PREMIÈRE SECTION
L'autorité du Saint-Siège devient illimitée. Les papes sont les représentants de Dieu et la terre est leur domaine.
Le siège de Rome n avait encore ete occupe par aucun pape qui, comme Hildebrand, réunît toutes les qualités
1 Ce siècle était jadis l'âge d'or de l'Église aux yeux de M. l'abbé
de Lamennais , qui ne trouvait à lui comparer que l 'époque trop
peu connue de la Ligue , l'une des plus belles, selon lui, de notre
histoire. De la religion considérée dans ses rapports avec V ordre
- politique et civil, p. 09. -
propres à étendre sa puissance. Impérieux, ardent, inflexible, mais profondément dissimulé , il commença par se faire élire, en 1073, sans l'aveu de l'empereur; puis il lui écrivit en termes soumis. Fort de la division des princes germaniques , de l'appui des ducs normands de la Basse- Italie, mais surtout de l'abandon entier avec lequel la comtesse Mathilde de Toscane se livrait à lui, il montra dès son avènement ce qu'on devait attendre de son règne , en contestant hautement à l'empereur le droit des investitures1, qu'il prétendait lui appartenir. En même temps, dans l'année 1074, il ordonna le célibat des -prêtres, pour les détacher de leur patrie et les livrer sans partage au chef de l'Église. Le clergé allemand, que cette mesure indisposa beaucoup, joignit son mécontentement à celui de l'empereur Henri IV, et dans un concile assemblé à Worms, en 1076 , où présida ce monarque, Grégoire VII fut déclaré déchu du pontificat. On lui reprochait, entre autres, d'être un moine apostat, un sorcier, un incendiaire, un sacrilège, un meurtrier, un menteur, un fauteur d'adultères et d'incestes. Cet acte d'accusation, aussi bien que sa condamnation et sa vie, qu'on avait composée à cet effet, lui furent envoyés par l'empereur, afin qu'il eût à se soumettre. De son côté, Grégoire avait convoqué un concile à Rome, et l'envoyé impérial eut le courage de
1 Les évoques et les abbés étant devenus seigneurs féodaux , par suite des nombreuses concessions de biens territoriaux que la piété des princes leur avait faites , ils recevaient , après le serment d'usage , de leur suzerain temporel, Y investiture du titre ecclésiastique avec celle des domaines attachés à ce titre. Grégoire VII réclama contre cet état de choses , et après bien des querelles et bien des guerres, il fut arrêté par le concordat de Worms, en \\ 12, entre l'empereur Henri V et le pape Calixte II , que l'investiture des fiefs ne pouvait être accordée par l'empereur aux évoques , dont l'élection était déférée aux chapitres, qu'après leur institution canonique par le pape,
lui remettre ses dépêches au milieu de l'assemblée. Grégoire les prit d'un air calme, les fit lire en plein concile, et les écouta sans la moindre altération; puis, toujours du même visage, il fit recueillir les voix des évêques. Sur leur avis il déclara suspendus ceux du concile de Worms , excommunia Henri IV, qui y avait présidé , condamna ce prince à la perte de la dignité impériale , et releva tous ses sujets du serment de fidélité , défendant à qui que ce fût de lui obéir à l'avenir, sous peine d'excommunication. Philippe Ier, roi de France, avait déjà été menacé de l'anathème par Hildebrand. L'Espagne , la Bohême, la Hongrie et d'autres pays chrétiens avaient été effrayés de ses menaces. Les foudres de Grégoire ne frappèrent pas en vain. Henri, abandonné de ses sujets, fut obligé d'envoyer sa couronne et ses ornements à l'orgueilleux pontife , e#d'aller en personne se prosterner devant lui. Au mois de décembre 1077, il jeûna, nu-pieds, au pain et à l'eau, pendant trois jours et trois nuits, dans une cour du château de Canosse. Après cette pénitence , il reçut l'absolution pour avoir trop bien jugé la personne d'Hildebrand , et trop mal la puissance de la superstition et du fanatisme de son siècle. Le pape jouit, d'une des fenêtres du château où il était avec Mathilde, du plaisir de voir un empereur en cilice et nu-pieds dans sa cour. La réconciliation qin s'ensuivit ne fut qu'apparente : Grégoire ne cessa d'opposer un empereur à l'empereur, et celui-ci d'opposer un antipape au pape. Henri , ayant enfin rassemblé une armée , passa en Italie, prit Rome, et se" fut emparé du pape retiré au château Saint-Ange, si Robert Guiseard n'était accouru de Naples pour le délivrer. Deux ans après, Hildebrand mourut à Salerne, sans avoir témoigné aucun désir de se réconcilier avec l'empereur. [B? 3èhwo^
On attribue à Grégoire VII la première idée de reconquérir la Palestine, sur les Arabes et les Turcs qui corn-
302 ESQUISSE DE L'HISTGHIE
mençaient alors à se montrer. Quoi qu'il en- soit , ce fut peu après sa .mort que commença à s'effectuer ce grand mouvement des croisades qui coûta tant de sang à l'Europe, mais qui lui valut quelques lumières [ et qui accoutuma ses peuples à faire cause commune pour un intérêt commun. Dans un armement de toute la chrétienté, on sent que le pape, chef suprême de cette sainte milice où tout guerrier s'enrôlait comme soldat de l'Église , ne put que trouver un accroissement à son autorité. Les princes, dont les forces allaient se consumer en Asie , lui laissaient le champ libre en Europe. L'Église s'enrichit de la vente des biens et des legs pieux de ceux qui mouraient à la Terre-Sainte. De puissants ordres de chevalerie apportèrent à l'Église leurs épéeset leurs possessions. D'un autre côté j les princes, au milieu de toutes leurs pertes, voyaient leurs grands vassaux perdre davantage encore et s'affaiblir sans ressource. Ces considérations doivent suffire pour faire entrevoir ce que les croisades eurent d'influence sur la constitution sociale et la culture de l'Europe.
C'est aussi à Grégoire VII qu'on peut rapporter l'origine des indulgences, dont le trafic devint la cause occasionnelle de la réformation de Luther f. D'après les idées du temps , les: croisés, qui allaient mourir au milieu dès infidèles sans prêtres ni confesseurs, avaient besoin de telles immunités. Mais quand on les étendit aux gens qui ne sortaient pas de chez eux, elles ne furent plus évidemment qu'un tribut prélevé sur la crédulité et sur le vice. b;««iJ.
Depuis l'époque où nous sommes arrivés , c'est-à-dire depuis la fin du onzième siècle jusqu'au commencement du quatorzième , la puissance des papes fut illimitée. Le Saint- Siège fut occupé , durant ces deux siècles , par des hommes
* Voy. le fameux code intitulé : Taxœ sacrœ cancellariœ... e'està-dire Taxes de la sainte chancellerie apostolique, dont il existe plusieurs éditions. {Note de l'auteur.)
à grands talents et à grandes idées politiques. Un petit nombre d'entre eux seulement montrèrent quelque modération et quelques vertus chrétiennes. L'histoire des relations extérieures de l'Église offre le spectacle cent fois renaissant de peuples mis en interdit , de rois excommuniés , déclarés déchus de leurs couronnes, et de rois créant des antipapes , portant la guerre jusque dans Rome , cédant ensuite lâchement et s'abaissant devant les papes jusqu'à leur baiser les pieds , jusqu'à se déclarer leurs vassaux. Le détail de ces honteux événements appartient à l'histoire. Le but de cette esquisse n'est autre que d'indiquer rapidement les changements survenus dans la constitution de la société chrétienne.
Grégoire VII avait consommé l'œuvre de l'omnipotence papale. Ses successeurs, qui surent pendant plus de deux siècles la maintenir au point où il l'avait portée, et qui l'exercèrent quelquefois avec une violence qu'aujourd'hui l'on a de la peine à comprendre, ne songèrent qu'aux moyens de la sanctionner et de l'établir sur des bases solides. Ce n'était pas assez que cette omnipotence existât par le fait; il fallait encore qu'elle parût exister par le droit, et qu'elle fût fondée sur une législation positive. Les décrétales du faux Isidore étaient déjà merveilleuses pour cet effet, mais on s'empressa d'y ajouter encore, et parmi plusieurs ouvrages célèbres composés dans ce but , il suffit de nommer le fameux Decretum du moine Gratien, et le Livre des sentences de Pierre Lombard, évèque de Pans *,
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1 Gratien , voulant faire concorder les lois ecclésiastiques trop souvent contradictoires, écrivit, en 1150, un recueil sous le titre de Concordia discordantium canonum, plus tard nommé Corpus decretorum ou decretum, par abréviation. En s'appuyant sur les fausses décrétales , et en ouvrant la porte a une infinité de conflits gui ne pouvaient être jugés qu'a Rome, son livre consolida la suprématie des papes. Gratien fut le légiste de Rome, comme son con-
lescpiels portèrent le dernier coup à l'autorité des princes comme à celle des évéques, et réduisirent le despotisme d'Hiïdebrand en un système raisonné de droit canonique , qui devint dès lors l'article le plus sacré du christianisme d'Occident. Cependant les livres seuls ne suffisaient pas; il fallait des interprètes , des organes vivants , des surveillants qui maintinssent les doctrines du Saint-Siège. Les ofdres mendiants furent créés , et à eux fut confié le soin de façonner, de travailler la vigne du Seigneur : mandataires dangereux qui bientôt se divisèrent, se combattirent, et donnèrent de graves soucis aux souverains pontifes. Le plus remarquable de ces ordres fut celui des dominicains, parce qu'il naquit dans le même berceau que V inquisition, dont le coup d'essai fat le massacre de plusieurs milliers d'Albigeois qui s'étaient imaginés qu'ils pouvaient croire an =; Christ sans croire aux papes , et la dévastation des États du comte Raymond de Toulouse , leur protecteur. On vit alors l'institution des croisades employée par les papes à armer Chrétiens contre chrétiens. Il s'élevait bien ça et là quelques voix contre tant d'abus" et de cruautés , si opposées à l'esprit du christianisme; mais elles étaient immédiatement étouffées. Arnauld de Brescia et Pierre de Bruys1 périrent dans les' flammes; supplice que sa ressemblance avec le feu de
il ans îiaimi
temporain Pierre Lombard en fut le théologien , par une dogmatique entièrement fondée sur les pères et intitulée Libri IV sent entiarum , qui lui fit donner le surnom de Magister senlentiarum. Longtemps le Manuel des écoles de théologie, ce livre a été commenté, entre autres, par le docteur Angélique Saint-Thomas d'Aquin. Les pères y sont trop souvent travestis et la Bible y est à peu près oubliée. Jusqu'à la 'réformation , on ne jurait que par Pierre Lombard ,. et Pierre Lombard ne jurait que par le pape, de la meilleure foi du monde. bue! 2^J *
1 Comme la plupart des réformateurs italiens, le disciple d'Àhé^ lard Arnauld de Brescia', exécuté à Rome en 1155, faisait marcher de front la réforme politique et la réforme religieuse. Il voulait ré-
l'enfer fit adopter depuis pour tous les ennemis du Saint- Siège. Pierre Waldo établit dans quelques vallées écartées des Alpes une petite secte indépendante qui échappa longtemps aux persécutions , mais qui plus tard paya ce bon: heur par bien du sang et des tourments *.
Les actes de la toute-puissance papale, durant cette période , furent l'humiliation poussée à l'excès des princes et des peuples chrétiens. Elle nous présente le spectale de rebelles soutenus contre l'autorité légitime , quand celle du pape s'y trouvait compromise ; de souverains dépossédés , excommuniés aussi bien que leurs sujets; de couronnes ôtées , données , vendues , suivant l'intérêt ou les passions du pontife; d'évêques et de clercs soumis à son bon plaisir, recevant de lui l'investiture de leurs emplois, et relevant presque entièrement de lui , de telle sorte que la hiérarchie formait partout un État dans l'État , sous la loi d'un despote étranger, qui disposait ainsi de toutes les consciences et de presque toutes les richesses du pays. Les moyens que la cour de Rome mit en œuvre pour soutenir tant d'usurpations, furent, outre les fausses preuves historiques qui en imposaient à l'ignorance de ces temps , l'audace , la constance et l'unité de plan , qui l'emportent toujours sur la faiblesse et la division des adversaires, le célibat du clergé , la confession auriculaire , les ordres mendiants, l'inquisition, les croisades, les dîmes, les deniers de saint Pierre et autres taxes, les indulgences, les jubilés, le
purgatoire , la transsubstantiation , les saints , les reliques ,
j tablir en môme temps la Piépublique romaine et l'Église primitive. Quant à Pierre de Bruys, brûlé vif à Saint-Gilles, en 4147, il n'eut d'autre prétention que de fermer les églises, et" de modilier certains dogmes. Son histoire se rattache à celle des Vaudois.
1 Les Vaudois, habitants des vallées, sont antérieurs à Pierre Waldo , qui vécut à Lyon dans la seconde moitié du douzième siècle; mais il ne paraît pas qu'ils aient été complètement séparés de Rome avant la réformation.
30fr ESQUISSE DE L'HISTOIRE
les images miraculeuses, les pèlerinages, tout enfin ce qui est capable de transporter la religion dans les sens , par conséquent de nourrir et d'exciter le fanatisme, en çtant à l'esprit le droit d'examiner et d'approfondir les choses.
Ce tableau, qui n'est sûrement pas celui de la religion sainte et bienfaisante du Christ , mais bien celui de la constitution hiérarchique de l'Église d'Occident aux onzième , douzième et treizième siècles , ne peut paraître exagéré , même aux plus zélés défenseurs du papisme. L'histoire a droit de le tracer aujourd'hui avec la même fidélité qu'elle a mise jadis à en rassembler les traits épars. Tout est écrit; le dépôt confié aux siècles s'est transmis jusqu'à nous , et Tanière vérité ne peut iii se déguiser ni être révoquée en doute. Il est permis d'admirer le talent, la persévérance y la politique et le courage des créateurs de la domination papale, mais il est impossible de cacher ses méfaits.
Dès qu'un développement nouveau de la constitution de l'Église ou des dogmes a été indiqué dans cette esquisse , les événements ne sont plus de son ressort. Seulement il faut se rappeler que , d'après la disposition naturelle des esprits au milieu de tant de contrainte et de confusion, la philosophie ne pouvait être que théologie , et la théologie ne pouvait être qu'un labyrinthe de sophismes et de subtilités, où les plus beaux génies de cette époque s'engageaient nécessairement dans des difficultés inextricables. 11 fallait au système dominant de théologie une dialectique souple , féconde en distinctions , en divisions , et qui fournît les moyens d'avoir raison à quelque prix que ce fût. La dialectique d'Aristote, défigurée, mal interprétée, parut favorable à ce but. Dès lors elle se trouva incorporée à la théologie , et presque aussi sacrée qu'elle. La logique du précepteur d'Alexandre devint une des plus fermes colonnes du trône d'Hiidebrand. Ainsi naquit la scolasiique,
à laquelle , malgré ses ridicules , l'esprit humain fut d'abord redevable de quelques progrès. Ses premiers apôtres furent Lanfranc, Roscelin, Abélard et son rival Saint-Bernard, lesquels, avec Albert-le-Grand , Thomas d'Aquin, Jean-Duns-Scot , Roger Bacon et Raymond Lulle , ont brillé dans ces siècles de ténèbres , sans pouvoir empêcher les anges de transporter la maison de la sainte Vierge de Palestine en Dalmatie, puis à Lorette, et l'empereur Rodolphe de Habsbourg de reconnaître formellement la souveraineté du pape Nicolas III sur l'exarchat de Ravenne. •