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Note I, page 41.
Je me souviens que lorsque je décernai pour la première fois cet hommage de la préséance du génie à notre grand Bossuet , La Harpe ne fut point de mon avis , et combattit mon opinion avec beaucoup de vivacité dans nos sociétés littéraires. A cette époque il n'avait encore lu que les oraisons funèbres , et Y Histoire universelle : création unique de l'esprit humain , étrangement méconnue par Voltaire , qui a critiqué la grande et sublime conception par laquelle tous les événements sont dirigés d'en haut vers l'établissement de la religion , c'est-à-dire précisément ce qu'il y a de plus admirable et de plus merveilleux dans cet ouvrage. La Harpe, de venu depuis un si célèbre critique , voulut opposer alors à Bossuet Platon , Aristote , Démosthène , Cicéron , Tacite , Leibnitz , Pascal , nos autres écrivains du dix-septième siècle , et principalement luniversalité supposée de l'esprit de Voltaire , qu'il exaltait par-dessus tout. La discussion de tous ces objets de comparaison fut tellement favorable à l'évêque de Meaux , qu'elle réduisit mon adversaire au silence. Je dois ajouter à ce récit , que plus de vingt ans après notre dispute il a rendu , de son propre mouvement, la même justice que moi au génie transcendant de Bossuet, en motivant son opinion sur une partie des raisons que je lui avais opposées. Voici comment il s'exprime , en paraissant supposer, je ne sais pourquoi, qu'il fait un acte de courage littéraire lorsqu'il s'honore lui-même par un si beau tribut de justice, dans le treizième volume de son Cours de Littérature : « Un homme, si j'ose « dire ce que fen pense, me paraît avoir été plus magnifiquement « partagé que personne , puisque seul il s'est élevé au plus haut « degré dans ce qui est de la science et ce qui est du génie : c'est « Bossuet. Il n'a point d'égal dans la partie de l'éloquence, dans « celle de l'oraison funèbre, dans celle de l'histoire, dans celle des « affections religieuses ', dans celle de la controverse 2 ; et en même
1 Voyez ses Méditations sur l'Évangile.
2 Voyez l'Histoire des Variations.
« temps personne n'a été plus loin dans une science immense, qui « en renferme une foule d'autres , celle de la religion. C'est , ce me « semble, l'homme qui fait le plus d'honneur à la France et à l'É- « glise des derniers siècles. »
Je ne comprends pas bien ce qu'a voulu dire La Harpe par la réserve de ces trois derniers mots. Aucun des Pères de l'Église ne peut être comparé à Bossuet sous le rapport de l'éloquence. Saint Jean Chrysostome , et bien plus encore saint Augustin , ont été très-certainement des hommes du plus grand talent ; mais le mauvais goût du siècle dans lequel ils ont vécu aurait suffi pour les placer à une extrême distance de Bossuet , quand même ils auraient été , ce que je suis loin de croire , aussi magnifiquement partagés que lui par le ciel dans la distribution des dons du génie. Ce sont , à mon avis, les Pères de l'Église que La Bruyère flatte, et non pas Bossuet , en disant de lui : Parlons d'avance le langage de la postérité : un Père de V Église ! Cet hommage est assurément trèshonorable et très-beau pour un évêque vivant qui le recevait en personne, au milieu d'une séance publique de l'Académie française. Mais il me semble que depuis la mort de ce grand homme , en mettant à part l'incomparable autorité que donnent le titre authentique et sacré de Père de V Église et le droit d'être ainsi compté parmi les anneaux dont se forme la chaîne de la tradition ; en ne considérant que sous des rapports purement littéraires l'érudition, la dialectique et l'éloquence des écrivains ecclésiastiques ; enfin , en n'admettant dans l'échelle graduée de son admiration , pour fixer les rangs parmi les hommes les plus célèbres, aucune autre règle d'appréciation que la mesure de leurs talents individuels : il me semble , dis-je , qu'on pourrait , en jugeant ainsi Bossuet , l'appeler, avec autant de confiance que de vérité , le premier des Pères de l'Église.
A la suite de l'opinion de La Harpe en faveur de Bossuet , qu'il regardait comme l'écrivain qui honore le plus la France , je me plais à citer de lui un autre passage , où il a montré qu'il sentait toute la sublimité d'un si grand talent. « Qu'un homme de goût, « dit-il, le relise , qu'il le médite : il en sera terrassé d'admiration. « Je ne saurais exprimer autrement la mienne pour Bossuet. Dans « ses écrits on ne trouve jamais la moindre apparence d'effort ni « d'apprêt , rien qui vous fasse songer à l'auteur. H vous échappe u entièrement , et ne vous attache qu'à ce qu'il dit. C'est là sur- « tout, on ne saurait trop le répéter, la différence essentielle du
« grand talent et de la médiocrité , du bon goût et du mauvais. Si « votre imagination vous commande , vous me commandez ; et dans « ce cas, je ne verrai rien dans vous qui démente cette impression. « Je ne vous verrai rien chercher, rien affecter, rien contourner.- Sui- « vez de l'œil l'aigle au plus haut des airs, traversant toute l'éten- « due de l'horizon ; il vole, et ses ailes semblent immobiles : on croi- « rait que les airs le portent; c'est l'emblème de l'orateur et du « poëte dans le genre sublime, c'est celui de Bossuet. -» Cette dernière image est une très-belle imitation du style de Bossuet lui-même, et par là même la plus vraie et la plus heureuse manière de le louer.
Note II, page 61.
Marmontel s'est toujours souvenu avec des transports d'enthousiasme d'avoir entendu dans sa première jeunesse ce grand orateur du peuple. Les plus brillants succès de collège venaient de signaler son talent naissant en rhétorique à Toulouse , quand il suivit , durant toute une mission de Bridaine , ce nouveau cours d'éloquence dans l'église cathédrale de Clermont. Massillon assistait très-assidûment aux exercices spirituels du missionnaire, dont il ne cessait d'exalter et d'envier l'empire sur l'esprit , ou plutôt sur la conscience de ses innombrables auditeurs , qu'il faisait fondre en larmes. Il aurait effacé tous les prédicateurs , disait l'évêque de Clermont dans sa société la plus intime , si une heureuse culture eut perfectionné de si beaux dons naturels. C'est une mine d'or, ajoutait-il; mais ce saint homme, qui ne V exploite pas pour luimême, ne songe point à séparer le métal du sable.
Le jeune Marmontel avait été tellement frappé du pouvoir de l'éloquence dans la bouche et l'action de Bridaine , qu'après plus d'un demi-siècle d'études et de comparaisons instructives , son admiration , toujours fidèle à cette première jouissance d'un grand succès oratoire , ne croit pouvoir célébrer dignement les triomphes de Bridaine qu'en les assimilant aux prodiges qui signalaient dans l'antiquité la toute-puissance des plus beaux poèmes lyriques , au milieu des fêtes que leur consacrait le peuple le plus spirituel et le plus sensible de l'univers. « En voyant en chaire , dit-il , le mis- « sionnaire Bridaine, les yeux: enflammés ou remplis de larmes, le « front ruisselant de sueur, faisant retentir les voûtes d'un temple « des sons de sa voix déchirante , et unissant à la chaleur du sen- « timent le plus exalté la véhémence de l'action la plus éloquente
« et la plus vraie , je l'ai supposé quelquefois transformé en poète, « et fortifiant par les accents d'une harmonie pathétique les senti timents ou les images dont il frappait lame des peuples ; et j'ai « dit : Tel devait être Épiménide au milieu d'Athènes, Therpandre « ou Tyrtée au milieu de Lacédémone, Alcée au milieu de Lesbos l. » Après lui avoir rendu cet hommage en prose , le même écrivain nous présente ainsi en vers et en action le tableau de l'éloquence de Bridaine dans la chaire, où il avait été souvent témoin de son ascendant sur la multitude , qu'il électrisait du même feu dont il était embrasé.
Toutefois , rendons gloire à la simple nature. Pans nos jardins l'arbuste a besoin de culture ; Le chêne inculte règne au milieu des forêts. Le génie éloquent le sera sans apprêts. Je l'ai vu : cet exemple a frappé ma jeunesse; 11 m'est présent encore, il le sera sans cesse ; Je l'ai vu : Massillon lui-même en fut témoin. De s'égaler à lui l'orateur était loin. Ce n'était point ce style ingénieux et tendre Qui semble attacher l'âme au plaisir de l'entendre , Ce langage épuré qu'une sensible voix Parlait si doucement à l'oreille des rois; C'était un orateur saintement populaire, Qui, content d'émouvoir, négligeait l'art de plaire. D'une élégance vaine il dédaignait les fleurs; 11 n'avait que des cris, des sanglots et des pleurs ; Mais de longs traits de feu, jetés à l'aventure, D'une chaleur brûlante animaient sa peinture. C'était l'âme d'un père ouverte aux malheureux : * Son cœur se déchirait en gémissant sur eux. Le faible et l'indigent croyaient voir, à son zèle, L'ange consolateur les couvrir de son aile. Mais à l'homme superbe, à l'injuste oppresseur, Au riche impitoyable, au cruel ravisseur, Déclarait-il la guerre, une voix fulminante A leur âme de fer imprimait l'épouvante : Tout tremblait sous sa main : le méchant consterné D'un ténébreux abîme était environné.
Il domptait l'habitude , il domptait la nature ; 11 faisait du remords éprouver la torture.
1 Eléments de Littérature, article Lyrique,
De son faste à ses pieds l'orgueil se dépouillait;
La rapine tombait des mains qu'elle souillait.
La volupté rompait ses chaînes les plus chères;
Ennemis et rivaux se pardonnaient en frères :
C'était un nouveau peuple , et ce peuple charmé
Bénissait l'orateur qui l'avait transformé.
( Discours en vers sur l'éloquence , lu dans l'assemblée de l'Académie française, du 29 février 1776, jour de la réception de M. l'archevêque d'Aix. )
Note III, page 112.
L'intérêt d'éclaircir pour la première fois cette discussion littéraire et l'extrême rareté des livres qui sont les pièces du procès excuseront ces détails et l'étendue de cette note , qu'on a abrégée autant que possible.
Voyez à la fin du Siècle de Louis XIV, dans le catalogue des écrivains , l'article Sévigné.
Voltaire dit dans le trente-deuxième chapitre de son même Siècle de Louis XIV : « Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, aujour- « d'hui inconnu , parce qu'il ne fit point imprimer ses ouvrages , « fut le premier orateur qui parla dans le grand goût. Ses sermons « et ses oraisons funèbres, quoique mêlés encore de la rouille de son « temps , furent le modèle des orateurs , qui l'imitèrent et le sur- « passèrent. L'oraison funèbre de Charles-Emmanuel , duc de Sa- « voie , surnommé le Grand dans son pays , prononcée par Lin- « gendes en 1630 , était pleine de si grands traits d'éloquence , que « Fléchier, longtemps après , en prit l'exorde tout entier, aussi bien « que le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa « fameuse oraison funèbre du vicomte de Turenne. »
Cette assertion de Voltaire n'a pas encore été éclaircie. On voit qu'il confond ici l'évêque Lingendes avec le père Claude de Lingendes, jésuite, qui fut en effet le premier réformateur de l'éloquence de la chaire, et qu'en citant un discours imprimé de ce prélat il suppose qu'il ne fit point imprimer ses ouvrages. L'oraison funèbre dont il parle n'est pas consacrée non plus, comme il prétend, à la mémoire de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, surnommé le Grand , mais à la gloire de son fils , le prince Victor- Amédée, duc de Savoie. Elle fut prononcée le 29 octobre 1637, dans l'église métropolitaine de Paris, par l'abbé Lingendes, sacré évêque de Sarlat en 1642 , et transféré à l'évêché de Mâcon en 1650.
Cet éloge funèbre de Victor- Amédée fut imprimé : on le trouve dans les recueils du temps , et j'en ai dans ce moment sous mes yeux deux éditions uniformes.
Voici le misérable exorde , où j'ai cherché vainement les grands traits d'éloquence, l'exorde entier, surtout le texte, dont Fléchier est accusé d'avoir orné son oraison funèbre de Turenne.
« In mortuum produc lacrymas , et fac planctum secundum « meritum. Répands tes larmes dessus le mort, et fais un deuil « selon sa dignité el son mérite. Eccles. chap. xxxvm, vers. 18. « (Tel est le texte de Lingendes.) De toutes les pierres des tom- « beaux , dit-il ensuite, il semble que la justice et la vérité bâtis- « sent un temple où elles veulent que la mémoire des morts soit « honorée. La louange et la réputation est le seul de tous les biens « du monde, selon les pensées de Platon , qui les accompagne dans « les sépulcres et après que la pompe des vanités , l'abondance des « délices et la superbe de la vie , les a abandonnés , en cette jour- » née terrible de la dernière séparation d'avec les créatures. En « l'état où ils tombent d'extrême pauvreté et indigence où les hom- » mes ne possèdent plus rien , si leur vie néanmoins a été accom- « pagnée de belles et grandes actions , ils en demeurent riches à ja- « mais par leurs prétentions légitimes à l'immortalité et à la gloire.
« Il y a, dit Aristote, diverses espèces de larcins; et le plus pu- « nissable de tous est celui qui peut être commis en la personne « des morts : quoi donc , la mort ! Après avoir dépouillé les vivants « de tous leurs biens , restent-ils encore dans un état qui les ex- « pose à en souffrir quelque violence et quelque injustice? Et peut- « on les dépouiller de quelque chose dont la mort, qui dépouille de « tout, ne les ait point dépouillés auparavant? On le peut, certes.
« L'empire de la mort ne s'étend que sur le corps et sur les biens j; mortels dés hommes. Mais outre ces richesses et biens caducs, r il y a encore en tout homme vertueux une vigueur éternelle- « ment florissante de la vertu et du mérite qui ne peut jamais mou- « rir. Or, partout où il y a aveu et reconnaissance de mérite il y « a obligation de l'honorer : tellement que dans ces occasions qui- « conque ravit, diminue ou dénie cet honneur qui doit être rendu « à la réputation des morts, il ravit et dénie une chose qu'il est « obligé de leur donner, et se rend par conséquent coupable de « larcin et d'injustice. »
« In mortuum produc lacrymas, porte le sacré texte qui a ou- « vert ce discours; et fac planctum secundum meritum ejus : ré-
« pands des larmes dessus le mort , et à proportion de son mérite « honores-en la mémoire par tes regrets. Actions illustres et écla- « tantes , rares et éminentes qualités, perfections souhaitables et re- « levées , ou d'esprit , ou de corps , ou de nature , ou de fortune , ou « de vertu, qui faites l'excellence des hommes , il est vrai , au même « temps que par la mort vous cessez de paraître devant nos yeux, « vous méritez d'être louées et pleurées ; et si dans ces déplorables « événements nous refusons ou l'un ou l'autre de ces devoirs , « nous sommes injustes envers les morts.
« La France , qui ne peut être ingrate ni insensible , messieurs , « pour ceux qui l'ont animée, ne souffre pas cette injustice ; et en « ce jour de deuil , qui lui remet devant les yeux la triste et lamen- « table mort d'un prince incomparablement vertueux, se ressou- « vient de ce qu'elle a perdu ; et la mémoire de cette perte l'ayant « profondément touchée, pour satisfaire à ces sentiments elle at- « tend de nos yeux une profusion abondante de larmes , répandues « en l'amertume de nos pensées , et de ma bouche des éloges et « des louanges conçues dans la plus haute estime que l'on puisse « avoir de la vertu.
« Le deuil de la piété chrétienne ordonné dans les cérémonies « semblables à celles-ci n'est autre chose, à mon avis, qu'un mé- « lange doux et amer en même temps d'acclamations et de louanges « mêlées et confondues parmi des gémissements et des soupirs ; il « y aurait de l'inhumanité à ne pas s'affliger amèrement dessus la « perte des grands hommes , et particulièrement des princes qui « ont cessé de jouir de la lumière , puisqu'en ces occasions la com- <( passion et la piété enjoint des larmes, in mortuum produc la- « crymas. Et à ces larmes chacun est obligé encore de joindre des « louanges dont la mémoire des morts soit honorée , pour ce que « la piété n'impose pas moins religieusement cette seconde obli- « gation que la justice la première, et fac planctum secundum « meritum ejus. Ainsi, messieurs, suivant ces règles, nous voici « assemblés pour satisfaire à la piété par des larmes versées des- « sus la mort de ce grand prince, et satisfaire encore à la justice « par des louanges rendues à sa vertu et à son mérite. O Dieu! « pour la conduite et l'exécution de ce dessein, daignez en cette « chaire ouvrir mes lèvres , guider ma langue, animer mes pensées, « élever mes imaginations, etc., etc. »
Tel est presque tout l'exorde de Lingendes, que Voltaire m'a obligé de copier à regret, et dont le style a déjà quelque pompe
oratoire. Il n'y avait là rien à prendre pour Fléchier, et très-certainement il n'y a rien pris. Il a choisi très-habilement pour texte ce passage du chapitre ix du premier livre des Machabées : Fleverunt eum omnis populus Israël planctu magno, et lugebant dies multos, et dixerunt : Quomodo cecidit potens qui salvum fadebat populum Israël? Tout le peuple le pleura amèrement; et après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël.
Lingendes n'a jamais songé à employer ce beau texte, que Voltaire ne craint pourtant pas de lui attribuer, et dont Fléchier a su tirer un si grand parti. L'application du verset , le portrait allégorique et. frappant du héros de ce discours , et le rapprochement admirable de la vie et de la mort de Judas Machabée avec la vie et la mort de Turenne , fournirent à l'orateur du général français l'un des exordes lès plus neufs, les plus remarquables par la richesse, par la variété, par la magie vraiment unique du nombre et de l'harmonie oratoire, enfin le mieux adaptés au sujet, et le plus justement vantés dans l'éloquence de la chaire.
Mais il y a dans ce magnifique exorde un passage que je dois rapporter ici : « Puissances ennemies de la France , vous vivez , et l'es- '< prit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour « votre mort. Puissiez-vous seulement reconnaître la justice de nos « armes , recevoir la paix , que malgré vos pertes vous avez tant de « fois refusée , et dans l'abondance de vos larmes éteindre les feux « d'une guerre que vous avez malheureusement allumée ! A Dieu « ne plaise que je porte mes souhaits plus loin ! Les jugements de « Dieu sont impénétrables. Mais vous vivez , et je plains en cette « chaire un sage et vertueux capitaine , dont les intentions étaient « pures , et dont la vertu semblait mériter une vie plus longue et « plus étendue. »
Or, voilà précisément le seul trait que Fléchier ait eu la maladresse de prendre , non dans l'exorde , mais dans la dixième page de l'oraison funèbre de Victor- Amédée par Lingendes. On pourrait absoudre Fléchier ou du moins l'excuser s'il s'était permis dans un moment de distraction toutes ces négligences; mais on ne saurait lui faire grâce d'un plagiat si pauvre , et sous tous les rapports si indigne de lui. Il n'imite pas, il copie; et son amour pour l'harmonie d'une chute finale lui fait prendre jusqu'aux deux dernières épithètes synonymes dîune vie plus longue et plus étendue. En effet, Lingendes avait dit avant lui , et presque littéralement
comme lui, clans son éloge funèbre de Victor- Amédée : « Puissances « adversaires et ennemies de la France , vous vivez , et l'esprit de « la charité du christianisme , qui m'interdit de faire aucuns souhaits << pour votre mort, m'en donne ou me permet d'en concevoir beau- « coup pour la correction de vos crimes et de vos injustices. Mais « vous vivez , et cependant je plains en cette chaire la mort d'un « prince de qui les mœurs et la piété paraissent mériter le ciel « plus doux et favorable , et une vie plus longue et plus éten- « due. »
Ce plagiat fut dénoncé au public en 1702 , huit ans avant la mort de Fléchier, par le père Houdry , dans son Traité sur la manière d'imiter les bons prédicateurs. Ce jésuite, par courtoisie ou par simplicité (car je n'ose pas dire par malice), en félicita hautement l'évêque de Nîmes lui-même, « dont le mérite, dit-il, est assez « connu , sans qu'il soit nécessaire de faire son éloge , et à qui le « public est obligé d'avoir, dans les excellents discours qu'il a mis « au jour, enseigné la manière de bien imiter. Voici quelques en- « droits qu'il a embellis en imitant les autres prédicateurs qui l'ont « précédé ; en telle sorte qu'il a donné un tour plus éloquent à leurs « pensées et les a exprimées plus heureusement. »
Le père Houdry relève , dans le tableau de la mort de Turenne par Fléchier, une seconde imitation dans la même dixième page de l'oraison funèbre de Lingendes : « Pourquoi, s'écrie Fléchier, pour- « quoi , mon Dieu , si j'ose répandre mon âme en votre présence... « pourquoi le perdons-nous dans la nécessité la plus pressante?... « Peut-être avions-nous mis en lui trop de confiance ; et vous nous dé- « fendez dans vos Écritures de nous faire un bras de chair, et de « nous confier aux enfants des hommes. Peut-être est-ce une puni- « tion de notre orgueil , de nos injustices. Comme il s'élève du fond « des vallées des vapeurs grossières, dont se forme la foudre qui « tombe sur les montagnes, il sort du cœur des peuples des ini- « quités dont vous déchargez les châtiments sur la tête de ceux qni « les gouvernent ou les défendent. Je ne viens pas , Seigneur, son- « der les abîmes de vos jugements : je ne veux et je ne dois que h les adorer. Mais vous êtes juste : vous nous affligez ; et , dans « un siècle aussi corrompu que le nôtre , nous ne devons cher- « cher ailleurs que dans le dérèglement de nos mœurs toutes les «< causes de nos misères. »
On trouve dans l'oraison funèbre de Victor-Amédée par Lingendes, l'alinéa suivant , que l'évêque de Nîmes avait bien certainement lu,
44s ;essai sur l'éloquence de la chaire.
et qu'il relisait sans doute au moment où il écrivit le passage qu'on vient de lire :
« Hélas ! dit-il , la vie abrégée de tant de princes n'est-elle point « une vengeance secrète de nos offenses , et l'obscurcissement de « ces étoiles ne viendrait-il point des vapeurs que nos péchés eussent « élevées? Je sais bien qu'il n'appartient à personne de pénétrer « dans les abîmes des jugements de Dieu ;... mais je sais aussi que « nous perdons beaucoup en cette affliction , et que Dieu , qui n'est « jamais vengeur injuste, a appesanti sa main sur nous. Il y a apte parence de craindre que vos vices n'aient attiré ses châtiments « et cette perte. Je sais davantage que dans un siècle si malicieux et « si corrompu comme est le nôtre , nous sommes assez méchants « pour ne chercher point ailleurs que dans la perversion et le déré- « glement de nos mœurs toutes les causes de nos misères; et je sais « bien enfin que, comme les vallées fournissent la matière des « foudres qui tombent sur les montagnes , tout de même l'iniquité « des peuples mérite assez souvent des punitions que la colère du «■ ciel envoie sur la tête des princes. »
Le père Houdry, croyant toujours faire infiniment d'honneur à Fléchier de savoir embellir ainsi tout ce qu'il imite, le loue beaucoup d'avoir rendu à Lingendes une espèce de service, en daignant retoucher ce morceau de la même oraison funèbre de Victor-Amédée : « Oh ! dit Lingendes , oh ! si ce divin Esprit , qui est le créateur « de toutes les- beautés d'une éloquence si animée, daignait orner « et enrichir ce discours , quelle plus noble matière est disposée à « recevoir ces ornements , que la vie de ce prince dont nous parte Ions , nourri , élevé , et enfin mort dans les armes , et comme en- « seveli dans la gloire de ses triomphes P Presque tous les effets « de sa vertu militaire ont été éclatants , conduites d'armées , sièges « de places , prises de villes , passages de rivières , attaques hardies , « retraites honorables , veilles, travaux , périls , hasards , blessures, « et partout une passion ardente et généreuse de faire croître des « lauriers , pour ses couronnes , dedans l'effusion de son sang,. . De « combien d'excellentes idées et d'agréables images ne remplirais-je « pas vos esprits si je pouvais représenter ici devant vos yeux le « succès de ses premières armes dans la première guerre ! etc. »
J'avoue qu'après ces mouvements oratoires de Lingendes, Fléchier n'avait pas besoin de grands efforts d'imagination , et qu'il lui suffisait presque de le transcrire , pour dire ce que je vais citer de son exorde, où il emprunte de lui, une page auparavant , cette ma-
gnifique expression , reçut le coup mortel et demeura comme enseveli dans son triomphe, superbe locution queMascaron avait déjà volée avant lui dans son éloge du duc de Beaufort, héros mort et enseveli dans son propre triomphe. « Oh ! si l'Esprit divin , esprit « de force et de vérité , avait enrichi mon discours de ces images « vives et naturelles qui représentent la vertu , et qui la persuadent « tout ensemble , de combien de nobles idées remplirais-je vos es- « prits, et quelle impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d'ac- «c tions édifiantes et glorieuses ! Quelle matière fut jamais plus dis- « posée à recevoir tous les ornements d'une grave et solide éloquence, « que la vie et la mort de ce grand homme? Où brillent avec plus « d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire, conduites d'armées, « sièges de places , prises de villes , passages de rivières , attaques « hardies , retraites honorables , campements bien ordonnés , com- « bats soutenus , batailles gagnées , ennemis vaincus par la force , « dissipés par l'adresse, lassés et consumés par une sage et noble pa- « tience? »
Le père Houdry ne se lasse point de chercher, pour la gloire de Fléchier, d'autres preuves de son admirable talent pour Y imitation, dans la même oraison funèbre , où il s'approprie , comme on va le voir, quatre lignes d'un autre orateur, en leur donnant les derniers traits de l'éloquence. Fléchier a dit : « L'éloquence de la chaire « n'est pas propre au récit des combats et des batailles. La langue « d'un prêtre, destinée à louer Jésus-Christ, le Sauveur des hommes, « ne doit pas être employée à parler d'un art qui tend à leur destruc- « tion. »
C'est dans l'oraison funèbre de Louis XIII, par Godeau, évêque de Vence, que le père Houdry découvre cet humiliant plagiat, comme un nouveau fleuron pour en orner la couronne oratoire de Y imitateur Fléchier.
« L'éloquence de la chaire , avait dit Godeau, ignore les termes « de la guerre, et n'a point de pinceau pour représenter ni les « sièges ni les batailles. La langue des évêques, destinée à la louange « de Jésus-Christ, le Sauveur du genre humain, ne doit pas pro- « férer les termes d'un art qui tend à la destruction des hommes. »
Je me borne ici aux imitations de l'éloge de Turenne. Mais le père Houdry, toujours zélé pour faire valoir le rare mérite de Fléchier dans le génie de l'imitation , ne se contente pas de l'exalter, comme on vient de le voir, en confrontant avec le discours de Lingendes cette oraison funèbre dans laquelle il découvre six lignes de Godeau,
il en cite encore deux autres exemples très-insignifiants , tirés de Téloge funèbre de madame de Montausier, par l'évoque de Nîmes : l'un est copié du panégyrique de sainte Anne par un abbé Ogier, et l'autre de l'oraison funèbre de Louis XIII par le même orateur.
Je ne cherche nullement à justifier Fléchier de tous ces repioches mal déguisés. Mais il n'en est pas moins vrai que ces imitations , dont on a fait tant de bruit, n'ont absolument rien de commun avec le texte si heureux , avec presque tout le magnifique exorde , et bien moins encore avec les plus beaux traits d'éloquence de son oraison funèbre de Turenne , tels que les premières pages de cet éloge , le tableau raccourci des campagnes de Turenne en Flandre et en Allemagne , l'apostrophe à la Flandre , la définition d'une armée , la modestie de Turenne après ses victoires , quand il se dérobe à sa réputation , le sublime récit de ses deux dernières années de guerre et des approches de sa fin : Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus : déjà prenait l'essor pour se sauver dans les montagnes cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces ; tels encore que le spectacle tragique de ce grand homme étendu sur ses propres trophées, au milieu duquel l'orateur refroidit tout à coup notre intérêt par cette distraction inconcevable d'un déclamateur qui manque ici de logique et de mesure, n'attendez pas que je fasse crier son sang ainsi que celui d'Abel : comme si le sang de Turenne, répandu avec honneur sur un champ de bataille , pouvait jamais crier vengeance avec autant de justice et de force que celui d'Abel versé par les mains d'un fratricide ; tels enfin que la scène si admirable qui suit les premiers moments de la mort de Turenne, le trouble, les regrets, les plaintes de l'orateur qui la raconte, en l'environnant de tous les hommages de la douleur et de l'admiration de la France, et la belle prière qui termime ce discours. Quand on est si riche de son propre fonds , quand on a été assez bien partagé dans la distribution des dons les plus heureux de la nature pour n'avoir à se défendre que de l'abus de l'esprit, de la fréquence des antithèses , de l'affectation du nombre ou des repos trop marqués et trop recherchés , c'est être en vérité trop modeste que d'imiter et surtout de copier les ouvrages d'autrui. Fléchier a voulu sauver quelques idées peu remarquables de l'obscurité et d'un éternel oubii. Voltaire, si rigide envers lui , ne s'est pas montré plus scrupuleux : il s'emparait volontiers des beaux vers de nos grands poètes , quand il les trouvait à sa convenance , et ne dédaignait même pas d'en em prunier plusieurs du père Le Moine, jésuite doué d'une ardente ima-
NOTES. 45 î
gination, mais écrivain sans goût, dans son poëme de Saint Louis, où peu de lecteurs seront tentés de les aller chercher.
Voltaire étudiait au collège de Louis le Grand en 1702 , lorsque le père Houdry , jésuite , y publia son prétendu Traité de la manière d'imiter les bons prédicateurs. C'est une simple et très-longue table alphabétique précédée d'une préface , laquelle forme tout ce traité de rhétorique. Le titre du livre ne paraît donc qu'un prétexte insidieux sous un voile de courtoisie , pour dénoncer à la sourdine , comme autant d'imitations légitimes et admirables, quatre ou cinq plagiats manifestes , mais fort courts et très-peu importants , d'un seul orateur, c'est-à-dire uniquement de Fléchier, qui vivait encore alors et jouissait de toute sa réputation.
On sent quelle rumeur dut exciter cette découverte dans une telle maison d'éducation , où tous les écoliers de rhétorique avaient habituellement entre leurs mains l'oraison funèbre de Turenne , ainsi dénoncée au tribunal du public, comme remplie de larcins littéraires. L'imagination du jeune Voltaire surtout ne pouvait pas manquer d'en être vivement frappée. 11 est pour le moins très-probable que dans la maturité de l'âge , où il s'épargnait volontiers la peine de consulter les originaux, Voltaire a toujours répété de mémoire l'accusation intentée dans son enfance contre Fléchier, sur la foi du seul père Houdry, dont il n'avait plus l'ouvrage sous les yeux. L'étrange manière dont il parle de l'oraison funèbre de Lingendes est pour moi une démonstration qu'il ne l'avait jamais lue , et qu'il n'en connaissait que les citations du jésuite , auxquelles il ajoutait poétiquement tant de suppositions idéales. On ne saurait expliquer autrement la légèreté , les inexactitudes , les erreurs de toute espèce et les fausses assertions qu'on remarque dans son récit. Les rédacteurs de tous les dictionnaires historiques ont trouvé plus commode et plus court de transcrire les mêmes imputations , que de les vérifier. Ils ne se sont même pas contentés de les copier : ils ont renchéri encore sur les fictions du censeur, en avançant que le texte et la belle allégorie de la mort de Machabée , si heureusement adaptée à Turenne , nonseulement se trouvaient dans la prétendue oraison funèbre de Charles-Emmanuel, duc de Savoie , par Lingendes , mais que Fromentières, évêque d'Aire , en avait fait auparavant usage dans l'oraison funèbre du duc de Beaufort. C'est une seconde supposition imaginée pour soutenir la première.
Fromentières nous a laissé six volumes de ses compositions oratoires. Mais nous ne connaissons point d'autre oraison funèbre de ce
duc de Beaufort , le roi des halles, que celle de Mascaron , prononcée dans Téglise de Paris en 1670. Il n'en existe aucune sur le même sujet dans la collection de Fromentières, quoiqu'il rappelle lui-même, dans la première phrase de son discours sur la réparation d'un sacrilège, en présence de l'assemblée générale du clergé, dans l'église des Cordeliers à Pontoise, qu'il avait prêché peu de jours auparavant devant le même auditoire, aux services de madame et de monsieur de Beaufort. Ce n'était probablement pas un éloge funèbre : on ne le trouve nulle part ; et l'on n'en cite pas moins ce discours inconnu comme une seconde preuve du plagiat de Fléchier, en l'accusant d'en avoir copié le texte et l'allégorie de Machabée , pour célébrer la mort et le triomphe de Turenne.
Cependant les oraisons funèbres de Fromentières , si vainement réclamées dans cette discussion de plagiat , me fournissent deux observations relatives à l'objet de cette note.
La première , c'est qu'un texte tiré de l'Écriture sainte appartient également à tous les orateurs sacrés. C'est l'heureux usage qu'on en fait qui en établit la propriété. Ainsi Bossuet eut tout droit et toute raison, en prononçant l'oraison funèbre de Henriette de France, reine de la Grande-Bretagne , de choisir un texte si frappant et si beau après la révolution d'Angleterre , et au milieu des funérailles de la veuve de Charles Ier, quoiqu'il eût été employé, quatre ans auparavant, mais sans analogie comme sans effet, par Fromentières , pour l'éloge de la reine régente Anne d'Autriche : Et nunc, reges, intetligite, erudimini, quijudicalis terram. Maintenant, ô rois ! apprenez; instruisez-vous, juges de la terre. Psal. 11, vers. 10.
Ma seconde observation se rapporte à une phrase de Fromentières, qui se trouve au commencement de la première partie de l'oraison funèbre de Péréfixe. L'orateur dit, en parlant du frère de ce prélat , tué au siège de Dole, qu'il se trouva enseveli dans son propre triomphe. Fromentières avait pris lui-même à Lingendes , comme je l'ai déjà relevé, cette magnifique expression ; mais, toute belle qu'elle est, elle ne fit aucun effet sous la plume de ces deux orateurs, parce que les sujets auxquels ils voulurent l'adapter ne pouvaient soutenir un pareil éloge : on l'admira très- justement dans la bouche de Fléchier, qui sut la rendre neuve, vraie et sublime, en se l'appropriant pour l'appliquer à la mort et au triomphe de Turenne.
Instructive singularité, bien propre à dégoûter les plagiaires ! Fléchier emprunte d'un orateur oublié, trois ou quatre fois dans l'un de ses discours, environ dix lignes très-peu saillantes, qui, loin de con-
courir à son succès, compromettent jusqu'à son coût et lui attirent les plus sévères critiques , et l'on se prévaut de cette découverte pour lui enlever, pour attribuer même à l'auteur ainsi copié tous les traits les plus originaux du meilleur de ses propres ouvrages !
Note IV, page 119.
Voici sur tous ces objets le témoignage très-succinct, mais très-suffisant, du président Hénault, dans son Abrégé chronologique de l'Histoire de France, sous la date de 1668.
« Abjuration de Turenne, le 23 octobre. Il commençait depuis « longtemps à entrevoir la vérité, mais il tenait encore à l'erreur « par les préjugés de l'éducation, et par l'attachement qu'il portait à « madame de Turenne, sa femme, fille du duc de la Force, calviniste « de bonne foi. Sa mort, arrivée en 1666, et les instructions de M. de « Meaux, achevèrent de décider M. de Turenne. Ce fut pour lui qu'il « composa son livre de V Exposition de la Foi, ouvrage raisonnable « et solide, que les protestants laissèrent sans réplique, et qui justi- « fie surtout l'Église romaine des superstitions ridicules qu'on lui « impute. «
Ce témoignage a d'autant plus de poids pour assurer à Bossuet la principale gloire de la conversion de Turenne , que le président Hénault était incontestablement, de nos jours, le témoin le plus digne de foi, comme l'homme de France qui savait le mieux l'histoire du règne et de la cour de Louis XIV, dont il avait connu plusieurs grands personnages. Il conserve partout, dans ses réflexions et dans ses récits, un esprit juste, impartial, circonspect ; et il se montre fort éloigné d'affirmer ce qu'il ne pourrait pas prouver. Cet écrivain mérite d'ailleurs d'autant plus de confiance sur les anecdotes historiques du dix-septième siècle , qu'il en est très-sobre dans son Abrégé chronologique.
On trouve dans le recueil des discours prononcés à l'Académie française l'éloge particulier de Bossuet par l'abbé de Choisy, le jour de la réception du cardinal de Polignac, successeur de l'évêque de Meaux. Cet orateur de notre premier corps littéraire était très-lié avec le cardinal de Bouillon; et son témoignage, qui doit être pour nous de la plus imposante autorité, puisque aucun de ses contemporains ne se permit de lui opposer la moindre réclamation, attribua solennellement, dans cette séance publique, au seul Bossuet et à son Exposition de la Foi toute la gloire de l'abjuration de Turenne.
« Dans les conférences , dit l'abbé de Choisy, page 7 de cet éloge, « les plus habiles , les plus fameux adversaires de Bossuet ne te- « naient pas devant lui ; et, ne voulant pas se rendre à la force de son « raisonnement , ils ne trouvaient d'excuse à leur défaite visible « que dans la véhémence de son discours et dans la vivacité de ses « réparties. Alors commença véritablement le triomphe de la religion « catholique... Un héros, de tous les côtés grand maître dans l'art « de la guerre, n'a pas dédaigné de recevoir ses instructions. Turenne, « le grand Turenne se rendit à la vérité , et soumit aux pieds de « Bossuet cette âme hautaine que tant de victoires avaient accoutumée « à l'indépendance -, et dans toute la suite de sa vie , pénétré de re- « connaissance pour les grâces reçues , altéré de grâces nouvelles , i 1 « venait puiser dans la source où il avait trouvé sa guérison... Ce « fut en cette occasion , et pour un si grand sujet , que parut le livre « de l' Exposition de la Foi (on ne l'imprima que deux ans après) : « livre admirable . qui , dans une noble simplicité , expose si claire- « ment toutes les vérités de la religion ; qui , en ouvrant les yeux à « tant d'âmes aveuglées, les a fait rentier dans la bonne voie... Ainsi « Bossuet , par ses écrits et par ses conférences avec les hérétiques, « en dissipant leurs préjugés , leur aplanissait le chemin du ciel. " Nous n'avons besoin ni de produire d'autres preuves pour assurer la gloire de Bossuet , ni d'entrer dans d'autres détails sur la conversion de Turenne, qui fut son plus beau triomphe. On assure que les causes et les circonstances de cette abjuration se trouvent développées dans des manuscrits qui seront probablement publiés un jour. Je ne les connais point, je n'en puis rien dire. Toutes les personnes instruites savent que le cardinal de Bouillon se plaisait à jouir, dans sa petite cour, de l'honneur d'avoir converti ce grand homme. Il était neveu de Turenne ; il fut l'ami et le défenseur officieux de Fénelon ; et il avait toutes les préventions de la jalousie contre Bossuet, auquel son amour-propre enviait une si honorable victoire. Malheureusement pour ses flatteurs , l'opinion qu'on avait de son esprit et de ses connaissances théologiques ôtait toute espèce de crédit à une pareille prétention. Ses courtisans les plus dévoués n'osèrent jamais porter l'excès de la flatterie jusqu'à le présenter au public comme le principal mobile de cette abjuration. L'on comptait parmi eux l'oratorien Mascaron, qui eut assez d'esprit et de pudeur pour conserver beaucoup de mesure quand il voulut décerner en chaire cette apparence d'hommage à son protecteur. Voici avec quelle réserve il sut faire au cardinal de Rouillon sa part de gloire, en portant la courtoisie aussi loin
que pouvaient le permettre les bienséances oratoires , dans la troisième partie de son éloge funèbre de Turenne :
« Les bénédictions , dit-il , et les applaudissements ne s'arrêtèrent « pas à cet illustre converti ; ils passèrent jusques à ce cher et illustre « neveu qui, par ses conférences fréquentes, avait contribué si effi- « cacement à la conversion de ce grand homme. Certes,, messieurs, « si pour mériter l'honneur du triomphe parmi les Romains, et « pour monter au Capitole avec la pourpre , il fallait avoir étendu « les bornes de l'empire et défait des armées considérables ; quand « la grandeur de la naissance, la profondeur du savoir, l'inno- « cence des mœurs , une sagesse consommée dans une grande jeu- « nesse , n'auraient pas assuré à ce prince la plus éminente di- « gnité de l'Église, il suffisait d'avoir contribué pour quelque « chose à la conquête de cette grande âme pour mériter d'entrer « en triomphe , et couvert de la pourpre sacrée, dans le Capitole du <i monde chrétien. »
L'orateur regrette sensiblement de ne pouvoir pas dire que le neveu a été fait cardinal pour avoir ramené l'oncle dans le sein de l'Église ; il le loue modestement d'y avoir contribué pour quelque chose. L'éloge serait mince pour le véritable ministre de la conversion de Turenne. Mascaron respecta l'opinion publique, et n'osa pas aller plus loin en présence même du cardinal de Bouillon , qui officiait à cette cérémonie; mais s'il ne flatta pas davantage sa vanité, il la consola du moins en ne proférant pas le grand nom de Bossuet, qui l'eût trop éclipsé , et qu'une époque si solennelle dut rappeler à tous les esprits, précisément parce que l'orateur l'oubliait. C'était retrancher saint Ambroise de la conversion d'Augustin.
Au surplus , le cardinal de Bouillon et plusieurs autres grands personnages , tels surtout que le duc d'Albret , avaient fort bien pu contribuer, comme l'insinue Mascaron , à disposer favorablement l'esprit de Turenne en faveur de l'Église catholique. Un homme si considérable , auquel le cardinal de Richelieu avait offert en vain , dans la plénitude de sa toute-puissance , une de ses nièces en mariage, à condition qu'il professerait la foi catholique; un homme doué d'une telle justesse et d'une telle solidité d'esprit, qui s'occupait sérieusement de l'étude de la religion depuis la mort de sa femme, très-zélée calviniste , et bien plus encore depuis la conversion du duc de Bouillon , son frère aîné , auquel il ne voulut pas se joindre , avait sans doute beaucoup de relations de société qui pouvaient préparer de loin son esprit à ce grand changement. Mais on savait,
plusieurs mois avant son abjuration, que Bossuet avait été admis à son conseil de conscience , et qu'il avait avec lui des conférences suivies, dont l'objet ne devait paraître équivoque à personne. Or, dès que Bossuet fut appelé à une pareille discussion, la supériorité de son génie , l'ascendant de sa réputation , le mérite éminent de ses ouvrages, le souvenir et l'éclat de ses victoires en ce genre , persuadèrent à toute la France, au moment surtout où Bossuet venait de composer Y Exposition de la Foi, qu'un tel controversistene figurait pas en seconde ligne dans de semblables occasions ; et Bossuet dut être placé par l'opinion publique, comme il l'a été depuis par l'histoire, à la tête des théologiens qui concoururent à ce grand triomphe de la vérité.
Puisque j'ai rappelé dans cette note l'oraison funèbre de Turenne par Mascaron , j'ajouterai ici à ce que je dis de ce discours dans le texte de mon ouvrage , qu'en traitant le même sujet , l'orateur est resté néanmoins au-dessous de Fléchier. L'exorde et toute la première partie de Mascaron sont d'un style de narration d'une extrême faiblesse et d'une couleur très-commune, à l'exception de deux ou trois beaux mouvements que son sujet lui inspire. Mais , depuis le milieu de la seconde partie jusqu'à la fin de la péroraison , il signale son talent par de fréquentes et grandes beautés , des idées lumineuses , des traits fins et saillants , dont rien n'approche dans ses autres ouvrages; et j'avoue que dans plusieurs endroits il fait mieux connaître Turenne et le fait aussi beaucoup plus aimer que Fléchier. Il y déploie surtout une verve oratoire et une éloquence entraînante qu'on chercherait inutilement dans le discours de Tévêque de Nîmes. Mascaron n'avait ni le goût , ni l'élégance , ni l'imagination, ni l'harmonie , ni le coloris de son rival. En montrant dans Turenne le grand capitaine , le sage et le chrétien , il a la maladresse de raconter et de célébrer la mort de son héros à la fin de sa première partie. Avec un mérite distingué comme prédicateur, il se montre aussi trop didactique , trop raisonneur, trop moraliste, et veut paraître un peu trop érudit dans l'oraison funèbre : genre d'éloquence , dit très-bien Voltaire, qui demande de l'imagination et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime ( Siècle de Louis XIV, chap. xxxii, des Beaux-Arts).
Note V, page 119.
Toutes ces anecdotes sont conformes aux Mémoires sur la vie de Turenne publiés par Ramsai, à son histoire composée par l'abbë Raguenet, au récit des mémoires et des journaux du temps, spécialement au journal si volumineux du marquis de Dangeau , et , selon l'observation de Voltaire , aux lettres de Pellisson. Pour ne pas surcharger cette note de citations , je me bornerai à rapporter les témoignages historiques de l'abbé Raguenet et de Voltaire , relativement à la conversion de Turenne , et à son refus de l'épée de connétable , dont il aurait pu faire , plusieurs années auparavant , le prix de son abjuration.
« Le roi, est-il dit dans Y Histoire du vicomte de Turenne, voulant « le récompenser des services qu'il lui avait rendus pendant le cours « de cette guerre qui précéda la paix des Pyrénées , lui donna la « charge de maréchal général de ses camps et armées. Le cardinal « Mazarin lui fit même entendre qu'il ne tenait qu'à lui d'être élevé « à une plus haute dignité ; que la charge de connétable, qui était la « première du royaume , avait à la vérité été supprimée à cause « de la trop grande puissance qui y était attachée : que néanmoins le « roi la rétablirait volontiers en sa faveur si lui-même n'y mettait « obstacle par la religion qu'il professait. Mais le vicomte de Turenne « n'était pas d'un caractère à se laisser tenter par l'attrait des hon- « neurs quand il s'agissait de religion. L'offre de la première charge « de la couronne ne fut pas capable de lui faire quitter la religion « calviniste tant qu'il la crut la meilleure , comme nulle considé- « ration ne put l'y retenir quand il fut persuadé du contraire. »
Il me semble que Fléchier ne pouvait ignorer ni l'intention de Louis XIV ni le refus de Turenne; et l'on n'en découvre aucune indication dans son oraison funèbre. On ne saurait expliquer un pareil sacrifice oratoire dans un sujet d'éloge assurément très-riche , mais qui n'offrait rien de plus favorable à l'éloquence qu'un si récent et si magnifique souvenir. En supposant , si l'on veut , que Louis XIV, instruit par vingt-cinq années de règne, eût changé d'avis , et crût funeste à son autorité le rétablissement de la première charge de la couronne , il était facile à un orateur tel que Fléchier de célébrer le premier dessein d'estime et de reconnaissance du roi , sans désapprouver la sage circonspection de son expérience. L'art oratoire , si fécond en expédients de ce genre, n'aurait manqué ni de moyens ni de précautions pour rendre l'hommage d'un tel
vœu glorieux à Louis XIV lui-même , après la mort de Turenne , qui en aurait eu , sans compromettre personne , tout l'honneur dans son tombeau.
Le silence absolu de Fléchier est d'autant plus étonnant , que Mascaron , son émule , loin d'user d'une si timide prétention , venait, peu de jours auparavant, de relever franchement ce noble refus de Turenne, dans la troisième partie de son oraison funèbre. L'orateur y avait dit , sans craindre les démentis de l'envie et sans en être blâmé de personne , ce que je vais transcrire , quand il expliquait les délais de son abjuration jusqu'au temps où la plus ferme conviction vint s'établir dans son âme : « Jamais homme n'a été de « meilleure foi dans l'erreur que M. de Turenne... Il fut pourtant « attaqué par tout ce qu'il y a sur la terre de plus fort et de plus « sensible... La fortune et la gloire le sollicitèrent par tout ce qu'el- « les ont de force et d'attraits. Le roi , avant la paix des Pyrénées, « eût honoré la plus grande vertu de son royaume de la première « charge de la couronne , si M. de Turenne eût cru qu'il eût été per- « mis de s'élever aux plus grands honneurs de la terre en foulant aux « pieds la religion qu'il professait. Quelle perte que tant de cons- « tance et de fermeté n'ait pas été employé pour la bonne cause ! La « Providence le permit, afin que la gloire de sa conversion ne fût « pas douteuse, et qu'il parût que, sans le mélange d'aucun motif « humain, il n'avait été vaincu que par l'amour de la vérité. Ce « combat intérieur... a été l'occasion de sa plus noble victoire et de « son triomphe le plus illustre. Il employa pour se vaincre lui-même « plus d'art , plus de sagesse et plus de courage , qu'il n'en avait ja- « mais employé à vaincre les autres... Il triompha de la mauvaise « honte , qui parmi les hommes fait passer pour faiblesse un chan- «. gement, lors même qu'il conduit à la vérité ou à la vertu. L'Église « regarda cette conversion avec autant de joie que celle d'un royaume « tout entier. M. de Turenne vainqueur des ennemis de l'État ne « causa jamais à la France une joie si universelle et si sensible que « M. de Turenne vaincu par la vérité et soumis au joug de la foi. »
Je ne remarque encore ici l'étrange silence de Fléchier que relativement au refus de 1 epée de connétable. Mascaron n'a pas su , j'en conviens , célébrer un si beau sacrifice avec l'éloquence d'un grand orateur. Mais du moins il en a parlé , il a donné à l'imagination de ses auditeurs le signal de l'admiration , et il a ainsi rendu plus surprenante et moins excusable cette omission trop longtemps impunie de Fléchier.
Reprenons à présent la suite des témoignages que nous fournit l'histoire sur ce refus de Tu renne, et sur la véritable cause de sa conversion, dont l'abbé de Choisy et le président Hénault nous ont déjà fait connaître le motif le plus déterminant, dans la note précédente.
» Les occupations de la guerre , poursuit l'abbé Raguenet , n'a- « vaient pas empêché le vicomte de Turenne de continuer à cher- « cher dans les livres catholiques l'éclaircissement de ses doutes au « sujet de la religion calviniste. La paix , durant laquelle il était » bien moins occupé , lui fut encore plus favorable pour s'en éclair- « cir. Il sentit enfin le faible du calvinisme ; et , pressé par sa « conscience , il fit connaître son état à quelques évêques de ses « amis :il s'ouvrit encore au duc d'Albret, qui leva jusqu'au moindre « doute qui pouvait lui faire quelque peine. Alors , convaincu qu'il « était hors de la véritable Église , quoiqu'il fût regardé parmi les « calvinistes comme l'un des protecteurs de leur secte , il l'aban- « donna. Il alla faire son abjuration, le 23 octobre 166S , entre les « mains de M. de Péréfixe, archevêque de Paris ; et il ne l'avertit de « son dessein que la veille du jour où il la devait faire , voulant « éviter l'ostentation qui accompagne ordinairement ces sortes de « cérémonies , quand elles viennent à la connaissance du public. « Le pape lui écrivit un bref pour le féliciter de sa conversion. »
Écoutons enfin le récit de Voltaire dans le douzième chapitre du Siècle de Louis XIV, intitulé Belle campagne et mort de Turenne. « Né calviniste, dit-il, il s'était fait catholique l'an 1668. On sa- « vait que Louis XIV, en le créant maréchal général de ses armées, « lui avait dit ces propres paroles, rapportées dans les lettres de « Pellisson et ailleurs : Je voudrais que vous m'obligeassiez défaire « quelque chose de plus pour vous. Ces paroles pouvaient avec le « temps opérer une conversion. La place de connétable pouvait « tenter un cœur ambitieux. Il était possible aussi que sa conver- « sion fût sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, « l'ambition , les faiblesses de l'amour, les sentiments de la religion. « Enfin il est très-vraisemblable que Turenne ne quitta la reli- « gion de ses pères que par politique ; mais les catholiques , qui « triomphèrent de ce changement , ne crurent pas la grande âme « de Turenne capable de feindre. »
Voltaire a trop souvent oublié , en écrivant l'histoire , cette sage règle de critique consacrée par l'autorité de Boileau :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ,
et il s'est étrangement trompé en voulant soumettre toujours la vérité des faits aux règles de la vraisemblance. Mais ses préventions contre la religion le jettent ici dans un autre excès. L'étrange vraisemblance qu'il admet , en supposant qu'il est très-traisemblable que Turenne ne quitta la religion de ses pères que par politique, est au contraire l'invraisemblance la plus révoltante qu'on puisse imaginer. Voltaire réfute assez lui-même son imputation , en avouant qu'il était possible que la conversion de Turenne fût sincère , imputation démentie encore plus hautement par le désaveu unanime de l'opinion publique , et surtout par la droiture et l'élévation d'âme de ce grand homme , dont aucun de ses contemporains ne révoqua jamais en doute le désintéressement et la bonne foi. Voltaire seul s'est permis cet injurieux soupçon contre la véracité et la vertu de Turenne.
Si les catholiques triomphèrent de son changement , comme Voltaire l'assure , leur triomphe , assurément très-légitime , fut du moins singulièrement modeste , au moment où ce héros , environné du respect et de l'admiration de toute la France , vint , dans son douzième lustre , se rallier à leur religion ; car leur premier organe , Bossuet , qui avait eu tant de part à une si glorieuse victoire sur les protestants , et qui aurait si bien su la célébrer, n'en a jamais dit un seul mot dans aucun de ses ouvrages.
Au reste , si les seuls catholiques crurent Turenne incapable de feindre, au moment de son abjuration, comme l'insinue Voltaire, ils se montrèrent, par un si juste hommage, seuls dignes de le juger et de le louer. Il aurait fallu que Turenne devînt connétable après s'être fait catholique pour qu'on pût attribuer sa conversion, avec quelque ombre de vraisemblance , à ce motif intéressé que Voltaire ne craint pas d'indiquer, sans oser pourtant le garantir. Or, Turenne a survécu pendant sept ans à son abjuration : Turenne n'a jamais été connétable de France ; et sa vie ne nous offre aucun indice ni de désir ni de regret qu'une si haute dignité ait jamais fait naître dans son âme. Toute la France savait que , malgré la haine très-prononcée de Louvois pour un si grand homme , Louis XIV lui avait offert publiquement de rétablir en sa faveur la charge de connétable, dès qu'il voudrait lever l'unique obstacle que le calvinisme opposait à cette promotion. Toute la cour savait également qu'à l'époque de sa conversion la délicatesse de Turenne avait prévenu d'avance le roi de son refus , dans le cas où sa majesté persisterait à lui destiner une récompense si bien méritée. Enfin ,
quand Voltaire dit que ces paroles du roi pouvaient avec le temps opérer une conversion , il oublie que si elles avaient pu déterminer la conversion de Turenne , elles l'auraient opérée beaucoup plus tôt et plus utilement pour sa fortune.
Note VI, page 152.
On a inséré dans les Mémoires du cardinal de Retz un éloge de saint Louis dont le cardinal de Retz est bien véritablement l'auteur : il est intitulé : Sermon de saint Louis, roi de France, fait et prononcé devant le roi et la reine régente sa mère, par monseigneur Jean- François-Paul de Gondy, archevêque de Corinthe, et coadjuteur de Paris , dans V église de Saint-Louis , des pères jésuites, le 25 août 1648.
Le titre dit la vérité. C'est un sermon , ce n'est pas un panégyrique. Le sujet n'y est nullement traité ; et l'on cbercherait inutilement dans ce discours les vertus , le caractère , la législation ou les Établissements, la politique et le règne mémorable de saint Louis, Le style de l'auteur, souvent inférieur à celui qu'on admire dans ses Mémoires, où son génie était beaucoup plus dans sa sphère, s'y distingue déjà , de loin en loin , par sa vigueur, par son abondance , par sa noblesse , et surtout par un ton oratoire dont l'élévation et la véhémence éclatent une fois dans un trait sublime, que l'on verra briller à la fin de cette note. Le cardinal de Retz parle avec toute la dignité et l'autorité du ministère épiscopal à Louis XIV, qui n'était alors que dans sa dixième année. A n'en juger que par les effets , il devait y avoir plus d'éloquence dans les autres sermons qu'il prêchait dans Paris , pour y exciter la guerre ridicule de la Fronde. Mais ce fut probablement moins encore par ses talents en ce genre que par l'influence de son rang et de son caractère qu'il eut un ascendant si absolu sur l'esprit de la multitude. Ce discours sur saint Louis n'est pas très-commun , et ne se trouve point dans toutes les éditions de ses Mémoires. Je vais donc en extraire les trois morceaux les plus remarquables , sur lesquels chaque lecteur pourra faire ses observations , et apprécier le mérite oratoire du cardinal de Retz.
Voici d'abord les leçons chrétiennes qu'il donne au jeune roi , auquel il adresse continuellement la parole , en lui appropriant ainsi presque exclusivement la morale de son discours, comme s'il n'avait que lui seul pour auditeur. Cet exemple n'a été que trop suivi de nos jours.
« On ne peut, dit-il, commencer la vie de saint Louis par rien « de plus élevé que sa naissance; et cette longue suite de rois dont « il a tiré son origine ouvrirait avec pompe ce discours , si je n'é- « tais persuadé que les avantages les plus illustres , et de la nais- « sance et de la fortune , ne méritent jamais d'être relevés dans les a chaires chrétiennes. Ils sont trop au-dessous de la dignité d'un « lieu sanctifié par la parole de l'Évangile pour n'être pas ense- « velis dans le silence. Mais ce silence , sire , est peut-être ce qui « sera le plus instructif dans ce discours. Il apprendra à votre ma- « l'esté que cette haute naissance qui, par un privilège dû aux * seules maisons dont vous sortez, vous sépare du commun des » rois, n'est rien devant Dieu, puisque je n'ose seulement pas la « faire entrer en part des éloges que je donne à un de vos prédé- « cesseurs , dans cette chaire qui est pourtant le véritable lieu des « louanges , puisque c'est celui d'où l'on les doit distribuer selon le « poids du sanctuaire. De sorte que le seul avantage véritablement « solide que vous pouvez tirer de ce grand nombre de monarques « que vous avez pour aïeux est la connaissance de l'obligation que « vous avez de songer, plus souvent que tous les autres princes « de la terre, que vous êtes mortel, parce que vous comptez plus « d'ancêtres qui vous enseignent cette vérité par leurs exemples ; » et cette considération, dès le commencement de votre vie , vous «■ doit tous les jours humilier devant Dieu , même en vue de ce que « vous avez de plus grand dans le monde , à la différence des « autres hommes, qui trouvent assez de sujets dans eux-mêmes, « même selon la terre , pour abaisser leur orgueil ; et toutefois ouït vrons ici nos consciences : confessons-nous publiquement à la vue « du ciel et de la terre. N'est-il pas vrai que, sans descendre du sang « des rois, la moindre chimère , assez souvent ridicule , même selon « le monde , nous emporte à des vanités criminelles contre les ordres « du ciel? »
La naissance des rois ne saurait rendre cette leçon absolument exclusive à Louis XIV et à son trône , puisque dans toutes les autres familles régnantes , et même dans les conditions privées , on est également assuré de la mort de tous ses ancêtres , quoiqu'on ne connaisse pas si bien leur histoire. Il n'est donc pas rigoureusement vrai que les rois comptent plus d'ancêtres qui leur enseignent cette vérité par leur exemple. Après cette tirade de déclamation , où un sévère esprit de critique peut relever un paradoxe appuyé sur un sophisme , le cardinal de Retz parle au mo-
narque enfant , de la reine Anne d'Autriche, pour lui inculquer l'obéissance qu'il doit à sa mère ; mais l'orateur ne lui donna pas longtemps l'exemple de cette soumission à la régente.
Le jour où ce discours fut prononcé à Paris devant Louis XIV et Anne d'Autriche présente une date singulièrement remarquable. Ce fut le 25 août 1648 que le coadjuteur, qui était déjà secrètement l'un des chefs de la Fronde , prête à éclater le lendemain , lit entendre au jeune roi cette instruction sur la piété filiale , tandis qu'il était lui-même littéralement à la veille de se déclarer en état de pleine révolte contre la mère du roi. Lisez , en effet , l'abrégé historique du président Hénault, sous la même année 1648 : vous y trouverez que le 26 du mois d'août , c'est-à-dire le lendemain de son sermon , le cardinal de Retz , dont toute la fortune alors se bornait à l'expectative de l'archevêché de Paris , ordonna de barricader les rues de la capitale. « Le cardinal Mazarin , dit-il , crut « que le jour où l'on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour le « gain de la bataille de Lens , qui était le 26 août , serait une oc- « casion favorable pour faire arrêter le président Potier de Blanc- « Ménil et Broussel... Cet emprisonnement fit plus de bruit qu'on « ne s'y était attendu. Le peuple les redemanda. Bientôt les chaînes k furent tendues dans Paris : c'est ce qu'on appelle la journée des « barricades; et la reine fut obligée de rendre les prisonniers... A « la tête des frondeurs étaient le duc de Beaufort , de Retz , coadju- « teur de Paris, qui fut depuis cardinal, la duchesse de Longueville, « le prince de Marsillac , le prince de Conti , le duc de Vendôme , le « duc de Nemours , le duc de Bouillon avec le maréchal de Turenne « son frère , et le maréchal de la Mothe. »
Le cardinal de Retz se souvint toujours , et il prenait plaisir à raconter dans la suite, qu'un bourgeois , impatient de voir les ordres du prélat promptement exécutés et les chaînes tendues à tous les carrefours , l'importuna plusieurs fois de cette question , qu'il fut obligé de se faire répéter pour en comprendre le sens , et que Boileau citait de préférence , d'après lui , en parlant de l'harmonie du style , comme une telle cacophonie , que l'oreille ne pouvait plus distinguer si c'était de l'arabe ou du français : Monseigneur , qu'attend-on DONC TANT ? ET QUE NE LES TEND-ON ?
Voici maintenant l'instruction pastorale adressée en chaire par le cardinal de Retz à Louis XIV, sur la piété filiale, dans le panégyrique de saint Louis.
« Sire, jene prétends pas vous toucher en ce point par des exemples,
« Les obligations que vous avez à la reine votre mère parlent plus « puissamment à votre cœur que toutes mes paroles ne se sauraient « faire entendre à vos oreilles. Vous êtes l'enfant de ses larmes et « de ses prières ; elle vous a porté au trône sur des trophées : vous « êtes conquérant sous sa régence ; et , ce qui est sans comparai - « son plus considérable que tous ces avantages , elle vous instruit « soigneusement à la piété. Je vous ai dit ces vérités de la part « du clergé de votre royaume : je me sens forcé par un instinct « secret de les répéter encore aujourd'hui à votre majesté, de la part « de Dieu , non pour vous exhorter à l'obéissance que vous lui de- « vez , de laquelle l'auguste sang qui coule dans vos veines et ce « beau naturel que l'Europe admire dans les commencements de b votre vie ne vous permettront jamais de vous dispenser, mais « pour prendre sur ce fond un juste sujet de vous expliquer en peu « de paroles la plus importante et sans doute la plus nécessaire des « instructions : c'est , sire , la distinction du droit positif de votre « royaume , et du droit naturel qui oblige tous les hommes. Le droit « positif de votre État fait que la reine votre mère est votre sujette, « et ainsi il la soumet à votre majesté. Le droit naturel , qui est au- « dessus de toutes les lois , fait que vous êtes son fils , et ainsi il « vous soumet à elle. Distinguez , sire , ces obligations : elles ne « sont point contraires, mais il les faut entendre. Je ne les touche « qu'en passant , parce que je ne doute pas que la sainte éducation « que vous recevez ne vous permettra point de les ignorer. Aussi «. est-ce en cet endroit, et en ce point et en plusieurs autres, la « connaissance la plus importante et la plus nécessaire aux princes. « Saint Louis n'eut pas plus tôt atteint un âge raisonnable qu'il « 5e trouva enveloppé dans une grande et difficile guerre, émue « par quelques princes mécontents dans son royaume, etc. »
Ce qui est souligné dans cette citation était ou a pu paraître ensuite une prédiction énigmatique , dans la bouche du cardinal de Retz , la veille des troubles de la Fronde.
Je ne saurais finir cette note sans y ajouter quelques lignes , dans lesquelles la verve du cardinal de Retz fut excitée à un magnifique élan oratoire par le spectacle de la mort de saint Louis. « Je m'ar- « rête , dit-il , contre mes sentiments , pour voir mourir ce grand « monarque , mais non pas pour parler de sa mort. On peut exact gérer la mort des hommes ordinaires, parce qu'assez souvent « on n'en est ému qu'après de longues réflexions; mais celle des « grands rois touche par la seule vue de leurs tombeaux. Saint
« Louis étendu sans sentiment , dans un pays ennemi , sur une terre « étrangère , marque plus fortement la vanité du monde , que « tous les discours qu'on pourrait faire sur ce sujet. Et à ce triste « spectacle je me contente de m'écrier avec le prophète : XJbi glo- « ria Israël? Où est la gloire d'Israël? Où est la grandeur de la « France? Où est cette florissante noblesse? Où est cette puissante « armée? Où est ce grand monarque qui commandait à tant de lé- « gions ? Et au même moment que je fais ces demandes, il me semble « que j'entends les voix confuses et ramassées de tous les hommes « qui ont vécu dans les quatre siècles écoulés depuis sa mort , qui « me répondent qu'il règne dans les cieux. »
Il y a sans doute de l'éloquence dans ce tableau. Toutes ces questions rapides et touchantes réunissent l'intérêt et l'éclat de l'apostrophe la plus oratoire, depuis les mots , saint Louis étendu, etc., jusqu'à la dernière de ces vives interrogations; et c'est la réponse par laquelle se termine un si beau mouvement, que j'ai cru pouvoir annoncer plus haut comme un trait sublime.