‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 2 sur 63 · PRÉFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Il n'est peut-être jamais arrrivé qu'une soeiété savante ait proposé à résoudre une question plus remarquable que celle qui lait l'objet du présent ouvrage, tant par son importance absolue, que par son rapport avec les événements politiques et religieux de notre temps.

J'étais en Allemagne quand cette question fut proposée par l'Institut, et je n'en eus connaissance que fort tard. Occupé alors d'un autre travail, que je désirais terminer, je n'eus pas d'abord l'idée de la traiter. Cependant, comme j'y vis une occasion propice d'indiquer quelques-unes des sources de la culture intellectuelle des nations modernes , et surtout de la nation allemande; comme d'ailleurs je vivais dans le pays où Luther avait opéré sa réformation et au milieu de ses partisans les plus instruits, je crus devoir profiter de ma position , pour traiter un sujet à peu près nouveau en France. Cette résolution fut si tardive , qu'il me resta à peine cinq mois pour arrêter mon plan , rassembler des matériaux , les mettre en ordre , rédiger mon Mémoire , le faire copier et l'expédier assez tôt pour qu'il arrivât à Paris avant le 5 avril 1803, terme fixé par l'Institut.

11 serait superflu d'indiquer tous les ouvrages où j'ai puisé mes données historiques , comme ceux de Thym et de Spiltler pour l'abrégé de l'Histoire ecclésiastique qui se trouve à la fin du volume. Mais je ne puis passer sous silence des secours qui m'ont été d'autant plus précieux , que je les ai dus à l'amitié.

M. Ekhhorn faisait imprimer alors son excellente His-

toire des trois derniers siècles , et il eut la complaisance de m'envoyer, à mesure qu'elles quittaient la presse, les différentes parties de cette histoire, dont j'ai tiré beaucoup de profit.

On connaît le morceau qu'a publié, l'année dernière, M. Reeren, à la tête du premier volume de ses Mélanges historiques sur les conséquences politiques de la Réformation, morceau digne de cette plume savante. On y voit qiie son auteur s'était proposé de concourir pour le prix , mais il a laissé ignorer le motif qui l'en détourna: le voici. M. Heeren m'écrivit pour me consulter sur la langue dans laquelle son Mémoire devait être rédigé. C'était en décembre 1802, à l'instant où j'étais en plein travail. Je lui répondis que nous étions rivaux; mais que je quitterais volontiers une carrière où je ne pouvais me flatter de remporter sur lui; qu'au reste, je m'offrais de travailler avec lui ou , s'il l'aimait mieux , de traduire son ouvrage ; mais M. Heeren déclara qu'il renonçait au concours et que , dans son travail sur les conséquences politiques de la réformation, il s'abstiendrait de traiter le Progrès des lumières. Il joignit à ce procédé amical celui de me faire passer, feuille par feuille, sa dissertation, qu'il voulait faire imprimer. Elle est aujourd'hui entre les mains de tout le monde, et on peut juger de l'avantage que j'en ai pu retirer dans la première section de la seconde partie , laquelle traite des conséquences politiques de la réformation. M. de Scldœtzer et M. Paulus me firent aussi l'honneur de m'adresser, l'un de Gœttingue, l'autre de Iéna, deux lettres fort instructives.

Malgré tous ces secours, et malgré mes efforts, je sens combien je suis resté au-dessous de mon sujet qui comporterait tant de vastes et de beaux développements. Quoi qu'il en soit, il est digne de remarque que, avant que la question fut proposée par l'Institut, aucun écrivain , même

chez les protestants, n'ait fait un travail général sur l'esprit et l'influence de la réformation de Luther, et que c'est à l'Institut de France qu'appartient la gloire d'avoir provoqué l'attention sur les résultats définitifs de ce mémorable événement. L'intérêt qu'a inspiré la démarche de l'Institut dans presque toute l'Europe prouve assez que notre siècle n'est pas entièrement dépourvu de ce sentiment moral qui nous fait prendre tant de part à la cause de la religion et à celle du perfectionnement de notre espèce. Depuis cette époque , les livres sur la réformation et sur son courageux auteur se sont multipliés , surtout en Allemagne. On a même pensé à lui élever un monument dans son lieu natal 1 ; la gravure et la sculpture ont multiplié ses portraits ; la muse dramatique l'a célébré ; enfin ,' ce qui vaut mieux encore, l'exemple de ses vertus antiques a été proposé comme un correctif à l'égoïsme et à la mollesse de notre temps. Parmi les écrits nouveaux sur Luther et sur la réformation, je citerai une Vie de Luther, de M. Wolfler, professeur à Heidelberg , mort pendant l'impression de son ouvrage ; et l'excellent recueil en deux volumes , des Choses mémorables tirées de l'histoire de la ré formation , par M. le professeur/. G. Millier, de Schaffhouse2. Ces deux ouvrages sont en allemand.

> Quelques personnes attentives à l'esprit du temps et aux diverses manières dont il se prononce, se souviendront peut-être quel excès de mécontentement le jugement de

1 Ce monument a été élevé sur une place de Wittemberg, le 31 octobre 1821.

-D'autres savants allemands, entre autres Spieker et Jùrgens , ont publié sur Luther des ouvrages remarquables, mais comme ils ont écrit dans une langue peu cultivée en France, nous recommandons au lecteur français les Mémoires de Luther, écrits par luimême, Paris 1835, 2 vol. in-8°; et Y Histoire de la réformation du seizième siècle, par M. Merle d'Aubigné, dont quatre volumes ont paru. •

l'Institut excita dans un certain parti dont il contrariait les vues, et avec queile amertume les écrivains de ce parti firent la critique, ou plutôt la satire de l'ouvrage couronné1. L'Institut n'y répondit qu'en accordant à l'auteur un nouvel honneur, celui de l'associer à ses travaux. Au reste, il n'est pas une critique juste dont je ne me sois empressé de profiter. J'ai abandonné les autres au mépris et à l'oubli auxquels ces écrits scandaleux sont voués dés leur naissance. La faveur de la partie la plus nombreuse et la plus éclairée du public, celle des journaux les plus estimés , m'a assez vengé de ces indécentes attaques du faux zèle et de l'esprit de parti2.

Des critiques plus impartiaux , dont j'estime les lumières , m'ont reproché d'avoir été trop favorable à la reformates attaques , même celles du spirituel Geofroi, Vont vécu que la vie d'un feuilleton. Il n'y en a que deux qui, en raison de leur volume, ont résisté à la faux du temps, et se trouvent encore dans quelques bibliothèques. La première, Ueber den Geist und die Folgen der Reformation , Deutschland 1840. in-8°, est de M. Eckschlœger, qui met tous les maux de l'Allemagne sur le compte delà réformation , parce qu'elle a empêché la maison d'Habsbourg de devenir la maîtresse absolue de l'empire germanique. La seconde , De l'influence de la réformation sur la croyance religieuse , la politique et les progrès des lumières, Paris 1822, in-8°, est de M. l'abbé Robelot , ancien chanoine de l'église cathédrale de Dijon. M. Robelot affirme que, avant tout, l'Institut aurait dû examiner l'influence de la réformation de Luther sur la croyance religieuse, et il écrit comme si la question avait été posée ainsi. Nous n'entendons pas le chicaner sur celte manière de sortir de son sujet, nous ne lui demanderons même pas d'où il sait que le protestantisme est un athéisme déguisé, apparenté à l'islamisme; mais nous lui dirons qu'il n'aurait dû ni approuver la révocation de l'Ëdit de Nantes, ni rejeter l'horreur de la Saint-Barthélémy sur ses victimes, comme le père Lenfant le crime de Jacques Clément sur les huguenots , parce que cela est pire qu'absurde.

2 Voici le jugement sur le livre de Villers de M. Leuliette, son digne concurrent. «M. de Villers a traité son sujet d'une manière vaste : il n'a laissé échapper aucun des faits , aucun des raisonne-

lion. Quelque déférence que j'aie pour eux, je ne puis que maintenir ce que j'ai avancé, la vérité devant l'emporter sur le respect humain. Je ne puis discuter en détail leur opinion, et le seul plaidoyer en faveur de la mienne doit être mon livre. Mais je puis dire que quatre années d'examen ont fortifié en moi la conviction , que j'avais jugé trèsmodérément de l'esprit et des conséquences de la réformation. On s'est récrié sur ce que j'en ai dit, sans considérer que d'autres écrivains, qui jouissent d'une estime universelle, en ont dit autant avant moi : Robertson, par exemple, qui, dans son Histoire de Charles-Quint, juge de la réformation comme j'en ai jugé, et parle souvent « du grand jour qu'elle répandit sur l'Europe. » J'en ai parlé avec plus de détails et de particularités, parce que ce devait être mon argument unique. Au reste, des catholiques très-pieux en ont pensé et parlé comme moi. Dans une de ses épîtres, Erasme avait calomnié Luther, et l'avait accusé de la ruine des lettres. Les auteurs de la Bibliothèque germanique, qui parut à Amsterdam en 1720, et à la tête desquels était le célèbre Lenfant, font observer dans leur préface : « Qu'un savant a réfuté ce jugement d'Érasme par de si bonnes raisons , et par des témoignages si formels des principaux docteurs et d'Érasme luimême , qu'on pourrait presque en conclure que la réformation a été la mère des belles-lettres , et que le catholicisme en était la marâtre. » Le savant en question est Jacques Burckhard, bibliothécaire du duc de Brunswick , mort en 1753, qui a fait entrer cette réfutation d'Érasme

ments qui pouvaient fortifier son opinion. Ce qui doit lui faire plus d'honneur encore , c'est l'extrême modération qui règne dans son ouvrage , c'est son amour de l'humanité qui se manifeste à chaque page. La haine des ennemis de la raison complète son éloge. Discours sur la question proposée par l'Institut national , quelle a été, etc. Préface, p. xxvi.

Si PRÉFACE

dans le sixième chapitre de son traité De l'élude de h langue latine en Allemagne.

Mais on a oublié tant de témoignages ! et , pour établir parmi nous une opinion défavorable au protestantisme , il a suffi de quelques pages éloquentes iïArnauld et de Bos~ suet , surtout de la brillante histoire du dernier : Des variations des églises protestantes, écrite avec cette autorité épiscopale qui impose , avec la chaleur et l'élégance soutenue qui charme et qui entraîne. On a eu beau répondre à ce livre de la manière la plus solide , le public ne s'en est point inquiété. On ne réfute point en France quiconque écrit bien , et la puissance du beau style y triomphe de tout. Bossuet sut se faire lire, et devint un écrivain classique de notre littérature. En voilà assez pour que ses adversaires eussent tort. Personne n'honorera de quelque attention les livres latins, allemands, anglais et français où l'on démontre pesamment que c'était lui qui avait tort. Claude, Laplacelte, Basnage, Jurieu, Burnet, Turretin, Lenfant, et dix autres, lus à peine par quelques controversistes, moururent ignorés de la multitude. Varillas même et le père Maimbourg eurent plus de lecteurs qu'eux. Seckendorf et Bayle , qui réfutèrent ces derniers , auraient eu plus de titres pour se faire écouter; mais on écartait soigneusement leurs livres de l'usage commun et de l'instruction de la jeunesse. Nos instituteurs nationaux, jésuites, bénédictins, oratoriens, chanoines réguliers ou abbés , se gardaient bien de faire connaître ces écrits prohibés; tandis que ceux des Arnauld et des Bossuet, assimilés aux pères de l'Église , s'emparaient de toute créance et de toute autorité. Voltaire lui-même, qui n'était pas d'humeur à donner une attention suivie à des écrits qui ne flattaient point son goût , préoccupé d'ailleurs d'un souverain mépris pour toutes les opinions religieuses , et accordant très-peu d'estime aux hommes qui en faisaient un

sujet de vives contestations , Voltaire se forma légèrement des réformateurs et de la réforme une idée peu juste et peu favorable. Son ton est amer quand il parle de l'Église catholique, et contempteur quand il parle de l'Église réformée. Enfin l'une était en France l'Église triomphante , qui éblouissait de son éclat , de son opulence et de sa puissance , qui disposait de dignités et de titres dont le trône même était un auxiliaire; l'autre était l'Église militante, pauvre , persécutée , proscrite , illégitime , comme les enfants nés dans son sein. L'une inspirait au vulgaire l'admiration et le respect ; l'autre la pitié , si voisine du mépris. On comprend donc que la question proposée par l'Institut dut faire une certaine sensation en France, et que sa décision qui adjugea le prix à un mémoire favorable à la réforme , dut y causer une surprise générale.

D'un autre côté, il doit paraître naturel que le présent Essai ait été bien accueilli des protestants. Il a été traduit 1 une fois en hollandais, par M. le docteur Ewyk, avec des notes; deux fois en anglais, par M. B. Lambert, et par M. James MM. Le premier a joint à sa traduction une vie et un portrait de Luther. Le second , outre une préface , a enrichi la sienne de notes. Il y fait la remarque singulière, « que la France étant le pays où les réformés furent autrefois le plus persécutés , il était juste qu'on y eût couronné un écrit qui mettait au grand jour les avantages de la réformation. » Il regarde même cette circonstance comme une sorte d'expiation de la Saint-Barthélémy, et n'oublie pas que ce même Louvre , où le prix fut proposé et adjugé , est le lieu d'où fut donné l'ordre et le signal du massacre2. Ces considérations sont un peu anglaises,

1 Deux fois en danois et une fois en italien , ce que Villers n'a pas su.

2 La Gazette littéraire de Halle a fait remarquer que la question sur l'influence de la réformation de Luther fut proposée par Tins-

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M. MïU espère , au reste , et j'avoue que je me sens trèsflatté de cette perspective , que mon mémoire contribuera puissamment à adoucir le sort des catholiques d'Irlande.

Il a paru en allemand trois traductions de cet ouvrage , dont l'une en abrégé, par M. le pasteur Plieth. Une autre faite par M. Stampeel, est précédée d'une longue préface écrite par un célèbre vétéran de la théologie protestante , M. le docteur Rosenmùller, de Dresde. Cette préface contient la réfutation d'une lettre imprimée à Paris en 1804, qui me fut adressée par M. de Laverne, et qui présentait quelques objections contre mes idées sur le catholicisme et le protestantisme.

La troisième traduction allemande de M. C. F. Cramer, a acquis une importance réelle par les soins de l'illustre Henke, professeur de théologie à l'Université de Helmstedt, qui l'a enrichie de suppléments considérables. Mon projet avait d'abord été de traduire ceux de ces morceaux qui devaient offrir le plus d'intérêt aux lecteurs français J et de les joindre à cette nouvelle édition; mais comme ils sont presque tous historiques , et renferment des détails qui ne pouvaient entrer dans mon plan , j'ai mieux aimé les réserver pour une Histoire de Luther1 à laquelle je travaille, et qui, je l'espère du moins, fera bien connaître la personne et l'œuvre de ce réformateur. En lisant attentivement ce travail et le présent Essai, on saura ce qu'il faut penser du rêve abandonné et repris de l'inutile et inexécutable réunion des cultes.

Je désire qu'on accorde quelque attention à l'esprit de cet ouvrage et aux vues de son auteur sur le développement et la destination du genre humain. Il est temps de

titut le jour même que M. Portalis prononça devant le corps législatif son fameux discours sur l'organisation des cultes , le 5 avril 1802*

(Note de .l'auteur.)

^ Cet ouvrage n'a point parti,

porter dans l'étude des faits le flambeau d'idées conductrices qui y répandent la lumière et la vie * . Qu'est-ce en effet que l'histoire sous la forme aride d'une chronique? Rien de plus naturel que le dégoût qui naît de la sécheresse d'un pareil livre. Le lecteur rebuté ne découvre pas de but dans l'enchaînement fortuit de tant d'événements

iJean de Millier, et c'est une grande autorité , pense que Villers a complètement réussi sous ce rapport. «Je n'ai fait, lui écrivit-il deCassel, le 25 août 1808, je n'ai fait que vivre avec vous, excellent ami , dans toutes mes heures de loisir depuis plusieurs jours ; j'ai lu la troisième édition de la Réformation. J'ai été dans l'admiration des idées si justes et si grandes de cet ouvrage ; il n'y a pas un intérêt moral de l'humanité qu'elles n'embrassent et sur lequel un lecteur attentif ne voie votre pensée. Cette lecture est pour moi une nouvelle preuve qu'un bon livre en matières politiques ne se fera jamais sans la réunion de beaucoup de counoissances à l'expérience d'une vie variée et active. Ce n'est aussi que de tels auteurs , sages plutôt que docteurs , qu'il m'est donné d'aimer ; les métaphysiciens n'ont jamais fait qu'embrouiller...» Jean de Mùller les connaissait bien , ces brouillons qui n'étudient l'histoire que dans leur imagination ,|et voici ce qu'il en dit dans une lettre, qu'en 1794 il adressa à M. de Suhm , historiographe du roi de Danemark : « J'ai toujours considéré comme une des grandes causes des malheurs de la France \ que dans la première assemblée il y ait eu tant de métaphysiciens accoutumés à des spéculations abstraites sur la. politique, et qu'il y ait eu si peu d'hommes en état de juger les institutions politiques d'après l'expérience des siècles. Il en est résulté cette différence que l'on voit entre Montesquieu et Rousseau : celuilà , qui avait infiniment lu , ne condamnait que des abus vraiment destructifs de la félicité publique ; tandis que Rousseau , qui ne connaissait que très-imparfaitement l'histoire, s'abandonnait à son imagination et à son dépit , pour créer des systèmes qui ne tiennent à rien de ce qui a été, ni de ce qui est. C'est ce qui a égaré tant de têtes de gens, d'ailleurs respectables par leurs vertus. Les gouvernements, il me semble, devraient donner aujourd'hui une attention particulière à Tectifier les chimères de l'esprit par le grand sens qui se forme par l'étude de l'expérience de tant de peuples. » Aucuns diront que ce conseil a été suivi. C'est possible ; mais comment?

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