‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 1 sur 63 · IMPRIMERIE DE G, SILBERMANN; PLACE SAINT-THOMAS · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE G, SILBERMANN; PLACE SAINT-THOMAS

S'il est triste , après soixante années de bouleversements et de déceptions , de vivre sans lendemain , et d'avoir à redouter incessamment une tourmente qui emporte la civilisation moderne , il est plus triste encore de voir, au milieu de la détresse universelle, les différentes Églises chrétiennes se faire la guerre au lieu de se liguer entre elles contre l'ennemi commun; car, comment la société se sauvera-t-elle , si la religion ne lui vient en aide , et comment la religion lui viendra-t-elle en aide, si ses interprètes rs'entredéchirent publiquement? Ne dirait-on pas des Juifs assiégés dans Jérusalem et servant, par leurs fureurs, le fils de Vespasien? Oui, et jusqu'à ce jour, ni les progrès du mal , ni de sages conseils l n'ont pu désar-

dDans sa première livraison de janvier 1850 3 p. 492 , la Revue des deux mondes dit : « Le catholicisme et îe protestantisme ont intérêt à s'unir fraternellement et à se liguer contre les envahissements du matérialisme contemporain. Que les esprits clairvoyants et modérés interviennent donc entre les deux partis avant que le débat ne s'envenime , afin de leur signaler vivement cette grande communauté de devoirs qu'un commun danger impose aux deux Églises. En définitive , le catholicisme et le protestantisme n'ont rien à gagner et beaucoup à perdre à se combattre.»

M. Guizot n'est pas moins explicite dans îe discours qu'il a prononcé a Y assemblée générale de la Société biblique protestante de Paris le 17 avril 1850. « La lutte , dit-il , est engagée non pas entre teile ou telle croyance particulière } mais entre la foi chrétienne e

2 Î>RÊPACE

mer des hommes qui ont la prétention -d'appartenir à Celui qui allait de lieu en lieu faisant le bien et qui , après avoir .repris ses disciples disposés à faire descendre le feu du ciel sur ceux qui n'avaient pas voulu les recevoir, répondit à la question : qui est mon prochain? par la touchante parabole du Samaritain. Ils allèguent l'obligation de veiller sur Zion , le devoir de combattre l'erreur et la nécessité d'en finir avec l'hérésie, source unique des maux qui rongent le corps social. Sont-ils dans le vrai? Non, si j'en crois Évagre , écrivain ecclésiastique de la fin du cinquième siècle, dont l'orthodoxie n'a jamais été contestée, et qui affirme que , « aucun de ceux qui ont introduit des hérésies n'a eu dessein d'avancer des impiétés, ni de faire injure à Dieu; que, au contraire, ils ont cru parler plus véritablement que ceux qui les avaient précédés; que nous sommes tous d'accord touchant les points fondamentaux de notre religion et que les disputes qui ont divisé les fidèles ont éclairci la vérité et relevé par occasion l'éclat de l'Église1. » Rien de plus préremptoire que cette déclaration du narrateur des querelles religieuses de nos pères,

l'impiété cynique ou hypocrite. Un fait nouveau s'est introduit dans nos mœurs 5 c'est la liberté de conscience; grâce à elle, il y a union véritable entre tous les chrétiens; que tous s'animent du même esprit. Si j'osais , je vous dirais : Aimez-vous les uns les autres , c'est la charité; supportez-vous les uns les autres, c'est la tolérance ; respectez-vous les uns les autres, c'est la liberté; aidez-vous les uns les autres, c'est le bon sens et l'intérêt bien entendus.

«Ce n'est qu'à cette condition que les chrétiens triompheront dans combat. Qu'ils se rallient donc sous la bannière et l'étendart de la croix, et aujourd'hui, comme autrefois, avec ce signe ils seront sûrs de vaincre.»

UiislGirç dç l'Église, liv, vi; ciiap. if,

et rien de plus propre, par conséquent, à nous faire changer de conduite. Mais on objecte qu'Évagre ne condamne pas les querelles religieuses , qu'il les regarde , au contraire , comme avantageuses et qu'il faut , par cette raison , laisser faire les controversistes. A Dieu ne plaise que je veuille les troubler dans la laborieuse entreprise de tirer au clair certaines questions théologiques , dignes de rivaliser avec la quadrature du cercle , la trisection de l'angle et l'organisation du travail. Faites donc de la controverse à votre aise ; croyez , si vous le voulez , qu'elle est indispensable au salut et qu'on est indigne de la miséricorde divine pour la redouter; mais que ce soit de la controverse spéculative en dehors de toute combinaison politique et sociale ; car du moment que vous entamez ce chapitre, je vous dénonce au peu de bon sens qui nous reste. Or, c'est particulièrement sur le terrain politique et social que s'évertuent les controversistes de notre époque; le temps des docteurs angéliques, chérubiques, séraphiques, mirifiques, irréfragables et résolus est passé. On ne décompose plus guère la lumière du Thabor; on a matérialisé jusqu'aux subtilités de l'école. Je n'en veux d'autres preuves que les ignobles protestations de John Bull contre la barette du docteur Wiseman , et le mal que se donne un certain parti pour faire considérer la réforme comme le principe de toutes les révolutions et le protestantisme comme l'ennemi né de tout gouvernement régulier. On pourrait ne pas faire attention à ces sophismes dans des moments de calme; mais à une époque où les plus mauvaises passions sont déchaînées , où il suffît d'un mot pour écraser les individus et les partis , ils sont un danger d'autant plus manifeste que le peuple auquel ils

s'adressent est plus incandescent et plus habitué à ne pas mettre d'intervalle entre la théorie et l'action.

Certes il n'existe aucun danger actuel pour les protestants de France. Leur état est assuré par la constitution , le bon vouloir du gouvernement et l'opinion publique; mais , enfin , l'édit de Nantes a été révoqué aux acclamations des notabilités scientifiques et littéraires du grand siècle, et, en vouant à l'animadversion publique1 celui de ses successeurs qui ne maintiendrait pas la liberté des cultes jurée par lui , Napoléon était sans aucun doute préoccupé de l'idée que ce principe tutéiaire pourrait de nouveau être contesté. 11 n'a au surplus jamais été généralement goûté en France. Les jacobins n'en voulaient pas plus que les jésuites: «La Convention nationale, s'écrièrent-ils en quatre-vingt-treize, a décrété le libre exercice du culte religieux , qui est incompatible avec une saine morale révolutionnaire2! » Et M. Louis Blanc a glissé dans son Histoire de dix ans le passage suivant * que je recommande à la sollicitude des admirateurs sincères de ce grand apôtre: «Les libéraux, à peine vainqueurs (en 1830), avaient eu hâte de réaliser leur fameuse thèse de l'athéisme dans la loi, sans songer que tout ce qu'on retranche dans l'État, à la souveraineté de Dieu, on l'ajoute à la souveraineté du bourreau. L'égalité des cultes , consécration nécessaire des plus grossiers charlatanismes, faisait insensiblement passer des esprits dans la conscience le trouble qui naît de toute commotion violente ; et la liberté d'enseignement , proclamée avec faste , préparait aux géné-

4 Annuaire de Rabaut , p. 7.

2 Recueil de pièces authentiques servant à V histoire <te la révolution de Strasbourg, x, u} p, 63,

rations à venir le triste héritage des divisions et des haines dont la vie de la génération présente était tourmentée. Aux pompes du catholicisme , si puissantes sur les peuples qu'on gouverne par l'âme et par les sens, nulles fêtes n'avaient été substituées. Le chant des processions ne dominait plus, même aux jours solennels, le bruit de la rue, et rien ne remplaçait cet appel mystique aux émotions populaires, énergique moyen de gouvernement1.» M. Bûchez n'eût pas mieux dit, et nous savons à nos dépens comment son parti entend la liberté.

Faut-il maintenant que nous nous arrêtions aux idées sur la liberté des cultes qu'on prête au clergé catholique de France? Hélas! il n'a pas protesté quand M. l'abbé de Lamennais a osé faire imprimer que l'égale protection de toutes les religions est une folie 2 et que l'État qui accorde cette égale protection est évidemment athée5. Il s'est généralement conduit de manière à faire penser que M. de Pradt l'a bien caractérisé dans ces lignes : « Le clergé de France a été nourri dans les idées de la domination du culte catholique ; il y rapporte tout , il y remontera tant qu'il pourra ; il tolère la tolérance , mais elle n'est ni dans ses goûts, ni dans ses principes. Il est fortifié dans cette tendance par Rome qui, depuis dix ans, ne cesse de s'élever contre la tolérance qu'elle affecte de confondre avec l'indifférence des religions. Cette doctrine a des échos en France , qui deviendrait le siège de l'intolérance s'ils

1 Histoire de dix ans, t. h, p. 282.

2 Essai sur l'indifférence en matière de religion, t. 1er, p. 76. - 3De la religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, p, 51.

étaient écoutés1.» Mille faits viennent à l'appui de cette affirmation de M. de Pradt; mais elle est de 1818, et depuis trente ans le clergé séculier de France gravite vers la tolérance : Je ne crois pas qu'il prêtât son appui à l'oppression des protestants.

Dans le monde renversé où nous vivons , les adversaires actifs du protestantisme se recrutent plus souvent parmi les laïques que parmi les ecclésiastiques. De nos jours, pas de surnuméraire qui n'ait fait sa théologie. Aussi voyez comme ces modernes de la Mirandole se rengorgent dans leurs journaux et leurs livres; avec quel aplomb ils traitent des affaires ecclésiastiques , et avec quelle témérité ils font piaffer leur dada jusque dans les assemblées politiques2. «Nous sommes, déclara M. de Regnon au conseil général de la Loire-Inférieure de 1849, nous sommes sous un gouvernement qui ne connaît pas Dieu , le Dieu vivant , le Dieu auteur de la société, et qui ne reconnaît que le principe de la liberté des cultes. Ce principe, tel qu'il est dogmatiquement interprété aujourd'hui et enseigné par l'État, conclut nécessairement que Dieu n'existe pas, que les diverses croyances en Dieu ou hors Dieu sont toutes égales en droit et en vérité , toutes également bonnes et par conséquent toutes également fausses , également perverses... La société a été bouleversée... il faut la reconstruire sur ses anciennes bases... Il faut faire renaître cette société catholique, cette ancienne société où régnait l'unité

lLes quatre concordats. Paris 1818, t. in, p. 39.

2 Dans un mandement du 4 août 1850, pour la promulgation du décret du dernier concile de Paris touchant les écrivains qui traitent des matières ecclésiastiques , Mgr. l'archevêque de Paris décline les services de ces chevaliers incommodes du catholicisme.

de doctrine et avec elle rautorité. Dans quel chaos d'erreurs, dans quel défaut de discipline sommes-nous tombés, depuis l'admission de la liberté des cultes1 ! » Et X Assemblée nationale d'appeler cela un discours remarquable l Il est vrai que quelques mois plus tard , le même journal écrit, «que toutes les phrases pompeuses jetées au flanc d'une ombre, tous les grands coups d'épée frappés contre un cadavre ne font pas que l'inquisition n'ait été un tribunal juste, nécessaire et national-. » Suivant Llorente, secrétaire du Saint-Office , ce tribunal juste , nécessaire et national a fait brûler vifs 33,272, brûler en effigie 17,658, et enfermer, avec confiscation des biens, 291,430 individus, le tout à pure perte, car où est l'inquisition avec ses tortures, ses bûchers, ses cachots et ses confiscations des biens?

Après les déclarations pleines de franchise de M. de Regnon et de l'Assemblée nationale, on fait un retour involontaire au temps où , tout en cherchant à interdire la réplique , l'on informait la France ébahie , « que le protestantisme se recrutait dans l'athéisme pour ébranler les fondements de la monarchie 5 ; que la réforme favorisait la

1L' [Assemblée nationale du M septembre 1850. M. de Regnon sera singulièrement flatté de s'être rencontré en ce point avec Maximilien de Robespierre qui , dans une consultation rédigée par lui le 25 mai 1782 , a dit : « Les progrès de la religion réformée , qui ne sont déjà que trop sensibles, auraient droit d'alarmer l'État si on laissait joindre à l'attrait qu'elle a par elle-même , pour un grand nombre de personnes, le ressort puissant de l'intérêt.» En d'autres termes, si l'on permettait aux protestants de tester librement comme les catholiques. Journal du Haut-Rhin du M octobre -1850.

-Il Assemblée nationale du 20 janvier 1850. La Quotidienne du 27 septembre 1825.

g PRÉFACE

sensualité1; que les adeptes de la Société biblique se trouvaient mêlés à toutes les révolutions2; que Luther et ses disciples persuadent à une partie de l'Europe que la souveraineté réside dans le peuple et que bientôt le sang des rois ruiselle sur les échafauds5; qu'il n'était possible en aucune façon de rendre le peuple protestant, parce que le chisme n'aurait d'autre effet que de le précipiter dans une impiété brutale4; qu'en attendant le néant religieux (le Constitutionnel et le Courrier français) appellent le protestantisme3. » Ce langage haineux et absurde se reproduit de nos jours avec une inconcevable audace, et ce n'est pas sans raison que M. Proudhon, dont au surplus je répudie toutes les doctrines, a dit, «que nous sommes dans une de ces époques où l'espèce humaine hébétée ne peut être ramenée au sens commun que par les plus grosses platitudes6.»

Quoi qu'il en. soit, les protestants sont alarmés de ces manœuvres , et il n'est pas sans intérêt de savoir ce qu'en pense un de leurs organes. «Il semble, dit-il, que dans certaines régions on ait reçu le mot d'ordre de déclarer la guerre à la réforme et d'arracher les protestants aux positions qu'ils avaient conquises , moins par leur nombre que par leur mérite personnel. Des écrivains animés d'un

*Le Drapeau blanc du 20 septembre 1825.

ZU Étoile au 2 avril 1820.

3 Essai sur l'indifférence en matière de religion, par M. l'abbé de Lamennais, t. ier, p. 38.

4 De la religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique, par M. l'abbé de Lamennais, 3e édit. Paris 1826, p. 316.

5 M. Bellart au procès du Constitutionnel , p. 28.

^Les confessions d'un révolutionnaire , p. 322.

fanatisme réel ou factice , prennent à tâche de calomnier le protestantisme et de le mettre au ban de l'humanité, en l'accusant d'enfanter tous les maux qui travaillent le corps social. A les en croire, c'est la réforme qui, pénétrant clans les établissements d'instruction publique, sous le nom de philosophie, corrompt la jeunesse et transforme ces asiles de l'enfance en écoles de pestilence ; c'est la réferme qui , propageant parmi le peuple des idées d'une folle indépendance , les provoque à des insurrections permanentes; c'est la réforme qui, inoculant par degrés les idées et les mœurs du paganisme , pervertit les masses sanctifiées au moyen âge par le catholicisme; c'est la réforme qui enfante les socialistes et leurs utopies subversives; c'est elle enfin qu'il faut anéantir pour rétablir le principe tutélaire de l'autorité et raffermir la société ébranlée * . »

Par malheur ce journal n'exagère rien; les affaires en sont venues à ce point , et parce que par-ci par-là les protestants effrayés ne se sont pas tenus assez en garde contre les agitateurs qui exploitent leurs alarmes , beaucoup de catholiques bienveillants et même des protestants irréfléchis ont fini par croire que la réforme est réellement la source de tous nos maux. ïl faut une digue à ce torrent de calomnies qui menace d'engloutir le protestantisme en France ; il faut quelqu'un qui relève le gant audacieusement jeté à une tribu décimée par trois siècles de persécution et à peine rassurée par un demi-siècle de liberté. Et ce quelqu'un ce sera moi , moi si disposé à m'associer aux catholiques pour le salut de la patrie , moi si étranger

fUÉcho dç la rèfomç du 25 décembre -1849.

16 PRÉFAC&

a l'esprit de secte et si antipathique à la controverse. Et qu'on le sache bien , je n'attaquerai pas l'Église catholique, jone toucherai ni aux dogmes , ni à la discipline de la sœur aînée de l'Église protestante, et je ne croirai jamais, avec tel de mes coreligionnaires, qu'une Église qui a produit Fénélon et saint Vincent de Paule soit la prostituée de Babylone ; comme je ne croirai jamais , avec tel catholique , que l'Église qui se glorifie d'avoir donné le jour à Boissy d'Anglas et à Oberlin soit une agrégation de rebelles, On le voit, il ne s'agit pas ici d'une polémique irritante, il s'agit simplement de rétablir un fait historique dénaturé par l'esprit de parti. Si je réussis à écîaircir ce fait, si je parviens à établir que la réforme ne mérite pas les reproches qu'on lui a faits d'être un agent révolutionnaire , les catholiques m'en sauront gré comme les protestants , et il s'opérera peut-être un rapprochement qui, pour n'être pas une réunion , sera une alliance tacite pour le bien public.

Mais comment remplir la tache que je viens de m'iniposer? J'ai longtemps réfléchi sur cette question , et j'ai fini par prendre le parti de donner la parole à un plus habile que moi , à un homme dont le travail a eu , il y a plus de quarante ans , un immense retentissement. J'ai nommé l'auteur de l'Essai sur l'esprit et l'influence de la réformation de Luther, Charles -François -Dominique de Villers, capitaine d'artillerie, docteur en philosophie, professeur de l'Université de Gœltinfjue, membre correspondant de V Institut de France, de la Société des sciences de Gœtlingue, de l'Institut d'Amsterdam , des Académies royales de Berlin et de Munich , de la Société impériale de Moscou , chevalier de Saint-Louis et de V Étoile polaire, né le 4 novembre 1765 à

Boulay, département de la Moselle, et mort à Gœttingue le II février 4815.

Les motifs qui m'ont déterminé à m'effacer devant Villers sont , outre son talent incontesté et une trop légitime défiance de mon aptitude à un travail de ce genre , la circonstance que ce savant était un laïque que son admiration pour Luther n'a point empêché de mourir catholique , et que son peu de sympathie pour la révolution française1 doit faire agréer par l'ami de l'ordre le plus exigeant. Revenant sur une assertion antérieure , son biographe de la Revue d'Austrasie, M. Emile Bé g in, affirme expressément que Villers ne fut jamais ni le soutien, ni l'ami de la révolution française , ne jugeant le peuple français ni assez vertueux, ni assez éclairé pour jouir d'une indépendance aussi large que celle à laquelle l'appelait l'ardeur philosophique du siècle. Prévoyant qu'au lieu d'une amélioration sociale produite sans secousse et sans tourmente , on aurait à déplorer de sanglants résultats du régime qui allait être institué , il exprima sa douleur et son indignation avec une franchise qui souleva contre lui la haine du parti dominant. Il flétrit en vers mordants les manœuvres employées aux opérations électorales dans ses Députés aux Ëtats-généraux , février 1789, et dévoila les contradictions et les absurdités renfermées dans la formule du serment que prêtaient les gardes nationales fédérées dans son Examen du serment civique, 1790. Mais si ces deux brochures lui valurent des

4Ce n'est pas que Villers n'aimât point la liberté, la liberté possible sur la terre. Ce fut pour cette liberté que le chevaleresque cousin de Jeanne d'Arc, car il tenait à la famille du Lys par sa mère , combattit à outrance l'Hydre démagogique , dont la queue formidable nous a été léguée par Robespierre.

ennemis redoutables, son travail sur La liberté, qui eut deux éditions en 1791 et une en 1792, le força de quitter le pays et coûta la vie à son libraire Collignon , de Metz. Dans ce livre , après avoir défini la liberté , la faculté d'agir en conséquence de tous les actes de la volonté, sans éprouver aucune contrainte, Villers s'attache à prouver qu'elle ne s'accommode à aucune formule sociale, qu'elle est impossible dans l'état de civilisation et qu'en la définissant , le pouvoir de faire tout ce qui n'est pas défendu par la loi, on la limite au point d'en faire une condition d'esclavage; que , dans l'état social , la liberté n'est autre chose que la sûreté publique et la justice également répartie à tous; qu'on fait bien de pénétrer le peuple de cette vérité; que le peuple en insurrection est le plus redoutable tyran; qu'une nation où les richesses sont en honneur, où l'adultère est un objet de ridicule et la religion un objet de dérision, est une nation corrompue; que régénérer une pareille nation , c'est la faire passer, par de sages lois , du vice et du désordre à la tempérance et à la modération , et que c'est le comble de la profanation d'emprunter le mot de régénération à la religion qui a appelé les hommes à une nouvelle vie , pour désigner le bouleversement des institutions bonnes ou mauvaises d'un État. Comme , malgré ses trois éditions , cet ouvrage est devenu rare et qu'il n'y a pas apparence qu'il soit réimprimé, j'en donnerai quelques extraits qui convaincront les plus incrédules que, sous le rapport politique, social et littéraire, mon avocat de la réforme n'est pas suspect de jacobinisme, et que l'opinion, que, après douze années d'émigration et de séjour au milieu d'une population protestante, il émet sur la grande révolution du seizième siècle, est

DE L'ÉDITEUR. d3

digne de fixer l'attention des honnêtes gens. Voici ces extraits :

« Si chaque membre prétendait jouir de la liberté, quel chaos , quels chocs violents de tous les intérêts ! Comme on verrait se croiser les efforts dirigés dans tous les sens! Chaque homme, pressé de tous les besoins factices «de la société , en proie , par conséquent , à toutes les passions , rencontrerait sans cesse un autre homme sur son chemin. Le fort écraserait le faible et renverserait tout devant lui , jusqu'à ce qu'un plus fort vînt le renverser à son tour. On ne verrait que carnage , violence , tyrannie exercée et soufferte. Ce serait alors que toute ombre de liberté aurait disparu ; chacun en parlerait dans cet état d'insurrection totale, et nul n'en jouirait; on fuirait ses foyers, on leur préférerait les forets et les déserts; le corps social serait dissous. Et quel poison l'aurait atteint? La plus noble des facultés chez l'homme de la nature, la plus dangereuse chez l'homme civil : La liberté1.»

«Si nous parcourions les classes les plus nombreuses de la société, celles des laboureurs, des commerçants, des artistes , des ouvriers de tous les genres , et que nous demandions à chacun quelle chose il exige de la société , nous répondrait-il que c'est la liberté qu'il désire? Non, je ne crois pas qu'il y songeât. De quelle liberté a besoin le laborieux cultivateur qui , attaché à son sillon , borne à peu près tous ses désirs, dans le cours de chaque année, à une heureuse succession du froid et du chaud, de l'humidité et de la sécheresse? De quelle liberté a besoin l'artiste qui , dépendant de l'opinion publique et de la bourse de l'homme

iDe la liberté, 1™ édit., p. 22 et 23.

opulent , demande seulement que l'une la récompense de ses travaux par les éloges et le second par l'argent? De quelle liberté enfin croit-on qu'ait besoin l'artisan obscur qui , sans cesse, retenu dans son atelier, occupé à tourner, ou à équarrir une poutre , ou à limer son acier, ne songe guère qu'à nourrir du prix de ses sueurs la famille dont la Providence l'a fait père?

« Passons chez les hommes que leurs richesses exemptent des travaux de ces différents états. Nous y rencontrerons d'abord des oisifs qui ne manqueront pas de nous demander à grands cris d'être libres. C'est vraiment dans cette classe que se rencontrent les amateurs de la liberté; il faut avoir tout son temps à soi pour la goûter, puisqu'elle n'est autre chose que la faculté et le plein pouvoir de se livrer à toutes ses fantaisies. Mais leur donnerons-nous la liberté, à ces riches oisifs? Confierons-nous un instrument aussi dangereux à des gens nécessairement en proie , par leur oisiveté , à toutes les passions naturelles , et , par leurs richesses, à toutes les passions factices? Ou les regarderonsnous , à l'exemple de tous les peuples , comme les frelons de la grande ruche et comme des pestes de la société? Je crois que ce sera le parti le plus sage , et que , bien loin de les dégager de leurs liens, il faudra provoquer sur eux toute la prudente surveillance des lois.

« Il est encore une autre classe d'hommes qui , à coup sur, invoqueront la liberté : ce sont tous les scélérats que les lois contraignent, soit qu'ils habitent les cachots, soit qu'ils occupent la scène du monde. On peut juger de la nature de la demande par ceux qui la font.

« Quant aux riches occupés qui servent la patrie , soit en remplissant des charges , soit en administrant de

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grandes propriétés ou en s'adonnant à l'étude des sciences, à coup sûr ceux-là, plus intéressés que nuls autres à l'exacte observation des lois, ne demanderont pas une liberté dont ils ne sauraient que faire pour eux , et qui les gênerait beaucoup dans les autres.

« Il ne nous reste plus enfin que cette partie de la so^ ciété qui s'est soumise au joug de la discipline militaire ; ce n'est pas à cette portion que nous serons tentés de rendre l'indépendance.

« Par ce tableau raccourci . on voit que la partie la plus nombreuse et la plus saine de nos sociétés ne désire, ni ne peut désirer la liberté ; que ceux qui la désirent par état sont des gens dangereux pour tous. Aussi, si jamais elle essaie de s'introduire au milieu de nous , ce sera par cette classe d'oisifs dont j'ai parlé. Nous reconnaîtrons alors que les plus chauds zélateurs de la liberté seront les hommes dévorés de passions et de vices ; ils se pareront les premiers du titre de citoyen , tandis que les vrais citoyens et les hommes vertueux craindront une liberté qui ne sera à leurs yeux que le renversement de l'ordre.

« Quel est donc le vœu du grand nombre ? Que demande-t-il au corps social ? Tous , riches et pauvres , de quelque état et condition qu'ils soient , demandent sûreté dans leur vie et leurs propriétés, et justice égale pour tous si on les attaque dans une de ces choses. Voilà, en effet , ce que chaque membre doit désirer et a droit d'exiger de la société entière , et voici , en conséquence , quel est le modèle du pacte social * : »

« Nous promettons à l'homme qui s'associe à nous de

le garantir de tonte atteinte dans sa personne et ses propriétés, et de ne l'obliger d'obéir qu'aux lois communes instituées pour le maintien de la justice publique à laquelle tous ont un droit égal. De cette formule simple découlent tous les droits et les devoirs réciproques de l'état social. Les hommes n'ont d'autres droits que de maintenir au milieu d'eux la sûreté et la justice. Quand on a passé ces bornes, quand on leur a fait des déclarations de droits chimériques , on les a trompés * . »

g Puis donc que l'homme social renonce à la liberté et reçoit en échange une garantie pour sa sûreté qui se maintient à l'aide de la justice, c'est évidemment la justice qui remplace la liberté , et si la plus forte passion chez l'homme de la nature est celle de la liberté , la plus forte chez le citoyen doit être celle de la justice 2. »

« Pour que la loi soit juste, il faut qu'elle s'étende également sur tous ; qu'elle n'ait égard ni aux rangs , ni à la puissance , ni à la richesse. La déesse qui y préside porte un bandeau sur la vue ; elle ne connaît personne ; elle est immuable et impassible 3. »

« Je sais qu'en enflammant un peuple pour la liberté , je vais le renverser, le faire passer de l'anarchie la plus déplorable au despotisme le plus absolu, et je sais cela par l'expérience de tous les siècles. Au lieu qu'en parlant aux peuples de sûreté, de justice, de franchise, je ne les exalterai point ; je ne courrai jamais le risque de réveiller en eux des passions destructives, et je ne les induirai point en erreur 4. »

« Il est de la dernière évidence , d'après les simples dé-

finitions du vice et de la vertu } que plus un homme sera vertueux, plus il sera libre, et que plus il sera vicieux, plus il sera , ou plus il devra être esclave. Aussi les meilleures lois sont celles qui , favorisant la vertu , tiennent le vice en sujétion , et par conséquent les plus mauvaises sont celles qui tendent à rendre libres des hommes corrompus '. »

« Rome vertueuse fut affranchie par l'exil du seul Tarquin ; Rome corrompue ne put l'être par le meurtre de César et de cinq autres empereurs. La Grèce , avilie par ses vices, crut secouer le joug des successeurs d'Alexandre, et ne fit que passer sous celui du sénat romain ; l'Angleterre crut avoir recouvré sa liberté en cessant de ramper sous Charles 1er , elle rampa sous le Protecteur. Ainsi chez nous le despotisme d'une Assemblée nationale a succédé rapidement et presque sans intervalle au despotisme de la cour. Qu'on me permette de coudre encore un lambeau de pourpre à mon ouvrage , en rapportant ici une phrase de J. J. Rousseau, dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne : « Je ris de ces peuples avilis qui , se laissant ameuter par les ligueurs , osent parler de liberté sans même en avoir l'idée , et le cœur plein de tous les vices des esclaves, s'imaginent que pour être libres il suffît d'être mutins 2. »

« Je ne me lasserai de répéter ce principe si vrai , que la liberté est l'apanage de la seule vertu , et qu'elle n'est faite en aucun genre pour le vice. Accordez à un peuple corrompu la liberté de la presse : comme il sera en proie à l'envie, à la méchanceté, à la crapule; comme il sera

mécontent d'un gouvernement qui n'est pour lui qu'un frein incommode , vous verrez bientôt la calomnie , la débauche i l'esprit de faction , le mécontentement destructeur profiter de cette imprudente liberté. Alors, dites-vous, vous userez de restrictions : sans doute, elles seront nécessaires; mais , je vous le demande , alors que deviendra votre prétendue liberté 1 ? »

« Si devenir vertueux est une extrémité trop dure pour mes contemporains , il faut se résoudre à vivre au milieu des convulsions , des désordres , des guerres civiles , et à passer enfin inévitablement de l'anarchie au despotisme. Voilà où les conduira. le fantôme de liberté qu'ils poursuivent2. »

« Quelle est la meilleure forme de gouvernement pour un peuple ? J'ai souvent ouï proposer cette question. Pour la résoudre, il faut partir d'un principe incontestable; c'est que les hommes ne sont réunis en société que pour leur bonheur. On sait assez quelle est à cet égard l'influence du gouvernement. Le meilleur pour un peuple est donc celui qui convient le mieux à son bonheur, c'est-à-dire à ses moeurs , à son génie , à son caractère et à son étendue. Le plus mauvais sera évidemment l'opposé de celui-ci. Aucune des formes simples de gouvernement n'est mauvaise en elle-même. Le meilleur gouvernement et le pire sont des chimères dans le sens absolu ; leur bonté n'est que relative. La monarchie , par exemple , est pour les Français le meilleur des gouvernements, et la démocratie, qui est son opposé , le pire , quoique la démocratie puisse être un excellent gouvernement pour un peuple qui serait modifié différemment par la nature 3. »

*P. 149. - 2p. 455-156. - sp. 173.

« Est-ce donc à ce peuple qui n'est pas en état de décider sainement sur le plus léger point d'administration, que nous laisserons le soin de bâtir l'édifice de nos lois ? Lui qui a exilé Aristide , qui , contre l'avis de Socrate , a fait indignement périr les dix héros vainqueurs au combat des Arginuses, qui a préparé la ruine de sa patrie en décrétant la guerre de Sicile , malgré le sage Nicias ? Ou bien celui qui a banni Camille et Scipion , qui a refusé la prêture et le consulat au plus vertueux des hommes, à Caton, ou celui dont Marcel fut l'idole, ou enfin celui qui a applaudi au meurtre de son roi et au triomphe de Cromwel? Est-ce donc la volonté d'une telle bête féroce que nous prendrons pour loi , et la préfèrerons-nous à celle de Socrate , de Nicias et de Caton * ? »

« Bien loin que la volonté générale puisse faire loi , elle ne peut seulement déterminer quelle est la forme de gouvernement la plus convenable à l'État. Il faudrait pour cela qu'elle eût pour base des connaissances qui ne sont pas dans le grand nombre , et c'est là cependant l'acte le plus évident et le plus simple de la législation. Quand Lycurgue établit les lois sublimes de Lacédémone, consulta-t-il la volonté générale? Non, certes. Il voyagea pendant longtemps chez les peuples les mieux policés; il recueillit de leurs institutions, en Crète surtout, ce qui pouvait convenir à son plan , et de retour dans sa patrie , il le communiqua à trente des principaux citoyens , à l'aide desquels il le mit à exécution2.»

«Européens du dix-huitième siècle, qui êtes bien loin des moeurs nomades et patriarcales , ayez des roisr aimez-

les et respectez-les; car c'est aimer la pairie et les lois qu'ils représentent. Méfiez-vous de ceux qui vous exaltent au nom de la liberté, et puisque vous n'êtes pas en état de juger leur ouvrage, examinez au moins l'ouvrier. S'il est un scélérat, hâtez -vous de repousser indistinctement tout ce que sa main pourra vous présenter; le génie ne peut mériter votre confiance que lorsqu'il est accompagné de la probité la plus austère1.»

La réputation de Villers comme adversaire de la révolution était si bien établie à la première Restauration , que Louis XVÏÏI le nomma chevalier de Saint-Louis, et qu'il a été considéré jusqu'à sa fin comme le plus solide appui des idées conservatrices. En vue des conservateurs , personne n'était donc mieux qualifié que lui pour écrire sur la réforme, et si son livre en est une apologie , ce n'est certes pas à l'esprit révolutionnaire de l'auteur qu'on le doit. Mais il n'y a pas ici que Villers à prendre en considération. Ce n'est pas lui qui a choisi le sujet de son livre, et ce n'est pas lui qui a jugé que son ouvrage était très-bon. C'est l'Institut, classe des sciences morales et politiques, qui a proposé le sujet le 5 avril 4802, et c'est l'Institut, classe d'histoire et de littérature ancienne , qui a couronné l'ouvrage de Villers, le 23 mars 1804. L'Institut, c'est-à-dire la corporation savante la plus grave et la plus célèbre du monde, a donc eu une double part au livre dont je publie la cinquième édition, et cette circonstance est une preuve qu'il ne s'agit pas d'une œuvre de parti. Mais qu'estce qui a décidé l'Institut à mettre au concours l'influence de la réformation de Luther et à couronner un concurrent

iP, 260-261.

bë l'éditeur. 21

généralement favorable à la réforme , pendant que le mémoire de M. de Malleville, hostile à la réforme et, ce qui est si important en France , infiniment mieux écrit que celui de Villers, n'a pu obtenir qu'une mention honorable? Le sujet ayant été mis au concours sans programme explicatif, le rapport sur le résultat du concours n'ayant pas été publié et la préface de Villers ne traitant pas cette question, il sera difficile d'y répondre. Ce que j'en dirai se réduit à de simples conjectures.

Villers étant venu à Paris, en 1801 , avait trouvé les esprits préoccupés de la restauration des cultes et indécis sur le culte qu'il convenait de favoriser; car si tous les hommes supérieurs, échappés à la hache révolutionnaire, s'accordaient sur la nécessité du culte , ils étaient généralement trop philosophes pour avoir des idées arrêtées sur cet important sujet. Le premier consul lui-même semblait indécis dans le choix des nouvelles formes religieuses , et la religion catholique, quoique celle de la majorité, venait d'essuyer une si éclatante défaite qu'il était permis , à un philosophe surtout , de douter de son efficacité. Le protestantisme, au contraire, n'avait pas eu le temps de faire des fautes depuis son émancipation. Il était entré dans la révolution paré de l'auréole du martyre religieux , et avait partagé avec le catholicisme la gloire du martyre politique. La question de savoir si l'on protestantiserait la France se présentait donc naturellement à des hommes nourris de la philosophie du dix-huitième siècle et disposés à confondre la religion protestante avec la philosophie religieuse. Ils voulaient une religion pour le peuple, pour eux-mêmes peut-être , mais ils ne voulaient plus de cette religion conspuée par Voltaire et dégradée par de scandaleuses aposîa^

sies; ils voulaient une religion rationnelle, et, comme les théophilanthropes n'avaient pas pris , ils n'eussent pas été fâchés d'essayer du protestantisme, qu'ils considéraient comme le résumé des leçons du sage de Nazareth. Ces idées étaient complètement erronées; car, loin d'avoir perdu aux yeux du public , le catholicisme avait reconquis l'estime du peuple par l'héroïsme de la majorité de ses ministres , et le protestantisme ne se prêtait en aucune façon aux expériences de ces messieurs. Aussi Napoléon n'avait-il pas hésité longtemps sur le parti à prendre, et le célèbre Discours de Portails sur l'organisation des cultes1 ne tarda pas à éclairer la nation sur les intentions du maître qu'elle s'était donné. Le catholicisme reprit le rang qui lui était dû par ses antécédents et le protestantisme fut placé sur la même ligne que lui , comme il appert d'un rapport du 9 mars 1802, provoqué par Talleijrand et adressé au premier consul , où il est dit :

«Le gouvernement, en déclarant que le catholicisme était en majorité en France, n'a pas voulu autoriser en sa faveur une prééminence politique ou civile. Il a seulement motivé l'antériorité des mesures qu'il a prises pour assurer une indépendance qu'il est dans son intention de garantir également aux autres cultes.

«Le protestantisme est une communion chrétienne qui réunit à la même croyance et aux mêmes rites un trèsgrand nombre de citoyens français. A ce seul titre , cette communion a droit à la protection du gouvernement. A d'autres égards , elle mérite des marques de considération

1 Choix de rapports , opinions et discours prononcés à la tri" bune nationale } t, xvm, p, 32.

DE l'éditeur. 23

et de bienveillance. Ses fondateurs ont , les premiers , répandu en Europe des maximes libérales de gouvernement; ils ont fait faire des progrès à la morale , à la philosophie , aux sciences et aux arts utiles. Dans les derniers temps , les protestants se sont rangés les premiers sous les drapeaux de la liberté et ne les ont jamais abandonnés.

« Il est donc du devoir du gouvernement d'assurer sa protection aux réunions paisibles de cette minorité éclairée et généreuse de citoyens rassemblés dans les temples , avec la vue louable de recueillir les préceptes de la religion du Christ1.»

Ce rapport apologétique du protestantisme a dû déplaire à plus d'un catholique zélé , et il se peut qu'on ait demandé au gouvernement à quel titre il plaçait si près du catholicisme une secte naguère proscrite ? Quoi de plus naturel, dans ce cas , que de charger l'Institut de faire apprécier la valeur civilisatrice du protestantisme ? Tel est , selon toute vraisemblance , l'origine du concours ouvert par la classe des sciences morales et politiques sur l'influence de la réformation de Luther.

11 y a pourtant encore une autre circonstance qui peut avoir contribué à provoquer ce concours et à déterminer Villers d'y prendre une part active. Cette circonstance date de son séjour à Paris en 1801. Parmi les personnes que Villers voyait le plus souvent dans la capitale , il distinguait particulièrement - Cuvîer , Benjamin Constant et Mme de Staël, trois protestants intéressés à la prospérité de leur Église. Ces trois amis le conjurèrent, à différentes

*Vie et pontificat du pape pie yit) par le chevalier Artaud i t. i(r? p. 263,

reprises, de les aider à faire refleurir la religion eu France par les idées allemandes , et Villers leur ayant répondu par la promesse d'une publication prochaine sur la philosophie de Kant , Cuvier, à en croire M. Emile Bégin \ lui aurait dit : « Faites mieux , mon cher ami , travaillez à faire connaître Luther en France ; envisagez sous un point de vue général l'influence philosophique de cette haute intelligence; présentez-la telle que je la conçois, comme la source féconde d'une révolution tout entière dans les idées, les mœurs, la langue, la philosophie; comme une barrière aux envahissements du clergé , une sauvegarde pour les peuples, une formule d'opposition à la fois politique , religieuse et littéraire. Pour donner plus d'éclat, plus de retentissement dans le monde à cette analyse, je tacherai que l'Académie française la mette au concours, et je ne doute pas que vous ne vous montriez digne de la couronne. > Mme de Staël aurait appuyé cette idée , et Benjamin Constant promis des notes1. Tout ceci peut être vrai, et il est possible qu'à défaut de l'Académie française, Cuvier se soit fait écouter par la classe des sciences morales et politiques, Quoi qu'il en soit, l'allocution du grand naturaliste nous apprend que la pensée qui a dominé les phases de la grande question résolue par Villers a été toute philosophique ; que Villers lui-même ne s'y est engagé que comme philosophe , et que si plus tard ses travaux sur la confession d'Augsbourg et autres indiquent des tendances plus

* Selon d'autres, Albert Stapfer, ancien ministre de l'instruction publique de la République helvétique, n'aurait pas été étranger à la détermination de Villers de traiter le sujet proposé par l'Institut.

positivement chrétiennes , il a cru à la vertu du déisme en 1802 *. Il n'y a pas de mal à cela; car, sur ce terrain neutre , les hommes de parti seront moins disposés à suspecter l'impartialité des juges et l'élévation des vues du lauréat.

Que tous les catholiques ne souscrivent pas au jugement de l'Institut, je le comprends, moi, qui ai cherché à réfuter son lauréat en plus d'un endroit ; mais quoi qu'ils puissent penser de quelques-unes de ses assertions , il n'est permis à personne de douter de sa sincérité, et il est certain que quiconque a lu son livre sans préventions, ne goûtera plus les déclamations anti-protestantes des Bonaid, des Lamennais , des Maistre et , il faut bien le dire , des Bossuet. Ce résultat sera le premier article des préliminaires de l'accord pour le bien public entre les différents cultes chrétiens. Je n'ignore pas que certains protestants

1 Ne confondons pas le déisme de Villers et de ses amis avec le christianisme révolutionnaire , qui adore alternativement la nature , la raison et l'Être suprême, fait de Jésus un sans-culotte socialiste , de la vertu une mauvaise plaisanterie , et de l'immortalité une modification de la matière. Le déisme de Villers, c'est le christianisme dans toute sa rigueur morale, moins les formules théologiques. Sans doute, ce n'est pas tout le christianisme; il lui manque la sanction divine immédiate, essentielle selon moi. Mais, au sortir des saturnales de l'impiété, c'était l'ange du désert désaltérant Ismaël. Mieux valait le laisser périr que de lui offrir un breuvage empoisonné , dira peut-être le Moslem chrétien, qui ne voit le salut que dans l'adoption littérale de son symbole actuel. Hélas! je n'ai pas ce stoïcisme de l'orthodoxie , et je confesse , à ma honte, que je troquerais volontiers le christianisme révolutionnaire contre le déisme de Villers, quelque insuffisant qu'il soit. La France et l'humanité entière ne pourraient, au préalable, que gagner à l'échange.

aussi auront du chemin à faire pour arriver à cet accord, que le moindre contact avec les catholiques leur semble une profanation, et que, selon eux, rien de bon n'est sorti de Rome. Heureusement qu'ils sont en petit nombre, et que si les catholiques voulaient faire un pas, les protestants en feraient deux pour les rencontrer. Il ne s'agit pour aucun des deux partis du sacrifice d'un dogme , ni même d'un article de discipline; ils sont suffisamment d'accord pour travailler de concert à la régénération morale , sociale et politique des peuples , et ce qui les divise n'est pas assez important pour motiver le retour de ces discussions déplorables qui , au lieu de convertir les âmes, ne servent qu'à endurcir les cœurs et à compromettre la religion.

Mais je reviens au livre de Villers, sur lequel il me reste peu à dire, parce que j'ai conservé sa- préface à laquelle je renvoie fe lecteur pour certains détails qu'il serait superflu de reproduire ici. J'ajouterai seulement que , quoique la quatrième édition ait été stéréotypée, le besoin d'une cinquième édition de l'Essai sur l'influence de la réformation de Luther s'est fait sentir depuis plusieurs années, et que si j'ai cédé au vœu de quelques amis qui ont désiré que je me chargeasse de sa publication, ce n'était pas pour guerroyer. Je le répète , il ne s'agit pas ici d'un ouvrage de controverse ; il s'agit d'un travail historique de l'ordre le plus élevé, et cela est si vrai que , en 1810, la commission des prix décennaux , ayant à décider sur le douzième grand prix de première classe, destiné à l'auteur du meilleur ouvrage de littérature , qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées , le talent de la composition et l'élégance du style , ne trouva que deux compo*

skions historiques vraiment dignes de cette récompense nationale : Y Examen critique des historiens d'Alexandrie, par Sainte-Croix, et le Mémoire de Yillers. Elle donna la préférence à l'ouvrage de Sainte-Croix, tout en déclarant que Villers avait jeté de nouvelles lumières sur une des révolutions les plus mémorables et les plus importantes de l'histoire moderne , dont il avait analysé les conséquences avec beaucoup plus d'étendue et de sagacité qu'on ne l'avait fait encore. Je me fais donc l'éditeur du livre de Villers dans l'espoir d'être compris par mes amis catholiques et par mes amis protestants. Si j'y ai ajouté le Précis historique de la vie de Martin Luther, c'est qu'il m'a semblé que le portrait du réformateur ferait bien à côté du tableau des conséquences de son œuvre, et si j'ai préféré à tout autre le précis de Melanchton, traduit par Villers, c'est que j'ai cru remplir les intentions du traducteur et donner au lecteur un gage de plus de mon impartialité ; car, si nous avons des biographies de Luther plus complètes, nous n'en avons aucune qui peignît mieux son caractère et qui inspirât plus de confiance que celle du doux et modeste Melanchton. Quelques notes ajoutées à ce précis , à l'esquisse de l'histoire de l'Église et au corps de l'ouvrage de Villers, feront peut-être hausser les épaules à Matanasius qui , tout en nous assommant de ses niaiseries , ne veut pas qu'on vienne au secours du lecteur moins gradué que lui. Je ne réclame pas son indulgence, mais comme Villers aussi a mis des notes au bas de son texte, j'ai fait en sorte qu'il soit impossible de les confondre avec les miennes.

Puisse cette publication réjouir les mânes de Villers , et puisse-t-elle , en réhabilitant le protestantisme aux yeux

de gens mal renseignés , contribuer à faire accepter franchement, avec la liberté des cultes, la solidarité de toutes les communions chrétiennes pour le maintien de l'ordre et le progrès des lumières !

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