‹ Essai sur l'eschatologie paulinienneChapitre 2 sur 10 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Si anciennes que fussent les idées messianiques dont Paul a tré son eschatologie, il ne faudrait pas en faire remonter trop haut l’origine, ni supposer que, dès le début, elles aient été générales. Le phénomène qu’elles nous présentent ne remonte pas, au point de vue du temps, au-delà de la première moitié du huitième siècle; au point de vue du lieu, il est propre, sauf de rares exceptions, au royaume de Juda et à ses membres dispersés par la conquête (1). Le point de départ de ces idées est dans le fait que les Juifs ont considéré de bonne heure leur dieu national comme le plus puissant de tous les dieux, circonstance qui, dans leur pensée, devait leur donner tôt ou tard la prééminence sur tous les peuples. Cette gloire à venir était d’autant plus assurée que l'Éternel s’était formellement engagé à la procurer à son peuple; il y avait contrat en bonne et due forme, Gal. III, 15-18. Malheureusement, Israël se montra peu fidèle, pour sa part, au Dieu dont il attendait tant de fidé-

(1) Maurice Vernes. — Hist. des idées mess, p.2.

2 AD = lité, et sans cesse il fit preuve d’une propension déplorable à adorer les dieux de l'étranger. Les prophètes s’élevèrent avec force contre cette tendance à la fois irréligieuse et antinationale, mais ce fut généralement en pure perte. Le monothéisme et le polythéisme continuèrent à vivre côte à côte, et jusque dans les dernières années de la monarchie, nous voyons les prophètes, à la poursuite de leur idéal, continuer presque sans relâche à tonner contre l'idôlatrie. Désespérés de l’inutilité de leurs efforts, ils finirent par tourner leurs regards vers l’avenir (1). Joël, s’il est vrai qu'il ait écrit pendant la minorité de Joas (2), a donné sa plus ancienne expression à l’eschatologie juive. Il a fourni le thème dont s’empareront les prophètes postérieurs pour le développer en un langage imagé, souvent magnifique, toujours énergique et saisissant. Toutefois, ils s’en tiennent toujours à de poétiques généralités, et nous partageons le sentiment de M. Vernes qui résume ainsi tout leur enseignement eschatologique jusqu’au sixième siècle : « Restauration politique et religieuse d Israël après un sévère châtiment. » Notons cependant certaines allusions ayant trait à David et à ses descendants : Amos promet déjà que l'Eternel « relèvera de sa chûte la maison de David, en redressera les ruines et la rebâtira comme autrefois. » Amos, IX, 11. Bientôt le prophétisme commence sérieusement à faire de la restauration de la maison de David la condition de la félicité à venir. Esaïe, Michée, Jérémie, Ezéchiel mettent en scène un personnage d’ailleurs assez mal défini qu’ils appellent le fils de David. C’est le point de départ de l’idée messianique proprement dite à laquelle était réservée unesi extraordinaire fortune (3). Il est important de remarquer que rien

(1) Eug. Haag. — Théologie biblique, p. 300.

(2) M. Maur. Vernes, place Joël après le retour de l'exil.

(3) Ces allusions à David sont tout à fait spéciales auxécrivains qui ont précédé la captivité, et l’on n’en trouve aucune trace

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dans l’enseignement prophétique n’annonce des évènements en dehors des lois de l’histoire. Un seul écrivain, encore est-il postérieur à la restauration tentée par Esdras et Néhémie, le seul Malachie introduit un élément de merveilleux. Il fait revenir sur la terre le personnage légendaire Elie, et le représente comme devant être le précurseur, non pas du fils de David dont Malachie ne se préoccupe point, mais de l'Eternel. « Voici, je vous enverrai Elie le prophète, avant que le jour de l'Eternel arrive, ce jour grand et redou : table. » Malachie, IV, 5. Ce passage est intéressant, car il préoccupera vivement les esprits au jour où l’on demandera avec plus d’insistance que jamais : « Eixë quiv, mûre rad £arar, xal té td omueïov Te aûc ruppousius xul cuvreelue Toù atdvos; » Matth., XXIV, 3.

Après Malachie s’écoula une période d'environ deux centcinquante années qui ne nous offre aucun renseignement sur le développement des idées eschatologiques. Pour trouver de nouvelles indications, nous sommes forcés d’arriver immédiatement aux temps de la domination grecque, lequel fournit deux ouvrages à consulter : la Sagesse de Jésus fils de Sirach, écrite au début du second siècle, et l'apocalypse pseudépigraphe, connue sous le nom de livre de Daniel, laquelle fut composée pendant les persécutions d’Antiochus Epiphane après la profanation du temple (1). De ces deux livres, le premier ne présente rien de particulier à signaler. C’est, selon l’expression de M. Vernes, un traité de morale

dans les écrits des Sophonie, deutéro-Esaïe, Aggée ou Malachie. « IL semble, dit M. Colani, que l'exil ait considérablement diminué l'attachement àla dynastie nationale, qui avait été, en définitive, une famille des moins distinguées parles talents et les vertus. » J. C. et les croyances messianiques, p. 12.

(1) V. pour la date du livre de Daniel : Reuss, la Bible, introduc. au livre de Daniel. — Colani, ouv. cité, p. 18. — Maurice Vernes, Ouv. cité, p. %3 et ss. — Du même auteur, l'art. Daniel dans l'Encycl, des sciences religiruses.

RD conçu dans le goût des proverbes de Salomon; peu de choses, d’ailleurs, sur les destinées de la nation et ce peu ne s’écarte pas de l’ancien fonds prophétique. Le livre de Daniel est autrement important, car il deviendra l’autorité le plus souvent invoquée par l’eschatologie pharisienne. L'auteur de cet ouvrage remarquable, sorte de pamphlet sur les évènements contemporains, cherche dans un avenir rapproché la revanche des humiliations et des souffrances infligées à son peuple. Chez lui, les contours jusqu'alors vagues et flottants s'arrêtent et se dessinent. L'idée du jugement se précise, mention est faite d’un {'iage entre les bons et les méchants, et ce triage intéressera même le peuple d'Israël, Daniel, XII,1. Une date fixeesi indiquée, XI, 7. 11. 12. Les notions de la résurrection des morts et de l’immortalité apparaissent pour la première fois : « Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveillent, les uns pour la vie éternelle et les autres pour l’opprobre, pour la honte éternelle. Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude brilleront comme les étoiles à toujours et à perpétuité. » XIF, 2. 3. Remarquons enfin que les traits sous lesquels est dépeint Antiochus Epiphane, les atroces persécutions dont celui-ci se rend coupable, ses attentats contre ce que le culte juif avait de plus sacré, XI, 31, la séduction que celui-ci exerce sur plusieurs, v. 32. 39, donnent à l'avance les linéaments dont on composera la figure del’Antechrist.

L'époque suivante possède une littérature apocalyptique très-riche, mais elle ne fournit aucune idée eschatologique essentiellement nouvelle. Le livre III des écrits sibyllins, dû à un juif alexandrin lecteur assidu de pseudo-Daniel, le livre d'Enoch, dont l’auteur ou les auteurs sont inconnus, et les apocryphes intéressent vivement par le spectacle d'une vive recrudescence de l’idée messianique, mais n’a

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joutent aucun élément bien nouveau. Même remarque pour l’époque qui succède à Ja prise de Jérusalem par Pompée. Les Psaumes de Salomon, le Livre des J'ubilés, si cürieux, si caractéristiques à bien des égards, n’inventent plus rien ; nous sommes désormais en possession des idées générales dont le nationalisme juif fera le fond de son eschatologie à l’époque de Jésus. Ces données sont à tout prendre peu nombreuses, en voici la nomenclature qui nous paraît complète : Israël est le peuple préféré de Dieu. — L'Eternel a promis à son peuple l'empire de la terre etne saurait dégager sa parole. — Israël coupable souffre justement et éprouvera des douleurs encore plus terribles. — Il se repentira, ses ennemis seront anéantis, il verra des jours de puissance et de félicité. — Quelqu'un (les données sont contradictoires et mal définies) jouera un rôle important avant, pendant ou après l'œuvre de restauration. — Il y aura un précurseur, Elie. — Une puissance ennemie, l’ANTECHRIST, devra être vaincue — Résurrection des morts — Triage des bons. et des méchants. — Récompenses et peines éternelles.

C’est 1à, disons-nous, toute l’eschatologie juive, mais notre affirmation ne doit être prise que dans un sens très-général, car les ouvrages dont pseudo Daniel a commencé la série et auxquels il a donné l’éclosion présentent un caractère tout nouveau important à souligner. Le prophétisme s’en était tenu à des idées fort peu définies sur l'avenir du peuple d'Israël; ses prédictions ne dépassaient guère ce que tout juif pieux pouvait annoncer d’avance en se basant sur la justice de Dieu, sa miséricorde et sa toute-puissance, Avec les ouvrages dont nous parlons, au contraire, nous nous trouvons en face de systèmes coordonnés. Nous avons maintenant de véritables doctrines eschatologiques, celles qui feront la base de l’enseignement dans les écoles pharisiennes. Elles se sont formées sous l’action de deux causes, l'une générale et l’autre particulière, La cause générale fut

le besoin de trouver dans les promesses des prophètes des applications consolantes aux malheurs de la nation. La cause particulière fut l’interprétation singulièrement arbitraire qu’on donna des anciennes prophéties et aussi « le souvenir de l’eschatologie mazdéenne, qui par son ensemble et le fini de ses détails fut pour les docteurs juifs comme le modèle de ce genre de croyances » (1).

Chaque auteur avait eu son système, en sorte qu’on peut observer une assez grande discordance dans les détails. La théologie rabbinique entreprit l’œuvre de les fondre et d’en former un tout homogène. A l’aide d’une exegèse des plus fantaisistes, qui leur donna toutes les preuves scripturaires utiles, en compilant les apocalypses en leur possession et aussi tous les enseignements tombés d’une chaire quelconque et que la tradition conservait avec soin, mais s’aidant tout spécialement des éléments fournis par pseudo-Daniel, les docteurs prétendirent annoncer tout ce qui devait arriver, déterminer la succession des péripéties qui devaient se produire (2). Au début, l’eschatologie juive divisait la suite

(1) Michel Nicolas : Des Doctrines religieuses des juifs, etc., p. 334.

(2) Nous ne possédons aucun ouvrage où se trouve exposée méthodiquement l’eschatologie rabbinique telle que Paul la recut du pharisaïsme. Pour la retrouver, on peut noter dans les épitres pauliniennes certaines idées d’une origine évidemment judaïque. (Sabatier, ouv. cité, p. 39). Les synoptiques fournissent des données précieuses, soit en nous rapportant des propos populaires, soit en nous montrant les disciples de Jésus imbus des idées de leurs compatriotes. On doit enfin consulter les Targoums, traductions fort libres des livres saints en langue araméenne qui nous éclairent à la fois par certaines gloses explicatives et par leurs inexactitudes qui décèlent les préoccupations du temps. Les Talmuds consultés avec précaution peuvent aussi fournir quelques traits. Ce sont de vastes compilations où plusieurs siècles ont amassé les résultats de la jurisprudence rabbinique. (Eug. Haag; ouv. cité, notes des p. 433-449. — Colani, ouv. cité, p.135 et ss).—Reuss, Hist. de la théol. chrét. vol. 1, p.120, — M. Vernes, Iist. des idées mess., p. 158 et part. la note 1.

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des temps en deux périodes bien distinctes. La prémière était un temps de servitude et de souffrance, la seconde une ère de puissance et de bonheur sans mélange. Mais à partir du moment où pseudo-Daniel introduisit la notion de la résurrection des morts et celle d’un bonheur éternel, promis aux vrais adorateurs de Dieu, la manière de voir les choses se modifia, et à l’époque de Jésus on comptait trois périodes. Sur la première nous avons peu de chose à dire ; c’est toujours celle où l’on souffre justement et pendant laquelle le peuple de Dieu gémit sous le joug détesté de l'étranger. La seconde est celle de la délivrance; c’est à elle, et non plus à ce que l’on désignait sous l’expression de siècle à venir, qu’on rattacha la venue du Messie auquel on donnait tour à tour les noms magnifiques de fils de Dieu, fils de David, roi des juifs, oint de Dieu, etc. Il devait avoir un précurseur, Elie, Marc IX, 11-12; — XV, 35 36 et paral., lequel serait peut-être accompagné de quelque autre prophète, Marc VI, 15.— VIII, 28; — IX, 4 et paral. Le Christ devait être un personnage d’essence humaine. « Nous attendons pour Messie un homme né d’homme, » fait dire Justin-Martyr à son interlocuteur Tryphon. Il ne se connaîtra pas lui-même d’abord, il restera caché quelque temps et apparaîtra tout à coup quand Elie sera venu le sacrer et le révéler au monde. Alors il brisera le joug de l'étranger. Son règne sera surtout celui d’un roi guerrier. Un rabbin dit de lui : « Il n’y a d’autre différence entre ce monde et les jours du Messie que l'esclavage des peuples payens. » Un autre écrit cette déclaration : « Ce n’est pas aux jours du Messie qu’on cessera de porter les armes, c’est seulement dans le monde à venir (1). » Les avis étaient partagés

(1) N'y aurait-il pas un rapprochement à faire entre ces paroles et celles de Jésus : ox nAlov Bañsiv etphvnv QU payarpav? (Matthe X, 34.)

sur la durée que devait avoir cette période toute faite de prospérités terrestres et de triomphes guerriers grâce auxquels s’exercerait contre les nations un premier jugement dont le fils de David serait le héros. Cependant on pensait généralement qu’elle serait de six mille ans en souvenir des six jours employés par Dieu à créer le monde. Au bout de ce temps devait enfin commencer le siècle à venir, & LiOY Ô uékov. Alors les peuples conjurés tenteraient un dernier et suprême effort, ils seraient vaincus définitivement par le Messie, et avec eux les puissances de l'air ou des ténèbres leurs complices : Col. IT,15; — Eph. I[,1; — VI, 12. Les morts ressusciteraient, un second et dernier jugement aurait lieu, et le bonheur éternel serait donné aux justes (1). Nous sommes dépourvus de toutes lumières sur le genre de félicité dont ceux-ci devaient jouir, ainsi que sur le lieu qu’ils devaient habiter.

Telle est tracée à grands traits l’eschatologie rabbinique, pour autant, du moins, que les théologiens modernes l’ont reconstituée; voyons maintenant ce qu’en a fait Saint- Paul.

Dans l'eschatologie paulinienne il n'y a plus, à proprement parler, de peuple de Dieu, de nation au profit de laquelle doivent s’accomplir les évènements que prédisait le pharisaïsme, Gal. IL!, 28; — Col. III, 11; — Rom. X,

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