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CHAPITRE III

§ Premier La définition et Vidée du Beau

« Toutes les définitions précédentes de la beauté, dit Lotze(Grc?^., §15), conviennent seulement chacune (du moins immédiatement) à un genre particulier de beauté. Il suit de là que la beauté, suivant les cas, repose sur des fondements différents ; or, non seulement c'est inadmissible, parce que la grande parenté des impressions esthétiques qui proviennent des beautés de toutes sortes fait conclure à un fondement unique, mais aussi parce que le fait d'être en fonction, tantôt de tel rapport, tantôt de tel autre, nierait toute valeur à la beauté. » Il faut donc arriver, en se basant sur ces multiples définitions partielles, et sur le fondement subjectif et le fondement objectif que l'on vient de découvrir, à établir une définition universelle de la beauté. En effet, poursuit Lotze, « si l'on s'efforce d'atteindre à une conception universelle de la beauté, le chemin le plus direct sera d'établir un concept du beau qui donne les conditions universellement valables.

SOUS lesquelles, en tout lieu, un objet ou un rapport particuliers peuvent être beaux » (Grdz., § 15). — Or, souvent on ne procède pas de la sorte ; on oublie trop que le concept n'est pas en soi ce qu'il désigne comme étant la propriété de l'objet : « Le concept du doux n'est pas doux, celui de la tristesse n'est pas triste. » Et, comme le remarque Lotze, « on oublie surtout cette vérité logique lorsqu'il s'agit de concepts dont le contenu est en même temps l'objet d'une estimation de valeur » ; et, ici, Lotze prend pour exemple les trois concepts « pleins de valeur » (wertvoll) du bien, du beau et du vrai. « Par exemple, dit-il (Grdz., § 15), pour le bien, le beau, le vrai, on cherche un concept universel, tel qu'il soit en lui-même bon, beau, ou vrai, et ne désigne pas seulement les conditions sous lesquelles un contenu particulier quelconque pourrait être bon, beau, ou vair. »

Lotze aborde, en ce passage des Grundzûge, un grave problème, car cette question a toujours donné lieu à une vive discussion entre psychologues et métaphysiciens. Tandis que l'école psychologique prétend qu'on ne doit s'occuper que des conditions de& phénomènes, les métaphysiciens s'efforcent au contraire d'atteindre l'essence du phénomène. Et Lotze, comme nous le voyons, est amené à prendre parti dans cette discussion, mais seulenfent en ce qui concerne l'esthétique, c'est-à-dire un point particulier. A notre avis, il est vrai, la solution d'un tel problème doit nécessairement posséder une valeur universelle ; pourtant, il semble que, chez Lotze, cette solution n'ait de valeur qu'en ce qui concerne l'idée du beau.

Lotze, en effet, étudie tout d'abord la solution platonicienne, et dit (Grdz,, § 15). (( On cherche depuis l'antiquité un «uto to xaXov, un beau en soi, ou un idéal du beau; on entend par là que ce beau en soi serait beau par lui-même et serait simplement beaucoup plus élevé en degré que les simples apparences et objets beaux; qu'il serait du reste l'objet premier beau, l'apparence première belle, le principe duquel chaque objet particulier reçoit sa beauté, par une opération difficile à expliquer. » Par ces derniers mots, Lotze adresse une critique très ironique dans sa brièveté même aux théories de ï imitation et de la participationp3.T\esquel\es Platon prétendait expliquer les rapports des idées avec les choses. D'ailleurs, comme l'ajoute Lotze, on remarquera mieux encore l'absurdité d'une telle conception, si l'on cherche à l'appliquer à d'autres notions, par exemple au concept de l'utile : que serait ïutile en soi f Au contraire, il serai,t facile d'établir les conditions universelles en vertu desquelles un objet particulier peut être utile ou beau. Par conséquent, en procédant suivant la méthode de Platon, nous arriverions simplement à la conception d'un idéal universel de la beauté, lequel évidemment est(( impossible à découvrir et infécond » (Cf. Grdz,, § 16).

Lotze n'est donc nultement disposé à accepter la solution de l'idéalisme platonicien ; or, d'autre part, il repousse également la théorie proposée par l'idéalisme moderne.

Mais, avant de procéder à l'exposé et à la critique de cette doctrine, il établit (en ce paragraphe 16,

purement logique, des Grundzûge) la différence qui existe entJ'e c6 que désigne le mot « idée » (Idée), et ce qu*on entend par le mot « concept » (Begriff), Cette distinction, en effet, n'était pas sans utilité pour l'intelligence de la théorie de Vidée du beau, telle que l'entendent Schellijig et Hegel. Le terme idée, suivant Lotze, s'oppose au terme concept. Ce dernier exprime simplement la synthèse « en un type universel d'une multiplicité de caractères dont chacun peut varier dans d'étroites limites.... Vidée, au contraire, consiste seulement dans la donnée sensorielle, dans la signification ou dans la pensée que doit exprimer un objet ; cette expression, d'ailleurs, n'est pas réalisée par une permanence déterminée de caractères, mais par une infinité de ceux-ci. L'idée n'a donc pas au-dessous d'elle [comme le concept] des exemplaires qui lui ressemblent et se ressemblent entre eux, mais elle peut apparaître tout à fait semblable à elle-même dans les matières les plus diverses, dans les figures, les rapports, les phénomènes, etc.^ ». Lotze, selon sa propre affirmation, admet la pleine signification attribuée par la nouvelle philosophie au mot idée; mais il ajoute que pourtant l'idée n'est pas une simple pensée née d'abstractions et de combinaisons arbitraires, et qui, dans l'acception déterminée qui lui est donnée, n'aurait aucune valeur : « L'idée est plutôt une pensée qui appartient par son essence à la totalité de l'organisation réelle du monde, et possède un pouvoir

1. D'après Lotze [Grds., §16) le genre d'idées le plus simple est le concept téléologlque d'un objet (Sur l'importance attribuée par Lotze à la finalité, cf. Neudecker : Studien zur Geschichte der deutschen j^athetik seit Kant, 1878, ch. iv).

directeur dans la connexion des phénomènes »

(Grdz,, § 16). — Lotze remarque que sur ce point le langage philosophique est tout à fait opposé au langage courant; et, certes, ixpus trouvons qu'en effet Lotze se contredit, puisque, après avoir déclaré admettre le sens psychologique du mot idée, i^ y ajoute un sens métaphysique, détruisant par là même ce qu'il vient d'établir. Il est vrai que cette signification de l'idée au point de vue de la connexion totale de l'univers (cf. Grdz,, § 18) diffère beaucoup de la conception idéaliste. Aussi Lotze critique-t-il vigoureusement la théorie de Vidée du beau, telle que la présente le pur idéalisme. En effet, après avoir nettement défini Vidée en général, et par suite Vidée du beau, Lotze déclare que le devoir de déterminer une telle idée du beau incombait naturellement aux doctrines idéalistes ; car, celles-ci prétendent que « rien, dans l'univers tout entier, n'existe et ne se manifeste aveuglément, par la simple force des faitâ, mais bien que tout n'est comme il est et n'arrive comme il arrive que sur l'ordre exprès d'une -idée pleine de signification qui jtend à se réaliser » (Cf. Grdz,, § 17). — Il ne faut pas oublier que Lotze pense surtout, ici, à l'idéalisme hégélien. En effet, « l'idée » (Idée), chez Hegel, n'est autre chose que « l'idée primitive » (Begriff), mais réalisée^ ou du moins tendant à se réaliser; Vidée proprement dite est donc l'unité du Begriff et de sa réalisation. Or, il ne faut pas se représenter cette unité comme une sorte de combinaison chimique entre deux éléments qui se neutralisent et perdent leurs propriétés particulières et respectives en s'unissant. Au contraire, la primauté

du Begriff ne cesse pas, car il est déjà virtuellement (par sa propre nature) cette identité, et c'est pour cette raison qu'il enfante de lui-même la réalité, qui, à ce titre, est sienne, et dans laquelle il n'abandonne rien de ce qui lui est propre, puisque la réalité n'est que le développement du Begriff. Il ne réalise en elle, et, par là, reste un avec lui-même dans son objectivité. Cette unité de l'idée [Begriff) et de la réalité est donc la définition abstraite de l'idée véritable (Idée), Ainsi, d'après Hegel, logique et ontologie se confondent, puisque idée et être ne sont qu'une seule et même choses

Or, comme Lotze le dit avec raison [Grdz,, § 17), c'est justement par suite de « cette faute logique d'attribuer le titre formel d'idée à ce qui le peut porter », que la plupart des définitions de la beauté présentées par ces systèmes ne sont que « des abstractions vides de tout contenu, auxquelles on ne peut donner que difficilement un sens déterminé s'accordant avec le sentiment esthétique immédiat ». Lotze en revient ainsi à la question particulière de l'idée du beau; pourtant sa critique s'adresse toujours à la théorie générale de Vidée hégélienne. Il dit, en effet [ihid.): « Cette obscurité est encore accrue, lorsque ce vague désir de trouver un principe suprême à la diversité infinie de la réalité en vient au point de faire dériver l'esprit et la nature (si nettement opposés) d'une source commune supérieure qui ne serait ni

1 . Cf. Hegel, Cours d'Esthétique (trad. Ch. Bénard), I" partie (Nancy, 1840), p. 80-88. Hegel, lui aussi, demande donc que l'on fasse une distinction entre le mot Begriff (concept, idée primitice) et le mot Idée (idée, idée proprement dite).

esprit, ni nature/ Comme la connaissance huipaine ne peut pas découvrir quelque chose de supérieur à l'esprit, ayant pourtant un contenu, cet être suprême, qu'on appelle ïabsolu, doit évidemment consister en une abstraction vide, qui exprime bien quelque chose : ce que l'on voudrait bien trouver, mais que l'on ne peut trouver. Si donc le monde, dans sa totalité, est regardé comme le développement de cet être immatériel et suprême, la beauté sera aussi attribuée à un processus abstrait de développement, auquel nous ne pourrions trouver de l'intérêt que si nous y ajoutions ce qui sert de point de départ à ce processus, en le puisant dans le sentiment immédiat ^ »

Ainsi Lotze, dans cette attaque assez vive (et souvent même ironique) contre la théorie idéaliste de Vidée du beau, montre nettement combien elle lui paraît inacceptable. 11 semble que Ton ne peut que l'approuver sur ce point : l'absolu de Hegel ne possède, à vrai dire, qu'une valeur ^hypothétique, il n'est qu'une pure abstraction. Certes, ce système est plus cohérent que

1 . Comme éclaircissement au sujet de cette doctrine idéaliste, mais aussi comme preuve de son total anéantissement dans le domaine des abstractions, Lotze cite le passage suivant emprunté à l'hégélien Vischer : « L'idée absolue est l'unité de toutes les oppositions qui se réunissent dans l'opposition suprême du sujet et de l'objet, laquelle disparaît par l'activité de la connaissance et de la volonté, qui est divergente, mais se ramène cependant à l'unité. Cette unité suprême n'est pas seulement un concept formel, car elle ne peut apparaître comme telle en aucun point particulier du temps ou de l'espace; mais elle se réalise seulement dans tous les lieux et dans le cours sans tin du temps par un processus de mouvement se renouvelant sans cesse » (Fr. Th. Vischer, yEsthetik als Wissenschaft des Schônen, I" partie ; Metaphysik des Schônen, 1876, p. 47).

celui de Schelling : Schelling était un intuitif, et cette caractéristique eut une influence sur son système, car on y remarque un manque de rigueur dans la déduction, c'est-à-dire dans les applications particulières de la théorie générale. La doctrine de Hegel, au contraire, est un chef-d'œuvre de déduction et de systématisation. Néanmoins, il faut bien avouer que cette doctrine n'a qu'une valeur toute relative, puisqu'elle repose sur un principe indémontrable.

La critique à la fois générale et particulière adressée par Lotze à l'idéalisme nous paraît donc tout à fait légitime. Elle mpntre d'ailleurs que Lotze ne peut être rangé, du moins &n tant qu'esthéticien, parmi les véritables disciples de HégeP; plus encore que Weisse, il s'éloigne du pur hégélianisme ; car, en niant toute valeur à l'absolu hégélien, Lotze nie par là-même la valeur du système tout entier*.

Pourtant, il en revient encore (Grdz,, § 18) à la théorie du fondement objectif de la beauté présentée par l'idéalisme (cf. Gesch. d, ^sth., p. 125 sqq.) et d'après laquelle la beauté serait la réalisation de l'idée dans la matière, « l'apparence d'une concordance parfaite (quoique sans existence réelle) entre l'esprit infini et la forme finie ». Or, dit-il (Grdz., § 18), « il paraît plus juste de demander d'où peut venir, en un

1 . Tels que (en matière d'esthétique) : Arnold-Ruge, Rosenkranz, Vischer et Schasler.

8 . Contrairement à Weisse , qui admettait le dogme de Vidée et la dialectique hégélienne, mais refusait que cette méthode puisse conduire aux vérités suprêmes de la métaphysique, de la science et de la rehgion (Cf. Bénard, l'Esthétique allemande contemporaine, in Reçue philosophique, t. I).

monde déterminé tout à fait par Vidée, la possibilité d'une non-convenance entre celle-ci et les phénomènes, lesquels découlent complètement de cette idée même. On pourrait seulement concevoir qu'il existât des nuances de la beauté, lorsque chaque, phénomène n'exprime pas tout le contenu de l'idée ^ ». Hegel, il est vrai, répondrait que la matière c'est la négation sua sponte de l'absolu, c'est le général qui se nie luimême, et, en se déterminant, revêt la forme du particulier ^ Mais une telle conception nous paraît encore moins intelligible que l'admission de Vidée en tant que principe premier. Nous n'hésitons donc pas à confirmer la critique de Lotze.

Nous sommes loin cependant d'admettre l'hypothèse qu'il déclare préférera la théorie idéaliste. C'est la définition de la beauté, telle qu'il l'établit dans V Histoire de V Esthétique (cf. Gesch., p. 133 — supra, p. 27 sqq.), et qu'il expose de nouveau [Grdz,, § 18) de la façon suivante : « Pour notre connaissance, l'idée ne se réalise pas d'elle-même, mais seulement par un mécanisme qui se dirige d'après des lois d'action universelle, et non plus d'après des buts et des fins. Si l'on complète cette idée d'un désaccord entre les forces conditionnées de l'évolution du monde, alors seulement on comprend comment l'unité des deux principes, que l'on peut supposer dans l'univers, n'est pas visible partout, mais seulement dans des apparences particulières privilégiées. » Nous ne recommencerons pas la critique de cette doctrine;

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