‹ Essai sur l'esprit du droit Sino-AnnamiteChapitre 32 sur 109 · PAuTHIER, Chine · texte numérisé non relu

PAuTHIER, Chine

piété filiale, car cette piété filiale est, en Chine, la source de toutes les vertus et se confond avec la vertu elle-même.

En dehors de cette piété filiale, qui s'impose à la conscience des Chinois moins comme un dogme que comme. un devoir naturel indiscutable, dicté à la fois par la nature, par la raison et par le cœur, la morale chinoise est donc nettement utilitaire. Elle a pour but de maintenir l'ordre dans la famille et dans l'Etat ; pour que cet ordre ne soit pas troublé il faut que les supérieurs et les inférieurs remplissent leurs devoirs respectifs, que les pre- ” miers soient sages et bons, que les seconds soient obéissants et respectucux.

Confucius admet donc l'inégalité sociale et veut la maintenir : il ne conçoit pas un autre régime qui reposerait sur la liberté et l'égalité. Un tel régime, dans la doctrine chinoise, né pourrait être que mauvais : l'histoire des âges d’or de la Chine ne l'a pas révélé, et il serait en contradiction avec ce qu'on voit dans la nature, où 1l y a des montagnes et des plaines, des faibles et des forts, des sages et des fous, des intelligents et des imbéciles (V. Li-Ki, p. 89). Et de même que, dans la famille, il est nécessaire que les enfants respectent leurs parents, de même il est bon que, dans l'Etat, lé peuple obéisse aux hommes sages et expérimentés qui le gouvernent.

| Sa laïcité. — Ces devoirs de respect et de piété filiale, au nom de quelle autorité le moraliste les enseigne-t-il ? Confucius n'était pas un prêtre, mais un sage et un historien : il ne parle pas au nom de la religion, mais au nom de la sagesse, de la raison et de la vertu (V. Li-Ki, p. 118).

Quelles récompenses promet-il? Tout ce que peut promettre un sage : pas le ciel, mais uniquement l’ordre

dans la famille et dans l'empire, et la sérénité, le bonheur que donne le devoir accompli (1).

Une telle morale me semble belle et pure : dégagée de | toutes les terreurs superstitieuses, elle ne repose que sur la croyance en la raison et en la vertu. Aussi ne puis-je comprendre pourquoi tant d'auteurs s'accordent pour la juger terre-à-terre où mauvaise (2).

Sa faiblesse. — Mais ce qui fait sa! pureté fait aussi sa faiblesse et, si elle avait été laissée à ses propres ressources, Je doute qu'elle aurait exercé sur les destinées du peuple chinois une influence si forte et si durable. Enseignée’au nom de la raison et de la vertu, non à celui d’une divinité toute-puissante, elle aurait été discutée par d'autres moralistes qui auraient invoqué, eux aussi, la raison ét la vertu. La piété filiale elle-même est discutable, comme l’a montré M. de Rosny; quant à la doctrine du respect, aurait-elle résisté à l’enseignement d'un autre sage qui viendrait dire au peuple que les hommes naissent libres et égaux ?.… D'ailleurs le peuple comprend toujours mieux un ordre qu'un raisonnement, et quand cet ordre vient de la divinité il a encore plus de force. Moïse n'a-t-il pas dit aux fils de Lévi : « Passez et repassez au travers du camp; que chacun tue son: frère, son fils, son ami et celui qui lui est le plus proche », et n’a-t-1l pas été

4. Li-Ai, p. 426. « La félicité du sage c’est l’accomplissement. On appellé accomplissement l’obéissanee à tous les devoirs ».

9, W. Wizurams, l, 296 : « The patriarchal theory does not make men honorable, truthful, or kind ; it does not place woman in her right position, nor teach all classes their obligations to their Maker ; and the wonder is, to those who know the power of evil passions in the human breast, that this huge mass of mankind is no worse ».

obéi? Cette force, qui appartint à l'homme choisi par Dieu, manque à Confucius : parlant à la foule comme un sage, non comme un prophète, il ne peut donner aucun ordre, car il ne dispose pas de la foudre ni de l’enfer. I ne peut avoir une influence très grande sur les âmes simples et grossières, toujours moins sensibles à la rectitude d'un raisonnement, à la pureté d’un précepte qu'à un ordre impératif et à la peur du feu. | Cette morale de Confucius, cette morale purement laïque (1), nous apparait donc d’une faiblesse extrême, elle n’a pas l'autorité des morales religieuses ; elle n'en a pas non plus les sanctions redoutables car, à moins d'être bien naïf, il faut reconnaitre que les sages seuls savent apprécier la satisfaction du devoir accompli.

Son influence. — Et cependant cette morale qui nous semble si faible, si peu armée, a exercé une influence considérable : les sentiments qu'elle recommande ont, en Chine, une force qu'ils n’atteignent pas dans aucun autre pays ; elle y est reconnue par tous comme l'expression de la sagesse et de la raison; elle y est l’objet d’un culte officiel qui est celui de Confucius ; les livres qui la renferment sont vénérés à l’égal des livres sacrés des autres peuples, et on peut en dire qu'ils renrésentent presque toute la richesse intellectuelle et morale des Chinois.

1. CF. GeorGes Masréro, La Chine, p. 51. Cf. aussi W. Wicurams, The Middle Kingdom, 1, p.530 : « The leading features of the philosophy of Confucius are subordination to superior and kind upright dealing with our fellowmen ; destitute of all reference to an unseen Power to whom all men are accountable, they look only to this world for their sanctions and make the monarch himself only partially amenable to a higher tribunal ».

Et non seulement cette morale est très respectée, mais encore elle est la seule chose que les Chinois prennent vraiment en considération. Elle a tout ramené à elle, elle à marqué de son empreinte toute la civilisation de ee peuple: les études n’ont, au fond, d'autre objet que cette morale ; les lois ne sont que les sanctions des règles postes par elle : la notion du droit n’a pu se dégager à cause de la force qu'y à la notion du devoir ; en développant le respect, la morale a étouffé la science ; en développant les rites elle à empêché le progrès ; et les lois somptuaires, apphcations directes de la doctrine du respect, ont tué la religion en la réservant à un seul, en l’empêchant ainsi de devenir un fait social, un culte collectif.

Aïnsi rien, en Chine, n’a pu se développer en dehors d'une morale absorbante : droit, religion, science, liberté (1), égalité, rien de tout cela ne se trouve qu'en | germe dans la civilisation chinoise, car ce grand peuple : est profondément attaché à sa morale, il ne voit et n’estime qu'elle.

Explication de cette influence. — Nous avons vu cependant combien cette belle morale était faible, combien elle semblait peu capable de soumettre les foules. Quel est donc le secret de sa force ? Nous le trouverons dans les moyens dont se sont servi les empereurs chinois pour l'inculquer à leur peuple : ils lui ont donné la force des morales religieuses, qu'elle ne pouvait avoir par ellemême.

Quels étaient ces moyens ? Les souverains chinois ont prêché la morale par des exemples, par des édits, par

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