‹ Essai sur l'esprit musical (volume 2)Chapitre 19 sur 80 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous avons défini l'Intelligence musicale. Nous l'avons décrite. Nous venons de la regarder naître. 11 nous reste à constater ce qui a lieu, ou plutôt ce qui n'a point lieu là où elle est absente.

Rien n'est plus recommandé aux pratiquants de l'expérience scientifique que de multiplier les méthodes de vérification, de varier, de renverser l'expérience. Les mots que nous venons d'écrire sont de la langue de Bacon, et nous les avons écrits en pensant à Stuart Mill, tant la distance apparaît courte entre l'auteur de V Instauration Magna et celui du Si/stème de logique, si l'on a égard à la distance des temps. La méthode des différences, là où elle est possible, donne plus de certitude que celle des concordances. Et c'est presque une vérité de sens commun. Quand il s'agit d'éprouver une amitié, l'absence de l'ami n'est-elle pas le moins infaillible des critères? Et quand il s'agit de découvrir le rôle et l'importance d'une fonction mentale, est-il rien de mieux à souhaiter que la rencontre d'un être chez qui la fonction a oublié de naître ou de croître?

Disons à ce propos toute la vérité. Nous n'aurions jamais, peut-être, soupçonné la présence et l'action de l'Intelligence musicale, si nous n'avions rencontré tant de sourds musicaux.

Disons autre chose encore. C'est que la France est particulièrement favorable à ce genre d'expériences négatives, étant un pays où la vie musicale est disséminée, où, dans la vie du peuple, la musique tient peu de place, ainsi qu'il arrive chez les peuples naturellement sociables et amis de la conversation. Or, en France, on cause souvent de musique et, plus souvent encore, contre la musique. On y serait tenté de croire la surdité musicale endémique. Elle l'est en effet dans certains milieux, même de ceux où l'intelligence brille, où Ion sait bien penser et bien dire, même de ceux où l'on s'intéresse aux arts littéraires et aux arts du dessin. Là. bien peu se risqueraient à dévoiler leur indifférence en matière de sculpture, de peinture, d'éloquence ou de poésie. Nous avons eu jadis un livre Contre la Musique, œuvre du poète Victor de la Prade. Les musiciens se fâchèrent. Les autres sourirent. Et comme ils étaient le nombre, il n'y eut point scandale. Plus récemment, M. Ferdinand Brunetière déclarait qu'il n'aime point la musique. Et il le disait sur le ton d'un homme réclamant le droit d'exercer son antipathie. J'aime mieux Gœthe se plaignant à Eckermann d'être trop insensible aux beautés de Mozart. C'est qu'aussi bien Ibomme ne se vante point d'être infirme, et que chez les Allemands, la surdité musicale passe pour être, ce qu'indiscutablement elle est, une infirmité véritable. Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois, dit-on. Je n'en suis pas très sur. J'ai même peur qu'ils ne soient traités comme on traite les monstres. Dans un royaume de musiciens où chacun ne vivrait que pour et par la musique, il y aurait des asiles ù l'usage des idiots. Et l'on y reléguerait les sourds musicaux du royaume.

Heureux donc les pays où la surdité musicale ne fait aucun tort à ses victimes, où l'on j)eut en être atteint et n'en pas soullVir, où l'on n'ose pas dire qu'on porte de faux clieveux, où l'on ne craint pas de dire, en souriant, comme si c'était un avantage, qu'on bâille au Grand Opéra et que jamais on ne met le pied dans un concert ! Heureux encore, ces déshérités de l'art musical, hommosdinltMligence et d'esprit, <|ui vni<Mit dans cliaque musirien uni' manière d'artiste bizarre dont la

vie se passe liors du réel et dont le métier consiste à jouer avec des sons ! Ils ne sont gii^re plus indulgents à l'amateur de musique. Quand ils sont las de le railler, ils prennent en compassion ce « mélomane » incorrigible, dont tout le plaisir consiste à écouter ce qui n'a point de sens. Et nous les disons heureux : car s'ils sont mélophobes, ils s'en félicitent. Et parce quïls s'en félicitent et qu'ils sont intelligents, ils justifient leur indifférence esthétique. Et ils deviennent aussitôt très intéressants, car ils nous en apprennent beaucoup sur leur propre compte. Nous les écouterons parler. Nous recueillerons leurs propos. Et quand nous aurons fait le bilan du genre de surdité dont ils se vantent, nul ne doutera plus de l'Intelligence musicale, et chacun lui donnera son vrai nom.

Qu'arrive-t-il à ceux qui manquent de cette faculté musicale entre toutes? Et si nous répondions qu'ils se comportent à la manière de véritables sourds, nous aurions tout l'air de répondre à la question par la question même. L'homme frappé d'hémiplégie peut, en un clin d'œil, désapprendre de lire. La forme des lettres qu'il continue de percevoir lui représente des combinaisons de lignes droites et de lignes courbes, rien de plus. Il se souvient qu'à l'aide de ces lettres il pouvait lire. Il sait ce que c'est que lire, puisqu'il se fait lire sa correspondance. Mais il ne sait plus lire. « Il ne voit plus les mots. » Telle est l'affection décrite sous le nom de cécité verbale. Notre malade est partiellement aveugle.

Supposez un enfant d'intelligence moyenne, incapable d*a])prendre à lire. Le cas ne s'est peut-être rencontré jamais. La Sybille d'Octave Feuillet dont l'intelligence était précoce, éprouvait à lire des difficultés que l'on crut longtemps insurmontables. Elle en triompha cependant. Il semble dès lors que la cécité verbale soit une maladie. On peut en être frappé. Mais, à moins d'idiotie, l'inaptitude invincible à la lecture est si rare, qu'à notre connaissance, elle n'a jamais figuré sur la liste des infirmités congénitales.

Au contraire il n'est pas rare de trouver des eufanls qui entendent fort distinctement et d'assez loin tout ce qu'on leur dit, chez lesquels on vante l'excellence de l'oreille el qui ne distinguent pas les hauteurs sonores. Ils ne savent point

le nom des notes. Et quand ils le sauraient, ils pourraient se tromper en les nommant. Des erreurs de ce genre ne prouvent donc rien, sinon qu'on a besoin d'apprendre le solfège. L'erreur en question est bien autrement grave. Elle consiste à entendre deux ou plusieurs sons de hauteurs différentes et à ne pas s'apercevoir de la différence. Elle consiste encore à s'apercevoir d'une différence, mais sans se rendre compte de la distance, sur les degrés de l'échelle sonore, entre deux sons perçus.

Que cette inaptitude soit ou ne soit pas incurable, tanL qu'elle dure, elle équivaut à une véritable surdité parlielle. L'oubli pathologique de la langue maternelle a reçu le nom de « surdité verbale ». L'impossibilité de s'orienter dans la série des sons s'appellerait, par analogie, surdité musicale. A première vue, tout au moins, il n'y a pas de raison de l'appeler autrement.

Ne pas sentir une diversité de hauteur quand cette diversité se produit entre des sons moyennement distants ; ne pas distinguer entre deux notes voisines ; se figurer entendre le même son, alors que le doigt de l'exécutant descend ou monte sur des degrés rapprochés de l'échelle musicale ; ne pas savoir si une note est juste ou fausse ; là où d'autres se bouchent les oreilles, demeurer impassible comme si Ton n'avait rien entendu; bref, n'entendre que des bruits là où les autres entendent des sons, c'est être sourd à la musique. On est là en présence d'une infirmité, non point sociale, à vrai dire, mais mentale. L'enfant chez qui celte inaptitude résiste à tout essai d'amendement « n'est pas comme les autres ». Il n'entend pas ce que les autres entendent. Aures habet et non audit. C'est un sourd.

Voici un antre enfant (pii ne man(iue point d'oreille musicale. Les fausses noti>s hii sont désagri-ablcs. Quand sa sœur en fait sur le piano, il s'impatiente. Et pourtant notre enfant

LA SUUDITE TONALE ET LA SLRDITE ML'SICALE 119

n'aime guère la musique. Quand on joue devant lui, il s'étire, il bâille, parfois même il demande à s"en aller. La musique lui est indifierente. Pis que cela. Elle lincommode. On lui demande dans quelles circonstances il se sent le plus Incommodé, est-ce quand il entend faire des exercices et des gammes, ou bien quand il entend « jouer des airs » ? Il ne sait pas dire. Et il ne comprendrait pas la question s'il ne savait distinguer, aux dimensions et à l'épaisseur du volume, le « cabier d'exercices » et les « cahiers de morceaux ». Dès qu'on met les doigts sur le piano, peu importe sur quelles toucbes ils se posent, notre enfant se figure qu'on lui joue du piano, que l'on fait de la musique. Entre les notes qui ont résonné sous les pattes du cbal de Scarlatti et les notes qui entrent dans le sujet de sa fugue, il n'apercevrait aucune ditïërence.

Il ne déteste pourtant pas le concert. Il s'y laisse conduire sans toujours protester. Même il applaudit les virtuoses. Il se rend compte de leur dextérité, de leur velouté, de leui- agilité. Il se rend compte des cbangements de mesure. Parfois même, quand le rytbme change, il s'en aperçoit aussi. C'est qu'il n'est pas sourd et que la surdité musicale n'est point la surdité totale. C'est que le mouvement, la mesure, le rythme sont des propriétés de tout ce qui fait du bruit. L'oreille peut comparer des mouvements, évaluer des durées, etc. Il suffit, pour cela, d'un objet sonore. Un instrument de musique n'est rien moins que nécessaire. Notre enfant ne manque ni d'oreille, ni de mémoire auriculaire : on la déjà dit. On a même ajouté qu'il n'avait pas l'oreille fausse. Il se rend compte des sons. Il ne se rend pas compte des airs. Là où d'autres, — on peut même aller jusqu'à dire «les autres », — entendent des airs, il n'entend que des sons. Il sajt additionner des sons, il ne sait pas faire la syntbèse d'une succession sonore cohérente, il n'entend pas ce qu'entendent les autres. C'est donc un sourd.

— Oui, mais si l'on peut dire de lui qu'il a des oreilles pour ne pas entendre, ce n'est plus exactement au sens de tout à l'heure. On l'a dit de notre premier sourd et, peut-être, on a eu tort; car en dépit des apparences, il n'a pas d'oreille. S'il

n'entend pas, c'est à l'organe qu'il faut s'en prendre, organe que la nature a oublié d'achever avant de le laisser venir au monde II n'a point l'oreille faite comme il devrait l'avoir. Un anatomiste qui saurait y regarder constaterait des lacunes.

Notre second sourd, au contraire, a l'oreille faite comme chacun de nous. Semblable à l'homme dont nous parlions en commençant et que la maladie avait subitement rendu incapable de lire, son incapacité n'a point vraisemblablement l'oreille, mais le cerveau pour siège. S'exprimer ainsi, c'est traduire en langage de physiologie un fait constaté psychologiquement: c'est dire que, par analogie avec la cécité verbale qui laisse intacte la vue du patient, la surdité musicale, celle qui a pour effet l'inaptitude à la perception des formes sonores est une affection de l'esprit, non du sens.

Il est donc une confusion à ne pas faire. Car une distinction s'impose entre les deux types de surdité qui viennent d'être décrits. La surdité du premier type porte sur les sons, éléments atomiques et discrets. La surdité de la seconde espèce porte sur le continu mélodique qu'elle rend imperceptible. L'une, dirait-on sans trop d'inexactitude, est d'origine physique. Il n'y a rien d'absurde à supposer, qu'un jour à venir les auristes pourront être, là-dessus, consultés utilement. Je ne dis point que cela sera, je dis seulement que ce n'est pas impossible. Quant à la surdité du second genre, elle est d'origine psychique. L'hypothèse d'une amélioration par un traitement local serait tout ce qu'il y a de plus invraisemblable.

Et puisque nos deux types de surdité sont « spécifiquement » lun à l'autre irréductibles, il convient de leur appliquer des noms différents, et de distinguer la surdité musicale du premier degré que nous appellerons « surdité lonalr» — du mot ton qui, originairement, signihe « son » — de la surdité du second degré qui gardera le nom de « surdité musicale » proprement dite. L'une des deux surdités ayant pour objet le son qui est l'élément de la musique, sa matière immédiate', l'autre ayant poui- objet la mélodie, qui est, selon

1. La mrlodic aurait, selon nous, deux tnalirros : i" une malifre imiiifiliale, l'ccliellt; des sons; 2" \inc matière lointaine et jneiiiière, ce que nous avons .ijipclr à la Dyadc indtlinie do l'aigu et du gravo.

Richard Wagner, l'essence même de la musique, nous estimons n'avoir rien de plus à dire pour justifier notre choix d'expressions.

Les deux espèces de surdilé par nous distinguées peuvent coexister l'une avec l'autre. Elles le doivent môme en certains cas : celui qui ne sait qu'épeler ne sait pas lire. Il ne le saura jamais tant qu'il épellera. Quand même, il pourra se vanter d'être capable de quelque lecture, sorte de vanterie interdite à quiconque ne sait pas ses lettres. Bref, cela revient à dire que la surdité tonale entraîne la surdité musicale. Mais il n'y a pas réciprocité d'influence. La surdité tonale peut être absente là où se font sentir les fâcheux effets de la surdité musicale.

Est-il nécessaire d'être complètement guéri de la première, au cas où elle ne serait pas incurable, — et elle ne l'est pas toujours — pour échapper à toute menace de la seconde ? Nullement. Il n'est point nécessaire d'entendre parfaitement juste pour être capable d'entendre un air et de le percevoir comme tel. L'appréhension, par l'esprit, du fil qui, passant au travers dune succession sonore, transforme une simple pluralité de juxtaposition en un tout cohérent, exige, certes, que Ton ait de l'oreille et que l'on distingue les différents degrés de la gamme. Il faut aussi qu'on ait l'oreille sensible aux fausses notes là où elles sont franchement fausses. . . — Mais qu'est-ce à dire, et où est la limite entre une note « qui pourrait bien être fausse » et que l'on a besoin de réentendre pour savoir si elle l'est, et une autre note dont la justesse est spontanément reconnue? On devine, je suppose, que la limite est assez variable. Elle est même des plus variables. Où trouver, d'ailleurs, une oreille musicale d'une justesse parfaite? On le sait d'autant moins que l'on écoute ordinairement de ses deux oreilles. Or, il paraît assez établi que les oreilles imitent les yeux. Et de même que chacun de nos deux yeux nous fait voir une image sensiblement différente, de même chacune de nos oreilles perçoit un son sensiblement différent. Dans les états pathologiques où s'accuserait cette diflerence on pourrait dire laquelle des deux oreilles est fausse. Le patient, du moins, le pourrait dire, mais lui seul.

Dans l'état normal il est assez difficile d'apprécier laquelle des deux oreilles entend le plus juste. Ainsi, la surdité tonale comporte des degrés, et il ne lui est pas nécessaire d'avoir totalement dispara pour permettre à l'Intelligence musicale déclore.

Ces réserves faites, et dune manière générale, on peut affirmer qu'il y a « promotion » de l'Oreille à l'Intelligence musicale. Il serait néanmoins inexact de prétendre qu'il y ait évolution proprement dite. La seconde est plus qu'un épanouissement de la première. On peut avoir l'oreille très fine et ne pas goûter la musique. On peut admirer intelligemment Bach et Beethoven, et accorder fort mal son violon. L'indépendance des deux fonctions est indiscutable, comme aussi celle des deux surdités correspondantes.

En traitant des fonctions de l'oreille, nous avons inévitablement touché à la surdité tonale. C'est elle, n'en doutons pas, que nous rencontrions sur notre chemin, alors que nous parlions des erreurs commises dans l'appréciation des hauteurs sonores. Quand on ne distingue pas les sons extrêmes d'un piano, c'est que l'on est pas affranchi de toute surdité tonale. Si l'on nomme de travers les sons qui ont résonné, c'est qu'on les entendus de travers. « Le sens » s'est trompé. La chose est, croyons-nous, maintenant assez claire, nous n'y reviendrons plus. Quant à la surdité musicale dont on a dû s'apercevoir, j'imagine qu'elle est un des noms de l'inintelligence musicale, nous allons interroger ses victimes. En passant, comme on eût dit au temps du Novion orr/afunn, de la *< table de présence » à la « table d'absence » nous allons, par celle-ci, vérifier celle-là. Si nos analyses précédentes ont été exactes, aucun des faits inscrits sur la première table ne figurera sur la seconde. Le moment de la contre-épreuve est venu.

In {)r(Mnier symptôme de surdité musicale est runiformilé de l'ennui. Peu importe ce que l'on exécute, on y reste indif-

férent. L'un de ces indifférents avait été emmené au théâtre un soir de Walkj/rie. Il s'y amusait beaucoup ; et ce (jui lamusait, c'était de voir tant de personnes attentives essayant d'admirer, ny parvenant guère. On lui demandait comment il trouvait cette musique, et il répondait : « Je ne la trouve pas. » La vérité est qu'il n'en «trouvait» aucune, que toute différence entre les genres lui échappait. Il avait beau entendre décrier la musique de Richard ^Yagner par des amateurs au goût classique et restés fidèles à Mozart, il ne parvenait pas à saisir la raison d'être de la préférence. Quelqu'un qui n'aurait jamais entendu parler turc ferait-il une différence entre la langue du Koran, s'il l'entendait parler, et le turc de Molière? — La musique est pourtant comparable à une langue maternelle et universelle ! — Oui, quand on n'est pas sourd de naissance; et nous avions affaire à un sourd musical de naissance.

Un second symptôme, suite et corollaire du précédent, est la stérilité consciente de tout effort d'attention appliqué à la mélodie. — Le résultat est-il le même quel que soit, d'ailleurs, le texte musical, objet de l'épreuve? Même le sourd musical dont nous parlions fout à l'heure distinguait Ah! vous dirai- je maman! de la Marseillaise. — Donc, il avait quelques parcelles d'intelligence ! — Pas nécessairement. Souvenons-nous que l'intelligence peut manquer là où ne manque point l'Oreille musicale. Souvenons-nous encore que «l'Oreille musicale » n'est pas toute l'oreille, pas plus d'ailleurs que la surdité tonale n'est la surdité totale. Or, pour distinguer entre la Marseillaise et le Clair de la Lune, ne suffit-il pas d'être apte au discernement des intensités, des mouvements, des mesures? Et ne savons-nous point que ces modalités du son musical et de la mélodie ne leur appartiennent pas en propre, que la musique a dû se les incorporer? Il faut donc se défier de ceux qui i)rétendent ne jamais reconnaître la Marseillaise quand on l'exécute, à moins que toute l'assistance ne l'écoute debout. Leur oreille la reconnaît, peutêtre aussi leur oreille musicale. La vérité est que jamais on ne la joue <|uils ne s'en aperçoivent. Ils exagèrent leur surdité. La vérité est aussi, qu'à la manière dont ils reconnaissent

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notre chant national, ils ont conscience de ce qu'il reste dirrémédiablement obscur et confus dans leurs impressions d'auditeurs. Ils ne se méprennent pas sur ce qui fait défaut à cette reconnaissance pour avoir droit àl'épithètede musicale. Le défaut de mémoire musicale est évident, et ce défaut prend sa source dans celui de l'intelligence'.

Ainsi, le sourd musical ne sait pas écouter. Quand il s'efTorce d'écouter, il a beau se prendre la tête dans les mains, le plus clair résultat de sa bonne volonté est de la fatigue et de la fatigue gratuite. Nous avions vingt ans quand il nous arriva d'ouvrir pour la première fois la partition de Tristan . De Ricbard Wagner, nous connaissions assez bien le Rienzi où se trouvent quelques fort belles parties. Nous avions lu assez rapidement le Lohengr'm, et nous en avions été charmés. Quand vint le tour de Tristaji, il nous fallut épeler note à note et assez lentement pour. . . ne jamais parvenir à discerner un seul thème. Notre mémoire ne nous trompe pas, car nous avons fréquemment évoqué ce souvenir de jeunesse. Or, nous nous rappelons fort bien l'extrême fatigue cérébrale qui suivit ce stérile essai de lecture. Et ce jour-là, passé les huit premières mesures nous ne lûmes pas davantage ; ni ce jour-là, ni les jours suivants. Nous étions devant un texte pour nous indéchiffrable, et notre impression fut très nette : « nous ne comprenions pas»; nous nous figurions être en présence d'un texte inintelligible. Nous avions beau faire le mot à mot de ce texte, nous ne lui trouvions pas de sens. Mais comme nous ne doutions pas qu'il noùt un sens, ni que Ricliard Wagner n'eût écrit sachant bien ce qu'il voulait dire, nous no nous en prenions qu'à nous-mêmes et à la crise de sui'dité musicale que nous subissions malgré nous.

Or, cet état de crise passagère est l'état chronique de ceux dont on peut dire qu'ils ont l'intelligenco musicale ou très I)auvrc, ou très |)arosseuse, à moins qu'ils n'en aient pas du tout. Ils ne savent pas écouter, ils ne savent pas s'y prendre pour écouler, ils sont dans l'élat où feignait d'être Hamlet

1. De (( riiiU'Iligciicc iiiiisicali' n Iiicii l'iilindii. Nmis prions Ir Icrli-ur d'i'X|)liritcr nos snus-cntondns. Et nous niultiplioions ces sous-rnlcndiis, pour i-sitcr la inaiiotonip du disronrs rliaipic l'ois iin'ii n'y aura point li-nnc d'iV|uivoiiiic.

plongé dans un livre, interrogé sur sa lecture par l'épais et insignifiant Polonius: « — Que lisez-vous, Monseigneur? — Des mots! des mots! » — Et nos gens devant qui l'on fait de la musique, qu'entendent-ils? Des notes et encore des notes.

Aussi s'élonnent-ils des airs d'intelligence que prend l'amateur, de ses gestes d'assentiment, de ses attentes déçues ou satisfaites, ou même surpassées. Ils s'étonnent encore quand aiTive la fin d'un morceau. Ils ne la prévoyaient pas. Ils ne la sentaient pas venir. Cette impression de péroraison, que toute œuvre bien conduite ne manque jamais d'éveiller chez ceux qui savent entendre, ils ne la ressentent jamais. Comment le pourraient-ils, d'ailleurs, puisqu'ils ne savent pas ce que cest qu'un morceau, puisque tout ce qu'ils entendent leur paraît incohérent?

Ils s'étonnent chaque fois qu'autour d'eux on cause musique et qu'on a l'air de se comprendre. Ils s'étonnent enfin, et leur étonnement n'a presque point de bornes, chaque fois, qu'en leur présence, quelqu'un reconnaît un morceau. A quel signe est-il donc reconnaissable? En d'autres termes ils cherchent dans la succession sonore qui, son par son, frappe leur oreille, une marque distinctive, un signe d'individualité. Et ils en sont pour leurs frais de recherche, comme s'ils oubliaient à mesure qu'ils entendent, comme s'ils étaient incapables de rassembler en un faisceau des sons successivement perçus, ou encore, comme s'ils ne percevaient qu'un amas de bruits indistincts. Ces trois formes de la surdité musicale se rencontrent et il n'y a point de raison pour qu'elles n'alternent pas. Cela dépend des circonstances Cela dépend surtout des morceaux entendus.

Notre contre-épreuve paraît donc avoir produit d'utiles résultats. Il est une Intelligence musicale, fonction essentiellement synthétique, par laquelle nous séparons les succès-

sions sonores en deux groupes : les unes nous semblent faites d'éléments juxtaposés et se refusent à tout essai de fusion ou de synthèse; les autres se laissent fondre et unifier en un tout. Il est une Intelligence musicale, attendu qu'il est une surdité musicale qui rend ses victimes sourdes à toute mélodie.

Que la surdité musicale ne doive point être confondue avec la surdité tonale, nous l'avons établi en raison même de nos observations et de nos analyses. Nous ne serions nullement surpris, qu'un jour à venir, la physiologie vînt confirmer notre psychologie. Nous les présumons localisées à distance l'une de l'autre, l'une, la surdité tonale, dans loreille, l'autre, dans le cerveau. Ce n'est là qu'une hypothèse, qu'une induction préparatoire destinée à préparer les expériences à laide desquelles on la vérifiera.

En attendant que la physiologie prononce, elle pourrait bien être devancée par la pathologie. Supposons, par exemple, et la supposition n'a rien d'invraisemblable, qu'à la suite dune lésion cérébrale, un musicien amateur perde subitement la faculté de percevoir les mélodies, sans perdre celle de discerner les sons. Il serait, croyons-nous, dans le cas du malade qui reconnaît, à leurs formes, les différentes voyelles et les consonnes différentes, mais a subitement perdu la faculté délire i)arce (ju'il a perdu la faculté d'assembler les sons. Il sait fort bien, ce malade, qu'il a des lettres devant lui. Il sait que ces lettres servent à former des mots. Et (piand môme, il ne peut se servir de ces lettres. Ainsi noti-e souid musical par accident, continuerait d'entendre les sons isolés : mais son cliamp de perception auriculaire, si l'on peut ainsi dire, se trouvant réduit à un point, il lui serait impossible de percevoir le son actuel sans oublier le son qu'il vient d'entendre, La maladie par nous imaginée n'a rien dimaginaire. Vers le temps où la Hcnw plt'dosoplilquv insérait nos premières études sur V Oreille et \ Intell if/cnce musicale, le docteur Brazier, nous devançant, publiait dans le mêm*; recueil une série d'observations sur la jierte des fondions musicales.

]jn/tiiisir du dncleur IJrazicr n'est aulre (|ue la siiidilé

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musicale. Nous faisons donc les vœux les plus ardents jjour que les médecins des futurs aphasiques, aj^irapliiques, aveup^les verbaux, etc., consultent leurs malades sur l'état de leurs fonctions musicales. De telles expériences ne sont encore possibles (jue dans les hôpitaux : et c'est là seulement qu'elles pourraient être assez multipliées pour devenir instructives. C'est là seulement qu'on pourrait soumettre les malades à deux séries d'épreuves. Les unes auraient pour objet les phénomènes de l'Acoustique psychologique et l'intégrité, ou l'altération, des facultés de l'Oreille musicale. On ferait entendre aux malades des sons isolés, on les prierait de les reconnaître... etc.

La seconde série d'épreuves porterait sur l'audition des mélodies. On choisirait des mélodies banales si l'on avait affaire au premier malade venu, et si l'on pouvait s'assurer, ([u'à l'état normal, il n'était point mélophobe. Au cas où le malade serait un bon amateur de musique, on lui ferait entendre les morceaux de son goût et l'on observerait la conservation, l'altération ou la perte possible de l'Intelligence musicale.

Nos analyses ayant un caractère purement psychologique et reposant sur l'usage de l'observation intéi-ieure confirmée par l'observation d'autrui, n'ont rien à craindre des réponses faites à notre questionnaire. Les expériences de localisation, quand il s'agit des fonctions mentales, ne prouvent rien contre leur diversité, là où cette diversité s'atteste par des actes distincts et indépendants. Dans l'état actuel de la médecine expérimentale, la psychologie ne saurait être tenue on échec par la pathologie. Convenons, toutefois, que la brusque apparition, chez un sujet, d'une surdité musicale affectant l'intelligence ou la mémoire intellectuelle sans toucher à l'oi-eille proprement dite ou à sa mémoire, serait, en faveur de notre thèse, de tous les arguments, le plus objectif, et comme tel, le plus indiscutable. Et c'est pourquoi nous appelons les médecins à vérifier notre thèse.

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