INTRODUCTION
Plus nous étudions la théologie de l’apôtre Paul, plus nous sommes frappé de l'importance qu'y jouent les idées eschatologiques. Celles-ci ne sont pas, comme on pourrait le croire, un simple détail du christianisme paulinien, elles en sont à la fois la cause originelle et l’inspiratrice constante, en sorte qu’elles expliquent le reste de la doctrine, tandis que le reste de la doctrine ne les explique pas. Mais il y a plus, et si l’on réfléchit que le christianisme est issu de l’eschatologie juive, que Paul est après Jésus l’agent principal d’une transformation si utile à l'humanité, on conviendra que le sujet par nous abordé a une importance de premier ordre. Pour nous, à mesure que nous constations les différences profondes qui existent entre l’eschatologie de l’apôtre des gentils, et celle qu'il
SAVE a recue du rabbinisme, tandis que nous cherchions à découvrir selon quel mode, à l’aide de quels éléments cette transformation s’est produite, nous éprouvions une espèce de saisissement en Constatant que nous touchions au point précis où s’est élaborée la bienheureuse révolution qui, d'une religion essentiellement étroiteetfermée,devaitfairesortir la religion vraiment divine, la religion universelle. Malgré son importance, cependant, l’eschatologie paulinienne n’a guère été traitée encore que d’une facon incidente et à grands traits, et nous n’avons pu découvrirsurlamatièrequ'uneseulemonographie(1), laquelle vieille déjà d’une quinzaine d'années est nécessairement insuffisante. Aujourd'hui, des travaux récents ont donné un nouvel élan à l'étude du paulinisme (2), et il devient utile que l’eschatologie de l’apôtre soit étudiée avec le soin et la compétence qu'elle mérite. Nous n'avons pas la prétention de combler nous-même cette lacune ; le travail que nous présentons est un simple aperçu. qui ne saurait être considéré ni comme exempt d'erreurs, sans doute, ni dans tous les cas comme épuisant la matière. Nous espérons d’ailleurs reprendre cette étude, et nous faisons des vœux pour que d’autres plus autorisés traitent la question avec la science et les lumières indispensables.
Les seuls documents auxquels on puisse demander des informations sur la vie et les idées de l’'apôtre Paul sont le livre des Actes et treize lettres
(1) Ch. Hœpffner : Exposé des idées eschatologiques de saint Paul. — Strasbourg, 1869,
à @) NX. particulièrement : A. Sabatier ; — L'apôtre Paul, esquisse d'une histoire de sa pensée. — Eug. Ménegoz ; — Le péché et la rédemption d'après saint Paul.
d'étendue et d'importance inégales dont la rédaction a été attribuée à notre apôtre (1).
Le livre des Actes ne fournirait guère que quelques indications intéressantes, à la vérité, mais générales, s'il ne contenait dans sa seconde moitié des récits de faits dont l’auteur parlant à la première personne se donne comme le témoin oculaire. Quelle que soit la confiance que l’on accorde à cet ouvrage, nous ne saurions utiliser les discours comme moyen de renseignement, Luc, en effet, s'inspire trop de la méthode employée par les historiens de l’époque, et prête ses procédés littéraires, peut-être aussi parfois sa tournure de pensée aux orateurs qu’il met en scène. Nous faisons dès maintenant, une fois pour toutes, les plus expresses réserves sur les citations que nous serons amené à faire de ce document.
Les épitres nous offrent un terrain autrement solide. Dans le nombre il en est dont l’authenticité parait actuellement à l'abri de toute contestation sérieuse. Ce sont : l’épitre aux Galates, les deux aux Corinthiens, celle aux Romains et même la première aux Thessaloniciens. Elles dépassent de beaucoup les autres en importance et suffisent généralement à caractériser la théologie paulinienne. Il serait peu utile d’insister sur l’épitre aux Philippiens et sur le court billet à Philémon qui ne nous donnent pas de grandes lumières sur l'objet que nous poursuivons et auxquels la critique n’a pas fait de reproches trop graves. Restent six épitres qui sont :
(1) IL est inutile d'expliquer pourquoi nous omettons l’épître anonyme dite aux Hébreux. — Quelques rares traditions que des auteurs de date plus récente nous ont transmises manquent d’intérêt et d'autorité.
l’épitre aux Colossiens, l’épitre dite aux Ephésiens, les deux à Timothée, celle à Tite et la deuxième aux Thessaloniciens. Elles sonttrès-vivement contestées, mais si fortes que soient les objections alléguées contre elles, nous ne sommes pas tout à fait convaincu, et nous ne croyons pas devoir les laisser absolument de côté. Notre doute nait des considérations suivantes : on connait trop incomplètement la vie de Paul pour pouvoir dire en toute süreté d’un écrit qu’il est apocryphe, parce qu'on ne peut découvrir à quel moment de son existence l’apôtre aurait pu le rédiger (1). — Nous possédons de celui-ci un si petit nombre de pages qu'on ne saurait prétendre connaitre tous les termes composant son vocabulaire habituel. — Les épitres en question, si elles sont supposées, dénotent de la part des auteurs une habileté inconcevable, une observation de la manière paulinienne, un esprit critique impossibles à admettre dans ces siècles lointains. Mais surtout, et c'est ici ce qui nous frappe le plus, on ne peut absolument pas comprendre dans quel intérêt les faussaires se seraient donné la peine de composer des écrits dont la tendance est presque entièrement pratique et morale. Si leur dessein était de combattre telle ou telle hérésie, ils ont dû bien manquer leur but, car ils ne se sont permis que de vagues, lointaines et très-discutables allusions. Ce n’est pas ainsi que se comportent les pseudépigraphes ordinaires. On nous
(1) C’est l'argument le plus sérieux contre les pastorales. Ce que leur style a de spécial, les allusions qu'on y trouve à des faits que rien en dehors ne confirme les classent à part; et si elles sont de Paul, celui-ci n’a pu les composer qu'à une époque de sa vie sur laquelle nous sommes sans renseignements.
passera de nous en tenir à ces observations générales quand nous aurons ajouté que cinq de ces lettres si compromises sont pour notre ‘travail d'une importance secondaire ; mais il faut nous arrêter un instant à la deuxième épitre aux Thessaloniciens dont nous aurons à faire un certain usage.
La première objection alléguée contre l’authenticité de cet écrit s'appuie sur le passage IT, 2, dans lequel l'écrivain semble recommander à ses lecteurs de ne point se laisser troubler par des révélations, des discours, des lettres présentées comme venant de lui. Ces lignes soulèvent les questions suivantes : Infirment-elles, comme quelques théologiens l’ont avancé, les notions eschatologiques contenues dans la première lettre aux Thessaloniciens ? Ne se retourneraient-elles pas au contraire contre la deuxième qui, s’attaquant à un écrit très-authentique, démontrerait par là sa propre mauvaise foi ? Vaut-il mieux croire que ce passage concerne d’autres écrits dont la trace et le souvenir seraient perdus? Enfin, dernière hypothèse, peut-on admettre qu'il mette én garde, non contre de fausses lettres, mais contre les interprétations erronées d’un écrit de Paul? Cetteexplication arrangerait tout, mais le texte nous semble y résister. La difficulté disparaitrait peut-être si l’on considérait comme admissible la traduction suivante que nous nous hasardons à proposer : « Je vous prie de ne vous laisser... ébranler dans votre bon sens, ni par quelque inspiration, ni par quelque discours, ni par quelque lettre, pas plus que par nous-même (1),
(1) V. Gal, I, 8.
isa ou par ce fait quele jour du Seigneur est proche. Il est vrai que l’on introduit ainsi dans l’expression < à’ Au®v une négative qui ne S'y trouve pas srammaticalement, mais toutes les autres traductions proposées nous semblent également défectueuses. Le passage IIT, 17 est encore allégué contre notre épitre : « Moi Paul, dit l'écrivain, je vous salue de ma propre main, ce qui est un signe dans toutes mes lettres ; j'écris ainsi: ..» (Suit la salutation). Dans aucune de ses autres épitres, Paul ne prend de semblables précautions pour garantir l’authenticité de ses messages, et, une seule fois, Gal. VI, 11, il fait allusion à son écriture, encore le passage est-il des plus obscurs. Faudrait-il donc conclure que l’apôtre avait en effet à se prémunir contre des faussaires? Ne faudrait-il pas plutôt voir là l'effet de la mauvaise conscience du pseudoapôtre affirmant d'autant plus énergiquement l’authenticité de ses élucubrations qu’il avait plus à craindre de la voir suspecter? Mais alors, si la lettre devait réellement être envoyée à son adresse, quelle imprudence l'auteur ne commettait-il pas en attirant sur son écriture l'attention de gens qui connaissaient bien la main de Paul! Mais notre écrit n’aurait-il pas été composé après la mort de Paul aux environs de l'an 70, sous l'influence des mêmes idées qui ont donné naissance à l’Apocalypse? C'est là une théorie assez en faveur chez un certain nombre de théologiens, et l’on affirme qu'un pieux faussaire (1), voulant ramener au bon
(1) On admet généralement que dans les premiers siècles de l'Eglise, c'était une chose parfaitement admise et ne tirant point à conséquence que de fabriquer des écrits sous le nom d'un homme vénéré. Que la chose se soit faite très-souvent, rien de
Rte sens certaines imaginations alors surexcitées par la proximité de la parousie, imagina de leur présenter une lettre de Paul dans laquelle il était dit que le jour du jugement ne viendrait pas de sitôt, puisque l’'Antechrist devait se montrer premièrement. Cette théorie nous parait de tous points inacceptable. En usurpant le nom de Paul, le faussaire choisissait assez mal son autorité. De son vivant l’apôtre ne réussit jamais à se faire accepter au même titre que les douze ; et si nous en croyons M. Renan, dont nous sommes loin d’accepter toutes les appréciations, le grand prédicateur de l’évangile eût-il à peine disparu que son nom tomba presque dans l’oubli (1)}. En tous cas, ce nom ne parait pas avoir été en grand honneur dans la sphère où s’est composé l’Apocalypse, car ce dernier ouvrage qui attribue aux douze une place d'honneur, XXI, 14, ne fait mention ni de Paul, ni de son œuvre, ne nomme aucune des églises fondées par lui, à l'exception de celles de Corinthe et d'Ephèse que d’autres avaient concouru à établir. D'ailleurs le faussaire se serait donné beaucoup de peine pour un bien maigre résultat, car il en dit vraiment trop peu sur l’Antechrist pour apprendre quelque chose à ses lecteurs ; tout ce qu’il avance se retrouve dans un livre plus antique, plus révéré, plus détaillé surtout, pseudo-Daniel. — Notre
plus certain ; mais qu'elle ait été considérée par tout le monde comme innocente, ilne nous paraît pas quecesoit très-démontré. Ici le faux se présenterait avec des circonstances particulièrement aggravantes, puisqu'il y aurait imitation d'écriture, fausse signature, et même, comble de perversité, contrefaçon de style et de manière, ce qui suppose un homme bien avancé dans la science exégétique pour son siècle.
(1) Saint-Paul, p. 561.
dernier argument est fourni par la comparaison de cette épitre avec l'Apocalypse. Sans doute la figure de l’Antechrist est revêtue des mêmes caractères généraux, et cela doit se supposer a priori, puisqu'aux deux auteurs s’imposait un même modèle, le livre de Daniel. Mais nous trouvons dans l’Apocalypse une surabondance de détails qui laisse bien loin derrière elle la vague peinture de 2 Thess. Le premier ouvrage va jusqu’à désigner Néron par son nom (1}),le second ne dit rien qui se rapporte à aucun personnage historique connu. L’Apocalypse parle de Rome et de tout ce qui la concerne en termes des plus flétrissants XVII; 1 sq., 2 Thess., au contraire, lui serait plutôt favorable, si l’on admet que l'obstacle dont il y est parlé, IT, 6. 7, appartienne à l’administration romaine. L’Apocalypse fait précéder la manifestation de l’Antechrist d’une longue série de plaies, de catastrophes, de prodiges météorologiques dont il n’v a pas un mot dans 2 Thess. Cependant, si Pauteur de ce dernier écrit a voulu réellement prouver que la parousie fût moins imminente qu'on ne le pensait, il devait comprendre tous ces événements dans sa chronologie ; s’il ne les a pas mentionnés, c’est évidemment qu’il ne les connaissait pas, c’est que 2 Thess. n’a pas été composé à la mème époque que l’Apocalypse ni dans le même milieu. En dernière analyse, nous croyons pouvoir maintenir l'authenticité de la deuxième épitre aux Thessaloniciens et nous l’utiliserons sans scrupule.
Peu de mots suffiront pour faire connaître le plan que nous avons suividans notre travail. Nous avons
(1) V: Reuss, l'Apocalypse, p. 107 sq. et p. 1%6.
cru devoir diviser celui-ci en deux parties bien distinctes. — La première contient : {° une rapide esquisse de l’eschatologie juive ; > l'exposé de l’eschatologie paulinienne ; 3° l'examen de cette question : les idées eschatologiques de Paul sont-elles toujours restées semblables à elles-mêmes depuis la conversion de l’apôtre, ou bien ont-elles subi quelqu’une de ces modifications que le temps amène généralementavec lui? — Une seconde partie est consacrée à la recherche des causes qui ont donné à l'eschatologie paulinienne sa tournure particulière.
Nous donnons ici la liste des principaux ouvrages quenous avons consultés :
Colani, Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps.
Eug. Haag, Théologie biblique.
Ch. Hœpffner, Exposé des idées eschatologiques de Saint Paul, Strasbourg, 1869.
Lichtenberger, Encyclopédie des sciences religieuses. Principalement les art. ci-après: Ch. Bruston: Immortalité de l'âme chez les hébreux; Prophétisme chez les hébreux. Matter : Anéantissement des âmes; Dichotomie. Jean Monod: Espérance. Eug. Picard : Eschatologie. Sabatier: Actes des Apôtres; Antechrist; Apollos ; Gamaliel ; Saint-Paul ; les divers art. sur les épitres pauliniennes. Edm. Stapfer : Hellénistes ; Hillel; Pharisiens ; Schammai. Stroehlin : Barnabas.Maurice Vernes: Apocalypses juives; Asmonéens; Daniel. A. Wabnitz: Ciel; Enfer; Oint.
! XIV Eug. Ménégoz, Le péché et la rédemption d'après Saint-Paul.
M. Nicolas, Doctrines religieuses des juifs.
Renan, Les apôtres ; Saint-Paul; l’Antechrist. ; Reuss, La Bible; Histoire de la HMS chrétienne & ; au siècle ue #70 Sabatier, L'apôtre Paul, esquisse d'une histoire de a sa pensée. ei "PIS # | Maurice Vernes, Histoire des idées messianiques | depuis Alexandre jusqu'à l'empereur Hadrien.