‹ Essai sur l'éloquence de la charieChapitre 46 sur 63 · LVII. De Bourdaloue · texte numérisé non relu

LVII. De Bourdaloue

Ce qui me ravit , ce qu'on ne saurait assez préconiser dans les sermons de l'éloquent Bourdaloue , c'est qu'en exerçant le ministère apostolique, cet orateur plein de génie se fait presque toujours oublier lui-même pour ne s'occuper que de l'instruction et des intérêts de ses auditeurs ; c'est que , dans un genre trop souvent livré à la déclamation , il ne se permet pas une seule phrase inutile à son sujet, n'exagère jamais au-.

(•un des devoirs du christianisme, ne change point en préceptes ies simples conseils évangéliques ; et que sa morale, constamment réglée par la sagesse éclairée de ses principes, peut et doit toujours être réduite en pratique ; c'est la fécondité inépuisable de ses plans, qui ne se ressemblent jamais , et l'heureux talent de disposer ses raisonnements avec cet ordre savant dont parle Quintilien, lorsqu'il compare l'habileté d'un grand écrivain qui règle la marche de son discours à la tactique d'un général qui range une armée en bataille T ; c'est cette puissance de dialectique, cette marche didactique et ferme, cette force toujours croissante, cette logique exacte et serrée , disons mieux, cette éloquence continue du raisonnement, qui dévoile et combat les sophismes, les contradictions, les paradoxes , et forme de l'ordonnance de ses preuves un corps d'instruction où tout est également plein, lié, soutenu, assorti , où chaque pensée va au but de l'orateur , qui tend toujours, en grand moraliste, au vrai et au solide, plutôt qu'au brillant et au sublime du sujet; c'est cette véhémence accablante et néanmoins pleine d'onction, dans la bouche d'un accusateur qui , en plaidant contre vous au tribunal de votre conscience, vous force à chaque instant de prononcer en secret le jugement qui vous condamne : c'est la perspicacité avec laquelle il fonde tous nos devoirs sur nos intérêts, et cet art si persuasif , qu'on ne voit guère que dans ses sermons , de convertir les détails des mœurs en preuves de la vérité qu'il veut établir ; c'est cette abondance de génie qui ne laisse rien à imaginer au lecteur par delà chacun de ses discours , quoiqu'il en ait composé au moins deux, souvent trois, quelquefois quatre sur la même matière , et qu'on ne sache souvent , après les avoir lus , auquel de ces sermons il faut donner la préférence ; c'est cette sûreté et cette opulence de doctrine qui font de chacune de ses instructions un traité savant et oratoire de la matière dont elles sont l'objet; c'est la simplicité d'un style nerveux et touchant, naturel et noble, lumineux et con-

1 « Est vclut imperaîoria virtus. » InsU, II.

eis , où rien ne brille que par l'éclat de la pensée, où règne toujours le goût le plus sévère et le plus pur, et où l'on n'aperçoit jamais aucune expression ni emphatique ni rampante ; c'est cette pénétrante sagacité qui creuse, approfondit, féconde, épuise chaque sujet; c'est cette compréhension vaste et profonde qu'il ne partage qu'avec saint Augustin et Bossuet, pour saisir dans l'Évangile et y embrasser d'un coup d'ceil les lois , l'ensemble, l'esprit et tous les rapports de la morale chrétienne ; c'est la série de ses tableaux , de ses preuves , de ses mouvements , la connaissance la plus étendue et la plus, exacte de la religion , l'usage imposant qu'il fait de l'Écriture, J'à-propos des citations, non moins frappantes que naturelles, qu'il emprunte des Pères de l'Église , et dont il tire un parti plus neuf, plus concluant , plus heureux que n'a jamais fait aucun autre orateur chrétien. Enfin, je ne puis lire les ouvrages de ce grand homme sans me dire à moi-même , en y désirant quelquefois , j'oserai l'avouer avec respect , plus d'élan à sa sensibilité, plus d'ardeur à son génie, plus de ce feu sacré qui embrasait l'âme de Bossuet, surtout plus d'éclat et de souplesse à son imagination. Voilà donc , si l'on y ajoute ce beau idéal , jusqu'où le génie de la chaire peut s'élever, quand il est fécondé et soutenu par un travail immense ! Je ne connais rien de plus étonnant et de plus inimitable dans l'éloquence religieuse , que les premières parties des sermons de Bourdaloue, sur la Conception, sur la Passion, Dei Vibtutem , et sur la Résurrection, etc. Ses discours sur X Ambition , sur la Providence , sur le Jugement téméraire, sur le Pardon des injures, sur la Religion chrétienne, sont aussi admirables. C'est la borne de l'art, comme c'est la borne du genre ; et on peut appliquer avec confiance à ces chefs-d'œuvre le vers si connu de Boileau :

C'est avoir profité que de savoir s'y plaire. LVIII. De Massiilon.

Massillon , le plus digne rival de Bourdaloue dans l'ensemble des stations soutenues et complètes de la chaire , est

toujours intéressant, quoiqu'il ait rarement des traits sublimes. Mais s'il paraît trop souvent inférieur à sa renommée comme orateur, il est du moins incontestablement au premier rang comme écrivain; et nul de nos auteurs les plus célèbres n'a porté l'élégance et la beauté continues du style à un plus haut degré de perfection.

Je ne m'arrêterai point à motiver l'admiration profonde que m'inspirent, dans les discours de ce grand homme, la fécondité de son imagination et les développements de son éloquence , sa manière inimitable d'amener et d'exposer la matière qu'il veut traiter, dès la conception de l'exorde , qui doit sortir naturellement du sujet, selon la doctrine de Cicéron , comme une fleur de sa tige1-, sa connaissance et ses peintures du cœur humain: ses tableaux des mœurs et du monde; la richesse, l'éclat, la mesure et la variété de ses pinceaux; le juste et merveilleux emploi qu'il fait habituellement de l'Écriture sainte, qui est l'histoire de la Providence, et ses citations toujours heureuses, mais trop rares peut-être, des Pères de l'Église; la chaleur de ses mouvements oratoires; la piété de ses pathétiques accents et les épanchements de sa sensibilité; ses traits frappants et même quelquefois sublimes, enfin la progression graduée et toujours croissante de son onction , et la verve de son talent , qui , dans ses plus longs sermons , ne laissent jamais ni refroidir l'intérêt ni apercevoir la moindre longueur2. Ces rares et divers talents de Massillon, envisagé comme orateur, sont au-dessus de tous les éloges; mais c'est uniquement dans la beauté et dans les secrets de son style que je veux chercher ici des leçons.

Pour bien apprécier tous les trésors de ce style enchanteur,

1 « Effloruisse penitus videatur ex re de qua agitur. » Orator. 27.

2 On demandait un jour à Rivarol son avis sur deux vers qu'on venait de lire en sa présence : Il répondit qu'il trouvait des longueurs dans ce distique. Ce mot plaisant n'est pas de lui , mais du poëte Martial; et il est cité par Boileau dans sa lettre à Brossette du 8 avril 1703, où il dit : « Ce « ne sont pas huit bons vers qui sont longs , ce sont deux méchants vers « qui sont quelquefois longs à outrance. Sed tu disticha ïongafacis, dit « Martial. »

il faut d'abord savoir gré à Massillon d'en avoir exclu tous les défauts brillants qu'ambitionne le mauvais goût. Ce ne sont point, en effet, ici de ces phrases.coupées à chaque instant, décousues , épigrammatiques , sautillantes ou antithétiques , et aussi fatigantes à lire que faciles à combiner ; ce ne sont point de ces oppositions recherchées , qui ne tendent qu'à faire briller l'esprit en excitant la surprise; de ces efforts d'énergie qui rendent la diction bizarre , enflée , tendue et monotone ; de ces métaphores outrées qui tourmentent la langue ; de ces sentences métaphysiques, obscures , entortillées ou paradoxales , qui donnent au discours le ton et la couleur les plus contraires à l'éloquence. Mais c'est le tissu égal et soutenu d'une élocution riche et variée, avec l'élégance la plus naturelle et la plus brillante dans sa simplicité ; d'une élocution où tous les mots se correspondent et se soutiennent par leur circuit et leur arrondissement. Disons plus : c'est ce beau cours d'idées que Cicéron paraît suivre dans ses compositions , quand il le dirige, et quil désigne si bien par une métaphore qui abrège la comparaison en suppléant aux mots, quand il le représente sous l'image d'un fleuve qui roule des eaux limpides dans un lit profond , flumen orationis.

En effet , la pensée de Massillon ne jaillit point des profondeurs de son génie , comme on voit les flots d'une source abondante s'élancer avec cet impétueuse majesté qui frappe dans Bossuet. Il ne jette jamais sa phrase ; il la combine , il l'arrondit toujours ; il en soigne l'élégance , la couleur, la noblesse, la pompe et l'harmonie, avec un goût pur, ennemi de toute affectation , sans en briser brusquement la mesure , et surtout sans aspirer jamais à réveiller l'oreille par aucun écart imprévu ou par aucune chute précipitée. Les membres variés de sa période sont disposés avec un tel goût, que leur brièveté n'en atténue nullement la consistance , et que leur développement oratoire n'en ralentit jamais le mouvement. Il cache le travail de son style avec un art infini , en ne se permettant ni la moindre recherche d'expression , ni la plus simple prétention à l'esprit ou à la finesse, ni le plus léger nuage qu'élève sou-

vent autour de la pensée cette ambition si commune et si malheureuse qui ne trouve que des ténèbres en cherchant la profondeur. Ce qui distingue surtout sa manière d'écrire , c'est que la répétition même de ses idées n'entraîne aucune diffusion dans son style; de sorte que ces variantes, où chaque phrase a sa plénitude , offrent quelque vide dans les perceptions de son esprit , sans montrer aucune prolixité dans ses périodes, qui surprennent également par leur abondance et par leur brièveté, selon le vœu de Quintilien, tum copia, tum brevitate mirabilis. Il aime mieux, dans le choix des mots, rester en deçà que d'aller au delà de ce qu'il veut dire. I! semble, en écrivant, avoir sans cesse présente à son esprit la maxime de goût enseignée aux orateurs par Cicéron, qu'en fait de diction l'excès blesse plus que le défaut. Magis ofjenclit nimium quam parum I. Il ne hasarde rien en écrivant; et plus il s'occupe de son élocution , plus il se montre naturel dans son langage et dans ses tournures.

Massillon cite très-rarement les écrivains profanes dans ses discours. Son Petit Carême en fournit un seul exemple dans le premier sermon sur les exemples des Grands , où il rappelle cette belle idée de SalLuste : In maxima jortuna minima licentia est; c'est-à-dire que plus l'élévation semble donner de licence par V autorité qu'elle procure, plus elle en ôte par les bienséances quelle impose. Mais l'évêque de Clermont fait mieux encore que de citer les anciens , il les imite ; il enrichit la prose française d'une multitude de constructions , souvent même de tours de période qu'il emprunte du latin , et qui s'adaptent très-heureusement à la clarté ainsi qu'au génie de notre langue. Un orateur qui voudra se dévouer à de grandes études trouvera qu'il reste encore à faire en ce genre des conquêtes légitimes autant que précieuses, dans Cicéron, Tite-Live, Tacite, Salluste et Cornélius Népos. Massillon nous en a ouvert la route. On reconnaît aisément sa belle manière à la contexture et à l'ensemble de ses alinéas , qu'il

* De Oratore, 59.

restreint au développement d'une seule pensée enrichie par l'inépuisable fécondité de son imagination.

Le mouvement du style de Massillon , toujours combiné avec la marche de son discours, est facile et continu. Ses hardiesses sont voilées par des expressions communes qui se rap^ procheraient plutôt d'une espèce de négligence que d'aucune affectation; et l'on ne démêle quelquefois l'élan de sa pensée ou l'audace de son langage que par je ne sais quel courage apostolique d'une familière simplicité. Cette élocution ravissante nous rappelle celle de Cicéron dans toute sa magnificence, en nous offrant l'accord le plus parfait du jugement, de l'imagination et du goût. La lecture de ses ouvrages est proprement un charme x : elle produit une telle impression de bonheur sur mon esprit , que lorsque je veux chercher quelquefois dans ses sermons l'un de ces beaux traits dont je me souviens d'avoir été plus vivement frappé , je ne puis plus quitter le discours, et souvent le volume, qu'après l'avoir relu de suite en entier. L'analyse approfondie de ce style est toujours pour moi une continuité de découverts dont je jouis avec d'autant plus de délices, qu'elles m'enchantent en même temps qu'elles m'instruisent; et Massillon a renouvelé souvent en moi la décourageante admiration que Boileau éprouvait en lisant Démosthène, quand il disait, comme je l'ai déjà rappelé : // me fait tomber la plume des mains.

L'élite de notre littérature fut étonnée , à la lecture de son discours de réception à l'Académie , d'y trouver dans un homme de communauté, selon le jugement de madame de Tencin, un bon goût, un bon ton et une bonne grâce, dont n'approche point le style des grands seigneurs les plus distingués par leur esprit dans les sociétés de la cour.

Mais la meilleure et même la seule véritable manière de louer le style de Massillon doit consister surtout à citer quelques exemples de la perfection de son goût dans l'art d'écrire. Or, ces exemples, je ne veux pas les choisir dans son Grand

1 La Fontaine.

Carême, son Avent et ses Conférences, qu'il faudrait copier presque entièrement : je les tirerai donc uniquement de ceux de ses discours qu'on ne lit plus guère , dont on ne parle jamais, et qui se trouvent, pour ainsi dire, perdus dans sa renommée. Un trait d'une seule ligne suffît très-souvent pour déceler en lui un grand écrivain; ainsi, dans son oraison funèbre du Dauphin , il excuse habilement la dissipation et les écarts de la jeunesse de prince : « Qu'offrirait notre vie « au public, si elle était un spectacle comme celle des princes? « Moins exposés qu'eux, sommes-nous plus fidèles ? Nos chutes « se cachent dans l'obscurité de nos destinées. » Je n'ai pas besoin de relever la hardiesse et le coloris d'un pareil langage, pour faire sentir la beauté de ce dernier coup de pinceau.

Voici comment parlait Massillon dans une obscure assemblée de charité, en adressant à une réunion de pieuses femmes quelques instructions sur les œuvres de miséricorde. Cette exhortation est en quelque sorte cachée dans le volume des mystères.

« Ce qu'il y a de plus déplorable , dit-il , c'est que des « mœurs qui nous paraîtraient dangereuses , si elles n'étaient « accompagnées de quelque office de piété , perdent à nos « yeux tout ce qu'elles ont de douteux, dès que ces œuvres « extérieures les soutiennent. Et si quelquefois les vérités du « salut entendues , ou la grâce plus forte , troublent cette « fausse paix et jettent des terreurs dans la conscience, ah! « la nudité couverte , la faim rassasiée, la misère secourue , « l'innocence protégée, s'offrent à l'instant à notre esprit, et « calment cet heureux orage. Ce sont des signes de paix qui « dissipent aussitôt nos alarmes. C'est cet arc trompeur dont « parle le prophète Osée, arcus dolosus r, lequel , au milieu « des nuages et des tempêtes que le doigt de Dieu commençait « à exciter dans le cœur, vient nous promettre une fausse « sérénité, et divertit notre esprit de l'image présente du « danger: On s'endort sur ces tristes débris de religion,

1 « Osée, cap. vu , vers 16.

« comme s'ils pouvaient nous sauver du naufrage ; et des « œuvres chrétiennes qui devraient être le prix de notre salut « deviennent l'occasion de notre perte éternelle. »

La finesse d'observation et la justesse d'esprit qui distinguent ce tableau ne sont pas moins remarquables que le mouvement et la vivacité du style. Ce langage d'une riche poésie est le véritable idiome de la chaire. Le trait souligné paraît simple au premier coup d'œil; mais quand on l'analyse, on y trouve, sous des expressions communes, une hardiesse d'éloquence et de simplicité que l'imagination de Massillon pousse jusqu'à l'audace , et que son excellent goût sait voiler sous le tonfamilier d'une élocution ordinaire.

Voulez-vous voir comment Massillon sait allier le naturel du style à la majesté de la pompe oratoire , lisez ce passage du discours qu'il prononça pour la bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat : « Hélas! que sont les hommes «sur la terre? Une fatale révolution, une rapidité que « rien n'arrête , entraîne tout dans les abîmes de l'éternité. « Les siècles, les générations, les empires, tout va se « perdre dans ce gouffre : tout y entre et rien n'en sort. Nos « ancêtres nous en ont tracé le chemin , et nous allons le « frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. « Ainsi les âges se renouvellent; ainsi la figure du monde « change sans cesse ; ainsi les morts et les vivants se succèdent « et se remplacent continuellement. Rien ne demeure, tout « s'use , tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même , et ses « années ne finissent point. Le torrent des âges et des siècles « coule devant ses yeux, et il voit de faibles mortels, dans le « temps même qu'ils sont entraînés par le cours fatal , l'in- « sulter en passant , profiter de ce seul moment pour désho- « norer son nom , et tomber au sortir de là entre les mains « éternelles de sa justice. »

Ce contraste du rapide instant de notre vie avec l'éternité de Dieu rend plus frappante la démence des hommes ; et au moment même où nous sommes entraînés par le cours fatal, le délire de V insulter en passant devient un trait sublime. Je ne

puis transcrire ici tout ce qui mérite uu tribut particulier d'admiration dans le style d'un si grand écrivain. Mais j'y renvoie le lecteur avec confiance, et je veux signaler du moins à sa pieuse curiosité le commencement de la seconde réflexion du quatrième discours pour une profession religieuse : il y verra un double tableau de la société et de cette solitude que madame de Maintenon trouvait si bonne , disait-elle, quand on n'est pas mauvais soi-même, aussi remarquable par la peinture des mœurs et la beauté du style que par la connaissance du monde et du cœur humain.

Massillon est assez grand et assez assuré de son immortalité, comme du rang éminent qu'il occupe ajuste titre parmi nos orateurs classiques, pour que l'on puisse avouer, sans inquiétude pour sa gloire, les négligences et les fautes de ses compositions. Je conviens donc qu'il abuse quelquefois de sa facilité pour répéter les mêmes idées. Il les présente sous des formes variées qui les énervent à force de les reproduire. En voici un exemple que je tire à dessein de son Petit Carême, où ce défaut est beaucoup plus sensible que dans ses autres sermons.

Au milieu de son discours sur le respect que les grands doivent à la religion, Massillon emprunte de David un passage très-heureusement imité ou amplifié par Racine1 , et auquel on ne peut rien comparer dans l'antiquité profane2. C'est

1 Voici la traduction de Racine, que l'on peut citer comme un modèle de poésie , mais non pas de précision , quand on la compare au texte :

J'ai vu l'impie adoré sur la terre ;

Pareil au cèdre , il cachait dans les cieux Son front audacieux; 11 semblait à son gré gouverner le tonnerre ,

Foulait aux pieds ses ennemis vaincus : Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

2 Les Livres saints nous fournissent un digne objet de comparaison avec ce trait sublime de David, dans le vingt-sixième verset du trente-deuxième chapitre du Deutéronome. Moïse y fait dire à Dieu, dont une seule parole a suffi pour faire disparaître ses ennemis et abolir à jamais leur mémoire sur la terre : J'ai parlé : où sont-ils ! Dixi : ubinam suntP

le 35e verset du 36e psaume : Vidi impium superexaltatum et elevatum sicut cedros Libani, et tra?isivi, et ecce non erat. fai vu l'impie subexalté et élevé comme les cèdres du Liban; f ai passé, il n'était plus. Massillon a voulu paraphraser aussi à sa manière ce même passage, dans lequel la concision du texte sacré fait fuir l'image avec autant de rapidité que l'objet qu'on voit disparaître comme l'éclair. L'orateur y ajoute un bel accessoire : il semble insulter le ciel par sa gloire orgueilleuse, mais il n'en énerve pas moins l'original par six variantes, qui expriment toutes la même idée. Il délaye sa pensée; il détrempe dans un flux de paroles un trait qui tire sa sublimité de sa précision , et dont le roiprophète avait consacré l'énergie, en le lançant avec plus de force par le ressort poétique d'un si petit nombre de mots. Écoutons Massillon :

« Je sais , dit-il , que l'impie prospère quelquefois , qu'il « paraît élevé comme le cèdredu Liban, et qu'il semble insulter « le ciel par une gloire orgueilleuse qu'il ne croit tenir que de « lui-même. Mais attendez , son élévation va lui creuser elle- « même son précipice : la main du Seigneur l'arrachera « bientôt de dessus la terre. La fin de l'impie est presque tou- « jours sans honneur. Tôt ou tard , il faut enfin que cet édifice « d'orgueil et d'injustice s'écroule : la honte et les malheurs « vont succéder ici-bas à la gloire de ses succès : on le verra « peut-être traîner une vieillesse triste et déshonorée ; il finira « par l'ignominie : Dieu aura son tour, et la gloire de l'homme « injuste ne descendra pas avec lui dans le même tombeau. »

Cet alinéa ne me paraît qu'une languissante amplification de la première pensée. Voilà un exemple frappant de ces répétitions que j'ai cru pouvoir reprocher à Massillon. Une si facile méthode , qui n'exige point assurément une imagination bien vive et encore moins féconde , pour exprimer la même idée en d'autres mots, a séduit trop souvent son talent ou son goût , principalement dans le Petit Carême. Cet écueil avait été signalé longtemps auparavant , dans la carrière de l'éloquence, parles justes reproches que s'était attirés Fléchier,

si peu digne d'avoir une tel imitateur, quand avec sa faconde ordinaire il faisait, selon le langage du collège, son thème en deux façons.

La même prolixité d'amplification se retrouve quelquefois aussi, mais beaucoup plus rarement, dans le Grand Carême de Massillon. Je ne veux en citer qu'un seul exemple, pour justifier le reproche que je lui fais de ne s'être pas assez prémuni contre ce ton de déclamation. On trouve l'une de ces variantes de mots vers le milieu de la seconde partie de son homélie sur la Samaritaine. « En mettant des bornes à nos « penchants, Dieu en a donc mis à nos peines; en nous « marquant nos devoirs , il nous a donc montré nos remèdes ; « en ne nous laissant point à nous-mêmes et entre les mains de « nos passions , il nous a donc empêchés d'être nos propres « tyrans : en nous assujettissant à sa loi, il n'a pas voulu « tyranniser notre cœur, mais en fixer les inquiétudes1. »

Mais au moment où je relève ces fastidieuses redites dans les compositions deMassillon, je me plais à lui rendre un juste hommage de l'heureuse précision qui fortifie souvent son éloquence. Je trouve , avec toute la perfection de son style, un modèle frappant des tournures très-serrées et très-oratoires dont il a enrichi notre langue, dans son homélie déjà citée sur

1 Je ne puis tolérer, je l'avoue , l'étrange système de l'abbé Batteux sur c;tte abondance de paroles qu'il ose trouver oratoire. Cet académicien , dont la doctrine littéraire est ordinairement faible et commune , mais saine au moins, n'a pas craint de faire d'une si lâche diffusion unjnérite et pour ainsi dire un précepte de goût en éloquence. Après avoir analysé dans le plus grand détail, à la fin du chapitre îx, tome IV, de ses Principes de littérature, l'oraison funèbre de Turenne, Batteux croit bonnement louer Fléchier en ajoutant que les idées de ce discours sont oratoires , parce que les mêmes idées y sont développées , amplifiées et présentées plusieurs fois sous des faces différentes. Certes, le commentaire me scandalise encore plus que l'assertion. C'est précisément le contraire de cette méthode qui est une règle de Fart oratoire, et un principe fondamental du goût. Batteux confond ici le rhéteur, ou plutôt le déclamateur, avec l'orateur, quoique l'amplification et l'éloquence n'aient pas plus d'analogie entre elles que les jeux de l'escrime ne ressemblent à la vigueur du pugilat.

la Samaritaine, vers la sixième page du premier point. C'est un très-beau moule de phrase que je ne me souviens d'avoir vu dans aucun autre de nos écrivains. Un orateur ordinaire aurait employé quatre fois plus d'espace pour présenter les mêmes pensées, groupées par Massillon avec tant de concision et de clarté , que , sans réfuter par la moindre discussion les prétentions des pécheurs , auxquels il ne veut laisser aucune excuse, il lui suffit de les exposer ou plutôt de les indiquer simplement pour les confondre avec tout l'ascendant de l'évidence et le triomphe de l'ironie : il n'a pas besoin de vous écouter, en vous accablant de questions auxquelles votre conscience répond en secret malgré vous : il vous force de vous juger vous-même, et renonciation rapide de tous vos prétextes vous en découvre aussitôt l'inconséquence et l'absurdité. Voici ce tour neuf et remarquable , que Démosthène et Cicéron eussent admiré.

« Quand vous nous dites que vous êtes du monde , que « prétendez-vous dire ? Que vous êtes dispensés de faire péni- «■ tence? Mais si le monde est le séjour de l'innocence, l'asile « de toutes les vertus , le protecteur fidèle de la pudeur, de « la sainteté, de la tempérance, vous avez raison. Que la « prière vous est moins nécessaire? Mais si dans le monde les « périls sont moins fréquents que dans les solitudes, les pièges « moins à craindre, les séductions moins ordinaires, les chutes « plus rares, et qu'il faille moins de grâce pour s'y soutenir, « je suis pour vous. Que la retraite n'y saurait être un devoir? « Mais si les entretiens y sont plus saints, les assemblées plus « innocentes ; si tout ce qu'on y voit , qu'on y entend , élève « à Dieu , nourrit la foi, réveille la piété , sert de soutien à la « grâce , je le veux. Qu'il en doit moins coûter pour se sauver ? « Mais si vous y avez moins de passions à combattre , moins « d'obstacles à surmonter; si le monde vous facilite tous les « devoirs de l'Évangile, l'humilité, l'oubli des injures, le « mépris des grandeurs humaines, la joie dans les afflictions, « l'usage chrétien des richesses, vous dites vrai, et on- vous « l'accorde. 0 hommes! tel est votre aveuglement, de compter

« vos malheurs parmi vos privilèges ; de vous persuader que « ce qui multiplie vos chaînes augmente votre liberté , et de « faire votre sûreté de vos périls mêmes. »

Les variantes, qui déguisent mal la répétition et le vide des idées , ne sont cependant pas le seul reproche que l'on puisse faire à Massillon. Tous ou presque tous ses plans sont les mêmes. Outre cette uniformité dont on est plus frappé quand on lit ses sermons de suite , il se borne ordinairement dans ses divisions à combattre les prétextes des passions ou de la faiblesse humaine, et n'entre peut-être pas assez avant dans le fond de ses sujets. Massillon était né avec de très-grands talents pour l'éloquence -, mais il n'était pas assez laborieux dans sa jeunesse : il se hâtait trop peut-être en traitant un grand nombre de sujets , sans les avoir assez creusés ; il abusait de sa facilité ; et j'oserais lui appliquer le jugement que l'orateur romain portait de Pison, qu'il a perdu pour sa gloire tout ce qu'il a refusé au travail1. On peut le soupçonner avec regret, malgré toute sa réputation , de n'avoir pas tiré de son génie tous les trésors qu'il pouvait lui fournir. C'est en lui décernant l'hommage de mon admiration la plus vive et la plus sincère, c'est en applaudissant de cœur et d'âme à l'opinion qui le proclame l'un de nos plus grands écrivains , c'est en le lisant sans cesse et en le relisant toujours avec amour, qu'il doit être permis à mon enthousiasme pour son talent et à mon zèle pour la perfection de l'art, de lui adresser le même reproche que fait le cardinal de Retz au grand Condé , quand il l'accuse de n'avoir pas rempli tout son mérite2.

Eh , combien, en effet, Massillon ne serait-il pas au-dessus même de sa renommée si on n'avait pas à regretter quelquefois qu'il n'ait pas donné plus de temps ou de travail à la composition de tous ses ouvrages. Trompé par sa fécondité, ce grand écrivain ne nourrit point assez de pensées son style enchanteur ; et il perdrait beaucoup sans doute s'il était

' « Quantum detraxif ex studio tantum amisite gloria. » Brut us, 23fi. 2 Mémoires, tome I.

jugé sur cette maxime de Fénelon 1 : Un bon discours est celui où l'on ne peut rien retrancher sans couper dans le vif. Quelquefois enfin ses raisonnements , trop peu réfléchis, sont dénués de la justesse , de la force , peut-être même de la gravité qu'il était si digne de leur donner. Croirait-on , par exemple , que dans son sermon sur la certitude d'un avenir, qui est rempli d'ailleurs de beautés mâles et énergiques, Massillon réfute sérieusement, et plus d'une fois, l'objection frivole qui se fonde sur l'impossibilité de croire à une autre vie par la raison que personne n'en est revenu ?

L'orateur français par excellence , Bossuet, a daigné confondre aussi cette prétention des pécheurs , qui voudraient être favorisés d'apparitions miraculeuses pour déterminer leur conversion. Une phrase lui suffit , en finissant l'oraison funèbre de madame Henriette , le plus touchant de tous ses discours , pour étouffer cette demande par un trait sublime. Plût à Dieu que Massillon eût souvent imité cette hardiesse de pinceau ! « Attendons-nous , s'écrie l'évêque de Meaux , « que Dieu ressuscite les morts pour nous instruire? Il n'est « point nécessaire que les morts reviennent , ni que quel- « qu'un sorte du tombeau : ce qui entre aujourd'hui dans le « tombeau doit suffire pour nous convertir. »

Page 1