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LVI. De l'Égoïsme dans les orateurs

Comptons encore parmi les précautions et les convenances de la circonspection oratoire l'attention de ne parler jamais ou presque jamais de soi, ni en bien ni en mal, dans les chaires chrétiennes. L'orgueil révolte toujours; et l'humilité, pour me servir d'une locution vulgaire , est trop souvent prise au mot.

J'avoue cependant qu'un orateur peut inspirer quelquefois v\\\ vif intérêt en se mettant lui-même en scène avec l'audi-

toire dans un sermon, pourvu qu'il n'excède pas la mesure et ne blesse jamais la dignité qu'exige son ministère. On en trouve quelques exemples dans nos grands maîtres. Massillon attendrit la cour, qui lui témoigna l'estime la plus touchante par un murmure soudain d'acclamation , quand il prit congé d'elle pour toujours, en annonçant, à la fin de son sermon de Pâques, le jour de la clôture du Petit Carême, que sa nomination à l'évêché de Clermont ne lui permettrait plus de reparaître dans cette même chaire, où il s'était illustré par tant de succès immortels. « Grand Dieu ! dit-il, ces prières seront « les dernières sans doute que mon ministère, attaché désor- « mais par les jugements secrets de votre providence au soin « d'une de vos Églises , me permettra de vous offrir dans ce « lieu auguste, etc. » Ces paroles simples et touchantes émurent sensiblement l'auditoire, qui manifesta par des regrets unanimes son admiration pour un si beau talent, relégué désormais dans les montagnes de l'Auvergne.

Avant Massillon, Bossuet avait parlé aussi de lui-même dans la chaire de son église de Meaux, où il fit entendre le chant du cygne la dernière fois qu'il y parut , vers la fin de sa vie, en disant à ses diocésains que s'ils étaient jamais assez malheureux pour se séparer après sa mort, alors trèsprochaine, de la foi qu'il leur avait si longtemps prêchée, ils le verraient sortir aussitôt de son tombeau pour faire justice à Dieu de leur infidélité. Mais son triomphe le plus éclatant en ce genre se trouve dans ces dernières lignes de l'oraison funèbre du grand Condé, où il mit le comble à l'intérêt qu'il venait d'inspirer à son auditoire , en lui présentant dans le lointain l'image touchante de sa propre mort; « Jouissez, «. prince, de cette victoire; jouissez-en éternellement par l'im- « mortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts « d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces « discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand « prince ! dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la « mienne sainte. Heureux si, averti par ces cheveux blancs a du compte que je dois rendre de mon administration , je

« réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'é- « teint * ! »

Il s'en faut de beaucoup que les autres orateurs sacrés aient parlé d'eux-mêmes d'une manière si propre à leur concilier l'intérêt de leur auditoire. On pourrait citer plusieurs prédicateurs qui ont fait une funeste expérience du danger de se rendre ridicules , en se mêlant eux-mêmes à leurs discours, et en subissant ainsi le jugement sévère d'une assemblée à laquelle c'est bien assez de livrer son talent, sans lui soumettre jamais son état ou sa personne. Une telle imprudence n'est heureusement point assez commune pour en faire ici l'objet

1 Le grand Condé, gouverneur de la province de Bourgogne, avait témoigné à Bossuet, dans la ville de Dijon, sa patrie, une bienveillance spéciale dès son enfance, qui annonça de très-bonne heure l'éclat de ses talents. Ce prince avait tellement l'habitude et l'ardeur de vaincre, comme aussi le sentiment et l'ambition de toute espèce de gloire, qu'il fut tenté, a-t-il dit souvent, de lutter en public contre un athlète aussi redoutable que Bossuet dans le pugilat théologique. Bossuet avait toujours vécu , dès l'âge de vingt ans , dans la société privée de ce grand homme. « Il soutint, dit l'abbé de Choisy, à la cinquième page de l'éloge de Bossuet qu'on trouve dans le recueil des discours de V Académie française , en 1704, «il soutint sa première thèse de bachelier à Navarre, « sous les auspices et même sous les yeux du grand Condé, qui , supérieur « aux autres hommes par l'esprit et le savoir, aussi bien que par le cou- « rage, fut tenté , à ce qu'il a dit lui-même plus d'une fois, d'attaquer un « répondant si habile et de lui disputer les lauriers même de la théologie; « et depuis lors ce grand prince, qui ne résistait point au vrai mérite, lui « a toujours accordé son estime et sa tendresse. Le prélat s'en est montré « reconnaissant au delà même du tombeau , en consacrant à sa mémoire « l'un de ces discours funèbres qui lui ont attiré tant d'acclamations. »

L'évêque de Meaux ne pouvait s'acquitter, en effet, plus noblement envers l'illustre protecteur de sa jeunesse, qu'en lui consacrant cette magnifique oraison funèbre qui, par sa liaison nécessaire avec les études de toute éducation soignée , a rendu la renommée de son héros en quelque sorte classique pour toutes les générations suivantes, et qui par là même garantit encore mieux l'immortalité de son nom , que n'aurait pu faire le souvenir de ses victoires. 11 faut avouer, en l'honneur de l'éloquence, que Condé et Turenne sont redevables d'un grand accroissement de gloire à Bossuet et à Fléchicr, leurs panégyristes.

d'une leçon spéciale. Mais, en laissant à part ces mécomptes de la vanité dans un sermon, il peut être utile d'en montrer la maladresse et les inconvénients, par un singulier exemple que nous fournissent les œuvres d'un orateur très-célèbre, qui, du moins, ne s'est pas donné ce tort dans l'exercice du ministère sacré. Fléchier nous offre donc le plus étrange phénomène de vanité, dans une lettre imprimée, par l'imprudence d'un zèle aveugle pour sa gloire, à la tête de ses Oraisons funèbres. Il y fait lui-même son portrait. On croirait qu'il envoie à son correspondant les matériaux d'un panégyrique : disons mieux, c'est un éloge tout fait , où son admiration pour ses propres talents et son orgueilleuse modestie s'efforcent de relever tour à tour, par la symétrie de ses antithèses, le tableau et le contraste de tous ses genres de mérite. Voici comment l'évêque de INîmes se peint et s'apprécie.

« Il a, dit-il, un caractère d'esprit capable de tout ce qu'il « entreprend ; pour son style, la nature y approche de l'art, et « l'art y ressemble à la nature. On ne peut rien ajouter à ce « qu'il écrit sans y mettre du superflu, et l'on n'en peut rien « retrancher sans y ôter quelque chose de nécessaire. Il sait « jeter quelques grains d'un encens odoriférant qui récrée et « n'étourdit pas; aussi n'en reçoit-il pas qui ne soit aussi fin « que celui qu'il donne. On voit dans ses yeux je ne sais quoi « qui répond de son esprit. Enfin il vaudrait mieux , s'il pou- « vait s'accoutumer au travail, et si sa mémoire, un peu iii- « grate sans être cependant infidèle, le servait aussi bien que « son esprit; mais il n'y a rien de parfait au monde , et cha- « cun a ses endroits faibles. »

En supposant que la postérité eût ratifié ce jugement qu'osa porter de ses talents et de son goût l'évêque de Mmes , il resterait encore aux admirateurs de Fléchier à désirer pour sa gloire qu'il eût eu assez de pudeur pour ne pas le prononcer lui-même.

On ne doit pas craindre sans doute que jamais un orateur chrétien puisse porter l'aveuglement de l'amour-propre jusqu'à se permettre en chaire une phrase qui approche d'un tel

excès d'orgueil. La risée publique lui apprendrait bientôt combien il serait choquant et maladroit, je ne dirai pas seulement de se louer, mais encore d'oser simplement parler de soi devant une grande assemblée. On évite même ce ridicule dans la société. C'était le bon goût , autant que l'humilité chrétienne, qui avait banni le moi des écrits de Port-Royal. L'abbé Fleury dit que l'historien lui-même doit toujours se cacher « dans sa narration x ; en sorte que le lecteur n'ait jamais le « loisir de penser si les faits sont bien ou mal écrits, s'ils sont « écrits, s'il a un livre entre les mains, s'il y a un auteur au « monde. C'est ainsi qu'Homère écrivait. »

Or, s'il n'est pas permis à un historien de se faire remarquer dans ses récits , un prédicateur doit être assurément plus attentif encore à se laisser oublier de son auditoire. Il est néanmoins quelques occasions où un orateur chrétien peut se prendre modestement lui-même pour sujet d'un développement de morale qui intéresse la multitude. Mais ce n'est point pour appeler sur lui l'attention de l'auditoire qu'il se donne alors en spectacle ; c'est au contraire pour concentrer en lui seul les faiblesses, les illusions, les écarts et les inconséquences de l'esprit ou du cœur humain ; et dans une telle vue plus il parlerait de lui , moins on le trouverait personnel. Massillon excelle dans cette humble méthode de se mettre ainsi à la place des pécheurs , en déplorant ses propres contradictions , ses erreurs , ses angoisses et ses remords. Il excite le plus touchant intérêt , il attendrit ses auditeurs jusqu'aux larmes, toutes les fois que, les peignant euxmêmes dans sa personne avec la vérité la plus frappante , quand il dévoile les profondeurs de sa conscience, il se dénonce à Dieu comme un ingrat, comme un misérable, comme un insensé. Je ne citerai aucun de ces monologues fréquents et souvent sublimes. J'aime mieux , pour généraliser une règle de goût , retracer ici cette confusion salutaire d'un esprit qui s'arme de toute sa force quand il veut se

' Premier discours sur l'Histoire de l'Église,

combattre lui-même, et transcrire simplement, sans commentaire, un passage brillant de Fontenelle, dans son Traité du Bonheur. Cet ouvrage est écrit avec une précision ingénieuse et quelquefois profonde. Les idées y occupent beaucoup plus d'espace dans l'esprit du lecteur que sous la plume de l'auteur ; et nous le lirions avec encore plus de charme, comme tous les autres ouvrages de cet académicien, sans même en excepter ses Éloges , s'il y alliait plus souvent l'intérêt de la sensibilité à la finesse de l'esprit.

« D'abord, dit-il, il faut examiner , pour ainsi dire, les « titres de ce qui prétend ordonner de notre bonheur. Pour- « quoi cette dignité que je poursuis m'est-elle si nécessaire? « C'est qu'il faut être élevé au-dessus des autres. Et pourquoi « le faut-il ? C'est pour recevoir leurs respects et leurs hom- « mages. Et que me feront ces hommages et ces respects? Ils « me flatteront très-sensiblement. Et comment me flatteront- « ils , puisque je ne les devrai qu'à ma dignité , et non pas à « moi-même ? »

En développant et en Rappliquant ainsi à lui seul une maxime générale, l'orateur chrétien peut raisonner et s'émouvoir très-utilement pour subjuguer son auditoire : tout autre égoïsmelui est interdit. Bossuet m'attendrit jusqu'au fond de l'âme quand il parle de ses cheveux blancs. Bourdaloue me pénètre d'un saint respect lorsqu'il est réduit à faire l'apologie de son sermon sur l'impureté^, dans son homélie de la Macjdeleine. Mais c'est le privilège de ces grands maîtres, de hasarder de pareilles licences avec la certitude d'en éviter les écueils ; et encore ne se les permettent-ils jamais sans une nécessité qui excuse tout , ou sans y déployer une vigueur de génie qui fait tout admirer.

Bourdaloue en fournit un exemple remarquable. Cet orateur immortel eut assez de confiance en sa renommée et d'ascendant sur l'opinion publique , non-seulement pour oser parler de lui en chaire , mais encore pour pouvoir attribuer en quelque sorte à son ministère , avec l'approbation universelle, dans l'oraison funèbre du grand Condé , le premier

éveil de conscience el les soudains mouvements de piété qui excitèrent ensuite ce prince à consacrer à la religion les dernières années de sa vie , en lui entendant prononcer l'éloge de Henri de Bourbon , son auguste père. Il rend d'abord un digne hommage au génie supérieur de l'évêque de Meaux : il reconnaît hautement qu'il ne lui appartient plus de peindre la fermeté de son héros aux approches de la mort , après le magnifique tableau que venait d'en tracer Bossuet. « Ce don « était réservé, dit-il, à une bouche plus sacrée et plus élo- « quente que la mienne. L'illustre et savant prélat qui vous « a parlé avant moi a déjà épuisé cette matière ; et après ce « que vous avez ouï, c'est à moi de me taire. »

Voici maintenant avec quelle dignité et quelle éloquence Bourdaloue rappelle ensuite , sans orgueil et sans fausse modestie, l'impression extraordinaire que la grâce avait fait produire à l'un de ses discours sur l'âme du prince de Condé, qui avait enfin résolu de s'occuper sérieusement de sa conversion, en écoutant l'éloge de son père au milieu de ses obsèques dans la bouche du même orateur.

« Ledirai-je, chrétiens! Dieu m'avait donné comme un pressentiment de ce miracle ; et dans le lieu même où je vous parle aujourd'hui , dans une cérémonie toute semblable à celle pour laquelle vous êtes ici assemblés, le prince lui-même m'écoutant, j'en avais non-seulement formé le vœu , mais comme anticipé l'effet par une prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction. Soit inspiration ou transport du zèle , élevé au-dessus de moi , je m'étais promis , Seigneur ! ou plutôt je m'étais assuré de vous , que vous ne laisseriez pas ce grand homme, avec un cœur aussi droit que celui que je lui connaissais, dans la voie de la perdition et de la corruption du monde. Lui-même, dont la présence m'animait, en fut ému. Et qui sait, ô mon Dieu ! si , vous servant dès lors de mon faible organe , vous ne commençâtes pas dans ce moment à l'éclairer et à le toucher de vos divines lumières? Quoi qu'il en soit, mes vœux et mes souhaits n'ont pas été vains. Il vous a plu,

« Seigneur! de les exaucer, et j'ai eu la consolation de voir « ma parole accomplie. Ce prince, qui m'avait écouté, a « depuis écouté votre voix secrète; et parce qu'il avait un « cœur droit , il a suivi l'attrait de votre grâce. »

Ce pieux et beau mouvement de Bourdaloue, qui se tourne vers Dieu au moment où il parle de lui-même à son auditoire , est d'autant mieux placé , qu'en se prosternant alors devant la majesté du Créateur , le ministre de la parole s'efface du tableau , ou du moins éloigne de lui tout soupçon de vanité , par son attention à ne célébrer que le seul triomphe de la grâce. Voilà une des citations innombrables de ses discours qu'on peut soumettre avec confiance à l'examen de la critique la plus sévère, et à la délicatesse du goût le plus exquis. Elles montrent combien le talent de ce grand homme était éminemment propre au genre oratoire, et combien il lui eut été facile d'y produire encore de plus grands effets, s'il avait voulu se livrer plus souvent à une sensibilité si pathétique et si sublime.

L'intérêt et le souvenir que consacre cette éloquente apostrophe , en forme de prière, doivent exciter naturellement le désir de la comparer aux ardentes supplications que Bourdaloue avait adressées au ciel , en faveur du grand Condé, dans l'oraison funèbre de Henri de Bourbon, son père. Je vais donc les mettre ici sous les yeux du lecteur ; et en voyant cet orateur célèbre , plein de zèle et de verve , beaucoup plus animé et plus touchant dans ses éloges que dans ses instructions morales , on regrettera sans doute que Bourdaloue n'ait pas voulu faire un plus fréquent usage de son rare talent pour émouvoir et attendrir les cœurs.

« Laissons là , s'était donc écrié Bourdaloue , à la fin de « cette ancienne oraison funèbre , en parlant du grand « Condé y laissons là ces exploits de guerre dont la France a « retenti, et ces prodiges de valeur qui ont fait taire devant lui « tout l'univers. Il est ici au pied des autels pour en faire « hommage au Dieu des armées , et il n'assiste à cette funèbre « cérémonie que pour apprendre où doit aboutir enfin tout

l'éclat de sa renommée. C'est pour ce fils et pour ce héros que nous faisons continuellement des vœux ; et ces vœux, ô mon Dieu! sont trop justes, trop saints, trop ardents , pour n'être pas enfin exaucés de vous. C'est pour lui que nous vous offrons des sacrifices : il a rempli la terre de son nom ; et nous vous demandons que ce nom si comblé de gloire soit encore écrit dans le ciel. Vous nous l'accorderez , Seigneur ! et ce ne peut être en vain que vous nous inspirez pour lui tant de désirs et tant de zèle. Répandez donc sur sa personne la plénitude de vos lumières et de vos grâces. Répandez-la sur ce prince , le fondement de toutes les espérances de sa maison, l'héritier de son courage et de toutes ces héroïques qualités, de sa hardiesse à entreprendre de grandes choses , de son activité à les poursuivre , de sa valeur aies exécuter, des rares talents de son esprit, delà délicatesse et de la finesse de son discernement, de sa pénétration dans les affaires, de son génie sublime pour tout ce qu'il y a dans les sciences de plus curieux et de plus recherché... Remplissez-le, 6 mon Dieu ! de cet esprit de religion dont je viens de lui proposer un modèle si propre à le toucher et si capable de le convaincre. Ajoutez a toutes les grandeurs qu'il possède dans le monde celle d'en faire un prince prédestiné , puisque hors de là toute grandeur n'est que vanité et que néant. Que sert-il , dit un Père, d'avoir une croyance catholique et de mener une vie païenne? Quid enim prodest si quis calhollce credat et gentiliter vivat ? »

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