CHAPITRE PREMIER
(( L'unique fait positif, dit Lotze (Grdjs., § 1), indépendant de toute hypothèse, qui puisse servir de fondement à l'Esthétique, est le phénomène psychologique suivant : certaines impressions, éveillées en nous par les circonstances particulières de plaisir et de déplaisir, sont différenciées des autres par les noms de beau et de laid, sans qu'il soit encore clairement établi [pour le moment] ce que doivent désigner ces deux termes. »
Ainsi Lotze admet pour point de départ et pour fondement positif de l'Esthétique les sensations du beau et du laid, et il les désigne nettement comme une espèce des phénomènes généraux de sensibilité. Mais il va plus loin, et admet, contrairement à l'idéalisme hégélien, que la sensation en général contient déjà ellemême un élément de beauté ^ Certes, il n'attribue
1. Cf. Lotze, Gesch, der /Esth., p. 259; — Kœgel, op, cit.y t. Il; — Rôhr, op. cit., p. 20.
à la pure sensation quIuBre: yalewr esthétique tout à fait inférieure; toutefois, coHune le font aujourd'hui de nombreux esthéticiens (entre autres ceux de l'école anglaise, de l'école italienne, bref, de l'école soma^opsychologique en général % suivant l'expression d'un critique allemand*), il admet que les sensations gastatîves, tactiles et olfactives doivent être analysées au point de vue esthétique. Mais il faut avouer que l'importance des sensations à ce point de vue provient surtout, d'après Lotze, de ce qu'elles constituent pour nous une sorte d'introduction à la véritable jouissance esthétique : elles nous préparent à l'intelligence des beautés supérieures. En effet, Lotze, lorsqu'il passera à l'étude du fondement objectif du beau, s'efforcera d'établir que nous percevons les formes comme des forces, des activités vivantes (lebendige Thàtigkeiten), Or, dit-il, (( ce fait nous serait cependant toujours indifférent, si notre organisation, en tant qu'elle se présente sous son double aspect mental et corporel, ne nous rendait aptes, non seulement à supporter ou à produire des mouvements eux-mêmes, mais encore, en même temps, à les utiliser en tant que sentiments d'effort ou de facilité, de tension intellectuelle ou de détente, etc., pour éprouver intérieurement de la joie ou de la tristesse. Par conséquent, les formes spatiales nous rap-
1. Cf. Grant-Allen, Physlologlcal jEsthetlc, Londres, 1877; — Guyau, Problèmes de Inesthétique contemporaine^ Paris, 1884; — Mario Pilo, Psychologie du beau et de l'art (traduct. Dietrich), Paris, 1895.
2. S. A. Byck, Physiologie des Schônen, Leipzig, 1878 (Byck, il est vrai, applique cette dénomination à l'école anglaise de Hutcheson et Burke).
pellent d'abord des forces et des mouvements, mais nous paraissent belles parce que nous avons perçu immédiatement, grâce à un vif sentiment, le bonheur ou le bien-être qui réside dans l'exercice de ces activités. A celui qui ne pourrait se mouvoir de lui-même, tout mouvement esthétique serait indifférent. Car il ne pourrait se rendre compte du sentiment particulier de bien ou de mal que ressent celui qui se meut ». (Grdz,, § 11). Ainsi, pour Lotze, celui qui ne connaîtrait pas les impressions que peut procurer le sens musculaire, qui ne saurait ce en quoi consiste le chatouillement, l'effort ou la fatigue, celui-là n'attribuerait aucune valeur esthétique aux mouvements variés qui s'accomplissent dans le monde et^ constituent ce qu'on appelle les /ormes^* pour lui, toute forme serait indifférente. Et c'est en ce sens que la pure sensation contient déjà un élément esthétique*.
Lotze, en se plaçant à ce point de vue spécial, peut éviter la périlleuse question que lui auraient certainement posée en tout autre cas la plupart des philosophes : L'expérience ne montre-telle donc pas qu'il existe des sensations qui ne provoquent en nous aucune impression esthétique? Il lui eût alors fallu ou bien s'incliner devant cette objection presque unanime, ou bien admettre les théories de Hobbes et de l'école anglaise, c'est-à-dire tomber dans le sensualisme absolu. Or,