‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 44 sur 63 · DEUXIÈME SECTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SECTION

La considération du siège romain décline; les lumières renaissent et l'Eglise sent le besoin d'une réformation.

C'est quand le despotisme se déploie avec le plus de violence qu'il se heurte contre quelque obstacle dont il reçoit la première atteinte. Ivre de son autorité, d'un pouvoir qui depuis des siècles se jouait des têtes couronnées , l'orgueilleux Boniface VIII , animé d'un ressentiment personnel contre le roi de France, crut pouvoir le traiter avec la hauteur despotique de ses prédécesseurs. Mais il trouva dans Philippe4e-Bel une fermeté digne du chef d'un grand peuple. Nonobstant la seconde couronne que Boniface venait d'ajouter à la tiare, et les ornements impériaux dont il venait de se revêtir publiquement à Rome , Philippe trouva moyen de le faire arrêter au milieu de ses États par son chancelier Nogaret, assisté de quelques soldats. Boniface mourut peu de semaines après, peut-être de la douleur que lui avait causé cet affront. Cet échec n'eût été d'aucune conséquence pour la papauté , si , après le court pontificat du successeur de Boniface, le roi de France n'avait pas eu à disposer des voix du sacré-collége. Se sentant maître du conclave , il fit proposer la tiare à un évêque

français, sous la condition expresse qu'il résiderait en France. Le prélat ébloui donna dans le piège, promit ce qu'on voulait, fut élu pape, en 4305, sous le nom de Clé* ment V, et résida à Avignon, Il éprouva bientôt que Rome, faite pour être deux fois la maîtresse du monde , ne pouvait céder son privilège à aucune autre ville. Ce que les em* pereurs avaient perdu lors de la translation de leur siège, les papes le perdirent aussi à la translation du leur* et Avignon fut pour ceux-ci ce que Bysance avait été pour ceux-là; pis encore, peut-être, car, outre la translation du siège, toujours désavantageuse par elle-même, Clément V se trouvait sur un territoire étranger et en la puissance de Philippe. Cette captivité des papes, qui dura environ soixante-dix ans , affaiblit la papauté et fut le signal de sa décadence.

C'est ainsi que les rois de France apprirent aux autres potentats à braver le despote commun en s'assurant de sa personne. Clément V fut bientôt contraint d'annuler solennellement tout ce que Boniface avait osé contre Philippe , et d'intenter à la mémoire de ce pape un procès où on le chargea des crimes les plus atroces. Il fut obligé de signer la destruction de Y ordre des Templiers, dont Philippe avait juré là ruine. Les papes, en un mot, ne furent, pendant leur exil à Avignon , qu'un instrument entre les mains des monarques français. C'étaient ceux-ci qui excommuniaient, mettaient en interdit et dépossédaient leurs rivaux, ne laissant pleine liberté aux papes que là où ils n'avaient nul profit à intervenir, comme à Venise, qui eut alors de vifs débats avec les souverains pontifes. Cependant les autres princes ne manquèrent pas de s'apercevoir bientôt de ce manège, et de le faire remarquer à leurs peuples. Les évêques et les Clercs, réveillés du long assoupissement de leur obéissance passive, conçurent du mépris pour un hiaître qui n'était pas indépendant. Home se souleva , de-

vint la proie tantôt de l'empereur,, tantôt de quelque autre conquérant, et eut des intervalles de liberté, durant lesquels elle cherchait à faire revivre son ancienne indépendance et son ancienne splendeur. Une foule de petits tyrans se partagèrent les États du successeur de saint Pierre. Le pape n'était pas souverain dans sa nouvelle résidence, et après qu'il eut acquis la souveraineté d'Avignon, il n'y fut pas moins bloqué et cerné par les Français , qui furent ses maîtres comme auparavant. Il résulta de cette position des maux incalculables pour le Saint-Siège.

La cour pontificale , depuis longtemps la plus brillante , consommait le plus d'argent. La grande affaire des papes était celle d'enrichir leurs familles. Le népotisme pesait depuis longtemps sur la chrétienté; mais l'or qui jadis avait pris le chemin de Rome ne vint point à Avignon, f^es princes défendirent d'exporter un numéraire qui aurait été se rendre en partie dans les coffres du roi de France. Celui-ci n'accordait plus à son prisonnier qu'un tribut fort modique , faisant contribuer le clergé de son royaume aux charges de l'État et aux frais des guerres contre ses voisins,. De là la nécessité pour les papes de recourir à de nouveaux expédients pour tirer de l'argent du clergé et des peuples. Les indulgences , les dispenses se multiplièrent sous toutes les formes, et finirent par devenir ouvertement scandaleuses. On vit les papes exiger une part du revenu des bénéfices vacants, et pour cet effet laisser la plupart des sièges épiscopaux sans titulaires; prélever une année de revenu, à chaque mutation de siège, et par cette raison multiplier les mutations de manière à mécontenter les troupeaux et les pasteurs. C'est ainsi que le fisc papal inventa les annales, les expectances, les provisions , les réservations et les taxes pour le pardon des crimes les plus honteux. La patience des peuples se lassait; des murmures s'élevaient de tous les côtés ; des écriyams hardis attaquaient

les usurpations des papes et défendaient les droits des princes. Ce fut alors que l'empereur d'Allemagne crut pouvoir se soustraire à la coutume de faire confirmer son élection par le souverain pontife , coutume à laquelle ses prédécesseurs s'étaient soumis depuis quelques générations.

Une querelle qui avait divisé les franciscains et dont les papes s'étaient mêlés eut pour eux des suites fâcheuses. L'autorité pontificale avait appuyé le parti manifestement le plus condamnable , et avait porté au plus haut degré le ressentiment du parti devenu le plus fort par une séduisante apparence de sainteté. Les franciscains , mécontents , aigris contre les papes, leur aliénaient les esprits de la multi-^ tude. Suivant la similitude favorite de ce temps , ces bons moines et leurs partisans n'envisageaient plus le saint-père que comme l'antéchrist; et comme ils jouissaient de beaucoup de popularité, leurs prédications accrurent le discret dit où tombaient les papes et la fermentation qui devenait dangereuse pour eux1.

Ce qui la porta au comble, c'est que les cardinaux, divisés en deux factions i celle des Italiens et celle des Français , en vinrent à une scission ouverte , et choisirent avec

1 Allusion a la querelle qui commença vers le milieu du treizième siècle et qui continua au quatorzième, sur la question de savoir si les franciscains pouvaient posséder, en propre ou en commun, des biens, des meubles et des livres. Le pape Innoncent IV leur permit , en 1245, de posséder des fonds, sous condition qu'ils n'en aa-r raient que l'usage ; et que la propriété en appartiendrait à l'Église. Plusieurs papes confirmèrent ce règlement, qui déplaisait aux franciscains les plus attachés à leur règle. Ceux-ci voulant continuer à\ observer l'ancienne règle dans toute sa rigidité, il en résulta d'un côté. des scènes de fanatisme et de l'autre des actes d'intolérance qui aboutirent à l'échafaud. Le blâme en retombe tout entier sur le Saint-Siège, quoique les fratricelles , nom qu'on donnait aux récalcitrants, ne se soient pas toujours montrés dignes de l'intérêt qu'ils ont inspiré.

DE i/ÉGLISE CHRÉTIENNE , ETC. 34 1

une autorité et des raisons qui semblaient se balancer, l'une un pape delà et l'autre un pape deçà les monts. Les rois de France avaient pris goût à disposer du pape d'Avignon ; que la plupart des autres princes désiraient revoir à Rome. Delà un schisme qui dura quarante ans. L'Église eut alors deux chefs , et quelquefois trois , qu'elle vit avec épouvante s'anathématiser, se foudroyer réciproquement, s'adresser les plus révoltantes injures, se reprocher les vices les plus odieux, se traiter d'antéchrist , d'hérétiques, d'usurpateurs. Les fidèles, étonnés, incertains, ne savaient lequel des adversaires ils devaient croire, et finissaient d'ordinaire par les mépriser tous. Les conciles profitèrent dei cela pour ressaisir l'autorité que le despotisme de Rome leur avait enlevée. Ceux de Vise, en 1409, de Constance, en 1414, et de Bâle, en 1431 , firent et défirent les papes , les citèrent, les jugèrent, mirent à l'ordre du jour la ré* formation si désirée de l'Église, et proclamèrent ce principe si souvent oublié, si souvent frappé d'anathème, que le concile est au-dessus du pape.

Mais ce qui fut plus dangereux encore que tous les schismes et que tous les efforts des princes contre une domination qui s'était établie sur l'ignorance et de fausses preuves historiques, ce fut la renaissance des lumières, qui commencèrent à jeter un nouvel éclat vers la fin du quatorzième siècle. Déjà au commencement de ce siècle, au sein de l'Université de Paris, qui à tant fait pour s'op* poser aux prétentions des papes, Nicolas de Lyre commentait publiquement le texte de l'Écriture-Sainte. Après lui , Le Dante , Boccace et Pétrarque firent goûter les lettres, et attaquèrent la papauté avec des armes diverses , mais tranchantes. L'ardeur du savoir, le doute qui en naît , la critique qui l'éclairé se réveillent de toutes parts. On établit des Universités , à l'instar de celle de Paris, en Bohême , en Allemagne, en Pologne, en Suède, en Angleterre. Aussi-

tôt, dans ce dernier pays,. se montre le savant Wiclcf, mort en 1384, avec une traduction littérale du Nouveau Testament, et les plus forts arguments contre le régime papal , qu'il attaqua avec une fermeté héroïque. Plus courageux encore et non moins savant, l'infortuné JeanHuss prêcha la même doctrine en Bohème avec bien plus de succès, et y fonda une secte redoutable qui se soutint ensuite par les armes sous l'intrépide Zisca, son chef militaire. On sait quelle grandeur d'âme le sage de Prague montra, en 1415, sur le bûcher de Constance, où l'avait poussé le plus perfide fanatisme, au mépris du sauf-conduit impérial et des promesses les plus solennelles. Mais les tyrans avaient beau brûler les corps, la flamme ne pouvait atteindre la pensée qui , volant avec rapidité, portait en tous lieux les grenues féconds de la science et de la liberté

:S>Up

Cependant les papes , délivrés de la captivité et ensuite de l'antipapauté d'Avignon , se crurent reportés aux temps heureux d'Hildebrand et de ses successeurs. A Rome tout rampait devant eux; l'opulence était revenue à leur cour; la flatterie et la volupté les rendaient indifférents à l'esprit public qu'ils méprisaient par ignorance. Ils mettaient en œuvre la politique la plus astucieuse pour diviser les princes et se maintenir au pouvoir. Rien ne prouve mieux à quel point ce système était scrupuleusement suivi de, pape en pape , que l'exemple &' JEneas-Sijlvius , de ce réformateur ardent de l'Église, qui, à peine élu pape, sous le nom de Pie II, se rétracte dans une bulle, et devient le défenseur le plus intrépide des prérogatives de son siège1.

* Qui dirait que le même homme qui avait parlé à Bâle le langage de la raison , et soutenu l'autorité de l'Église assemblée en concile contre celle des papes, pût, quelques années après, s'exprimer de la sorte dans une bulle contre quiconque appellerait à un concile : ,*ExecrabiHs} et prislinis temporibus inauditus , témpestate nos-

Enfin 1 oubli de soi-même et de toute décence , 1 habitude et I effronterie du crime se montrèrent dans toute leur nudité à la cour de Borgia , pape sous le nom d'Alexandre VI. Le nom seul de cet opprobre de la papauté en dit plus que celui des Néron et des Domitien , dont Rome avait déjà eu à gémir. Les catholiques les plus sincères étaient rebutés, confus; ils s'indignaient de voir les contributions du monde chrétien détournées à de honteux usages , et les censures de l'Église en d'aussi indignes mains. Dix ans après cet exécrable pontificat commença celui du léger Léon X, avide de plaisirs, ennemi des affaires et grand protecteur des arts qui lui procuraient des jouissances ou qui flattaient sa vanité. Car il ne faut pas

s'y tromper : cette protection tant vantée que Léon X ac-

corda aux peintres, aux musiciens, aux poètes et a quelques écrivains de son temps n'avait d'autre source que l'illustration et l'amusement qu'il s'en promettait , l'habitude , et même , si l'on veut , une certaine délicatesse de goût qu il avait contractée dans la maison de son père , le célèbre Médicis. Les papes protégeaient les hommes de talents , tant qu'ils ne voyaient en eux que des courtisans qui les chantaient ou les amusaient. Quand ils vinrent à s'apercevoir que dans les productions du génie il y avait des tendances libérales, ils poursuivirent, ils humilièrent le erèriie ; ils auraient voulu pouvoir étouffer le progrès

tra inolevit abusus , ut a Romano Pontifîce , J. Ch. T icario , non- riuitï spiriiu rebellionis imbuti , ad futurum conciïium provoêàSr^' prœsumant. Nutritur adversus primam sedem rebellio,..\. volentes igitur hoc pestiferum virus procul pellere , hujusmodi pro~ vpeationes damnamus. Si quis autem contra fecerit, cujuscunque status, gradus, ordinis , vel conditionis fuerit ; etiam si imperiali, regali, vel pontificali prœfulgeat dignitate , ipso facto sententiam execrationis incuriat , et eas pœnas ac censuras, quas rei majestatis incurrere dignoscuntur.» Bullar. Magu. ,t ier, p. 369. {Note de l'auteur.)

qu'ils avaient provoqué d'abord. Comme tous ses prédécesseurs, Léon feignit, au reste, de vouloir faire la guerre aux infidèles pour reconquérir le tombeau de Jésus-Christ; prélude ordinaire de nouvelles exactions. Le luxe de sa cour et la superbe basilique de Saint-Pierre consommaient tout. Pour subvenir aux frais de construction de la basilique , il fallut recourir à de nouvelles indulgences. Leur publication fit éclater l'impatience et l'indignation des fidèles. La réformation , des conséquences de laquelle nous avons à rendre compte, s'ensuivit, et la célèbre Église, élevée au prince des apôtres, écrasa ses successeurs.

Qui le dirait? Pendant qu'en Occident on s'égorgeau pour savoir qui commanderait, qui l'emporterait du chef de l'Église ou du chef de l'Empire , les Grecs se disputaient avec le dernier acharnement sur la nature de la lumière vue par des apôtres sur le Thabor? Si elle était incréée ou créée? Dieu, ou non Dieu? Les chefs et les membres les plus marquants du parti vaincu et persécuté vinrent chercher un refuge en Italie , et y alimentèrent le goût des lettres. Quand, peu après, le siège de l'Empire grec tomba lui-même au pouvoir des Turcs, l'émigration en Italie des savants grecs fut plus grande encore. Ces fugitifs , à qui il ne restait que leur savoir, inspirèrent généralement le goût de leur langue, qui était la clef de l'antiquité classique et des livres sacrés. L'amour des arts et celui du savoir échauffèrent toutes les âmes capables de sentir et de penser; les autres, restant fidèles à la barbarie et au fanatisme des siècles précédents, formèrent une opposition irritable et violente à l'excès. Un pape avait déjà défendu l'étude des mathématiques comme dangereuse; maintenant on songea à défendre l'étude du grec et de l'hébreu soupçonnés de porter la lumière dans les titres originaux de la religion. Cela n'empêcha point les Universités de Bohême, d'Angleterre, d'Ecosse, de Hollande

et du Nord de l'Allemagne de cultiver avec succès la critique et la philosophie ; l'Italie , de briller par la poésie et les beaux-arts ; l'heureuse France , de se préparer à cueillir la palme de toutes les supériorités.

Pendant que le monde savant était dans cette agitation , de violents orages s'amassaient sur l'horizon politique. Le jeune et ambitieux Charles-Quint venait de monter sur le trône impérial ; l'Espagne , la Belgique , une partie de l'Italie et de la France actuelle jointes à ses immenses États d'Allemagne, en faisaient le monarque le plus puissant de l'Europe. On craignait de voir se réaliser enfin ce projet de monarchie universelle, que n'avaient jamais abandonné les successeurs des Césars, surtout ceux de la maison d'Autriche , et que le successeur de saint Pierre leur disputait avec des armes qui commençaient à s'émousser. Les princes allemands voyaient avec terreur que , au lieu de princes souverains confédérés, ils allaient devenir de simples vassaux de l'empereur. Les villes libres avaient le même assujettissement à redouter. François Ier, roi de France, pouvait seul s'opposer au redoutable Charles. Jeune , plein de courage et d'ardeur de se signaler, fort de la réunion à sa couronne de presque tout le territoire du royaume , tout indiquait qu'il accepterait cette lutte. Et il l'accepta au moment où un homme fort avait osé dire qu'il fallait réformer l'Église de Jésus-Christ; que si l'évêque de Rome ne voulait pas concourir à cette réformation , il fallait la faire sans lui. Cet homme était Martin Luther.

mon nod PRÉCIS HISTORIQUE

TRADDIT DU LATIN DE MELANCHTBON PAR CHARLES DE VILLERS. L OCCASION DE CET ÉCRIT.

Philippe Melanchthon au lecteur pieux, salut.

...-■.:. mi Le révérend docteur Martin Luther nous avait donné

l'espoir qu'il écrirait lui-même sa vie et l'origine des grands débats dont elle a été remplie. Il eût sans doute accompli ce dessein , si , avant que l'impression de ce second volume de ses œuvres fût terminée, il n'eût été rappelé de cette vie mortelle à la communion éternelle de Dieu et de l'Église céleste. Et certes, cette vie , clairement écrite , eût été d'une grande utilité ; car elle abonde en exemples propres à affermir la piété dans les âmes , et un récit des causes de tant d'événements aurait été propre à éclairer la postérité , en réfutant les calomnies de ceux qui répandent faussement que c'est excité par des princes et autres personnages éminents , et afin de détruire la dignité des évêques, ou que c'est enflammé par ses propres passions , que Luther rompit les liens de la servir tude monastique.

Il serait donc à désirer que lui-même eût exposé et raconté en détail toutes ces choses ; car, bien que les mal-* veillants puissent dire, que la louange personnelle est

Page 1