‹ Essai sur l'éloquence de la charieChapitre 44 sur 63 · LV. De l'Hypothèse · texte numérisé non relu

LV. De l'Hypothèse

On voit que dans ces occasions périlleuses la grande précaution d'un orateur consiste à ne paraître en prendre aucune, en s'abandonnant à l'impulsion de son génie. C'est aussi une excellente méthode que de choisir un tour fin et ingénieux pour

faire entendre ce qu'on ne veut pas dire. L'hypothèse est très- propre à donner ce ressort à l'éloquence. Cicéron emploie souvent cette figure dans ses plaidoyers, principalement dans ses Ferrines, où il imagine à chaque instant des suppositions plus frappantes que les faits , pour rendre les exactions des Verres encore plus odieuses au peuple romain. Il va jusqu'à supposer, par une condescendance apparente, qu'il consent à prendre pour arbitre dans cette cause le père même de Verres ; et il démontre que si cet oppresseur, bourreau de la Sicile, avait son propre père pour juge , il ne pourrait pas se soustraire à la peine capitale que provoquent ses forfaits.

Bossuet, que je cite de préférence parce que je ne connais point de si riche modèle, a fait un usage admirable de l'hypothèse dans son oraison funèbre de Le Tellier. On ne saurait lire sans émotion cette apostrophe, à laquelle le ressort de la fiction donne tant de véhémence : « Dormez votre sommeil, « riches de la terre, s'écrie-t-il, et demeurez dans votre pous- « sière. Ah ! si quelques générations, que dis-je? si quelques « années après votre mort, vous reveniez, hommes oubliés « au milieu du monde , vous vous hâteriez de rentrer dans « vos tombeaux , pour ne point voir votre nom terni , votre « mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis « et dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et « dans vos enfants. Est-ce donc là le fruit du travail dont vous « vous êtes consumés sous le soleil? »

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