LA LANGUE MATERNELLE ET L'INTELLIGENCE MUSICALE
Ainsi, dans tout acte d'audition musicale proprement dite, (ne pas confondre celle-ci avec la simple audition sonore) rintelligence travaille sur une matière formée parToreille. Elle en intègre les éléments. Elle transforme une juxtaposition en fusion, une sorte de conliguïté en continuité, une pluralité en unité. D'une somme elle fait une synthèse. D'une succession, elle n'est pas loin de faire un instantané. Est-ce là tout? >'e nous reste-t-il plus rien à en dire?
Il nous reste à constater la manière dont procède l'Intelligence musicale. Quand il s'agit d'un texte compliqué, d'un ensemble symphonique, nous entendons trop de choses à la fois pour nous y reconnaître et nous y retrouver. Nous avons perdu le fil de l'air, ou plutôt, nous cherchons où il est, ne l'ayant jamais tenu en main. Nous expérimentons la nécessité d'un fil. Nous ne doutons plus alors qu'il n'y ait un effort à faire pour tiouver ce fil. Nous éprouvons la réalité de l'Intelligence musicale. Nous ne l'appelons pas de son vrai nom. Il n'importe, si nous faisons appel à son aide. Nous sommes donc à la recherche du fil conducteur. Et voici que nous le trouvons. Et quand nous l'avons trouvé, c'est un vrai miracle : un seul instant suffit à l'accomplir. On dirait d'un chaos qui se débrouille, de ténèbres qui s'illuminent, d'une langue dont, comme par enchantement, les mots résonnent distincts et intelligibles.
Dans fexemple présent, l'Intelligence musicale, momentanément absente, apparaît tout à coup. Elle n'a jamais été absente. Seulement elle cherchait par où passer et elle ne trouvait pas son chemin. Elle l'a trouvé subitement. Elle l'a découvert. Elle s'est même étonnée de son trop long accès d'inclairvoyance. — Nous pourrions, ce nous semble, généraliser notre exemple. Nous pourrions étendre l'observation à tous les cas. Nous serions dans la vérité si nous disions que le premier éveil de l'Inlehigence musicale a dû se pro-
duire soudainement et à la manière d'une illumination instantanée, que le monde des formes musicales a dû se révéler à Tenfant en un jour de crise. Peut-être même, quand cette crise a eu lieu, ne parlait-il pas encore. La parole extérieure lui faisant défaut, la parole intérieure aussi lui manquait, et par suite, la mémoire de ce qui s'était passé en lui devait rester fugitive. On comprend les réserves dont nous croyons devoir entourer notre assertion. Nous sommes pourtant convaincus de la réalité des crises dans la vie consciente de lenfant et même de l'adulte. Nous pensons, avec Pascal, que Ihomme apprend continuellement. Nous pensons aussi — et Pascal n'a jamais prétendu le contraire — qu'en apprenant continuellement, il n'est pas continuellement attentif et qu'il échelonne ses inventaires. Ce sont ces jours d'inventaires que nous appelons des jours de crises. Et si ces jours n'arrivaient point, la vie de l'esprit n'en souffrirait peut-être pas, mais « la vie de la conscience » ne tarderait pas à s'éteindre '.
1. Cette conscience dont nous parlons est l;i conscience distincte, celle qui tend vers la réflexion. Elle n'est pas cotte conscience qui accomiiagne tous les instants de l'état de veille, et qui est assez sou\eiit ilistraite.