LXXVIII. De l'Action oratoire
Lorsqu'un sermon est achevé, et même lorsqu'il est appris, il reste encore beaucoup à faire à un prédicateur pour le complément et le triomphe de son apostolat. Le succès de la composition dépend singulièrement de la manière de dire. Cette partie de l'art suffirait pour fournir seule la matière d'un grand ouvrage. Les anciens regardaient l'action comme une portion très-importante de l'éloquence ; et ils avaient porté la savante magie du débit à un degré de perfection dont nous n'avons probablement aucune idée , si nous en jugeons du moins par les étonnants effets qu'ils lui attribuent.
Cicéron appelle cet art de la déclamation une espèce d'éloquence du corps , qui se compose de la voix et des mouvements de l'orateur, Est actio quasi quxdam corporis eloquentia, cum constei motu et voce. L'abbé Dinouart en a fait le sujet d'un traité intitulé de V Éloquence du corps. Ce livre, assez peu connu , renferme des leçons élémentaires et communes sur l'attitude et les gestes , ou les mouvements des bras et des mains , qui sont une langue pantomime propre à parler aux yeux. Je ne me jetterai point dans cette théorie didactique , dont les résultats n'aboutissent presque jamais à des règles usuelles auxquelles on puisse astreindre l'exercice du ministère de la parole.
Les études les plus instructives en ce genre consistent à contracter de bonne heure l'habitude de bien lire à haute voix, surtout en société (genre de mérite assez rare ) , d'abord des livres historiques qui n'ont besoin d'aucune déclamation, ensuite de bons ouvrages dans le genre épistolaire , qui se rapprochent beaucoup plus de la conversation , c'est-à-dire, du ton , de la variété et des inflexions naturelles, qu'on devrait, ce semble, retrouver sans le moindre effort, et reproduire le plus qu'il est possible , mais avec beaucoup plus de noblesse et d'éclat, quand on parle en public.
Cet exercice habituel apprend à bien lire les ouvrages de tout genre , quand on commence par les fables de La Fontaine , que je regarde comme l'ouvrage le mieux assorti à ce dessein, parce qu'il réunit au plus haut degré les nuances les plus variées , pour avertir et pour diriger, à chaque ligne, le goût du lecteur par la simplicité et le naturel des récits, le mélange des tons, la rapidité des traits, la pompe de certaines descriptions, l'intérêt d'un dialogue coupé, vif et serré, qui s'élève quelquefois à la plus haute poésie et à la plus sublime éloquence. C'est après ces premiers essais qu'on peut lire à haute voix, avec autant de confiance que de profit, les poètes et les orateurs , en se bornant à bien articuler ce qui ne doit être que parlé, en déclamant devant des juges éclairés et sévères, tantôt debout, tantôtassis, quelquefois même, comme le demandait sagement Rollin, pour s'assurer une contenance décente dans les exercices littéraires , en s'appuyant, quand on parle de mémoire , sur une chaise ou sur un bureau , qui deviennent une espèce de tribune aux harangues. C'est ainsi qu'il faut étudier la tactique du barreau et de la chaire, je dirai même de chaque chaire en particulier, en y essayaut la portée de sa voix, et en y cherchant les points les plus sonores, pour se mettre d'avance en scène avec les auditeurs, sur •lesquels on doit exercer la puissance de la parole.
Toute autre méthode pour apprendre à déclamer un discours ne serait guère que l'art mécanique et froid de copier servilement un maître , et de dénaturer son propre talent , sans acquérir celui qu'on chercherait à imiter. Les bons modèles et l'exercice sont plus instructifs en ce genre que les leçons et les livres.
Si nous voulons imiter la nature , qui doit être toujours le type et la règle de l'art, nous verrons qu'on se recueille au lieu de s'agiter en parlant, quand on expose ses raisons, pour les faire écouter; et si nous savons observer la société, il nous sera facile de nous convaincre qu'on y gesticule encore moins qu'on n'y déclame. Nous en concluons que tout ce qui n'est qu'exposition, preuve ou récit, ne comporte aucune décla-
mation, et que la multiplicité des gestes n'est jamais noble.
Tout ce qui est de pur raisonnement dans un discours doit donc être dit avec dignité et simplicité. Mais les mouvements de l'âme veulent être accentués par les inflexions variées d'une voix tantôt élevée , tantôt adoucie , tantôt lente , tantôt précipitée, qui marquent la nuance des sentiments qu'on veut exprimer ou exciter. L'art de la musique se borne à cette seule et savante variété de sept notes dont le retour répété sans cesse , et toujours nouveau, paraît être ce que la nature offre déplus merveilleux dans remploi diversifié d'une quantité si restreinte d'éléments primitifs, après toutefois les combinaisons infinies d'un premier idiome donné à l'homme par son Créateur, et formé de si peu de lettres de l'alphabet , avec lesquelles l'esprit humain, réduit à ce petit nombre de sons, qu'il a saisis dans l'organe de la voix, a su créer ensuite toutes les langues et composer tous les livres. Ce même art de varier les inflexions de la voix est aussi le grand secret de la déclamation oratoire : c'est cette continuité ou cette diversité d'accents, de mesures, de tons et demi-tons, qui soutiennent et font ressortir les mouvements , les figures et les couleurs du discours. Delille possédait au plus haut degré le talent enchanteur de ralentir ou d'accélérer son débit, quand il récitait ses vers : c'était son grand secret pour faire ressortir l'harmonie , la richesse et tout le charme de son style avec une magie qui lui était propre, et qui enlevait les applaudissements universels.
Je défendrais cependant, avec la plus juste sévérité, aux jeunes orateurs de regarder jamais ni le théâtre comme une bonne école de gestes , ni les acteurs comme les vrais modèles de la déclamation oratoire. L'optique de la scène et les contrastes du dialogue exigent ou du moins comportent une charge , une familiarité , une exaltation et des mouvements que le monologue et l'espace de la tribune sacrée ne sauraient^ admettre. La différence d'action et de genre est ici très-marquée. Rien n'est donc de plus mauvais goût, et plus contraire au ton de la chaire , qu'une manière théâtrale. On en est
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averti sur-le-champ quand on a le sentiment et l'habitude du saint ministère ; et ce n'est jamais à l'avantage du déclamateur qui s'abaisse à ces indécentes imitations.
Je me souviens d'avoir entendu Le Kain lire d'une manière déplorable l'oraison funèbre du grand Condé, en présence d'une société choisie, qui s'était promis un très-grand plaisir de son premier essai en ce genre. Il défigurait totalement Bossuet, dont les morceaux les plus sublimes, exagérés avec emphase, étonnaient plus qu'ils ne plaisaient dans sa bouche. Le Kain s'en aperçut bientôt, et il ne tarda point à comprendre que l'action oratoire d'un prédicateur devait être moins turbulente , sans être moins animée, que la déclamation dramatique. Il voulut qu'un homme du métier lût devant lui quelques pages de ce chef-d'œuvre, qu'il était si loin de faire valoir; et, reprenant ensuite la lecture mieux raisonnée du même discours , il y fit entrevoir quelques lueurs de son talent. La vérité ne me permet de le louer qu'avec cette mesure. Malgré la prévention très-favorable avec laquelle on l'écoutaît , il parut à une distance infinie de l'enthousiasme qu'il inspirait dans ses rôles ; et il reconnut qu'un orateur ne devait pas, dit-il , jouer comme un comédien.
Vous éviterez la monotonie du débit, qui est le grand écueil du monologue, en vous tenantsouvent debout, quand vous avez besoin de soutenir votre voix dans la même plénitude, en vous asseyant lorsque vous désirez qu'elle baisse, et en changeant d'attitude toutes les fois que vous voudrez en varier les intonations ou la modulation. Le ton de cet organe, qui dépend , dans chaque période, de la gravité ou de l'éclat qu'on lui donne au commencement de la phrase, a une liaison intime avec toute l'habitude du corps. Or, il n'existe plus de déclamation oratoire sans cette diversité d'inflexions , qu'il faut donc pouvoir nuancer à volonté, en les assortissant à la manière de se dessiner en chaire. Les cloches, dont le timbre est si agréable, et l'uniformité si monotone, n'ont aucune harmonie , précisément parce qu'elles n'ont aucune variété, à moins que les sons n'en soient assez progressivement gradués
pour que la série des notes permette d'en concerter les accords dans toute l'étendue de l'échelle diatonique.
L'attitude du prédicateur, qui est par conséquent une partie très-importante de son action en public, dépend surtout en chaire de la position de ses pieds. Les anciens avaient analysé le vrai beau dans ses moindres nuances ; ils savaient combien cet art , si indifférent en apparence , d'affermir les bases et d'assurer les balancements de son corps , influe sur toute la contenance d'un homme qui parle en public. Relativement aux pieds , dit Quintilien ,ïl y a deux choses à observer, la pose et la marche. In pedibus observantur status et incessus; lib. Il, cap. in. En effet, sans cette précaution de bien poser ses pieds un orateur ne peut plus avoir ni assurance, ni aplomb , ni noblesse , ni maintien , ni grâce , ni fermeté , dans sa manière de se mettre en scène avec son auditoire; devant lequel la posture qu'il prend doit être naturelle et libre , mais sans abandon et sans familiarité, composée et grave , et néanmoins sans apprêt comme sans gêne. Les jeunes prédicateurs sont loin de soupçonner que les pieds concourent presque autant que les mains à cet ensemble du geste , qui ne constitue point, mais qui relève singulièrement l'action oratoire ; et que toute la souplesse du corps dépend de cette position, qui en détermine l'attitude et en règle la mobilité.
Quand vous aurez ainsi assuré le port noble qui se prête le mieux à la liberté de vos mouvements, choisissez et saisissez les intonations les plus propres à l'effet que vous voulez produire. Ne dirigez jamais votre voix vers un espace vide où elle irait se perdre; mais par la direction des sons que produit votre bouche , donnez-lui pour points de répercussion une enceinte plus resserrée, des murs pleins, des piliers, des colonnes , des cintres , des corps sonores , qui- la fassent retentir dans tout l'auditoire. Parlez habituellement devant vous , sans vous tourner et même sans vous pencher à droite ou à gauche. Votre organe ne peut s'étendre que dans une sphère dont vous êtes le centre. Si vous vous dirigez trop vers un côté , on ne vous entend plus de l'autre, au lieu qu'en vous orientant vers
le point central de votre assemblée , vous répandez également les rayons de votre voix dans tout le cercle qui vous environne. L'exercice de la chaire révèle peu à peu tous ces secrets secondaires de Fart aux observations d'un orateur prévoyant , qui doit étudier sous tous ses rapports le local de chaque église où il veut remplir le ministère évangéliqne.
Articulez nettement vos paroles, soyez même attentif à les relever par une plénitude ascendante de ton aux finales de chaque période; ponctuez, et , toutes les fois que l'exactitude ou l'usage l'exige, orthographiez, en quelque sorte, le langage ; faites vibrer à l'oreille toutes les consonnes qui doivent frapper les voyelles; appuyez sensiblement sur la chute de vos phrases , sans la moindre affectation , mais en même temps sans vous permettre ces aspirations gutturales dont les vagues désinences ne forment qu'un bruit sourd et confus, sans descendre à ce demi-ton prolongé et inarticulé qui , en laissant tomber les syllabes, engloutit les mots, et surtout sans aucune des prononciations négligées ou avortées de la société. Ne craignez jamais qu'une articulation pleine et exacte, pourvu qu'elle ne blesse aucune règle de la prosodie , vous donne un mauvais accent de province, que les grands acteurs prennent pourtant quelquefois, à leur insu, dans des situations trèsanimées , parce qu'il est alors le véritable accent de la nature des passions et de l'éloquence. Tenez-vous le plus souvent debout et toujours droit , sans roideur, en évitant également le double excès de lever ou d'incliner immodérément la tête, qui n'a plus de grâce quand elle est trop haute ni de noblesse quand elle est trop baissée.
On ne saurait en chaire s'interdire avec assez de rigueur toute continuité de cris pénibles et prolongés. On devient bruyant, parce qu'on n'ose pas se fier à un débit calme sans craindre de devenir ennuyeux et plat. Tout ce vain bruit ne fait jamais paraître un discours meilleur. Loin de vous livrer aveuglément à ces fatigantes vociférations , distinguez le ton grave, le ton moyen et le ton aigu de votre organe ; si vous ne savez pas les choisir et les employer alternativement à vo-
lonté, l'art de la déclamation n'existe pas pour vous. C'est le milieu de votre voix que vous devez prendre habituellement, afin qu'elle puisse monter sans devenir criarde, et baisser sans être sourde. Les cris multipliés ne servent qu'à se détruire l'un l'autre, et à distraire l'auditoire ou à i'excéder. Voulez-vous être bien écouté d'une nombreuse assemblée , diminuez donc le volume de votre voix au lieu de renfler. C'est ainsi que l'on fixe l'attention. Il ne faut pas sans doute qu'il en coûte une contention habituelle d'oreille pour démêler vos paroles ; mais il importe qu'on sente le besoin d'une certaine application d'esprit , commandée par l'intérêt progressif des idées , pour suivre sans relâche le fil de votre discours , et que sans gêne comme sans effort on craigne la moindre distraction qui en ferait perdre l'enchaînement et l'ensemble.
Un cri perçant, dans la bouche d'un orateur, peut cependant ajouter quelquefois une grande énergie à un trait ou à un mot remarquable , dans un morceau de sentiment et dans une tirade véhémente. Ce n'est donc point cet accent pathétique d'une âme profondément émue que je prétends interdire aux ministres de la parole; c'est uniquement l'abus, c'est-àdire la fréquence, la réunion et surtout la répétition de ces détonations brusques et discordantes , qu'on doit éviter en chaire, parce que tous ces éclats de voix diminuent l'effet d'un tableau éloquent , au lieu d'en augmenter la puissance.
J'avoue hautement qu'on peut citer, dans l'histoire de la chaire , de grands exemples qui semblent recommander ces cris aigus et déchirants au triomphe de l'action oratoire : il ne s'agit que de les placer à propos, de ne pas trop les étendre, et de ne les prodiguer jamais. Bossuet, dont l'autorité est législative dans tous les domaines de l'éloquence , avait saisi la véritable mesure de la perfection dans sa manière de dire , où le naturel faisait disparaître l'art. L'abbé de Choisy , qui l'avait très-souvent entendu prêcher, rend un hommage bien mérité au nouvel empire qu'empruntait souvent son génie des élans de son organe. Voici le témoignage traditionnel qu'il nous en a transmis , au milieu de l'éloge de ce grand homme ,.
prononcé en présence de l'Académie française, et qu'on trouve dans le recueil des discours publiés , en 1704 , par cette compagnie. « Son action dans la chaire de vérité, dit-il, était ^i « naturelle , ses tons si perçants et en même temps si justes, « ses peintures si vives, que, tantôt majestueux et tranquille « comme un grand fleuve, il nous conduisait d'une manière « douce et presque insensible à la connaissance de la vérité; « et tantôt rapide, impétueux comme un torrent, il forçait les « esprits , entraînait les cœurs, et ne vous permettait que le « silence et l'admiration. »
Les orateurs les plus populaires, tels que Bridaine et le père Beauregard , avaient reçu de la nature , comme Bossuet , un-très bel organe. Nous les avons vus s'en prévaloir de nos jours , et même jusqu'à l'excès , si j'ose le dire , pour relever, par des cris aigus et retentissants, le remplissage de lieux communs, dans le débit de leurs sermons. La première explosion de ces inflexions inattendues excitait une vive émotion dans l'auditoire; mais, il faut l'avouer, la suite et l'accroissement de ces éclats forcés et monotones , loin de soutenir cette impression de terreur, dégénéraient quelquefois en glapissements aigres et discords , et ne faisaient plus éprouver aux auditeurs qu'une sensation pénible et uue fatigue importune.
Je veux , dit Quintilien , que la parole soit coulante sans être précipitée, et qu'elle soit toujours réglée sans être jamais lente. Promptum sit os non prxceps, moderatum non lentum. Cet habile maître voulait prémunir également ses disciples contre les pertes inévitables qu'occasionne un débit trop rapide , et contre le dégoût d'une prononciation sans cesse interrompue par le besoin de reprendre haleine : il connaissait aussi l'artifice si commun de ces inflexions astucieuses et de ces repos brusques , qu'on appelle au théâtre Y art de battre la caisse. On éloigne ainsi de soi l'attention de l'auditeur en voulant ravir son admiration , quand on s'expose à la double honte de prétendre la forcer, et de ne pouvoir pas l'obtenir. Or, ce mécompte se renouvelle souvent quand on fait succéder un repos absolu aux transports les plus véhéments. C'est
l'expédient ordinaire de ces orateurs qu'on voit, selon l'observation de Quintilien , s'arrêter tout à coup , et mendier des applaudissements par leur silence. Sistere subito, et laudem silentio poscere (De lnst. Orai. lib. II, cap. m). « Tous ces « déclamateurs, ajoute plus loin Quintilien, cherchent par leur « manière de débitera se faire une réputation d'orateur éner « gique. Ils crient à tout propos , ils mugissent continuelle- « ment, en parlant toujours, comme ils disent eux-mêmes, « avec une main en l'air ;. ils tournent de tous côtés, haletant, « s'agitant , gesticulant, secouant la tête comme des furieux. « On les voit bientôt battre sans cesse des mains, frapper du « pied, se meurtrir la cuisse , la poitrine, le front : voilà ce « qui produit un effet merveilleux sur le menu peuple ; mais « ce qu'ils appellent de la véhémence n'est autre chose que « de l'emportement ' . »
Si, sans aspirer aux triomphes éclatants et rares d'une action oratoire qu'on puisse citer comme un modèle , vos facultés vous restreignent au seul espoir d'apprendre à éviter les défauts les plus ordinaires dans la déclamation, voici les moyens que l'art peut indiquer pour obtenir un succès si modeste. S'exciter à une confiance encourageante, en augurant favorablement du succès de son discours, et en se disant à soi-même, au moment où l'on va le prononcer, qu'on peut se flatter d'intéresser l'auditoire, quelque éclairé qu'on le suppose, parce qu'aucun des assistants n'a la matière que l'orateur va traiter aussi présente que lui à sa pensée ; se pénétrer profondément de son sujet, et se reporter à l'instant de îa composition pour retrouver et reproduire, dans l'esprit des auditeurs, la première impression que firent vos idées et vos sentiments sur votre âme ; distribuer avec une sage économie , dans toutes
1 « Verum hi pronuntiatione quoque famam dicendi fortius quaerunt. Nam et clamant unique, et omnia levata, ut ipsi vocant, manu emugiunt, multo cliscursu, anlielitu, jaçtatione furentes. Jam collidere manus. terrae pedem incutere, fémur, pectus, frontem caedere, mire ad puilaturn circulum facit... At illi hanc vim appellant quse est potius violentia. » Lib. lî, cap. xn.
les parties du discours, la chaleur dont on est animé, de peur de tomber dans la langueur en épuisant ses forces ; parler avec une religieuse autorité , mais sans aucune teinte d'orgueil , pour captiver à la fois l'attention et la bienveillance de l'auditoire ; éviter toute emphase, et l'astuce trop sensible de glisser rapidement sur un morceau faible, pour appuyer avec prétention sur les traits qu'on croit plus heureux; s'interdire absolument la déclamation d'un acteur, et craindre d'introduire dans la chaire la pantomime théâtrale , qui n'y réussira jamais , être bien convaincu qu'on s'expose à ne plus produire aucun effet quand on veut tout faire valoir ; éviter la multiplicité des gestes, et ne jamais se permettre surtout celui du mot , dans le mouvement général de la période ; se préservei de toute agitation , et ne jamais frapper la chaire ni des pieds ni des mains; varier ses inflexions, à chaque figure, et ses intonations à chaque paragraphe; imiter le plus qu'il est possible les accents simples et passionnés de la nature, dans l'action comme dans la composition elle-même; mêler enfin, dans le courant du débit , toutes les fois qu'un trait oratoire l'exige, des repos ou des silences, toujours frappants quand ils sont rares et bien placés : tels sont les innocents artifices qu'un orateur chrétien peut faire contribuer, sans inconvenance . aux saints triomphes de son ministère.
Les stations d'un grand orateur m'ont toujours paru la meilleure école de déclamation que l'on puisse fréquenter. On n'oubliera jamais l'effet prodigieux que produisait l'action imposante et auguste de Bossuet. Rien n'y annonçait l'apprêt : il était simple et sublime. « La noblesse, le port majestueux « de tout son extérieur, ajoutaient encore un nouveau poids a « ses paroles ; cet air de modestie et de candeur qu'on voyait « répandu sur sa personne , prévenait d'avance en sa faveur ; « le ton de sa voix douce , flexible, sonore, mais grave, ferme « et mâle ; ses mouvements produits sans effort et sans affec- « tation , tout en un mot parlait dans Bossuet , tout était « animé , grand , persuasif ; et l'on ne savait ce qu'on devait « le plus admirer en lui , la vie exemplaire , l'éloquence, les
« choses ou la manière de les présenter *. » Il se permettait peu de gestes , quoiqu'il fût très-animé ; et l'on voyait sur tous les traits de sa belle et majestueuse figure cet air persuadé , cette vive émotion d'un orateur qui , pour me servir d'une heureuse expression des anciens, portait la république dans son cœur.
L'action de Bourdaloue était aussi très-dominante et trèsnoble. Il avait une voix pleine et touchante et toute la dignité d'un prophète. Sa mémoire le préoccupait et l'inquiétait si habituellement, que , pour éviter toute distraction dans son débit , il s'imposait la loi d'avoir sans cesse les yeux fermés : c'est ainsi que tous ses portraits nous le représentent. Il devait peut-être en partie à cette habitude de ne se permettre aucun regard en présence de son auditoire , ce beau port de tête qui accompagne ordinairement une vue courte. Cependant, malgré cette précaution , il affligeait encore quelquefois son auditoire par la triste nécessité de recourir à son cahier, qu'il plaçait toujours humblement à côté de lui sur le siège de la chaire.
Massillon plaisait infiniment par sa manière de dire : il était moins rapide et moins pressant que Bourdaloue, mais ordinairement il avait plus de charme et d'onction. Il parlait avec beaucoup d'autorité , et il se tenait presque toujours debout. Son port, quoiqu'il fût d'une taille médiocre, était surtout remarquable par son recueillement et par sa noblesse. On croyait voir et entendre saint Ambroise : il avait ses mains souvent jointes , d'autres fois il les croisait quelques instants sur son front avec un merveilleux effet ; et avec ses yeux d'aigle il faisait de son regard le plus beau de ses gestes, qui étaient aussi augustes que rares. Et pourquoi donc les eût-il multipliés ? Une lecture oratoire n'en exige presque point pour assurer à l'éloquence tout son effet, quand on sait varier ses intonations , que Cicéron appelle , avec tant d'esprit , les différentes couleurs de la parole. La voix de Massillon était moelleuse et sonore , elle allait droit au cœur : quand il la renforçait elle devenait effrayante et lugubre. On disait que
' Préface des Sermons de Bossuet,
dans certains moments elle était pleine de larmes, parce qu'elle faisait entendre l'accent le plus pathétique de la pitié, de la douleur, du reproche plaintif, et que ses soupirs prolongés allaient remuer jusqu'au fond des cœurs et des consciences.
L'abbé Poulie et le père Renaud, ancien oratorien, ont réuni , de nos jours, à leurs autres talents une très-intéressante et souvent très-belle manière de dire, quoique Faction, naturellement maniérée , du premier ne fût pas exempte d'affectation ; aucun prédicateur du dernier siècle n'a pu les égaler en ce genre. Le père Renaud était si convaincu du prestige que sa voix veloutée et la magie de son débit ajoutaient à sa composition, que, malgré tous ses succès, il n'a jamais osé publier un seul de ses sermons, pas même son panégyrique de saint Louis, prononcé devant l'Académie française. Quand on le pressait, dans sa vieillesse , de les faire imprimer : Très-volontiers, répondait-il, pourvu qu'on imprime en même temps le prédicateur.
Si un jeune orateur craignait sagement de s'exposer à perdre l'inappréciable avantage d'une action naturelle, en recherchant l'art de la déclamation avant de s'être rendu maître de son débit par l'exercice et la sûreté de sa mémoire, je lui conseillerais de ne hasarder d'abord presque aucun geste, d'appuyer ses mains sur le bord de la chaire, de les soulever de temps en temps, durant toute l'étendue d'une période oratoire, de les soutenir l'une et l'autre presqu'à la hauteur de, sa poitrine dans une direction horizontale , et de les balancer trèslentement dans les morceaux les plus animés de ses discours. Rien n'est moins périlleux et plus noble que ce maintien grave sans agitation. On ne doit se permettre des gestes que lorsqu'on est bien assuré de ne pas trop les multiplier : c'est un écueil que les débutants ne sauraient éviter avec assez de soin.
Je conseillerais encore, comme une excellente méthode, le soin de retoucher un sermon chaque fois qu'on le prêche, quand on vient de le composer. La chaire, qui devient une école d'éloquence très-instructive et très-sûre, en fait aussitôt ressortir les beautés et les défauts ; et , pourvu que l'on sache
observer l'impression du discours sur l'auditoire , il est aisé à l'orateur de remarquer les morceaux faibles ou languissants , trop peu développés ou trop prolixes, qui réclament un nouveau travail. Qu'il se juge donc lui-même en descendant de la tribune sacrée , moins encore sur la foi d'un censeur, même de très-bon goût, que sur ses propres observations, beaucoup plus lumineuses à cette hauteur, et dont le souvenir doit lui retracer tous les jugements muets en apparence , mais non équivoques , du public. C'est en prêchant cinq ou six fois un discours, et en le corrigeant immédiatement, qu'on en juge trèsbien l'effet et l'ensemble , qu'on en fortifie les mouvements , qu'on en élague les longueurs, qu'on en multiplie et perfectionne les beautés. Tout ce qui a laissé l'auditoire distrait , inattentif, et l'a séparé de l'orateur, doit être réformé sans ménagement et sans regret : au contraire, tout ce qui a été écouté avec un profond silence est encore plus consacré que les morceaux les plus sensiblement applaudis. Ce n'est donc qu'en chaire qu'onapprend à bien apprécier un sermon, et à y mettre la dernière main.
LXXIX. Des dégoûts que doivent surmonter les orateurs chrétiens.
Ces corrections multipliées coûtent, j'en conviens , un travail d'autant plus pénible aux prédicateurs, qu'indépendamment des épines de la révision , elles décuplent ensuite pour eux les frais de la mémoire, ainsi flottante entre tout ce qu'elle doit apprendre, oublier ou retenir dans le même discours. Cependant, ce qu'il y a de plus triste et de plus effrayant dans notre ministère , ce n'est ni la fatigue qu'exige la composition ni la rebutante nécessité d'en savoir par cœur toutes les variantes; c'est le découragement qui augmente à mesure que l'on vieillit dans ses fonctions; c'est l'ennui de répéter toujours des sermons qu'on ne dit presque plus sans répugnance ; c'est la certitude de découvrir sans cesse de nouvelles corrections à faire dans ses ouvrages les plus travaillés, sans pouvoir toujours se satisfaire soi-même, et de rester ainsi , je ne dirai pas seulement fort en deçà de la perfection , mais encore
au-dessous du sentiment qu'on a de son propre talent ; c'est l'irréligion dominante de nos jours, où nous pouvons gémir, avec bien plus de raison que Bourdaloue, de ce que l'incrédulité est devenue la véritable hérésie de notre temps J ; c'est surtout l'indifférence générale de notre siècle pour la religion, indifférence de laquelle il résulte qu'on assiste à une instruction chrétienne, comme à un spectacle profane; qu'on veut réduire notre zèle à sacrifier , et les vérités les plus importantes, et l'éloquence la plus impétueuse, à je ne sais quels sujets frivoles, ou à quelques fleurs de rhétorique ; enfin qu'il semble que nous devions nous dégrader également, et comme apôtres et comme orateurs, pour plaire à la multitude.
Ces dégoûts sont amers sans doute : il faut cependant les surmonter. Quand même nous ne parviendrions , dans cette pénible carrière, qu'à procurer du soulagement à une seule famille abandonnée, à ramener un seul homme pervers dans les sentiers de la vertu , à éteindre la fureur de la vengeance dans les profondeurs d'un cœur ulcéré, à préserver un seul malheureux du désespoir, à épargner enfin un seul crime à la terre, que faudrait-il de plus pour ranimer notre ardeur? Quelle âme honnête et chrétienne ne serait enflammée par une si encourageante perspective? Nous aurions rempli notre vocation, en nous rendant utiles à nos semblables. Nous serions dédommagés de toutes nos fatigues et de tous nos sacrifices par leurs progrès dans le bien , autant que par la certitude de leur bonheur, qui serait notre ouvrage. Le doux souvenir des travaux de notre jeunesse viendrait récréer un jour la solitude de nos vieux ans ; et quand la mort s'avancerait ensuite pour fermer nos paupières, nous pourrions dire avec confiance au juge suprême dont nous aurions publié les lois : « Grand Dieu ! j'ai semé ta parole sainte sur un champ sté- « rile, où la rosée du ciel est venue lui prodiguer les plus « heureux accroissements. Tu m'avais donné tes enfants à « instruire : je te bénis de m'a voir choisi pour les rendre « meilleurs. Souviens-toi de toutes les grâces que tu as ré-
1 Sermon sur la prédestination, deuxième volume du Carême,
« pandues sur ton peuple par le canal de mon ministère. Les « larmes que j'ai essuyées ou que j'ai fait couler en ton nom « sollicitent en ce moment grâce à ton tribunal pour celui « qui en te prêtant sa voix y mêla si souvent les siennes pro- « près. Heureusement pour le genre humain, ce tribunal si « redoutable est une croix, c'est-à-dire une source inépuisable « de charité, un autel d'expiation, un trône d'amour, un signe « sacré de salut, un trésor public d'espérances. O mon Dieu! « ô mon père ! j'ai été l'organe et l'instrument de ta clémence : « ne me réduis donc pas moi-même à ta seule justice , et n'é- « coûte plus en me jugeant que ton infinie miséricorde. »
Une vie entière consacrée au ministère de la parole doit répandre en effet sur les derniers jours les plus douces consolations. Cette carrière laborieuse, que Massillon avait parcourue avec tant de gloire, se retraçait sans doute à sa pensée, avec tous les travaux et tous les mérites dont elle était remplie, quand il disait , avec autant de vérité que d'éloquence, vers la fin de son sermon sur la parole de Dieu : « S'il était « permis de nous recommander ici nous-mêmc, comme le « disait autrefois l'apôtre à des hommes ingrats, plus attentifs « à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage, « que touchés des fatigues et des périls innombrables qu'il « venait d'essuyer pour leur annoncer l'Évangile et les con- « vertir à la foi ; s'il nous était permis d'en parler , nous « dirions : Mes frères, nous soutenons pour vous tout le « poids d'un ministère pénible; nos soins, nos veilles, nos « prières, les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires « chrétiennes, n'ont point d'autre objet que votre salut. Eh ! « ne méritons-nous pas , du moins , que vous respectiez nos « peines ? Le zèle qui souffre tout pour assurer votre salut « peut-il devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos cen- « sures? Demandez à Dieu, à la bonne heure, pour la gloire « de son Église et pour l'honneur de son Évangile, qu'il sus- « cite à son peuple des ouvriers puissants en paroles , de ces « hommes que la seule onction de l'esprit de Dieu rend élo- « quents, et qui annoncent la religion d'une manière digne
« de son élévation et de sa sainteté! Mais quand nous y man- « quons, que votre foi supplée à nos discours ; que votre piété « rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre « bouche ; et par vos dégoûts injustes n'obligez pas les mi- « nistres de l'Évangile à recourir, pour vous plaire, aux vains « artifices d'une éloquence humaine, à briller plutôt qu'à ins- « truire, et à descendre chez les Philistins, comme autrefois « les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cul- <« tiver la terre ; je veux dire, à chercher dans les sciences pro- « fanes, ou dans le langage d'un monde ennemi , des orne- « ments étrangers pour embellir la simplicité de l'Évangile, et « donner aux instruments et aux talents destinés à faire croî- « tre et fructifier la semence sainte un brillant et une subti- « lité qui émousseraient sa force et sa vertu, en mettant un « faux éclat à la place du zèle et de la vérité. Descendebat « ergo omnis Israël ad Philistiim, ut exacueretunusquisque « vomerem suum et ligonem. » I. Reg. cap. xiii, vers. 20.
Mais à qui viens-je donc appliquer dans ce moment ces réflexions de l'un des plus illustres prédicateurs de la France? Où sont aujourd'hui les successeurs de ces grands hommes et les disciples destinés à exercer dans leur patrie le ministère de la parole , qu'ils ont rendu si difficile ? Nos chaires sont presque partout muettes ; la plupart de nos maisons d'éducation ecclésiastique sont encore désertes. La génération qui perpétuait, au moins en partie, les triomphes de l'éloquence sacrée va s'engloutir tout entière sous nos yeux dans la nuit du tombeau. Les grandes études et la concurrence , qui soutenaient une si utile émulation dans cette carrière, viennent à peine de se ranimer ; et tout nous fait craindre que l'Église de France ne puisse de longtemps remonter à cette éclatante renommée où des orateurs, sans rivaux comme sans modèles, avaient su l'élever, en signalant la tribune évangélique parmi les plus magnifiques monuments de notre gloire littéraire.