‹ Essai sur l'esthétique de DescartesChapitre 1 sur 18 · LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN · texte numérisé non relu

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AVAÎST-PROPOS.

Il manque an Cartésianisme une Morale et un Esthétique. Sur la question du Bien, Descartes n’ guère écrit que ses trois règles, annoncées comme provisoires, mais par le fait définitives (!). Sur h question du Beau, rien (^2).

De ces deux lacunes du système, c’est la première seule que les disciples semblent avoir remarquée et tenté de combler. Les plus grands, c’est-à-dire les plus libres, Pascal, Malebranche et Spinoza ont fait dans leur philosophie la plus large place à cette morale à qui le maître l’avait promise, sans la donner. Mais on sait que chacun d’eux a bien moins continué l’œuvre propre de Descartes, dans son sens primitif, qu’édifié par-dessus ses principes une métaphysique et une morale personnelles. De sorte que leurs théories, si dissemblables d’aijleurs, ne peuvent passer ni fune ni l’autre pour la véritabhî morale

(i) Dans ies lettres à la princesse Élisabeth, qui sont un commentaire du traité « de vita beata » de Sénèque, Descartes ne fait guère que développer et expliquer les préceptes déjà si stoïciens du Discours de la méthode.

pi) Paul Janet, De la dialecliqne de Platon et de IJégel.

cartésieiiiie. Elles no sont que des intcrprétatious riginaies, diverses, infidèles même et que Descartes e premier eût sans doute désavouées.

Quant à l’Estliétiquo, jusqu’au père André, qui est lu siècle suivant, personne n’y pense. Le premiei* ffort pour résoudre philosophiquement la question lu Beau date de 1739. Encore cet essai, de i’avou de ’auteur, est-il inspiré surtout de saint Augustin, insi, la philosophie de l’art semble avoir tiré moins mcore de la Métaphysique de Descartes que la philoophie des mœurs. De ce côté nous ne trouvons môme as l’équivalent du Traité tliéolofjico-poliilriue de Spiloza ou du Traité de morale de Malebranche, c’est-àdire un développement meme arbitraire et indocile des principes cartésiens dans le sens de l’Esthétique.

Est-ce à dire pourtant que le Cartésianisme pour s’ètre ainsi désintéressé de la théorie du Beau soit

resté sans influence sur l’art contemporain? Loin de là.

Toute métaphysique implique plus ou moins une esthétique. S’il ne plaît point au métaphysicien de la dégager lui-meme et de lui donner une forme explicite, elle n’existe pas moins au fond du système, comme conséquence incluse et comme développement possible. Car le double objet que se propose le métaphysicien, c’est d’étudier d’abord l’essence des choses, puis nos moyens de les connaître. Or, une définition de l’Être renferme nécessairement celle d’un type de beauté, puisqu’elle institue une hiérarchie entre les êtres par la seule évaluation qu’elle en fait. D’autre, part, une détermination des facultés du moi

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établit aussi entre elles une hiérarcliie qui correspond à celle des êtres et leur attribue d’autant plus de valeur que les êtres qu’elles nous font connaître sont placés à un rang plus élevé. De cette symétrie des êtres et des facultés on tire cette double notion : ce qu’il est beau et i)on d’être, ce qu’il est beau et bon de connaître. Etudier ce que sont les choses, c’est les étudier dans leurs dilférentes manières d’être, et la beauté en est une.

Si l’on s’arrête, comme certaines philosophies, à la manière de voir subjective et qu’on n’aiîîe pas jusqu’à l’affirmation et jusqu’à l’analyse d’un beau extérieur, on trouve encore dans le moi et sans en sortir, une interprétation individuelle des choses qu’il appelle le sentiment du beau et qu’il faut tout de même expliquer. Ainsi, toute doctrine philosophique, meme la plus limitée du côté de l’idéal, renferme une sorte d’esthétique latente, qu’à défaut de cette philosophie même, la critique de cette pliilosophie eu peut tirer.

Bien plus, avant cette application toujours tardive et rétrospective de l’analyse à un système, il arrive souvent que les artistes contemporains du système s’inspirent inconsciemment de cette esthétique latente qu’il recèle et la réalisent dans leurs œuvres. Ainsi, il y a un art chrétien, sans esthétique chrétienne. De même, il y a, nous semble-t-il, un art cartésien. Le XVil® siècle littéraire a réalisé de tout point cette esthétique cartésienne dont Descartes n’a pas écrit le premier mot.

Le but de ce travail est de montrer que le gxmia'

classique français peut s’expliquer comme expression ^ esthétique de la doctrine cartésienne , et que si Descartes ii’a rien dit du Beau, il a produit néanmoins par la discipline intellectuelle que sa méthode a imposée aux esprits de son siècle, un certain type de beauté original et magistral : plus heureux par cette influence indirecte sur les artistes et plus fécond que beaucoup d’esthéticiens postérieurs qui, à Tinverse, ont formulé des théories de l’art que l’art n’a jamais consacrées par le succès de la pratique.

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