I. ÉTATS PROTESTANTS
Les sommes immenses que, sous toute sorte de noms et de prétextes, ces États envoyaient autrefois à Rome, cessent de sortir du pays, y circulent, y donnent une nouvelle activité au commerce et à l'industrie, y causent un nouveau bien-être pour les sujets et un accroissement de forces pour le gouvernement, quoique le crédit public y ait été momentanément ébranlé. Les trésors sont cachés, les monnaies sont altérées. Les émigrations, devenues fréquentes et l'incertitude de la propriété , qui est une suite de l'incertitude du triomphe des partis, font baisser le prix des terres. L'argent, plus transportable, est plus estimé que les biens - fonds ; mais, en revanche, la valeur réelle de l'homme est mieux sentie , et devient le plus considéré de tous les biens. C'est là un des plus remarquables effets de ces commotions terribles qui, déplaçant les propriétés , fruits des institutions sociales , ne laissent à leur place que la grandeur d'âme , les vertus et les talents l .
Les immenses possessions du clergé , tant séculier que régulier, sont mises à la disposition des gouvernements. La plupart d'entre eux en profitent avec sagesse, paient leurs dettes , emplissent leurs coffres, appliquent les revenus des abbayes et d'autres possessions ecclésiastiques à des établissements utiles, des écoles, des universités, des hôpitaux, des maisons d'orphelins, des retraites et des récompenses pour les vieux serviteurs de l'État. Par là ces biens se trouvent rendus à leur destination primitive , et
1 L'auteur de Y Esprit des Lois a fait la même remarque: «Dans les guerres civiles, il se forme souvent de grands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang ; au lieu que dans les autres temps, on est placé, et on l'est presque toujours de travers. » Grandeur et décad. des Romains , ehap. 11.
(Note de l'auteur.)
les gouvernements se mettent en état de supporter les guerres où tous prévoyaient que la crise actuelle les entraînerait immanquablement. Quelques-uns cependant dissipent légèrement les biens acquis; d'autres sont obligés d'en laisser la meilleure part à la noblesse.
Non-seulement les gouvernements disposent des biens de l'Église , ils se trouvent avoir à leur disposition les biens, les personnes et toutes les forces des peuples. La cause de la religion est devenue celle de tout le monde; les ressources que cette disposition offre aux princes sont incalculables. On a vu ce qu'elle pouvait produire dans la première guerre contre Charles-Quint, et ensuite pendant la guerre de trente ans contre les deux Ferdinand. Ce que le danger le plus imminent de l'État n'aurait pu obtenir des particuliers , le zèle pour la religion l'obtenait sans peine : artisans , bourgeois , cultivateurs couraient aux armes pour elle; personne ne songeait à se soustraire à des impôts devenus triples de ce qu'ils étaient auparavant. Dans l'agitation violente où le danger de la religion mettait les esprits, on offrait corps et biens, et l'on ne s'apercevait ni des efforts , ni du fardeau dont on se serait senti accablé dans un état plus calme. L'idée de voir chez soi des inquisiteurs , des bûchers, des Saint-Barthélémy, ouvrait à la ligue de Smalcalde, au prince d'Orange, à la reine Elisabeth, à l'amiral de Coligny des ressources dont ils eussent manqué dans tout autre état de choses.
Quand une fois les peuples ont fait de plein gré , par enthousiasme et durant plusieurs générations , cause commune avec leurs princes, il en naît un esprit public, un accord et une harmonie entre le peuple et le gouvernement, qui est salutaire au pays et qui s'y maintient quelquefois pendant des siècles. On ne peut méconnaître cette disposi. tion chez les nations protestantes; leur histoire en offre plus d'un exemple.
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Mais si, par sa qualité de chef de l'Église et par la confiance des peuples, un prince réformé augmentait son autorité, la nature même du mouvement qui lui mettait cette autorité nouvelle entre les mains lui prescrivait d'en faire l'usage le plus légitime et le plus équitable. Il n'acquérait de la force que pour servir et défendre la nation, non pour l'opprimer. Les plus grands observateurs ont cru reconnaître que la nature a fait particulièrement républicains les peuples du nord , et l'on ne peut nier que plusieurs de ceux qui ont embrassé la réformation n'aient toujours été animés de cet esprit, comme les Saxons, les Suisses, les Hollandais et les Anglais : on peut dire que la réformation elle-même n'en a été qu'une application positive1.
1Ne décidons pas entre la République et la monarchie, mais apprécions jusqu'à quel point de grands observateurs, entre autres Montesquieu , ont pu reconnaître que les peuples protestants sont plus animés de L'esprit républicain que les nations catholiques» Serait-ce parce que, en France, ils ont réclamé une place au foyer domestique; parce que, en Suisse, les cantons protestants sont moins démocratiques que les autres; parce que, en Hollande , les États-généraux des Provinces-Unies sont revenus à la monarchie par le Stathouderat ; parce que, en Saxe, le peuple protestant n'a pas réclamé contre la conversion au catholicisme de la famille électorale à une époque où la conversion d'un prince catholique au protestantisme eût amené sa déchéance; parce que les rois sont respectés en Angleterre, en Prusse, en Suède, en Danemark et ailleurs, tandis que les trônes catholiques sont ébranlés par le moindre orage ? L'observation des faits met évidemment à néant les visions de Montesquieu. Pour ce qui est des principes, ils ne peuvent être en cause en pareille matière, et il faut être le Drapeau blanc" '-pour se moquer des faits. Voyons toutefois les principes gouvernemeataux des protestants. Où les ont-ils pris? Dans la Bible. Et comment les ont-ils formulés? Écoutons les deux derniers articles de la confession de foi de l'Église réformée de France, réputée là
* Cet estimable organe de l'avant-garde des ultras de la restauration avait attendu les révolutions d'Espagne , de INaples et de Sardaigne pour flétrir le prortestantisme sous le point de vue politique , et après qu'on lui eut opposé l'attitude pacifique des Etats protestants , il répliqua bravement que cela ne prouvait rien, parce que le présent ne répondait pas de l'avenir. Nous le. savons bien ,. et nous n'entendons pas que politiquement les protestants vaillent mieux que les
Cette secousse, a son tour, en avait reveillé toute l'énergie et les idées accessoires. La volonté d'être libre dans les
plus turbulente et la plus révolutionnaire de toutes les congrégations protestantes.
Art. 39. « Nous croyons que Dieu veut que le monde soit gouverné par lois et polices, afin qu'il y ail quelque bride pour réprimer les appétits désordonnés du monde. Et ainsi qu'il a établi les royaumes, républiques et toutes autres sortes de principautés, soit héréditaires ou autrement, et tout ce qui appartient à l'état de justice et en veut être reconnu auteur : à cette cause il a mis le glaive en la main des magistrats pour réprimer les péchés commis nonseulement contre la seconde table des commandements de Dieu , mais aussi contre la première. Il faut donc, à cause de lui, que non-seulement on endure que les supérieurs dominent , mais aussi qu'on les honore et prise en toute révérence, les tenant pour des lieutenants et officiers , lesquels il a commis pour exercer une charge légitime et sainte.
Art. 40. « Nous tenons donc qu'il faut obéir à leurs lois et statuts , payer tributs, impôts et autres devoirs, et porter le joug de subjection d'une bonne et franche volonté, encore qu'ils fussent infidèles, moyennant que l'empire souverain de Dieu demeure en son entier. Ainsi donc nous détestons ceux qui voudraient rejeter les supériorités, mettre communauté et confusion de biens, etc., renverser l'ordre de la justice. » Est-ce clair?
Convenons toutefois que , comme son illustre modèle , Villers n'entend par esprit républicain que l'esprit d'équité et de justice , le dévouement patriotique et l'amour de la chose publique , dont il est question dans son livre sur la liberté , et hâtons-nous de déclarer que nous n'entendons réclamer que contre certains adversaires implacables de la réforme qui s'emparent de l'appréciation de Montesquieu pour insinuer aux niais qu'il y a solidarité entre le protestantisme et les crimes de la révolution. Si leurs déclamations aboutissaient aune seconde Saint-Barthélémy, ils n'hésiteraient pas à dire , comme l'abbé Robelot de la première , que la faute en est aux protestants. Avec cette dialectique on va loin, et, ce qui paraît incroyable, on fait des dupes.
catholiques. Nous désirons seulement qu'on nous accorde que les faits ne les incriminent pas plus que ces derniers. Les faits disent qu'ils s'accommodent de toutes les formes de gouvernement et que dans la rè^le ils sont faciles à gouverner. S'ils ne le sont pas toujours, à qui la faute? Demandez-le à ceux qui se font un jeu cruel de les épouvanter par la suppression de la liberté des cultes et la résurrection du Saint-Office,
matières de conscience est la même au fond que la volonté d'être libre en matières civiles. Or, cette volonté fait tout, et il n'y a d'esclaves que ceux qui veulent l'être , ou qui n'ont pas la force de vouloir cesser de l'être. L'énergie des âmes constitue à la longue la vraie liberté , comme leur mollesse nécessite à la longue le despotisme. Le sentiment calme et grave de la haute dignité de l'homme est le seul fondement valable d'un vrai républicanisme; ce n'est que par lui que s'établit l'égalité des droits , la réciprocité des devoirs. Le christianisme, dans son essence, inspire ce sentiment, c'est pourquoi il est assez commun et général dans les pays évangéliques. On a beaucoup admiré la constitution d'Angleterre. Je ne veux pas disputer sur sa valeur; mais ce qui rend cette bizarre constitution si bonne , c'est le patriotisme , la fierté , l'indépendance du paysan , du bourgeois et du gentleman anglais. Faites entrer dans tous ces cœurs qui battent en liberté des sentiments d'esclaves , et vous verrez à quoi servira ce beau palladium de constitution f . La Prusse et le Danemark n'ont ni parlements , ni barrières visibles à l'autorité royale , et l'on y jouit de la plus admirable liberté; c'est que les barrières invisibles y sont dans les âmes, dans celle du prince, qui a été élevé comme les enfants du peuple, et dans celle de la nation dont les moeurs n'ont pas été perverties par le faste et par l'orgueil. C'est là qu'on voit des princes puissants vêtus comme leurs sujets, allant comme eux à pied ou dans un modeste équipage , sans suite , sans étiquette , simples officiers pendant leur jeunesse dans l'armée nationale qu'ils doivent apprendre à commander un jour. Quel
1 C'est ainsi que Montesquieu dit : «La vertu politique est un renoncement à soi-même... qu'on peut définir l'amour des lois et de la patrie.... Or, le gouvernement est comme toutes les choses du monde; pour le conserver, il faut l'aimer. » Esprit des Lois, liv. 4, chap. S. (Note de l'auteur.)
État moderne peut se glorifier d'un Frédéric II? Quels peuples ont eu des princes aussi distingués et aussi sages que les peuples protestants de T Allemagne? La Suède cite avec orgueil ses Gustaves. On compte , pendant les derniers siècles , sur les trônes de l'Europe, deux femmes extraordinaires , Elisabeth et Catherine : toutes deux furent élevées dans les principes du protestantisme. La France enfin peut-elle oublier que le meilleur de ses rois et que le meilleur ministre de ce roi étaient sortis de la réforme ?5ijnoo
Puisque j'en suis à parler de cette disposition de l'esprit public chez les. protestants , dois-je placer ici ce que j'ai à dire sur les progrès qu'a faits parmi eux la science de la législation et ses aboutissants , l'administration et la statistique j ou bien réserverai-je ces considérations pour la Section ou il me faudra traiter du progrès des lumières £ L'incertitude où je suis à cet égard prouve que tout ce qui concerne l'homme en société est étroitement lié ^et que la grande affaire de sa liberté tient de bien près à la vraie culture de son esprit.
Il me suffit de faire observer que l'autorité ecclésiastique étant, avant la réformation, confondue avec l'autorité civile , il ne fut pas possible de sonder et de discuter les droits de l'une sans que l'examen ne s'étendît aussitôt sur les droits de l'autre. On rechercha par quelle autorité les papes prétendaient pouvoir instituer et destituer les rois. Cela conduisit naturellement à rechercher quelle était l'autorité première qui instituait les rois. On discuta les droits respectifs de l'Eglise et de l'État; on ne pouvait toucher à ce point important sans tomber aussitôt sur les droits des peuples. On reconnut que la société, envisagée comme réunion religieuse, c'est-à-dire comme Église, avait le droit de se choisir ses pasteurs et de fixer sa croyance. Il était tout simple d'en conclure que la même société , en tant que réunion politique , avait aussi le droit d'élire ses
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magistrats et de se donner une constitution. L'empereur s'opposait à la nouvelle croyance religieuse; on rechercha donc si \ en matière de croyance , on devait obéir à l'empereur. En 1531, la faculté de droit et celle de théologie de l'Université de Wittemberg répondirent unanimement par la négative. Dès lors il ne fut plus question que de débats sur l'obéissance qu'on devait aux souverains et sur la résistance qu'on pouvait leur opposer. Zwingli prononça contre le prince oppresseur son rigide cum Deo potest deponi. Avant Luther, on n'avait jamais parlé tout haut et explicitement un tel langage. Il osa dire de grandes vérités, et il mit sur la voie de beaucoup d'autres î . Les écrits des premiers réformateurs sur la politique respirent généralement cet esprit. Après les longues guerres d'Allemagne et de Flandre , ce même esprit se développa dans d'excellents ouvrages, encore classiques aujourd'hui, et où les droits des deux puissances, ceux des princes et des peuples , ceux des corps politiques entre eux , sont débattus
1 Luther dit lui-même dans son livre De la guerre contre les Turcs : « Personne ne savait quelque chose de la puissance séculière , ni d'où elle venait, ni quel était son office, ni comment elle pouvait être agréable à Dieu. Les plus savants tenaient la puissance et l'autorité temporelle pour une chose mondaine, profane) voire même païenne et impie, et comme un état dangereux pour le salut.... En somme, les bons princes et seigneurs, si disposés d'ailleurs à la piété , tenaient leur état et leur dignité pour moins que rien , et pour nullement agréable à Dieu , devenant pour cela de vrais prêtres et moines, bien que sans calotte ni capuche... Par dessus cela, le pape et les clercs étaient tout en tout, par dessus tout et partout, comme Dieu lui-même dans le monde, et l'autorité civile était dans l'ombre, opprimée et méconnue... A présent ils me reprochent d'être un séditieux, attendu que j'ai, par la grâce de Dieu, écrit sur la puissance séculière sagement et utilement, ainsi que ne l'a fait aucun docteur depuis le temps des apôtres, si ce n'est peutêtre saint Augustin. Voilà ce que je puis dire en bonne conscience, et de quoi le monde peut rendre témoignage. »
(Note de l'auteur.)
1 1 6 StfR LES PRINCIPAUX ÉTATS CHRÉTIENS .
avec une précision et un esprit bien différent, et de l'ancien esprit des écoles, et de l'exagération démagogique du dix-huitième siècle. L'Allemagne, la Suisse, la Hollande , l'Angleterre , la France même , produisirent à cette époque un grand nombre d'écrits du même genre. On en citera quelques-uns dans un des articles de la seconde section.
La réformation , qui d'abord n'était qu'un retour à la liberté dans l'ordre des choses religieuses , devint donc aussi, par toutes ces raisons, un retour à la liberté dans l'ordre politique. Les princes s'appuyaient de cette liberté , la réclamaient et l'embrassaient comme leurs sujets. Aussi les souverains protestants ont-ils constamment professé d'autres principes et tenu un autre langage à leurs peuples que les souverains catholiques, de sorte que ces peuples, depuis longtemps familiarisés avec le langage et 4es principes de la raison, savent que telle est le base même de leurs gouvernements , et sont accoutumés à la discussion de leurs intérêts et de leurs droits, La discussion ne les émeut aucunement : la liberté de penser et d'écrire leur est aussi naturelle que l'air qu'ils respirent. Cela peut faire croire qu'une révolution politique semblable à celle de France n'est nullement à craindre dans les États non catholiques; les résultats les plus essentiels d'une telle révolution y sont d'avance tout établis , et la cupidité ne peut plus y être mise en jeu par l'appât des possessions de l'Église. Aussi n'est-il pas de peuples plus soumis à leurs princes et aux lois de leurs pays que les protestants , parce que ces lois sont conçues dans un bon esprit , que princes et sujets y sont également patriotes et républicains , et que tous y savent également par expérience quel milieu il convient de tenir entre la démocratie spéculative et la démocratie pratique.
Il est avéré que François Ier se montra d'abord assez
favorable à la doctrine des réformateurs de l'Église1. Sa sœur chérie, Marguerite, reirfe de Navarre, la protégeait publiquement. Le sort du royaume a dépendu, en cet instant, du parti qu'il embrasserait. S'il eût adopté la réforme, la France entière aurait suivi son exemple; le sort du protestantisme en eût été plus tôt décidé; les guerres civiles de France et la révolution du dix-huitième siècle n'eussent pas eu lieu. On peut même présumer que l'exemple de la France eût entraîné l'Espagne , une grande partie de l'Italie , et peut-être le reste de l'Europe chrétienne, où se serait établi dès lors un meilleur esprit. Tout prit une autre face, parce que François Ier conçut de vives appréhensions sur les conséquences politiques de la réforme. Brantôme rapporte , qu'un jour où le roi s'expliquait sur ce sujet, il lui échappa de dire : « Que cette nouveauté tendait du tout au renversement delà monarchie divine et humaine2. » En effet, ce prince fit éclater par la suite contre le protestantisme une haine irréconciliable dont ses successeurs n'héritèrent que trop : la leçon leur était restée. Mais si François Ier a eu raison de penser de la sorte, la révolution qui a amené en France l'établissement momentané d'une République, n'est-elle pas un co-
Êjfl écrivit à ■ Melaivchthon pour l'engager à venir a Paris. Melanchlhon ne put s'y rendre, parce que l'électeur de Saxe, par des raisons particulières, lui en refusa la permission.
(Note de l'auteur.)
2 Celte opinion de François Ier ne lui est-elle pas venue d'insinuations ecclésiastiques? «Ce roi, dit le président Hénault sous l'an 1534, se plaignant du pape à son nonce, voulut lui faire craindre l'exemple de Henri "VIII ; à quoi le nonce lui répondit franchement : « Sire, vous en seriez marri le premier; une nouvelle religion mise parmi un peuple ne demande après que le changement du prince.» François aurait pu répliquer que ni- Henri VIII, ni Gustave Wasa, ni aucun des princes saxons, n'avait été détrôné par ses sujets après avoir embrassé la réforme.
(Note de l'auteur,)
rollaire éloigné de la réformation , comme la République des Provinces-Unies en a été un corollaire prochain , et celle d'Amérique un autre plus rapproché de nous? On retrouve parmi quelques-unes des sectes exagérées qui sont nées de la réformation , telles que celle des anabaptistes dans son principe, les mêmes prétentions à l'égalité et à la liberté absolues qui ont causé tous lés excès des jacobins de France. La loi agraire, le pillage des riches faisaient déjà partie de leur programme , et sur leurs enseignes aurait déjà pu être inscrit : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! Ces enthousiastes donnèrent d'abord beaucoup à faire aux princes d'Allemagne. Luther ressentit un chagrin violent de leurs excès , et se reprochait souvent d'y avoir, bien qu'innocemment, donné lieu1; mais ils furent bientôt réprimés. L'Angleterre ne se délivra pas si vite de ses presbytériens et de ses indépendants, comme on le verra à l'article de cette puissance.
Il faut encore ajouter que les princes et les États protestants profitèrent tous plus ou moins des bras et de l'ind a strie d'une multitude de proscrits qui émigraient des
dSi l'on voulait maudire la réforme à cause des anabaptistes, il faudrait maudire l'établissement du christianisme lui-même pour avoir de tout temps donné lieu à des excès. Témoins les Circoncellions du quatrième siècle qui , sous prétexte de rétablir l'égalité parmi les hommes, mettaient en liberté les esclaves sans le consentement de leurs patrons, déclaraient quittes les débiteurs et commettaient mille désordres. Le tout est de savoir si la conduite des anabaptistes et autres anarchistes trouve sa justification dans les principes de la réforme , et nous défions qui que ce soit de l'y trouver. Jamais les réformateurs n'ont affirmé que l'insurrection était le plus saint des devoirs et que les caprices de la multitude étaient la boussole des nations. Tous nos néo-conservateurs, ceuxlà surtout qui recréeraient volontiers le monde à l'image de l' alcôve de la Belle au bois dormant, sont-ils bien sûrs de n'avoir jamais ni professé, ni exploité, ni toléré ces maximes? De quel droit viennent-ils donc accuser la réformation de troubler leur sommeil ?
pays catholiques où on les persécutait, ainsi qu'il arriva particulièrement aux protestants de France , à la révocation de l'édit de Nantes; tandis que les catholiques, tranquilles et tolérés sous la domination des protestants1, ne songèrent jamais à quitter et à appauvrir leur patrie. Ce ne fut pas la seule raison de l'accroissement de la population dans les pays protestants : La suppression du célibat des prêtres, celle des couvents et d'autres causes y contribuèrent puissamment 2.
Remarquons encore que, dans les pays protestants, l'agriculture et l'industrie s'enrichirent de la suppression des fêtes , des pèlerinages , des processions nocturnes , occasions de fainéantise et de désordre dans les pays catholiques , et quantités vraiment négatives qui y diminuent d'autant la somme du travail et des richesses nationales.
\ . Allemagne.
Avant la réformation, l'Empire d'Allemagne était un agrégat irrégulier d'États que le hasard, la convenance, les événements avaient réunis en une confédération informe, dont la constitution était un vrai chaos. Les forces de ces divers États, sans direction, sans unité, étaient presque nulles comme forces confédérées , et incapables d'agir au dehors. La Bulle d'or % monument bizarre du
1 Villers est trop indulgent à l'égard des protestants. Sans doute , le plus souvent, ils n'ont usé que de représailles , mais enfin, ils ont opprimé leurs frères de l'Église romaine , et le chrétien ne peut pas rendre le mal pour le mal. 11 ne faut pas que la persécution ait les proportions de la Saint-Barthélémy ou de la révocation de l'édit de Nantes, pour être une abomination aux yeux de Dieu.
2 Voyez ce que dit sur cet objet Montesquieu , dans la 117e de ses Lettres persanes. «La religion, avance-t-il entre autres, donne aux protestants un avantage infini sur les catholiques. »
(Note de l'auteur.)
3 La Bulle d'or, ainsi nommée de son sceau d'or, fut rédigée en d356, sous l'empereur Charles IV, par les dictes de Nurnberg et
quatorzième siècle, fixait, il est vrai, quelques-uns des rapports du chef avec les membres; mais rien n'était moins clair que le droit public de tous ces États indépendants et pourtant unis. Le caractère personnel de l'empereur décidait seul du degré de déférence des autres princes pour lui. Sous le long règne de l'indolent Frédéric 1/7, dit le Pacifique, qui dormit sur le trône impérial depuis 1440 jusqu'en 1492, ce trône perdit presque toute sa considé^ ration. Maximilien Ier eut de la peine à la rétablir. Parmi les électeurs et les autres princes , aucun n'était assez puissant pour se faire respecter au dehors. Tous vivaient chez eux plus en simples gentilshommes et en pères de famille que comme des souverains , et ils n'étaient guère que les plus riches propriétaires de leurs provinces. Il n'y avait nulle apparence que du sein de cette léthargie générale aucune des familles régnantes vînt à s'élever au-dessus des autres. Chaque prince partageait ses États entre des fils souvent assez nombreux , ce qui affaiblissait les dynasties , au lieu de les affermir. ïl n'y avait d'indivisibles que les terres auxquelles était attachée la dignité électorale. Il naissait souvent de ces partages , et d'autres causes , des guerres de prince à prince , des troubles et des désordres sans fin. Les cadets mal apanages , les simples seigneurs se livraient fréquemment à des brigandages qui aujourd'hui seraient punis du dernier supplice, et qui alors étaient de glorieuses prouesses. Rien de plus faible qu'un corps ainsi constitué. On s'assemblait , il est vrai , en diète ,
de Metz. Celte bulle, dont l'original est conservé à Francfort-surle-Mein, était la loi fondamentale de l'Empire germanique et les empereurs d'Allemagne étaient tenus de l'observer par la capitulation qu'ils juraient à leur couronnement. Elle devait mettre un terme aux luttes sanglantes qui accompagnaient trop souvent l'élection des empereurs , empêcher les interrègnes et rendre la sécurité au pays par la répression du brigandage et des guerres individuelles des seigneurs féodaux.'
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pour délibérer sur les affaires communes; mais Frédéric n'y avait jamais paru pendant plus d'un demi-siècle de règne , et Maximilien , son fils , n'y parut guère que pour demander l'argent qui lui manquait toujours pour l'exécution de ses nombreux projets. Si , pendant les premières années du règne de Frédéric , le Turc , alors l'irréconciliable ennemi de toute la chrétienté , n'était venu planter le croissant en Europe et menacer incessamment l'Empire, le faible lien qui unissait ce corps se serait probablement rompu. La terreur qu'inspiraient Mahomet II et ses féroces soldats fut le premier intérêt commun qui porta les princes de la Germanie à se tendre la main et à se grouper plus étroitement autour du trône impérial.
C'est dans ces circonstances que Charles, déjà maître de la florissante Espagne, d'une partie de l'Italie, des États de la maison de Bourgogne et de la maison d'Autriche , vint occuper ce trône. La puissance démesurée de ce nouvel empereur inspira bientôt de l'inquiétude à la plupart des États sur leur existence future , menacée par l'ambition de leur jeune chef. La réformation leur offrit un point de ralliement , des forces nouvelles et la possibilité de former une opposition respectable; ils l'embrassèrent, autant peut-être par ces motifs politiques que par conviction religieuse. Charles-Quint ne l'adopta point; et n'y vit de son côté qu'une circonstance heureuse qui , lui donnant le prétexte et le droit de combattre à main armée la nouvelle opposition , présentait à ses desseins la plus belle occasion de les réaliser. C'est là l'idée principale qui forme comme le plan de l'histoire de son règne. Les princes et les États protestants se liguèrent solennellement à Smalcalde, en 4532, sous la direction des deux princes les plus considérables de la ligue : Jean -le -Constant, électeur de Saxe, bientôt remplacé par son fils Jean-Frédéric, l'un frère et l'autre neveu de ce Frédéric-le-Sage , protecteur
de Luther, son premier disciple parmi les souverains, et Philippe-le-Magnanime , landgrave de Hesse. Cette ligue resta longtemps vis-à-vis de Charles dans une attitude fière et indépendante. Ce qui retarda la rupture, ce furent les attaques continuelles des Français , des Vénitiens , des Milanais, des papes et des Turcs sous Soliman H, qui ne laissaient pas de repos à l'empereur. Les protestants profitèrent de ses embarras pour lui arracher des concessions, et Charles, qui avait besoin d'eux, fut contraint de souscrire à la plupart de leurs exigences.
Enfin, en 1546, l'année de la mort de Luther, qui avait fait des efforts constants pour prévenir toute catastrophe sanglante, le moment arriva où, débarrassé de ses autres ennemis, Charles-Quint put engager la lutte avec les protestants. Elle fut d'abord heureuse pour lui; les forces et les talents militaires des princes ligués ne répondirent pas à leur courage , et l'éclatante victoire de Muhlberg , dès la seconde année de la guerre , où les principaux d'entre eux furent faits prisonniers, semblait devoir y mettre fin. Mais à peine Charles commençait-il à jouir de son triomphe, que 31aurice de Saxe lui enleva, par un coup aussi impossible à prévoir qu'à parer, les lauriers qu'il venait de cueillir, et presque tous ceux de sa laborieuse carrière. Peu s'en fallut que le prince saxon ne s'emparât , à ïnspruck , de la personne même de l'empereur. Celui-ci , par la paix signée à Passau en 1552, affermit plus que jamais le corps évangélique, et vit s'évanouir le projet qu'il avait conçu de ranger l'Allemagne sous ses lois. Le roi de France, Henri H, qui avait secouru les protestants dans cette guerre et pris publiquement le titre de protecteur de la liberté germanique et de vengeur des princes captifs l, s'empara
1 L' électeur de Saxe et le duc de Brunswick , faits prisonniers à la bataille de Muhlberg, et le Landgrave de Hesse qui, quelque temps après , fut privé arbitrairement de sa liberté.
des évêchés de Metz, Toul et Verdun. Charles-Quint ne perdit pas un instant pour reprendre ces villes. Il échoua devant Metz, et ce fut un de ses derniers revers.
L'x\llemagne n'était plus dès lors ce qu'elle avait été avant cette crise. L'ancienne indolence s'était changée en une vigilance active. Les princes ligués avaient essayé leurs forces et pris confiance en eux-mêmes. La confédération générale , qui continua à subsister, se vit composée de deux partis jaloux l'un de l'autre, jouissant chacun d'une existence constitutionnelle, se surveillant réciproquement , se montrant prêts sans cesse à en venir aux mains. Cet antagonisme devint un nouveau principe de vie. Malgré la paix, l'Empire offrait le spectacle de l'Océan après la tempête. L'agitation universelle faisait prévoir un nouvel éclat , et certes ce serait un phénomène inexplicable dans l'histoire, que cet éclat ait été retardé jusqu'en 1618, si le caractère personnel des trois empereurs, successeurs de Charles-Quint, n'aidait à en pénétrer les causes.
Enfin, Ferdinand II , en montant sur le trône impérial, trouva déjà allumée cette guerre dévastatrice qui dura pendant tout son règne et la plus grande partie de celui de son successeur. L'Autriche profita de sa rupture ouverte avec le parti protestant , de ses succès fréquents et de la présence de ses armées , pour anéantir dans l'archiduché, la Silésie et la Moravie, les privilèges des dissidents et ceux des États. Elle en fit autant en Bohême et en Hongrie, où non-seulement elle détruisit toute liberté religieuse , mais où elle s'attribua l'hérédité de la couronne , élective jusqu'à cette époque. Le sort de la Bohême fut décidé en 1620, après la sanglante bataille de Prague. Celui de la Hongrie , il est vrai , n'a été définitivement arrêté qu'environ soixante ans plus tard , mais n'en fut pas moins une suite immédiate de la guerre de religion et de l'oppression du parti protestant dans ce pays. Après le
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traité de Westphalie , la puissance autrichienne, amoindrie au dehors, n'eut plus d'autre principe intérieur d'affaiblissement que le morcellement de ses possessions eh Souabey en Belgique et en Italie, qui, par cette dispersion, devenaient trop difficiles à défendre, ce qu'elle a bien senti dans ses guerres subséquentes. La dernière qu'elle a eue avec la France lui a enlevé ces beaux, mais onéreux domaines. Elle en a acquis d'autres en Allemagne et en Pologne , qui sont bien plus conformés à ses intérêts. L'Autriche ne peut plus rien contre la liberté de l'Europe, parce que des rivaux trop puissants la contiennent de toutes parts; mais elle tiendra toujours un rang honorable parmi les premières puissances , si elle sait user sagement des leçons qu'elle a reçues de la réformation.
Pendant cette longue et cruelle discorde civile des nations de la Germanie , le lien qui subsistait entre elles ne se rompit jamais. Les uns voulaient que tout fût catholique , les autres voulaient rester protestants , mais tous, à cela près, demandaient à rester unis entre eux et à leur chef. Que l'Empire se fût divisé en deux empires , ces deux faibles confédérations seraient devenues la proie du plus fort ou de quelque étranger, tandis que l'expérience a démontré que l'existence d'un corps évangélique et son organisation définitive est devenue une institution salutaire pour l'Empire en général , et a été longtemps une garantie de sa constitution , que les deux partis avaient un intérêt égal à surveiller et à maintenir. Quoi qu'il en soit, tout était désordre et désorganisation dans cette vaste contrée avant la réformation ; tout y est devenu ordre et organisation après elle et par son influence.
L'Allemagne protestante subsista d'abord , par sa force fédérative, avec assez d'égalité dans ses principaux membres. Comme tous ses États , à l'exception de la Prusse , ne se sont pas élevés depuis de manière à influer sensiblement
sur la situation politique des États de l'Europe, on les passera ici sous silence. Qu'une suite de troubles religieux ait porté la maison de Brunswick sur le trône de la Grande- Bretagne , c'est une circonstance intéressante sous plus d'un rapport ; mais en somme , elle concerne plus une maison particulière qu'un État. Le roi d'Angleterre étant membre de l'Empire , a eu plus de facilité quelquefois à en émouvoir la masse selon ses intérêts; il a pu tirer du1 Hanovre quelques régiments. Mais que l'on calcule auss ce que la défense de ce pays et l'attachement des rois de la maison de Brunswick pour leurs États allemands ont coûté à l'Angleterre , tant en argent qu'en humiliations par la Prusse et la France , et l'on conviendra que la Grande-Bretagne a autant perdu que gagné par son changement de dynastie. La véritable force de l'Angleterre est dans ses richesses , et ses richesses procèdent de ses flottes. Nous verrons plus loin quelle a été l'influence de la réformation sur le premier développement de cette marine.
Une circonstance plus importante pour le mode d'existence de l'Allemagne a été l'établissement de la monarchie prussienne, dont les fondements ont été posés par la réformation. Au commencement du seizième siècle , la Prusse était un pays ecclésiastique gouverné par le Grand-Maître de l'Ordre Teutonique , Albert de Brandebourg, qui, après avoir embrassé la réforme en 1525, sécularisa la Prusse, et en fit , à son profit , un duché héréditaire sous la suzeraineté des rois de Pologne. H se maria, eut des enfants, et Anne, le dernier rejeton de cette branche , épousa le prince héréditaire , puis électeur de Brandebourg , Jean- Sigismond. La Prusse cessa d'être un tief de la Pologne, en 1657, par le traité de Wehlau, et définitivement par celui d'Oliva trois ans après. En 1701, elle fut érigée en royaume, et s'est élevée depuis au rang des premières puissances de l'Europe. Il est vrai que , dans la sécularisation du duché
de Prusse , on ne pouvait soupçonner la grandeur future des monarques prussiens ; mais il est vrai aussi que , sans cet événement , il n'y aurait pas de monarchie prussienne.
Cette puissance , en se développant , a conservé la manière d'être ci-dessus que nous avons attribuée en général à tous les États protestants ; un esprit public très-prononcé , un patriotisme fervent, un attachement réciproque entre le prince et les sujets, un esprit de liberté et de républicanisme qui s'étend du trône au peuple. Qu'on y ajoute qu'une bonne partie des anciennes possessions du clergé est encore unie aux domaines de la couronne , et une autre employée en fondations utiles au pays , et l'on s'expliquera d'où procédait cette force intérieure que, malgré son sol ingrat , la Prusse a manifestée en diverses circonstances, et qui, pendant la guerre de sept ans, a si bien secondé le génie de son roi. Il n'est pas douteux que sa qualité de protestant n'ait valu à ce prince quelques succès, comme aussi quelques ennemis de moins. Le nombre de ceux qui suivaient en secret la réforme était grand en Silésie , en Bohême et autres pays autrichiens. Quand se montraient les bannières tolérantes de la Prusse , toutes les sectes devaient leur être plus favorables qu'aux drapeaux catholiques de l'intolérante Autriche.
Remarquons encore que les traités d'Augsbourg et de Munster, tout en consolidant le corps des États évangéliques, laissèrent les catholiques en possession d'une certaine prépondérance dans le collège électoral et le reste des affaires communes * : Aucune tête protestante n'a encore porté la couronne impériale. Depuis que l'intérêt religieux a été remplacé par l'intérêt politique , on aurait
* Ne fût-ce que par la clause (très-juste d'ailleurs) qui établit qu'un prince ecclésiastique changeant de confession, loin de pouvoir séculariser ses États, en est déclaré déchu.
(Note de l'auteur.)
pu appeler plus convenablement le corps évangélique le parti prussien, et le reste le parti autrichien, bien que plus d'un prince catholique ait trouvé avantageux de s'allier avec la Prusse, et plus d'un prince protestant avec l'Autriche.
C'est à l'époque des guerres de la réformation, et des longs intervalles de paix qui les ont suivies, que l'on peut rapporter encore l'usage de quelques princes allemands de vendre leurs troupes à des puissances étrangères. Ces troupes levées pour le besoin présent , aguerries , accoutumées à la vie des camps, au brigandage, aux excès, devenaient en temps de paix étrangement onéreuses à leur maître et au pays. On était trop heureux de s'en délivrer avec profit. Philippe II attaquait la Hollande avec des soldats allemands , et c'était avec des Allemands que la Hollande se défendait. Cette coutume, comme on sait, s'est maintenue pendant longtemps au grand scandale de l'humanité '.