vous environnant d'un horizon qui vous présente de tous les côtés de pareils prodiges ; et par ses ornements accessoires il vous prépare , il vous amène à entendre sans surprise les détails d'un rêve où il n'est question que d'une poule, dont il semblait impossible, ou, pour mieux dire, presque ridicule de parler. Rien ne prouve mieux que cet exemple qu'un grand talent parviendra toujours à adapter avec succès au style de l'éloquence presque tout ce qu'on pourrait se permettre dans les entretiens de la société.
Dans cette même oraison funèbre , Bossuet n'hésite point d'employer des locutions vulgaires, qu'un orateur médiocre eut rejetées d'un pareil éloge, sur lequel néanmoins elles répandent le plus touchant intérêt ; il dédaigne toutes les faciles périphrases capables d'altérer la simplicité naïve du trait qu'il veut faire admirer. Mais aussitôt il déploie l'autorité la plus imposante de son ministère , et il fait bien sentir que ce n'est nullement par défaut de goût qu'il descend à un langage si familier. Écoutez-le attentivement. Loin de s'en excuser, comme un bel esprit délicat n'y eût pas manqué , il s'en félicite, il s'en glorifie, il subjugue votre admiration par la sienne propre , et il s'afflige sérieusement , dans l'enthousiasme de
cette conquête oratoire, de n'avoir plus devant lui d'écueil semblable à braver.
« On ne peut retenir ses larmes , dit-il , quand on voit cette « princesse épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle « nourrissait. Otons vilement, disait-elle, cette bonne femme « de l'êtable où elle est , et mettons- la dans un de ces petits « lits. Je me plais à répéter ces paroles, malgré les oreilles « délicates ; elles effacent les discours les plus magnifiques, et « je voudrais ne plus parler que ce langage. Malheur à moi « si dans cette chaire j'aime mieux me chercher moi-même « que votre salut , et si je ne préfère à mes invitations, quand « elles pourraient vous plaire, les expériences de cette prin- « cesse qui peuvent vous convertir! Je n'ai regret qu'à ce « que je laisse. »
On a droit de tout dire quand on sait se relever par un langage si majestueux. Il ne reste donc aucune excuse aux orateurs dont le style est abject et rampant dans des détails beaucoup moins bas et moins difficiles à ennoblir. On échoue , on se brise contre cet écueil d'une élocution populaire , quand on veut descendre en chaire aux désordres particuliers de chaque condition, au lieu d'attaquer les vices communs à tous les hommes. Dès qu'un prédicateur cesse de généraliser la morale , il ne peut plus parler à ses auditeurs une langue qui les intéresse tous. Une partie de l'assemblée rit de se voir spectatrice du combat , tandis que l'autre est accablée de reproches ou livrée à la honte du ridicule. Tout est noble dans la peinture des passions qui agitent le cœur humain : tout devient bas dans le tableau des excès réservés aux différents états qui partagent la société.